• NOUVEAU DÉPART •


Cela faisait deux semaines que j'avais quitté le centre.

Et l'été touchait déjà à sa fin. Je le sentais dans l'air, je le voyais dans la lumière dorée déclinante, loin de celle qui me brûlait les yeux, derrière les vitres épaisses des bâtiments dans lesquels j'avais été confiné plus d'un an. La rue où j'avais retrouvé ma "maison" était déserte le soir, après le crépuscule, signe que la rentrée approchait à grands pas, et que tous, petits et grands, s'interdisaient déjà les escapades tardives pour "reprendre le bon rythme".
Cela faisait un an que je l'avais perdu, moi, le rythme. A peine si je m'en souvenais. Alors, le retrouver...

Voilà ce à quoi je pensais dans ma chambre. Ou plutôt, la pièce où je dormais, dorénavant. Elle était tellement impersonnelle, on aurait pu juste me croire en voyage, de passage ici. Mais aucun bagage ne jonchait le sol, démentant cette impression. Je sais que la chambre d'un ado de dix-sept ans est censée avoir une autre gueule que ça. Ici, même pas un poster d'un obscur groupe de rock, de fringues qui jonchent le sol, de livre, du moindre objet qui prouve que quelqu'un vit ici. Mon ancienne chambre, avant le centre, c'était un taudis post-apocalyptique, à côté de ça.

Ce n'est pas que le centre avait étouffé toute ma personnalité, non... C'était juste que, bien que j'en fusse sorti il y a déjà une quinzaine, je n'arrivais juste pas à réaliser que ça y est, j'étais libre. Enfin... Plus libre que toute cette dernière année. Mais c'était déjà ça. Je me donnais encore quelques jours pour aménager cette chambre, pour recommencer à vivre vraiment. Pour le moment, mes affaires tenaient dans un bagage à main, j'avais presque rien. Tout avait disparu en fumée lors de cette fameuse nuit, et c'était au sens littéral du terme.

Je promenais un regard un peu éteint autour de moi. J'avais été relégué sous le toit, comme un objet encombrant dont on ne voulait plus, mais qu'on stockait là, parce qu'on ne pouvait pas le virer définitivement de la maison. Peu importe. J'aimais bien la forme de la pièce, qui épousait le toit, avec son plafond incliné, son unique fenêtre, devant laquelle j'étais posté, mes pieds nus enfouis dans la moquette. Tout ce que comptait la chambre, c'était des placards muraux discrets qui abritait les quelques fringues que j'avais achetés en sortant du centre, un bureau, un pouf un peu poussiéreux, un lit, sur lequel était posé une brochure colorée, qui dénotait avec le reste de la pièce, plongée dans une immobilité et un monochrome total.

Du bout des doigts, je la pris. Je remarquais, au passage, que le vernis noir posé à la va-vite sur mes ongles, dans le bus qui me ramenait du centre il y a quinze jours, commençait à s'écailler. Cela avait été mon premier geste délibéré de liberté, après cette année de prison. Un peu comme quelqu'un qui se jetait sur un morceau de sucre au sortir d'un long jeûne.

Je feuilletais la brochure ; celle de mon nouveau lycée, que j'étais censé intégrer dès le mois de Septembre, dans un peu moins d'une semaine. Enfin, si mon entretien avec le directeur était concluant, cela dit... Un ex-drogué, qui sort juste de désintox, ça ne fait envie à personne, je ne me voilais pas la face. Mon oncle avait eu beau "tout arranger", comme il le disait lui-même, je n'en restait pas moins un proscrit ambulant, avec une étiquette "ex-drogué" tatouée dans la chair, imprimée en gros dans mon dossier scolaire, mon carnet de santé, et j'en passe.

- Ivy... C'est l'heure.

Mon oncle, justement, qui s'impatientait en bas. Nous nous rendions à ce fameux rendez-vous "pour mon avenir",et il avait l'air nerveux. Moi, j'étais calme, aussi lisse qu'une mer d'huile. Peut-être pensait-il que j'allais recommencer mes conneries, ruer dans les brancards, refuser ce nouvel établissement, mais il se trompait. J'avais vu l'enfer, j'y avais pris un aller simple, et on m'avait miraculeusement offert le voyage de retour. J'étais calmé.J'étais sevré.

Je me levais, enfilait mes converses, pris ma veste. Avant de sortir, je passais devant le grand miroir, intégré à l'une des portes de placard ; mon regard bleu, souligné de noir, me rendit un coup d'oeil serein. Et puis, me sautèrent bientôt aux yeux, comme toujours, mes cheveux, mon écarteur... Mes tatouages. Autant de pièces qui composait le puzzle abîmé que j'étais devenu, mais tout autant de signes qui faisaient de moi un mouton noir, dans la société bien pensante où l'on tentait de me réintégrer. En sortant du centre, mes cheveux blancs comme neige étaient plus longs, et presque totalement uniformes, et mon oreille, nue. Je m'étais empressé de me raser à nouveau une partie du crâne, et de fixer mon écarteur, qui m'avait sagement attendu un an dans une boîte, parmi toutes les autres affaires que l'on m'avait confisquées à mon entrée. Mon oncle avait gueulé, j'avais essuyé la tempête avec un calme olympien. Tout cela faisait partie de moi, il était hors de question que j'y renonce.

Après réflexion, je pris un keffié, et le drapais autour de mon cou, cachant mes tatouages. Pas que ce lycée me tienne vraiment à coeur... Mais, contrairement à ce que pouvait croire mon oncle, j'avais de nouveau envie d'un avenir.

- Vous avez conscience que nous ne tolérerons pas le moindre faux pas...Ivy ?

Je soutins tranquillement le regard du directeur, posté en face de moi,de l'autre côté d'un bureau ciré tellement long, que j'aurai pu m'y allonger sans peine. C'était le moment de vérité, celui où le directeur s'assurait que sa nouvelle recrue avait toute ses chances d'avoir son bac, et non son billet pour la taule, durant l'année. Je m'étais pourtant tenu de manière exemplaire depuis le début de cet entretien, mais ma tête ne devait vraiment pas lui revenir. Du bout des lèvres, il avait admis que, avant toutes ces "perturbations",j'étais bon élève, pas brillant, mais suffisamment doué pour avoir déjà sauté une classe, et avoir eu l'air prometteur. J'imagine que c'était ça, qui m'avait sauvé les fesses ici, ça et le gros chèque que mon oncle ferait à l'établissement, qui n'était pas public, mais bel et bien privé. Apparemment, ici, on pouvait être un peu excentrique, tant qu'on payait pour étudier. Mais dans mon cas, avec mon passif, j'avais dépassé la case "excentricité" depuis un sacré moment. D'où la suspicion du dirlo à mon égard, qui semblait prêt à croire que j'avais encore une seringue et un cran d'arrêt dans ma poche. Ou presque.

A côté, mon oncle tiqua. Il stressait pour deux. C'est lui qui avait parlé durant tout l'entretien, manoeuvrant avec habileté pour me fourguer au directeur, comme un commerçant essaierai de fourguer une marchandise un peu abîmée. Trop aimable.

- Oui. Monsieur.

Incroyable. Il y a un an, m'entendre parler de cette façon m'aurait filé la gerbe. Encore une fois, je m'interrogeais ; est-ce que j'avais vraiment changé ? J'allais vraiment devenir un "gentil garçon", la vie ne m'avait-elle donc rien appris ?

Non.

Mais il fallait donner le change.

Les petits yeux porcins du directeurs me scrutèrent avec attention, comme s'il me soupçonnait déjà de mentir. Je vis ensuite son regard dériver vers ma boucle d'oreille, mon keffié. Je me rendis compte qu'il avait glissé, dévoilant très certainement une partie de l'encre noire qui couvrait ma peau.

- Vous en avez beaucoup d'autres ?

Je tirai sur mon keffié, laissant apparaître l'objet du délit. Mon oncle remua sur sa chaise. J'eus un instant de sombre satisfaction devant le regard incrédule du petit gros posté en face de moi, qui découvrait mes "mémoires".

Si certains couchent dans un journal les évènements les plus marquants de leur vie, moi, j'avais choisi une aiguille comme plume, et un tatoueur renommé de Paris comme écrivain. Je ne faisais pas assez confiance à ma mémoire, pas assez confiance à un journal, qui n'était qu'un objet périssable, somme toute, pour m'empêcher d'oublier ce que j'avais vécu, ce qui m'avait transformé, ce qui avait fait de moi ce que j'étais maintenant. Alors, je l'avais inscrit dans ma chair, et ces souvenirs perdureraient pour toujours. Jusqu'à ma mort.

- Seulement aux chevilles.

Il y eu un instant de flottement, durant lequel je remis en place mon keffié, malgré la moiteur étouffante de cette fin d'après-midi un peu trop chaude. Feignant d'être affairé, le directeur tripota la paperasse que nous lui avions amenée, s'offrant manifestement un instant de réflexion. A côté de moi, mon oncle, en chien de faïence, attendait le verdict. Je comprenais son stress : il avait tout à gagner que j'intègre cet établissement. Il ne me verrai qu'en soirée, me supportant le moins possible, attendant le jour béni de mon dix-huitième anniversaire, date à laquelle il serai relevé de ses obligations envers moi, et pourrait enfin me dire adieu sans l'ombre d'un sourire.

Au bout d'un moment qui me parut durer une éternité, le directeur arrêta enfin de faire semblant, et s'adressa de nouveau à moi, les mains jointes, comme dans une sorte de prière "par pitié, faites que ce morveux se tienne tranquille toute l'année."

- J'accepte de vous compter parmi nos effectifs, Ivy. Vous avez un... Passif à peu près irréprochable, si l'on omet votre... Séjour dans ce centre, et les délit mineurs que vous avez perpétré juste avant. Votre oncle s'est porté garant de votre personne, et je ne mettrai pas la parole d'un homme tel que lui en doute. Cependant, moi, et l'ensemble du personnel scolaire, nous vous auront à l'oeil. Si vous deviez à nouveau sortir du droit chemin, Ivy, ou que votre... Sens artistique - il eut un petit rire sarcastique qui me donna une brusque envie de le frapper - se manifeste de nouveau, de façon ostentatoire, sur votre corps, votre année parmi nous sera sérieusement compromise, et ce sera le conseil de discipline à la clé. Me suis-je bien fait comprendre ?

Sous le bureau, je gratouillais mes ongles, épluchant consciencieusement mon vernis noir, qui se répandait en miettes sous ma chaise.

- Oui. Monsieur.

Après un reniflement dédaigneux, le directeur décréta cet entretien clos, et nous raccompagna à la porte, faisant s'attarder mon oncle quelques instants avant une poignée de main. Mon oncle, si influent, dans cette ville. Nul doute que je ne devais ma place ici que grâce à lui, finalement.

Je fis quelques pas dans le couloir désert, détestant déjà cet établissement de toute mon âme.