Bonsoir ! Pour nous présenter en deux mots et mettre les choses au clair en ce qui concerne cette histoire : nous sommes deux à écrire. Lu, qui incarne Jude, et Eden, qui incarne Jayson. Notez donc bien que s'il y a là deux styles d'écriture différents pour chaque personnage ce n'est pas anodin mais bien volontaire !

De plus, et ce n'est pas pour jouer les rabats-joie, nous aimons à signaler que ce projet représente énormément pour nous deux et que nous avons longuement hésité avant de la poster en ligne. Donc même si nous n'en sommes pas à prétendre qu'elle est absolument géniale en tout point et que tout le monde aimerait nous la voler, on prévient quand même qu'on a imposé un petit copyright sur chaque chapitre ;)

Et pour finir, nous adorerions bien évidemment avoir vos avis - c'est d'ailleurs pour ça qu'on s'est décidé à la poster - qu'ils soient négatifs ou positifs, et aussi constructifs que possible évidemment :)

Sur ce bonne lecture, et merci d'avance d'avoir accordé un peu de votre temps à notre humble travail !


Prologue

P.B. le 24 décembre 2030.

Je me souviens du jour où ils sont arrivés. C'était un 24 décembre de l'année 1987. Je revenais d'une promenade avec Sœur Mary, il neigeait. Nous avions pris le chemin qui contournait le lac plutôt que la porte principale. C'était mon chemin préféré. Bêtement, je m'amusais à compter les épais flocons qui se posaient sur mes bras, lorsqu'un cri déchirant raisonna d'entre les arbres, au beau milieu de la forêt. Naturellement, Sœur Mary cru au malheur d'un d'entre nous, et m'emporta avec elle en direction de ce hurlement strident.

Jamais je n'en avais entendu de tel. Ce n'était plus le froid qui ankylosait mes membres, mais la souffrance terrifiante qui se dégageait de cette plainte.

Je n'avais que quatre ans, à l'époque. Pourtant je me souviens de ce décor funeste qui entourait la frêle silhouette du garçon. Il était recroquevillé sur lui-même, violement agité par des spasmes démesurément effrayants. Ce qui me frappa le plus fut la puissance de ses cris. Il avait le visage enfoui entre ses bras blanchis par la poudreuse, et malgré cela, ses hurlements s'élevaient clairement tout autour de nous, comme s'ils avaient été accompagnés par les arbres.

J'aurais aimé que Sœur Mary me confirme aujourd'hui ce qui m'avait tant troublé ce jour là. J'avais curieusement cherché à savoir d'où il était arrivé, et même s'il est vrai que tout cela remonte à bien longtemps, je suis quasiment certain de n'avoir vu aucune emprunte dans la neige, pourtant abondante à cette époque.

De retour à l'orphelinat, le garçon ne cessa de hurler qu'à l'instant où il eut troqué tous ses vêtements contre d'autres, secs et chauds. « Je m'appelle Jayson. Avec un y. » avait-il déclaré, une fois déposé devant la cheminée. Il est resté une dizaine de minutes ainsi, immobile, à observer les flammes danser le foyer. Moi, je ne le quittais pas des yeux, intrigué par cet inconnu sorti de nulle part. Et soudain, il se leva et se précipita tout droit vers le hall, pour une raison qui, sur le moment, m'échappa. Quelques secondes plus tard, on frappait à la porte. Ce fut trois coups réguliers et sonores. J'avais suivi Jayson lorsqu'une Sœur ouvrit la porte, laissant apparaitre un enfant, effroyablement semblable au premier, tremblant de froid et annonçant qu'il s'était perdu. On le fit entrer, et à peine avait-il fait un pas qu'il s'effondra, la respiration saccadée, tentant de se défaire de ses vêtements qui semblaient le brûler. On m'envoya chercher une couverture, et lorsque je revins, il avait été changé et assis devant le feu, au côté de Jayson. Plus tard, on m'apprit qu'il s'appelait Jude et qu'il avait cinq ans.

Il aurait été mentir de penser qu'ils ne se connaissaient pas. Du haut de mes quatre ans, j'étais persuadé que, malgré leurs dires, ils étaient liés. Et, déjà, il était idiot de croire que cette relation était saine. Les évènements à venir allaient nous le prouver.

Jude –

- Surtout ne lâche rien avant que tout ait brûlé.

- Je sais.

- C'est important ! Si jamais ça ne brûle pas entièrement, tout va s'inverser !

- Je sais, je te dis ! Regarde ce que tu fais, au lieu de parler.

Jayson baissa la tête et reporta son attention sur le briquet entre ses doigts. De la main droite, je brandissais un papier. La gauche de Jay frôlait la mienne, un peu tremblante. Il faisait froid. Jayson avait toujours du mal à rester concentré quand il manipulait du feu, d'autant plus s'il se trouvait à proximité d'une source de glace. Nous avions fait fondre toute la neige autour de nous, mais sa présence, non loin d'ici, nous irritait quelque peu. Mais bon, c'était un grand jour. Un jour important, qu'il fallait immortaliser à tout prix. Nous n'avions pas eu le choix de traverser le jardin enneigé pour arriver jusqu'ici, mais cela n'avait pas d'importance, tant que nous réussissions.

- Eh, Jude.

- Hum ?

- Même si on est séparés, on restera quand même ensemble, dis ?

Je relevai la tête pour plonger mon regard dans celui, écrasant de profondeur, de mon ami. Le papier prenait feu désormais, et filait à une vitesse vertigineuse vers nos doigts. Les flammes dévoraient goulument nos écrits et leur support qui se rétractait sur lui-même pour ne devenir que cendres, délicates et fragiles, dans des craquements familiers.

Un sourire serein étira mes lèvres. Je m'apprêtais à répondre lorsque, brusquement, une bourrasque glacée vint fouetter nos visages, nous arrachant à tous deux un cri de souffrance.

- Jude ! Jayson ! Qu'est-ce que vous faîtes, encore ?!

C'était la Sœur Kirstin. Elle était furieuse, et sa longue robe sombre était agitée sous les caprices du vent. Elle s'avança vers nous d'une démarche rapide, mais c'était trop tard. Tout était fini. Le briquet avait été caché dans la poche de Jay et les cendres éparpillées sur le sol pour finalement se confondre avec les dalles sombres de la pièce. Elle nous entraîna par le bras en continuant de nous sermonner, mais c'était une tout autre histoire qui nous broyait de culpabilité. C'était cet infime morceau de papier, celui que nous avions tenu entre nos doigts, qui s'était envolé avant de brûler. Tous deux l'avions vu plonger vers la neige, cette substance de malheur qui avait éteint le feu de notre serment, sans que nous puissions l'arrêter. Je ne pouvais alors rien promettre à Jay. J'étais incapable de répondre à sa question, car j'avais la sensation effroyablement désagréable que ce papier sauvé des flammes l'avait fait à ma place.

Dire que j'étais heureux aurait été mentir. Même si je ne cherchais pas non plus à le laisser paraître. Tout en moi était aux antipodes du bonheur c'était aussi limpide dans le regard des gens que lorsque je croisais mon reflet dans le miroir. Je ne savais pas encore très bien ce qui me poussait à rester en vie. Je n'étais pas suicidaire, ni dépressif ou atteint de tous autres dérèglements mentaux de ce genre. Mais je ne tenais ni à ma vie, ni à aucune autre. Cela faisait cinq ans, à peu de chose près, que je vivais sans même songer un instant à ce qu'impliquerait mes choix, mes gestes ou mes paroles à l'avenir. Je n'avais, en réalité, aucun avenir. Je n'avais qu'un présent et un passé. Et c'était à ce dernier que j'accordais le plus d'importance.

Mon passé était le point culminant de mon existence. Il s'étalait en tout et pour tout sur une durée de cinq ans, je n'avais aucun souvenir de ce qui s'était produit avant, et pour ce qui était d'après, je ne considérais même pas cela comme un morceau de ma vie. Ces cinq dernières années avaient sonné le glas de tout l'amour que je pouvais encore porter envers le genre humain. Elles avaient réduit mes sentiments et mes émotions en de légères cendres devenues froides, incapables de se consumer à nouveau. Exactement comme celles qui tombaient régulièrement de ma cigarette et venaient se regrouper en petit tas sombre, grignotant le cuir du fauteuil dans un dernier souffle de vie.

Le taxi ne roulait pas vite. Il était même désespérément lent. Attentif au moindre détail de la route, au moindre geste brusque des passants autour de nous, le conducteur semblait vivre à la fois le moment le plus intense et le plus terrifiant de son existence. Cela faisait en fait une demi-heure que nous partagions le véhicule et il n'avait en tout et pour tout levé le regard dans le rétroviseur, où mon visage se dessinait, que trois fois. Cela lui avait valu à chaque essai une perte étonnante de couleur sur le visage et quelques mouvements de panique un peu brusques. Je savais que les gens n'étaient pas à l'aise avec moi, et je m'en portais très bien. Mon regard était glacé, inexpressif, angoissant. Mes traits n'étaient pas repoussants, mais tout mon être dégoûtait les gens. Je respirais tout ce que les hommes et leur sociabilité hypocrite fuyaient : l'antipathie, la colère, la violence, la haine.

Mais je n'avais pas toujours été comme ça. Ou du moins, pas totalement. Il y avait deux facteurs principaux qui avaient fait de moi ce que j'étais devenu : ma dernière famille d'adoption, et Jayson. La famille en question s'appelait Cooper. Margareth et Harold étaient des gens adorables à tous points de vue modestes financièrement comme moralement. Tout le monde les aimait, les admirait. Ils étaient le couple parfait qui avait eu la bonté de sauver un petit orphelin de dix ans des barreaux sordides de l'orphelinat. Ils étaient le couple parfait qui avait giflé, cogné et tabassé leur adorable nouveau fils. Je ne dirais pas qu'ils m'ont fait connaître l'Enfer. A vrai dire, j'y étais entré juste après avoir compris que je ne reverrai jamais Jayson.

Je n'avais jamais eu peur de mes parents. Jamais. Si je n'avais pas cherché à les dénoncer, c'est que je n'en voyais pas l'intérêt. Je me disais qu'ailleurs, même si je ne me ferais peut-être pas battre, tout était pareil. D'autres parents auraient trouvé autre chose pour m'oppresser, d'une manière ou d'une autre. Car tous les hommes sont comme ça. Pour mieux vivre, il faut s'assurer que les autres sont malheureux. C'est en étant exposé au malheur des autres qu'on se dit que, finalement, notre vie vaut peut-être la peine d'être vécue. C'est en tout cas ce que je lisais dans les yeux des Cooper. En me voyant ramper sur le sol, couvert de sang, tremblant de mon malheur, ils songeaient qu'ils n'avaient pas vraiment de quoi se plaindre. Que leurs problèmes n'étaient rien comparés aux miens. Qu'ils avaient plus de chance. Et cela les faisait avancer. Cela les faisait sourire, inlassablement.

Et ils croyaient vraiment m'atteindre. Que si je me décomposais de la sorte, si mon attitude misanthrope accroissait de jour en jour, c'était grâce à eux. Ils croyaient avoir le pouvoir de me rendre heureux ou malheureux. Mais ils se trompaient. Quand bien même auraient-ils été des parents modèles, irréprochables et aimants, je n'aurai probablement jamais connu cette euphorie, cette extase délicieuse que me prodiguait la présence de Jayson à mes côtés, à l'époque de l'orphelinat. Désormais et depuis maintenant cinq ans, il y avait ce manque. Cette flamme qui ne brûlait plus en moi, ce vide qui jamais n'était comblé, cette impression poignante d'être mort sans la présence de l'autre.

Nous avions toujours souhaité être frères. J'aimais Jayson comme tel, et il faisait de même avec moi. Nous nous étions séparés l'année de nos dix ans, le 6 décembre 1992. Le temps météorologique de cette époque était aux antipodes de celui qui accompagnait mon arrivée aujourd'hui. Le soleil semblait vouloir s'imprimer sur les routes, venait s'écraser sur la peau dénudée de mes bras en une douce caresse, tandis que, quelques années plutôt, c'était le souffle glacé d'une brise d'hiver qui nous avait éloignés, comme pour accentuer la puissance de notre douleur. Nous étions aujourd'hui le 10 août 1997. Cela faisait donc dix ans que j'avais rencontré Jayson. Et cinq ans que je ne cessais de penser à lui, que je m'efforçais de me rappeler son visage, ses expressions, son sourire, son odeur… En vain. Le temps, à défaut de ne pouvoir effacer ma peine, savait exactement comment s'y prendre pour rendre les souvenirs sombres, flous, incertains. Je doutais même parfois d'avoir réellement connu Jayson. Peut-être tout cela n'avait-il été qu'un rêve, après tout. Le chaos qui rythmait ma vie depuis ces cinq dernières années me semblait trop antagoniste aux années passées à l'orphelinat pour que j'y croie encore avec certitude. Mais cela me convenait. Rêver était probablement la seule chose qui me restait.

Je ne savais pas bien où je me rendais. Une nouvelle famille, parait-il. Tout avait été assez vite, ces derniers temps. Une surveillante de mon établissement avait remarqué quelques ecchymoses sur ma peau il y avait plusieurs mois de cela – je l'avais rapidement compris, mais je m'imaginais naïvement qu'elle n'en ferait part à personne, adepte des incollables réactions humaines qui visaient à ne jamais chercher à comprendre ce qui me concernait de près ou de loin. Mais il n'en fut rien. Elle finit par dénoncer cette bizarrerie récurrente au proviseur, qui eut vite fait lui-même d'appeler les autorités et toutes les associations « enfants battus » qui s'en suivaient. Vivement éloigné des Cooper, j'avais passé deux semaines dans un foyer ridicule où la plupart des adolescents passait leur temps à pleurnicher, puis l'on m'avait indiqué cette adresse comme étant celle de ma nouvelle famille d'accueil. Je fis ce que l'on me dit sans protester. Auraient-ils décidé de me renvoyer chez Margareth et Harold que je n'y aurais vu aucun inconvénient.

Le village était petit. Les maisons identiques, dénuées d'originalité. Excepté peut-être celle devant laquelle le taxi s'arrêta. La porte était rouge, les fleurs étaient réparties de façon étrange en travers du jardin et la petite boite-aux-lettres qui précédait la barrière était décorée de quelques coups de pinceau hasardeux qui lui donnait un certain charme. Je remarquai sur la petite plaque dorée qu'il s'agissait du domaine de Catherine et Samuel Smith. Encore un couple parfait, dirait-on.

- Euh… Voilà vos bagages, couina le chauffeur en déposant mon unique sac de voyage à mes pieds. Inutile de me payer, Mr. Owen l'a fait avant que l'on ne prenne la route.

Je hochai la tête et reportai mon attention sur le modeste domaine. Le dénommé Owen était le responsable du foyer qui m'avait hébergé ces deux dernières semaines, il me semblait qu'il avait pris le temps de m'expliquer certaines choses au sujet de mon emménagement ici, mais je ne l'avais pas écouté.

Je ne répondis pas lorsque l'homme me salua, ramassai mon sac et poussai la petite grille de bois blanc qui marquait l'entrée du domaine, après avoir balancé ce qui restait de ma cigarette dans le caniveau. La maison semblait petite mais agréable. Les murs étaient en briques et les fenêtres nombreuses, certaines ne dévoilant qu'un rideau de dentelles blanc. Le petit chemin qu'il y avait à parcourir jusqu'à atteindre le perron n'était pas très long, mais les graviers étaient si nombreux que j'avais presque la sensation de m'y enfoncer. Un instant, je me félicitai de ne pas avoir assez de vêtements ou d'objets importants pour m'encombrer d'une valise à roulette, supposant qu'il était quasi-impossible de la faire avancer sur pareil terrain.

Peut-être fut-ce néanmoins le chahut de mes pas qui alerta mes futurs parents, mais toujours est-il que, la seconde suivante, la petite porte rouge pivotait sur ses gonds pour laisser place à la silhouette de ma nouvelle mère.

- Tu dois être Jude.

Je n'eu pas le temps de m'interloquer sur cette déclaration – qui d'autre pouvais-je être ? – qu'elle s'avança brusquement vers moi, bras en avant, un sourire ému pendu au visage. Aussitôt, un courant d'une violence inimaginable anima mon corps et je reculai d'un bon, lui renvoyant d'un regard tout ce que je risquais de lui faire si elle osait poser la main sur moi. Elle s'arrêta net, d'abord déboussolée et terrifiée, puis embarrassée. Eh oui, elle aurait dû s'en douter.

- Je suis Catherine, dit-elle finalement.

Elle me tendit cérémonieusement la main, priant en silence pour que je l'accepte. Ce que je fis. Elle avait un visage sympathique, des traits tirés par l'anxiété, de petits yeux verts derrière des lunettes d'acier et des cheveux châtains dont les pointes chatouillaient les épaules. Plus loin, se tenait l'homme de famille. Il était resté sur le porche, à quelques mètres de là, les mains nerveusement enfouies dans les poches d'un vieux jean troué. La quarantaine, des cheveux bruns barrant négligemment son front, une carrure virile sans lui donner l'aspect d'un athlète, Samuel me souriait d'un air attendri sans pourtant réussir à masquer complètement les vagues d'angoisse qui le submergeaient depuis mon arrivée.

Alors ils commencèrent à déblatérer un flot de paroles que je n'écoutais que d'une oreille, tout en me poussant à entrer dans la demeure. Comme prévu, elle n'était pas bien spacieuse. Des murs blancs-cassé, des cadre photos, un escalier en face de l'entrée et une idée assez certaine de l'emplacement de la cuisine, de la salle-à-manger et du salon, tous trois délimités par les mêmes arches de bois grossièrement sculptés. Mon inspection aurait été plus poussée si je n'avais pas entendu le grondement d'une voiture qui s'arrêtait près d'ici, très vite accompagnée d'une brusque accélération de mon rythme cardiaque.

Interloqué, je posai mon sac à mes pieds et m'appuyai contre l'escalier, à la recherche d'un souffle qui devenait manquant. Qu'est-ce qui m'arrivait ? Mes mains devenaient moites, tout mon corps se voilait d'un film d'eau et mon estomac se tordait d'un mélange d'angoisse et d'exaltation incompréhensible. C'était comme une brusque montée de fièvre. Je n'arrivais plus à respirer, à penser. Tout mon être n'hurlait qu'une chose, plus fort que jamais, comme une obsession revenue à la charge, un souvenir qui me sautait à la gorge sans crier gare : Jayson. Jayson, Jayson, Jayson.

Dehors, la grille de bois grinça soudainement, sitôt suivit de pas s'enfonçant péniblement dans les graviers. Je relevai les yeux vers mes nouveaux parents, qui n'affichaient quant à eux aucune trace de surprise.

- Voilà Jayson, annonça Catherine. Quel timing impeccable !

Quoi ? Jay, ici ? Maintenant ? Comment était-ce possible ? Mon cœur cognait si fort dans ma poitrine qu'il me rendait presque sourd, et je ne pouvais bouger au risque de voir mes jambes se dérober. La femme s'avança vers la porte qu'elle fit doucement pivoter sur ses gonds. Mes yeux se posèrent alors sur sa silhouette, cette ombre encore indistincte. Elle rencontra mon regard dans l'instant, comme si elle savait déjà qui j'étais. L'ombre se figea instantanément. Je ne sus combien de temps nous restâmes ainsi à nous dévisager sans bouger, mais cela devait approcher l'éternité. Puis il s'avança, l'ombre de son visage s'éclaircissant peu à peu, jusqu'à apparaître sous mes yeux, faisant renaître ces traits si familiers, ces mimiques oubliées, ce regard enchanteur. Jayson était là. A deux mètres de moi. Il y avait son visage fin, ses cheveux d'ébène, son regard abyssal, ce corps nouveau mais aussi parfait qu'il l'avait été autrefois. Il revenait à moi, je revivais, enfin. Jayson…

Et c'est alors que tout pris fin. D'un coup. Le rêve était devenu réalité, mais se mutait en cauchemar. Ce n'était pas lui. PasJayson. C'était juste un inconnu. Quelqu'un qui lui ressemblait trait pour trait, mais qui n'était pas lui. Il y avait tellement de toutes ces choses que j'abhorrais et que je lisais en lui sans même qu'il ait à parler. Cette hypocrisie, ces sourires gratuits, cet égoïsme, ce despotisme, cette arrogance. Cette… humanité. Il n'avait rien à voir avec le souvenir de mon enfance, celui pour qui j'aurai vendu mon âme. Il n'était qu'une pâle image de celui que j'avais connu, une vulgaire réplique du Jay que j'aimais. Un Jayson que je ne voulais pas connaître, à qui je ne voulais pas parler. Et il fallait qu'il disparait-ce de ma vue, et vite.

Il me tendit alors la main solennellement, sa cigarette pendant négligemment au coin de sa lèvre, son regard hautain me scrutant avec un dégoût palpable.

- Jayson, souffla-t-il froidement.

J'avançai la main à mon tour et serrai la sienne. A la réflexion, c'était en ce jour que je mettais mon premier pas en Enfer. Le jour où je me mis à haïr de tous mon être la seule personne que j'avais jusqu'alors été capable d'aimer.

Jayson –

Je regardais le feu crépiter, puis passai mes yeux vers l'inconnu, le dénommé Jude. Comme moi, ses cheveux étaient entièrement noirs, et il avait la peau très pâle. Celle-ci me faisait penser à la neige, comme s'il avait été fait de glace, toutefois il ne me paraissait pas froid. Je ne sus pas vraiment pourquoi, mais ce jour là, je posai ma tête sur son épaule, sans pourtant le connaître. Je sentais la chaleur du feu glisser sur mon visage et mes membres. J'avais déplié mes jambes, tout comme lui. Etrangement, il ne bougea pas, et me laissa me reposer sur lui. Il attrapa même la couverture pour la redresser sur moi. Du coin de l'œil, je vis un petit garçon aux cheveux châtains avec des lunettes qui nous observait bizarrement. Il me faisait penser à un hibou.

- Jude c'est bizarre comme nom, parvins-je à articuler.

- Jayson aussi.

Je levai les yeux vers lui et lui souris. A mon grand étonnement, il fit de même, puis bougea son épaule pour que je me redresse, avant de me regarder dans les yeux. J'étais fasciné par la couleur des siens, une espèce de bleu électrique, incroyablement hypnotique. Le pull que l'on m'avait donné grattait, et sûrement par réflexe, je soulevai ma manche gauche et commençai à frotter. Je vis les yeux de Jude s'attarder sur l'étrange tâche de mon bras, je ne savais pas d'où elle me venait. Elle me faisait penser à une espèce de griffure, et je soupçonnais un étrange animal à trois doigts de me l'avoir faite, car elle se présentait en trois traits nets et quasiment parallèles.

- C'est drôle, j'ai presque la même, déclara Jude, l'ai pensif.

Il fit descendre la manche du gilet qu'on lui avait mis, et je fus surpris de constater qu'il disait vrai. En effet, c'était presque la même, mais en inversée. Plus tard nous avions découvert qu'en en regardant une dans un miroir et en la comparant à la seconde, elles étaient en tous points semblables.

Dire que j'étais heureux aurait été mentir. Tout le laissait paraitre, mais intérieurement, le chaos régnait en maître. Coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, je regardais le paysage défiler. C'était une magnifique journée, les rayons du soleil illuminaient de milles feux les étendues d'herbe verte, rendait sa beauté presque irréelle, rappelant l'image que l'on aurait pu se faire de l'Ecosse ensoleillée. Toutefois, je ne parvenais pas à déceler ce qui rendait ce début de journée si agaçant. On m'avait enfin retiré aux fêlés qui me servaient de famille, et au final j'en sortais gagnant puisque je ne pouvais plus les supporter. A la demande de ma chère mère adoptive, on m'avait exclu du foyer familial, étant soit disant devenu un « élément à problème ». J'avais toujours été ainsi. La vérité était que mon pseudo paternel m'avait adulé et gâté à mon arrivée, me portant tellement d'intérêt que les soucis que je causais devenaient minimes. Une fois lassé, les cadeaux s'étaient faits moins abondants, si bien qu'on oubliait le jour de mon anniversaire. Ridicule ce que les humains peuvent trouver pour booster leur vie ennuyeuse. J'allais commencer une nouvelle existence, une occasion de recommencer en partant du bon pied, suivre le droit chemin. Mais c'était impossible.

Jude. Ma moitié, celui qui comptait plus que tout au monde à mes yeux, le seul être qui était si haut dans mon estime qu'il ne pouvait en descendre. A l'époque de l'orphelinat, nous étions si similaires, notre ressemblance, à la fois physiologique et psychologique épatait sans cesse. Mise à part quelques traits qui nous différenciaient, nous étions les mêmes. Comme des jumeaux, des frères. Notre proximité incroyable nous permettait une entente parfaite, et en plus d'être mon seul ami, Jude avait été une sorte de dieu. Mon idole, celui sans qui je ne jurais jamais, mon égal. En partant, il avait emporté une partie de moi-même. Depuis ce moment, il m'avait été impossible de croire que je serais toujours le même. Il avait arraché cette partie qui m'avait permis de tenir, et m'avait laissé grandir comme je le pouvais gâté puis délaissé, j'étais finalement devenu quelqu'un qu'autrefois j'abhorrais. Longtemps j'avais caressé le rêve de le revoir, de rire en sa compagnie, que nous serions enfin réunis avec la promesse de ne plus nous séparer. Avec le temps, cette idée s'était estompée. Il n'était plus qu'un vague souvenir qui mourrait un peu plus en moi chaque jour, illusion s'enfonçant petit à petit dans le vide qu'il avait laissé, et dont les morceaux se disloquaient à chaque fois qu'il me revenait en mémoire.

Je soupirai et insérai la main dans ma poche, à la recherche de mon paquet de cigarette. Cette lubie s'était développée durant les cinq dernières années. Sans réelle dépendance, j'avais pris l'habitude de fumer. La chaleur se rependant dans ma gorge y était plus pour quelque chose que son goût qui – il fallait l'avouer – était loin d'être agréable. Le vrombissement de la voiture n'était pas fort, mais son bruit continu commençant sérieusement à m'exaspérer, j'avais hâte d'arriver. Je coinçai le bâtonnet entre mes lèvres et fouillai dans ma seconde poche pour en extirper un briquet. J'observai la flamme danser au bout du morceau de plastique quelques instants, puis l'éteins en tirant sur ma drogue. J'étais fasciné par la cendre au bout de celle-ci. Les minuscules braises incandescentes qui allaient s'écraser sur les tapis poisseux de la voiture me mettaient en transe. J'aimais le feu. Mon homologue l'aimait aussi. Durant ces cinq années, j'avais cherché en vain quelque chose qui, indirectement ou concrètement, me ranimerait. J'avais essayé tant de substances pour tenter d'y parvenir, pour raviver cette flamme en moi, ce feu qui saurait me consumer comme à l'époque lointaine de l'orphelinat – cigarettes, alcools, drogues, violence, vol, sexe… Tout y était passé pour trouver de quoi me satisfaire. Or, je ne me plaisais que dans un sadisme malsain et incompris de mon entourage qui, je le savais, m'aimais plus par crainte que par réelle adoration. C'était ce qui avait déplu à mes soi-disant éducateurs. Je me plaisais à détruire les gens. Ils haïssaient ma faculté à taper directement où ça faisait mal et à en rire, parfois.

Ma haine envers la race humaine était si grande que j'aurais aimé les voir se consumer, les uns après les autres, pour se réduire en tas de cendre. Je jouais de ce sentiment profond, et profitais aisément de leur rappeler leur infériorité face à mon intelligence dès que l'occasion se présentait. Cela dit, je devais avouer que la bêtise de l'Homme m'avait permis de les manipuler sans aucune difficulté. Le collège m'avait au moins appris qu'il suffisait d'user d'hypocrisie pour s'intégrer et de dire aux gens ce qu'ils voulaient entendre. Oh bien entendu, je ne mettais pas tout sur le dos de mon savoir faire, et je ne pouvais nier le fait que mon physique ait énormément joué j'en avais conscience. J'allais devoir m'immiscer de nouveau dans le système sadique de la société, rentrer dans le groupe incroyablement exaspérant de tout ces gens conformes à tous les autres, pour faire bonne figure. Bien évidemment, je ne pourrais pas m'empêcher, à des moments, de rappeler à certains à quel point leur existence était minable montrer du doigt leurs points faibles et en faire de véritables tares. Cependant, je devais avouer qu'il m'était arrivé, lors de soirées entre amis, de me dire qu'être vraiment normal devait être plaisant. Je n'étais pas comme eux et chaque geste ou parole des individus me le rappelait. Ça n'étais pas nouveau, je l'avais toujours su, et pourtant, durant ces rares instants, faire comme si j'étais, moi aussi, un être moyen, dépourvu de cette intelligence incroyable m'avait plu. Le seul qui jusque là avait su me ressembler, je l'avais perdu, il y avait de cela cinq ans.

Le véhicule était enfumé par ma faute et, à vrai dire, je m'en moquais totalement. Ce n'était pas ma voiture, et en plus de cela, il s'agissait d'un taxi. Le conducteur devait en voir de toutes les couleurs, alors je doutais sérieusement qu'un simple adolescent de quinze ans se fasse réprimer parce qu'il fumait en tous les cas il serait payé, qu'il attrape une embolie pulmonaire ou un cancer pour tabagisme passif, il aurait de quoi s'offrir une intervention chirurgicale.

- Tu es gaucher petit ?

Je roulai des yeux. J'aurais dû m'y attendre. C'était toujours ainsi dès que l'on remarquait mes gestes, la question était récurrente, inévitable. Je soufflai de lassitude et replaçai mes cheveux dans un mouvement de tête. Mon ton débordant d'une ironie familière, je lançai :

- Non, j'essaye de voir si je serais défoncé plus rapidement en fumant de la main gauche.

Je vis dans le rétroviseur qu'il hochait la tête de gauche à droite d'un air accablé, puis je me renfonçai dans le fauteuil, yeux fixés sur le paysage. C'est alors que, lorsque nous entrâmes dans le village, je sentis mon pouls changer considérablement. Ma respiration était difficile tant mon cœur déchirait ma poitrine. Ma gorge serrée avait du mal à laisser passer l'air, et je ne pouvais retenir les pulsassions effrénées qui faisaient bouillir mes veines. Quelque chose se passait, un bouleversement, un incident allait survenir, je le sentais. Instinctivement, j'allais coller mon front à la vitre chauffée par le soleil.

A présent, les maisons défilaient les unes après les autres, nous étions entrés dans quartier riche décoré de demeures toutes plus imposantes les une que les autres. Le véhicule tourna, et cette fois-ci, le décor changea radicalement. A l'horizon, je voyais quelques silhouettes se dessiner, et elles furent bientôt couvertes par un petit cartier résidentiel où toutes les maisons se ressemblaient. Malgré cela, l'une d'elles accrocha mon regard. Un brin différente des autres pour quelques éléments, l'habitation m'attira. Une petite porte rouge, un petit jardin, et une grande fenêtre au deuxième. Je ne décollai pas mon regard de celle-ci, même lorsque le véhicule commença à freiner. Mes prunelles dérivèrent sur la petite boîte-aux-lettre typiquement anglaise où se trouvait accroché une petite plaque indiquant le nom de famille : Smith.

Je cillai plusieurs fois puis une portière claqua. Le conducteur venait de sortir, et je sentis la porte sur laquelle j'étais accoudé s'éloigner nous étions arrivés. L'air chaud de l'été vint agréablement effleurer ma peau, et dans un sourire purement commercial je me tournai vers le conducteur, déjà occupé à sortir mes affaires. Sans même le remercier, je coinçai la cigarette entre mes lèvres et déposai l'argent qu'on m'avait remis dans ses mains rougies par le cuir du volant. J'attrapai alors mes deux grosses valises et les fis rouler avant de pousser le portail. Alors c'était ici, mon nouveau domicile. Jayson Smith, tel allait être mon nouveau nom. Les graviers de l'allée sautaient sous les roues de mes bagages, produisant de léger crépitement, ceux-ci me rappelaient un feu prenant vie. J'inspirai profondément.

Je ne comprenais plus l'affolement de mon cœur, la brûlure à la fois agréable et dérangeante se rependait sous ma peau, allant faire frissonner mon épiderme. A mesure que j'approchais, ma respiration se faisait de plus en plus difficile. Laborieusement, je hissai mes bagages sur le perron, et avant même que mon poing n'eut atteint le bois, la porte pivota sur ses gonds. Ce fut l'électrochoc. Ce que je vis, ce n'était pas l'homme et sa femme, souriant. Ce n'était pas non plus cette maison décorée dans un style anglais très kitch. C'était lui. Cette silhouette sombre qui se tenait à côté de l'escalier, en face d'un mur décoré d'un miroir. Ces prunelles magnifiques. Ces iris que j'aurais reconnues entres milles. Lui. Ici. Jude…

Les poignées glissèrent de mes doigts pour aller s'écraser au sol, tandis qu'une force invisible m'obligeait à avancer. Il avait tellement changé. Ce corps sculpté n'était plus celui que j'avais connu, mais sa peau blaphane restait identique. Ses mèches corbeaux qui dévalaient son visage en des irrégularités improbables, ses lèvres pleines, son visage carré. Je revoyais mon idole, dans un corps d'Apollon. La cendre de ma cigarette glissa sur mon index et alla me brûler avant de s'écraser sur le sol. Le serrer contre moi, telle était ma seule envie à cet instant. Sentir ces nouvelles courbes qui ne m'étaient plus familières, apprendre à les connaître par cœur à nouveau. Je le souhaitais tellement. Mais tout changea brutalement, lorsque je croisai son regard.

Sa vie défila devant mes yeux, le caractère qu'il avait adopté aussi. Il n'eut pas besoin de faire quoique ce soit pour que je comprenne qu'il n'était plus le même. Cette misanthropie chronique, ses cernes, cette bulle qu'il semblait s'être créé dans le but de se couper de monde, et non de se protéger. La soumission. La douleur. L'antipathie. La haine.

Je m'arrêtai à quelques centimètres de lui, si près que nos souffles communs se mêlaient. Ce n'était pas Jude. Cette personne qui ne détachait pas son regard du mien était différente, autre. Je l'abhorrais. Tant de fois j'avais souhaité que nous serions frère, durant des nuits j'avais caressé du bout des doigts le rêves inespérés qu'un jour un couple de bon Saint Maritain nous adopteraient tous les deux, nous liant d'un lien indissociable. Maintenant que ce jour était arrivé, je me rendais compte que mon vœu se transformait en cauchemar. Oh oui, à cet instant j'aurais tout donné pour que cet étranger aux traits familier disparaisse de ma vue à jamais.

Je coinçai la cigarette entre mes lèvres et lui tendis la main :

- Jayson, annonçai-je comme pour me présenter.

Sans rien ajouter il attrapa ma main et la serra froidement. A présent, nos années d'amitié s'effondraient sous mes pieds. Je le haïssais.


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By Lu&Eden