J'ouvre la porte sur l'espace vide. Blanc et lumineux rien d'un entre-monde. Il y a trois poupée debout, trois poupées de bois. Des marionnettes aux visages parfaitement taillés. Le visage de Maman. De Mme. Gauvry. De Raph. Ils sont de chaque côté du vide qui me sépare d'un ordinateur. Sur l'écran brille ce texte. Ce texte qui sonne comme un abandon. C'est la goûte d'eau.

Mes larmes se déversent chaudement sur mon visage dévasté. Je hurle. Je hurle. Parce que tu as encore le pouvoir. Le pouvoir des mots, d'un mot. Mais tu n'en feras rien. Tu n'en feras rien. Tu as le pouvoir et la force de tout régler, mais tu n'en fera rien. Il suffit pourtant de quelques mots.

"Elle était mon... amie."

"Oh que non je ne suis pas ton amie. Tu te souviens ? Je suis ton esclave ! Jamais tu ne m'as considérée comme ton égale. Jamais tu ne m'as accordé d'être simplement moi sans me soucier du regard, du convenu, de la paix intérieurs de ceux qui on peur de vivre seuls et par eux-même. Jamais. Du moins c'est ce que tu m'as dit. Je dois ajouter "menteuse" à ton compte ? Je dois exiger de toi que tu me demandes pardon ? Je dois attendre que tu ranges ou ravales, pour t'étouffer avec, ton Orgueil ? C'est bête. T'es pardonnée. T'es pardonnée d'avoir minoré jusqu'à mon existence. D'avoir craché sur nos liens sans me dire pourquoi. De m'avoir menti. De m'avoir fait pleuré, de m'avoir fait hurler. De m'avoir pousser à ne plus faire confiance à ma Princesse. Ma Princesse adorée, qui n'a rien demandé et s'en ai pris plein la gueule pour rien. T'es pardonnée d'avoir tout détruit entre nous. T'es pardonnée de m'avoir détruite.

C'est bête, puisque ça n'empêche pas que tu t'en vas quand même. C'est peut-être bête, mais c'est l'ordre des choses. Je ne peux pas te reprocher d'avoir des défauts. Je ne peux pas te reprocher de vouloir partir. Fuir. Je ne peux pas te reprocher de ne pas agir logiquement. Alors t'es pardonnée, même si ça mène à rien."

Mes avant-bras s'ouvrent sur la longueur, en deux belles diagonales bien nettes. Il n'y à plus d'écran d'ordinateur. Il n'y à plus que ton image. Il n'y a plus que toi, debout, immobile. Ma chemise et ma veste sont trempées de sang et mes mains se serrent. J'ai du sang sur mes mains et je ne sais même plus à qui il appartient.

"Et au fait, toi qui est si pointilleuse sur l'utilisation de la langue française ! Pour "Voler" quelque chose, il faut déjà que ça appartienne à quelqu'un. Je t'ai volé tes amis et tes amours avec le sourire ? Tu me crois capable de tant ? Tu crois que j'ai tant de pouvoir sur les autres et sur ta vie ? Tu as toujours dit que l'amour ne t'avais jamais, JAMAIS intéressée. Comment je pouvais savoir qui tu portais dans ton cœur alors que la seule fois où je me suis intéressée à ta possible vie amoureuse tu m'as snobée ? Les cœurs que j'ai pris étaient à prendre ! Tu m'aurais dit ne ce serait-ce qu'un nom, tu crois que j'aurais fait quoique ce soit ?"

Ton image se floute. Je ne sais plus qui tu es. Depuis deux ans et demi je ne sais plus qui tu es. Et c'est toi qui l'a voulu. Plic ploc le sang sur le sol.

"Comment je peux te voler tes amis ? Putain je plante une marque "propriété privée" sur mes connaissances peut-être ? Tu trouves que je suis chronophage avec les gens de ton entourage ? Pas de bol on les as connu ensemble ! Mais vas-y, viens les voir, viens les voir si ils te manquent tant ! En toute sincérité ça leur fera plaisir que por une fois tu leur montres ton intérêt pour eux, au lieu de croire qu'ils It à prendre partie dans une dispute de gamines de 5 ans qui sont pas capables de se parler honnêtement apparemment ! T'es la seule à t'être éloignée d'eux, t'es la seule an t'être coupée d'eux, et ça y est, je suis responsable ?"

Ton regard est trop loin. Trop loin. Ton regard n'existe pas. Il n'y a jamais eu de regard de ta part. Et pourtant je cherche encore une logique à tes actes. À ta pensée. Aux lien qui te lient au silence et à ce monde où tout est de ma faute. J'essaye d'y entrer. De le comprendre. De l'intégrer. Mais je retourne le problème dans tous les sens et j'en suis au même point que toi. Je ne parviens pas à prendre tout sur mes épaules. Violets mes poignets, violet mon cou serré par la corde du vent.

Je suis incapable de ce mensonge.

"Je suis responsable ? Parce que tu je m'as jamais rien dit, je suis responsable, j'aurais du voir toute seule, comme tu aurais du voir toute seule que j'allais mal sans m'en rendre compte ? Quand en décembre mon père a pris l'avion pour être avec mon grand-père pendant l'opération d'un de ses cancers, lorsqu'il est mort en avril ? Lorsque j'ai du appeler Rémi sur son fixe pour éviter qu'il ne se tue et ébranler toute sa famille, lorsque j'ai débarqué dans la maison de Steph pour m'assurer qu'elle s'était loupée en tentant de se tailler dans sa salle de bain et provoquer la colère de son père ? Lorsque mon frère s'est bourré la gueule un mardi après-midi puis est devenu muet et qu'on lui a prescrit des antidépresseurs ? Lorsque je m'isolais en quatrième pour être seule sans prévenir parce que je manquais d'air ? Non bien sûr, je faisais ça dans l'unique but de te vexer en te privant d'une présence qui apparemment était indésirable, en fin de compte, c'est ça ? Lorsque je brûlais de faire sauter gratuitement ou presque tout ce qui constitue notre système d'une manip' sur le net ? Quand j'ai voulu sauter dans le lac et que je ne t'ai rien demandé, ni pardon, ni accord, tu étais là dis-moi ? Non, t'étais occupée à te rendre compte que les gens pensaient qu'on était amis. Tu peux pas tout faire à la fois. Mais c'est pas grave. C'est pas important."

Ma gorge se fait tailler par le vide pour me faire un collier sanglant. La poupée de ma psy lève la tête, sa mâchoire s'ouvre d'un mouvement sec.

"Il se peut que si les autres ont demandé si elles étaient responsables de cet acte, c'est qu'ils ont perçu que votre relation était asymétrique."

"Si on fait le compte de nos erreurs, alors faut faire la votre aussi. Et il y aurait de quoi se demander qui a le droit de renvoyer l'autre en terminant l'ardoise. Pourquoi je compte pas à ton avis ? Pourquoi je t'en veux pas de m'avoir laissée me construire toute seule alors que j'étais en droit de réclamer ton attention ? Pourquoi j'ai jamais rien dit lorsque tu me hurlais des trucs à la gueule en pleurant ? Pourquoi j'ai jamais foutu le camps à chaque fois que tu m'as dit à quel point tu me méprisais quand les autres me disaient que tu m'aimais ? Pourquoi je les ai cru ? Pourquoi malgré tout ce que tu m'as dit je le remets même pas en question ? Hein ? Pourquoi ?!"

Mes deux tempes sautent en giclant. Un trou rouge bien net sur chacune d'elles, pissant le sang sur mes oreilles. Je tombe sur les genoux. Tout coule, ça coule, tout coule vers le bas. J'ai coulé.

"Tu me forces à détruire la moitié de ta vie pour savoir ce que t'attendais de moi, pour savoir ce que j'ai pu faire qui a pu te blesser, pour savoir ce que je peux faire pour te guérir, pour réparer au moins partiellement mes erreurs ! Tout ça parce que tu peux pas te poser pour me dire "Faut qu'on parle" calmement comme une adulte ! Non t'as jamais voulu parler, t'as jamais dialogué avec quelqu'un, c'était toujours "Ferme-la et écoute", dans un sens ou dans l'autre, dépendait juste de si tu parlais à un adulte ou à quelqu'un de ton âge ! À ton avis pourquoi je disais rien ? Pourquoi c'était bien comme ça, pourquoi je suis jamais partie malgré ça ?!"

Mes larmes comme mon sang se mélangent. Ils s'éparpillent en mélange huileux sur le sol invisible. Je crois que le sol n'existe pas. Tu peux toujours tomber plus bas. Je suis juste temporairement sur un pallier de verre.

"Pourquoi ça me fait encore mal de savoir que j'ai jamais pu te transmettre ce que j'avais réussi à comprendre pour que tu sois heureuse ? Pourquoi je regrette tellement de ne pas avoir encore plus ouvert ma gueule et de ne pas t'avoir gueulé que tu déconnais, encore plus violemment ?! Pourquoi je regrette, pourquoi je me répète tout ce que je t'ai pas dit comme une mère se dit "J'ai oublié de lui dire de prendre sa brosse à dent avant de partir" ?! J'ai pas pu t'enseigner le bonheur, j'ai pas pu te dire qu'il fallait que t'écoutes ce mec qui te parles plus à toi qu'à moi le Dimanche ; que tu devais savoir que tout ce qu'on fait, on le fait en pensant que ça nous amène au bonheur, et que parfois on oublie les autres. La plupart de nos blessures sont des maladresses, sont des oublis. Et toi t'as oublié que pour trois terroristes qui voient comme on se détruit à force de rejeter un monde moral religieux et quatre profiteurs fiscaux, tu fais payer des milliers de familles en France, des familles Françaises, quoiqu'on en dise, en alimentant une Haine qui n'a pas lieu d'être, juste en disant à voix haute "Je suis anti-islam, c'est peut-être mal, mais c'est ce que je pense, j'en ai le droit, et c'est très bien comme ça, qu'ils sortent de mon pays". C'est tuer moralement des gens que de faire ça, mais tu n'en as rien à faire, parce que c'est ton droit ? Comment j'ai pas pu te le faire comprendre quelque chose d'aussi simple avant de disparaître de ta vie ?"

Putain j'ai mal. J'ai tellement mal. Mes yeux brûlent, ma syntaxe est anarchique. Encore une fois je ne suis pas claire, je ne suis plus claire, je n'y arrive plus, je suis moi-même perdue, perdue au milieu de ce qui est important, au milieu de ce qui ne l'est pas. De ce qui nous concerne, de notre monde, notre monde que l'on aime et perçoit si différemment...

"Tu arbores le symbole de la famille parfaite en te disant que c'est impossible pour un gosse de vivre heureux sans deux êtres qui pensent différamment ? Alors une femme pense toujours comme une femme, et un homme pense toujours comme un homme ? Alors on devrait retirer leurs gosses aux mères et pères célibataires, parce qu'ils ne sont pas en situation d'équilibre ? Alors on devrait entretenir ce monde ou t'apprends à 15 ans que deux personnes du même sexe peuvent s'aimer ? Entretenir cette logique du "J'ai jamais vu, ça me parait pas naturel" ? Putain même les pingouins peuvent élever un petit en étant deux mâles, c'est un mode affectif qui existe depuis que l'humanité existe, pourquoi entretenir un mythe ? Non, la famille parfaite c'est une illusion. D'accord ça va trop vite, d'accord on a pas de recul. D'accord on a aucune idée de s'il y a plus de chance que ça fonctionne ou non, mais en attendant il y en a qui s'en sortent et que le vivent bien. C'est comme dans toutes les familles, parfois ça marche, parfois c'est le cauchemar. T'as le droit de te poser des questions. Mais te dire "Je suis peut-être homophobe, mais ça me pose aucun problème", c'est pas un moyen de résister. C'est tuer moralement des familles qui sont déjà dans la merde juste à cause du regard des autres, en persuadant d'autres que c'est normal de considérer que deux femmes peuvent pas adopter et soutenir financièrement leur gamin. Je suis pas là pour défende la PMA et les mères porteuses. C'est déjà suffisamment galère pour un gosse de vivre en sachant qu'il est né in vitro. Je dis pas fais c'est une évidence à accepter. Je dis qu'il n'y a pas besoin de Haine, pas besoin de s'enfermer dans un système qui refuse de voir que le monde change et que tu dois faire avec, que des gens sont nés et vivent et que tu dois faire avec ! Qu'ils aient des papiers ou non, ces gens existent, alors il FAUT faire du cas par cas ! Pas traiter le problème comme si c'état une unique masse d'indésirables !"

Mes ongles creusent ma chair dans ma poitrine. "Et je saigne encore, je souris à la mort.", chante Kyo. Chantez encore. Mais pas cette chanson. Chantez avec Saez, Kenny et Mélanie à l'unisson.

"J'ai échoué à te dire ce qu'il fallait te dire pour t'empêcher de tourner dans une logique où tout est partiel, où on ne s'occupe que de ce qu'on veut bien voir. J'ai échoué à te dire que si tu pensais comme ça d'autres auraient le droit de te tuer moralement aussi. De faire de ta vie un enfer parce que tu ne vis pas comme eux. J'ai échoué à te dire que ainsi tu ne pourras jamais être heureuse. Jamais du fond du cœur."

Mes mains ont ouvert une brèche et mes ongles grattent mes côtes. Je chasse la chair, et je creuse mes os, je pleure, je pleure, je pleure. Je coule, mes larmes, sans armes, je pleure.

"Dis-le merde, dis-le que c'est pas vrai ! Dis-le que tu te bats vraiment pour etre heureuse ! Je t'ai fais du mal, mais tu l'as fermée, ta fermé ta fausse grande gueule et t'as pas été capable de me confier que tu aurais voulu grandir aux côtés de ces mecs avant que je me rêve un avenir avec eux ! Tu l'as fermée, et maintenant tu me reproche de pas savoir ? Tu me fais payer des choses qui se sont passés et pour lesquelles tu t'es jamais donnée la peine de te battre ? Putain dans quel monde on vit à ton avis ? Si tu la fermes, c'est que t'as rien à dire, rien que t'aies envie de dire suffisamment fort pour que ça touche les autres ! Toi qui a le pouvoir des mots, pourquoi tu l'utilisais pas sur ta vie au lieu de pourrir celles des autres ? Celles de ceux que tu perçois pas parce que t'en a pas envie. Parce que t'as la flemme de faire du cas par cas. Putain au nom de quoi tu veux me faire payer ton silence, ta fierté, une peine que tu t'es imposée toute seule ? Au nom de quoi tu penses que tu t'es s'occupée de moi ? Que tu m'as baby-sité ? Au nom de quoi tu me fais payer pour les conneries que les autres ont pu dire ou penser en nous regardant ?"

La marionnette articulée au visage de Raphaël fait tomber sa mâchoire à son tour.

"En vrai tu sais, c'est l'inverse. C'est toi qui t'occupais d'Elle."

D'une main je m'essuie le visage et le macule d'hémoglobine. Oh oui c'est sale. C'est laid. C'est inutilement laid. Mais je suis malade, et les malades n'ont pas besoin d'avoir une Raison. La belle excuse. La belle excuse. Bien sûre que j'ai des raison d'être folle. Pourquoi ne pas rendre quelqu'un d'autre que moi responsable ? Ce serait tellement plus simple. Tellement plus simple.

"Pourquoi je t'ai passé tout ça ? T'en a vraiment aucune idée ?"

Tu restes immobile et indifférente.

"Je suis déçue, je suis mal et couche avec le Chagrin tous les soirs parce que je veux encore t'offrir un cadeau d'anniversaire !"

L'interphone dans la mâchoire de la marionnette de la psy grésille comme un vieux téléphone.

"Ne tend pas l'autre joue Romane. Un cadeau, il faut que ce soit reçu. T'as déjà fais beaucoup de chemin, si l'autre refuse d'en faire la moitié, tu peux pas le forcer à faire ce qu'il ne sens pas."

"Tu le crois ça ? Je voulais encore, je veux encore t'offrir un recueil de clé, en espérant que t'oublierai jamais, jamais que t'as toutes les clés en toi pour ouvrir toutes les portes ! Mais il n'y a pas de porte ! Il n'y a pas de porte, le monde est vide, vide de sens, c'est toi qui lui donne un sens, il n'y a pas de porte ni de mur, tu es libre, entièrement libre ! Moi-même je ne suis pas une porte ! Je ne suis pas un mur ! Je ne suis rien que du vide et des mots, je suis les mots et les gestes de trop, je suis la sourde et l'aveugle qui n'a jamais attendu que tu fasses quoique ce soir pour elle, sinon que tu restes et que tu lui claques la gueule quand elle déconnait ! Ce vide voulais encore t'offrir des images, des clés, pour te dire que peu importe le jour, peu importe l'année, tu seras toujours la bienvenue chez moi ! Mais tu vas encore considérer que je t'achète, c'est ça ? Que j'achète ton amitié ? Il n'y pas d'amitié, tu l'as dit toi-même, je suis l'esclave et l'enfant autiste que tu as malencontreusement pris en charge, et à qui tu ne dois rien ! Ça n'a jamais été réciproque !"

Je frappe du poing sur ma poitrine et crache du sang, mais je garde les yeux levés, en ultime bravade contre ton image sans doute inconsistante. Sans doute vide. Car je suis le vide source de tous tes maux, parait-il. Car je suis le vide qui ne te connais pas, ne te reconnais pas, tu n'es que l'enveloppe creuse de tout ce que j'ignore sur toi.

"Pourquoi. Pourquoi je te pardonne ?"

Je pleure. J'ai mal. J'ai peur. Parce que ça n'a pas de sens à part pour se faire mal. À part pour montrer l'ignominie d'une relation trop viscéralement écrasée, écrasée par des actes et des mots. Écrasée par un peu plus de vide. Le silence me répond.

"Parce que je t'aime. C'est tout."

La bouche de la marionnette au visage maternel s'ouvre d'une chute sèche de la mâchoire à son tour. L'interphone grésille.

"Ne te fais pas de mal, c'est pas la peine."

J'explose. Mon sang éclabousse l'immaculé inconçu de mon imaginaire. Je me suis relevée pour m'avancer, courir vers toi, mais les les trois pantins me retiennent par les bras et le cou. Je les salis du peu de litres qui me restent de sang. J'aurais voulu te prendre par le col et te secouer comme un pommier, mais cette chance est au jardin d'à côté, et vu comment tu aimes les pommes, c'est là-bas que tu vas.

"Putain les laisse pas dire ça de toi ! Les laisse pas te juger comme ça, les laisse pas me persuader que c'est toi qui a été conne jusqu'au bout ! Défends-toi merde ! Défends-toi !"

Les marionnettes me tirent loin de toi. De cette image de rien que nous sommes. Il suffirait de lâcher prise et ce serait enfin fini. Il suffirait de rendre vrai le "J'abandonne" du titre pour enfin être heureuse. Mais je les repousse, je tire, tire, tire pour marcher vers toi alors que le liquide vital m'abandonne. Je ne suis plus sûre que ce soit du sang. Peut-être c'est ce dont toi tu as manqué pour te battre contre moi, contre ce monstre de vide sans personnalité que ce que les autres peuvent bien dire, contre cette remise en question incessante et indécise, contre ce versatile bouffeur d'amour, contre ton admiratrice et ta critique trop bruyante et trop silencieuse, contre l'éternelle maladroite, contre celle qui a caressé le rêve de rendre meilleure quelques vies humaines. Celle qui pensait que tu étais assez humaine et assez forte pour ne pas t'etrangler toute seule avec des idées sorties de nulle part. Celle qui a cru que tu pouvais lui dire quand elle te faisait du mal.

"Ça fait des mois que je m'étrangle, des mois que je me rends malade parce que t'étais la moitié de mon univers, la moitié que j'étais pas toujours capable de comprendre, la moitié pour laquelle je me donnais une vie entière pour comprendre ! Tu as pris la place malgré toi, la place de celui ou celle à qui je voulais montrer ma vie et dont je voulais voir la sienne parce que je savais qu'on était différentes ! T'as pris malgré toi la place de Clem, tu as été mon support moral d'une vie en lancement, t'avais ma confiance entière, t'avais mon attention entière ! Mais il faut croire que c'était pas assez. Il aurait fallu que je sois plus obsédée encore par ton existence, il aurait fallu que je lise ce que tu pensais, il aurait fallu que je comprenne même avant que toi tu ne le sente les maux qui t'habitaient !"

Mes jambes flageolent, ma voix s'affole, les Marionnettes me tirent vers la porte, vers le noir de ma vie bien tranquille, dans mon univers bien rangé, là où je suis admirée et félicitée pour ma richesse intérieur, là où je dessinerai bien sagement et écrierai des poèmes et des chants en disant hypocritement que c'est tout ce que je peux pour sauver mon monde. Ma vie bien tranquille et bien rangée sur mon piédestal de supériorité et d'ouverture d'esprit. Ma vie avec le garçon qui m'aimera pour toujours. Ma vie avec Raph. Ma vie avec une Princesse qui me dit qu'elle ne me pardonne pas mais qui me dit "Reste", ma vie avec un frère qui enfin va mieux.

Ma vie parfaite. Ma vie sans toi.

"Tout ce que je fais, c'est hurler ce qu'ils ne veulent pas que je te dise, ce que je me tue à t'envoyer en parlant dans le vide, ce que je me tue à espérer alors qu'ils veulent que je me la ferme, persuadés que t'es trop mauvaise pour même comprendre ! Persuadés que tu me fais trop de mal ! Ça peut être que vingt secondes, le temps de comprendre pourquoi, le temps de se dire qu'on sera plus heureuses comme ça !"

Ma vie sans Toi.

"Ce putain de mot que je retiens, que je retiens depuis deux ans au fond de ma gorge, pas toujours sans le savoir, ce mot qui me brûle parce qu'il est trop égoïste, parce que mon Orgueil à moi me prive de faire l'enfant, ce mot qui restera éternellement sans réponse, ce mot qui ne m'attirera même pas un regard de ta part, ce mot qui bientôt déborde de ma bouche, qu'ils retiennent tous entre leur doigts pour ne pas que je crache mes tripes avec ! Car oui, ce mot est ancré dans mes tripes, il les encre et les ancre en enfer, alors peu importe leurs mots, leur désir de ne plus jamais me voir me briser, malgré tout ce qu'ils peuvent dire, je tends la joue ! Non je ne le crache pas, ce mot qui me brûle, non je ne le lance pas, je ne peux pas te le souffler, je ne peux pas juste le laisser tomber à mes pieds, car il faut que quelqu'un le ramasse, et je n'aurais jamais la force de le ravaler !"

Mon cœur s'arrache, écrabouillé entre mes doigts. Il tombe, je le rattrape. Il y a du sang partout. Trop.

"Ce mot qui m'assassine, il faut bien que je le prononce un jour, pour être persuadée que quoiqu'il arrive j'ai fait tout mon possible, il le faut. Alors qu'ils me lâchent, qu'il me lâchent, car il faut que je te le dise, au moins une fois, pour mettre tout le monde d'accord, pour briser cet Orgueil qui me bouffe, pour me briser avec. Pour des tas d'autres raison que ce que tu ne comprendras de toute manière pas, pour des tas d'autres raisons que simplement 'je t'aime' !"

Je lance mon cœur vers toi.

"REVIENS !"

Il s'écrase. À tes pieds. Indifférente, tu continues ton chemin vers le lointain. Ma vue se brouille, mes larmes de sang coulent, je m'effondre sans force. Ouverte.

Il suffit de quelques mots.