3 mai 2013

« J'étais réveillée lorsqu'il est mort. »

Deux jeunes filles aux cheveux longs, une bague épaisse sur la pouce droit, une fine sur le majeur, et une autre fine avec des tryskels sur l'annulaire gauche, sont sur une terrasse au dallage beige, observant un jardin foisonnant d'arbres fruitiers, de buissons proprement taillés, d'un palmier, de plantes luxuriantes, un gazon bien vert, des souvenirs heureux, peut-être des rêves, de chaises en fer blanc poir entourer une table de l'autre côté du jardin. Celle qui a parlé a les coudes sur les genoux, un regard fatigué et vide, sa chemise blanche, son tailleur noir, ses chaussures à talons noirs. La même qui était assise dans le Louis XV ou XVI, la même qui était assise sur la terrasse rêvée, la même qui était assise sur le premier rang à l'auditorium. Comme l'autre, elle a sur le poignet droits, entrelacés, le ras-de-cou noir qui a perdu sa croix, et la cordelette et le ruban noir au milieu duquel pend la labradorite blanche à reflets bleus. Passée sous l'eau il y a trois jour, il reluit d'autant plus fort. Son pouvoir semble nécessaire.

L'autre, parlons-en. En pantacourt de denim, chemise à carreau Abercrombie qui lui arrive à mi-cuisse et qui a perdu son parfum, ses cheveux sont tressés à l'africaine, lui collant au crâne avant de dégringoler dans son dos. Elle tient à la main un joint, sur les lèvres un sourire ravi.

« Tu t'étais salement trompée pour la terrasse. T'as du confondre avec celle de la mamie Line. Remarque, vu la fréquence de tes visites, c'est compréhensible. »

« Je vais perdre la mémoire. Pour ces choses-là, pour ce que peuvent me dire les filles, pour le malgache, pour ce qu'on me dira de lui, pour ce que je sais déjà de lui, pour son visage, pour sa voix… Je vais perdre la mémoire, et cette pensée m'est insupportable.

-Relaxe la Vaza. T'as jamais eu bonne mémoire. Tes souvenirs, c'est pathologique, c'est du gruyère. Faut pas que ça t'angoisse, sinon t'es foutue. De toute façon t'es prédisposée à l'Alzheimer.

-J'archive, j'archive, en mot et en image. J'archive, ma vie n'est qu'un travail d'archivage, comme toutes les vies qui vivent sans survivre.

-Bah regarde, au moins tu fais bien le boulot. T'es partie en foutant en l'air toutes les promesses que t'avais faites à tes amies en RPF, celle que t'avais faite à ton cousin, celles qui auraient du être faites à tes amis, à ton club théâtre, en bref à tout le monde quoi, pour revenir sourire à ton grand-père et revoir l'Île Rouge. Parce que t'étais en train d'oublier. Parce que cette impression de passer à côté, comme elle dis ta copine, elle a remis les priorités en place. Le bac ? Niet. Tes copines qui mettent en statut Skype « Capricorne : déteste les amitiés superficielles et se repose sur des amis fidèles/ Les amis fidèles se comptent sur les doigts de la main » alors que tu les as porté à bout de bras et qu'elles s'enfoncent dans leur solitude et leur déprime ? »

Elle tire une taffe en grimaçant, en faisant le son de dénégation de la langue paternelle. Puis elle pose le joint par terre en me pointant du doigt.

« Han han. Écrire Shannon et Akeno, Lucy et Kyllian, le scénario de la troisième guerre mondiale ? C'est intéressant mais non plus. C'est pas le plus important pour toi. Là tu mets le doigt pile sur le truc que tu cherches depuis des mois, avec tes histoires de spiritualité. Vivre pour servir, et vivre pour ne pas oublier. Ouais c'est important d'être là pour les autres, mais là il y avait un autre qui avait plus besoin de toi que n'importe qui.

-Il était inconscient quand je suis arrivée. Sa bouche pleurait du sang comme si il y avait des secrets qu'il avait oublié de dire. En descendant de l'avion, on a tracé vers l'hôpital…

-Oh, merde, l'avion, quelle moule t'as eu ! T'as gardé le menu coincé entre deux pages de Confucius juste pour la montrer à ton père, t'étais à côté du commandant de bord, et à même pas deux mètres, il y avait le Président de Madagascar avec toute sa petite famille ! Si c'est pas beau ça ! Bon il a pris un coup de vieux depuis le coup d'état, mais quand même ! Ils ont raison, t'aurais pu demander un autographe. Surtout qu'il parait qu'indirectement, vous faites partie de la même famille ! Quelle classe d'être surclassée ! Classieux, d'accord, mais quand même ! T'as dormi allongée ! Bon, t'aurais peut-être du échanger avec ta tante, vu la mine qu'elle se paye…

-Elle est si belle, si fière, à pleurer derrière ses lunettes noires. Elle a mis des lentilles bleues. Et puis quand ils ont annoncé la phase terminale, quand il est mort ce matin, elle a pleuré, pleuré, mais elle se remettait pour continuer. Elle repleurait avec Mamie Orvile, et puis elle continuait avec elle… Ses frères, mes oncles aussi, ils étaient comme ça. Leur père meure, mais il faut continuer, continuer car il faut veiller le mort quatre jours, prendre les condoléances, organiser les funérailles, et puis continuer à vivre, tout simplement. Ne pas être cassé.

-C'est clair qu'avoir le cadavre du vieux Panoël dans le salon, ça remet les choses en place. Ouais, tu renoues avec les traditions. T'apprends ce que t'as pas pu apprendre de lui de son vivant par des personnes avec qui tu as du mal à te placer à cause de ton arbre généalogique à rallonge, t'entends parler d'argent, un peu, parce que c'est pas gratuit de faire venir des gens comme ça. De politique aussi. Et puis tu revois les paysages. Tana, c'est formidable. La ville où tu peux photographier un panneau publicitaire pour le réseau haut-débit qui fait de l'ombre à un homme pieds-nus sur le bitume qui tire une charrette en bois avec une tonne de sacs pleins de verdure dedans. Les vitrines avec les téléphone à 12 euros. T'as refais huit fois le calcul tellement tu le croyais pas. Douze euros le portable. Si tu retirais le prix du billet d'avion, les pauvres en France seraient de rois ici. Mais le carburant et le métal des moteurs, le "savoir-faire européen en matière d'aérodynamique", contre la distance, c'est-ce qu'il y a de plus cher. Et même comme ça, il y a deux fois plus de SDF, des centaines de vendeurs de chaussures de contrefaçon à 500 aiary, des enfants en uniforme qui croisent des enfants d'exactement le même âge qui porte leur petit frère ou leur petite sœur dans les bras en revenant d'avoir aidé leur parents à vendre. L'électricité et l'eau qui sont coupés par moments parce qu'il faut partager à travers tout le pays l'énergie de deux misérables barrages, tout ça parce que le gouvernement est trop à sec pour en construire un troisième. Les rues désertes à 20 heures, sauf pour faire le tapin, et qui à cinq heures et demi sont embouteillées. »

Je (la bab) reprends mon joint et m'en tire une, pendant que je (l'endeuillée) m'installe pour regarder le ciel, tout gris. Le papillon de nuit de l'hôpital vole en berne à nos pieds. J'y vois un signe. Comme le jour qui se couche le temps que tous disent au revoir à l'homme au bord de la mort, alors que moi je lui souhaite aux côté de ma petite cousine et de nos pères une bonne nuit.

« La dernière fois que je lui avais vraiment parlé remonte à notre départ à l'aéroport, le lendemain d'une dispute violente entre lui et mon oncle. Il n'étais pas spécialement joyeux. Je sais qu'on a fait de notre mieux. Mais il n'a pas pu m voir, et je le regrette. Je voulais qu'il sache qu'il n'était pas oublié, que je vivais, que j'étais heureuse. »

Je, avec mes tresses africaines et mon joint qui se consume, regarde loin.

« Tu as compris pourquoi les musées en cours de philo, pourquoi la veillée funéraire de quatre à cinq jours, pourquoi les photos et les images, pourquoi être ensemble pardessus tout. Tu as compris la pérennité de ce que tu peux faire, ton devoir de retenir, de retenir les images. Tu as compris que les morts ne faisaient pas peur, que l'absence de vie ne faisait pas peur. Que rien ne faisait vraiment plus peur, mais que la douleur reste. La mort en soit est une souffrance. Même épurée des circonstances, même épurée du sens, la mort est une souffrance, la mort en soit est une souffrance. Tu ne l'as jamais redouté ni particulièrement aimé. Tu te disais juste que c'était l'absence de vie. Mais maintenant tu sais. Tu sais que ce n'est pas qu'une souffrance.

-C'est sa délivrance.

-Et il aura le droit aux honneurs, à la reconnaissance. »

Silence. Dans ce décor, cela semble illusoire.

« Si tu devais discourir sur lui, tu dirais quoi ?

-C'était un homme dur, mais un homme grand. Traduire dur par « Il avait un caractère salement exécrable. ». »

L'africaine de cœur rit.

« Mon père disait « aussi dur avec nous que j'ai été cool avec vous ». C'est pas peu dire. Il aurait sérieusement eu besoin d'apprendre à mettre les forme, à être conciliant, mais il était pas conciliant avec la misère. Alors il se battait. Il s'est battu pour faire ce qu'il pouvait pour sa famille, battu pur son Pays. Il était tellement autoritaire que personne n'osait le contredire. Il l'était tellement que quand il disait « C'est entre le docteur et moi », et qu'il imposait ses quatre volontés au dit docteur, il s'est obstiné à manger des fruits même si ça abimait encore un peu plus sa santé que le cancer. Même, sa femme a du les retirer du frigo pur qu'il arrête d'en prendre. J'ai commencé un dessin. Le titre, c'est « Je te l'avais bien dit, tête de mule. » Ah, têtu, têtu et fier. Un orgueil sans limite.

-Et tu en as hérité, de cet orgueil. Le même orgueil qui te fait mâcher tes mots lorsque tu présentes tes excuses à quelqu'un, à demi-mot. Le même que celui qui te rend sûre que ce que tu fais est la meilleure chose à faire, et que les autres peuvent bien aller se faire cuire un œuf si ils pensent pouvoir s'en sortir autrement. Ça te rappelle pas quelqu'un ?»

Je, en noir, souris. C'est peut-être en partie pour ça que ça m'étais égale qu'Elle soit dure voire méchante. J'étais pareille. J'étais pire. Et si à 77 ans elle devait mourir avec un caractère de merde et quatorze médailles dans sa table basse en verre, elle serait respectée tout de même. J'aurais sans doute pas le droit de venir présenter mes condoléances cela-dit... Mais qui sait.. Si je n'oublie pas, si je reconnais son nom dans le journal à la page nécro, j'irai sans doute. Parce que je sais que c'est quelqu'un de bien. je dirais à quel point elle était chiante même ado pour compenser les éloges, mais elle restera une des meilleurs... J'espère simplement qu'elle aura la force pour faire le grandes choses, et es grandes choses dans le bon sens. Je dérive. Je reviens. Je reprends, joint presque fini en main.

«Comme lui t'as l'ambition de sauver le monde. Comme lui tu vas devenir un caractère du Sud. Tu vas ta battre, te battre, te battre…. Avec les mots, les poings, les armes, de larmes, non, retiens les larmes. Tu pleures trop. »

Toutes les deux elles fixent le ciel grisé. Il y a un bout à ces nuages, au loin par la fenêtre de la voiture. Le corps bleu de la voute céleste s'est allongé comme une mère sur les nuages, et bientôt il faudra qu'elle soit de nouvau là, au printemps prochain, pour veiller les éternels perdus.

« Je ne sais pas si j porterai ce tailleur ou si je porterai ma robe noire. Je la trouve un peu courte. Elle me fait redevenir une petite fille. Même si papa ne veut pas l'admettre, j'ai dix-huit ans. Je peux affronter la mort, les larmes, porter ces enfants à jamais grands. Il faut que je m'épile. Encore.

-En revoyant Tana je me suis souvenue pourquoi j'essaierai bien de convaincre Raph de vivre ici avec moi. Et puis le soir venu, je me suis souvenue pourquoi non, pourquoi la France. En France, l'électricité et l'eau courante permettent de vivre après 20 heures sans se faire agresser au pistolet en pleine rue. En France mendier est une telle écorche à la fierté qu'il y en a cent fois moins qu'ici qui vous font les yeux larmoyants, te permettant de résister. En France, la vie est chère, mais elle est protégée. Ici tout ne vaut tellement rien… »

Je suis devant le corps de Papy Panoël. Les fleurs sont rouges, et on vient de changer les chandelles. Il est en costume noir, décorés de toutes ses médailles, et il porte des chaussettes blanches qu'une cousine a amené et qui a remplacé la paire noire du complet de départ. Son corps est un peu enflé, et ses rides ont disparu à cause du formol. J'étais assise sur ce même fauteuil, à cette même place lorsque j'ai posé des questions à son frère, l'oncle Dédé comme ils l'appellent. Après que j'ai fini de filmer, on a continué à discuter. Il m'a dit que c'était lui qui triait ses mails venus de France. Marine et Marion lui écrivaient, et il m'a fait la remarque qu'il n'avaient jamais rien vu de moi ou de Matthieu.

J'avais honte.

J'écris cette partie d texte à 23 heures 25. Fin de la journée du 3 mai. J'ai dormi la moitié de l'après-midi. Poupouce, ma petite cousine, ne pleure pas, se vente de ne jamais pleurer. Son petit frère un peu enrhumé cache ses reniflements derrière la maladie, mais ses yeux rouges de fatigue larmoient juste avant qu'il ne s'effondre de sommeil. « Papi, reviens », qu'il lance comme un caprice. « C'était le seul papi qu'il me restait en plus ». Il me fait rire. Poupouce elle en entendant mes prises de vues à la caméra où les vieux disent tous que personne ne lui reprochait son caractère autoritaire répond amèrement « On lui reprochait des choses mais on n'osait pas lui dire ». Treize ans, bientôt quatorze. Elle entre dans cet âge où elle va commencer à penser sérieusement ce monde, elle commence à voir à travers les planches du parquet trop bien ciré mais un pu trop vieux pour cacher les sous-sols. Elle trouvera les adultes trop superficiels, trop polis, trop gentils, trop faibles. Et puis elle choisira sa voie. Elle choisira ce en quoi elle croit. Elle apprendra à connaître les hommes, leur faiblesse, puis elle l'acceptera ou se battra.

23:32. J'écris en face du corps qui ne me fait plus pleurer. Je sais son âme ailleurs. Je regarde le ciel, je regarde les gens, et sa mémoire vit à travers nous, maladroitement. Les domestiques parlent à mon père en malgache, sans doute de lui. Je ne comprends pas. J'ai plus l'impression d'être une Vaza étrangère à cette famille que la petite fille de Panoël, ancien sénateur, directeur de la banque centrale, d'une compagnie d'assurance, d'une association pour les lépreux, grand homme, grand homme, partout ici il n'y a qu'un grand homme. 77 ans de vie pour gérer le monde et les autres, et pas capable d'obéir au médecin pour arrêter de manger des fruits la nuit. J'aurais ce putain d'orgueil moi aussi, je le sais. Persuadée de bien faire, je foutrai tout en l'air, car « il faut que tout change pour que rien ne change. »

Mercredi. Mercredi, Papa pourra dormir. Moi j'oublierai, un peu. Raph me manque. J'espère que Nathalie pourra rejoindre Dadou. J'oublierai un peu, puis je demanderai à mon père de me l'écrire, l'histoire de ce grand-père à qui je n'ai pas su envoyer un mail à temps.

Minuit moins le quart. Pendant que j'écris en compagnie du cadavre et des moustiques, mes deux autres moi, derrière la porte à double battant en bois qui sert de volet, regardent le jardin dans la nuit. Des nuées de papillons volent à leurs pieds. Des papillons de nuits et des papillons aux ailes noires. Elles sont en trêve, c'est pour ça qu'elles trinquent avec une bouteille de bière à la main, avec un sourire. C'est si calme, après qu'il y ait eu tant de monde… Si calme avant demain…