Chapitre 1 : Tout commence mal...

Dans les landes du Wiltshire, une jeune femme marchait dans les ruelles du petit village de Westbury. Des nuages couvraient le ciel britannique, lâchant par moment de fines gouttelettes d'eau sur le gazon proche de l'église et du cimetière. Cette jeune femme, Mary Roberts, dont les talons juraient avec la décence habituelle de ce coin perdu de Grande-Bretagne, avait l'allure de la bonne bourgeoisie conservatrice, et son pas décidé s'expliquait par cette légère brise glaciale du mois de décembre. En tous temps, la nuit fascina les hommes. La nuit réveillait en eux cette exaltation de l'inconnue, la peur du mystère conditionnée par le folklore populaire. De nombreux mythes parurent à propos d'apparitions fantomatiques toutes plus invraisemblables les unes que les autres. La lycanthropie, les vampires, les créatures démoniaques, toutes ces choses si folles pour les plus rationnels ne prenaient aucune existence concrète dans la réalité. Ce n'était que des fantasmes, ce masochisme freudien si propre à la nature humaine, ceux de toujours vouloir repousser les limites, encore et encore, pour ne pas se sentir invulnérable.

Quelques flocons commencèrent à tomber. Une véritable myriade finit par déferler dans la commune, alors que la mystérieuse inconnue continuait à marcher, imperturbable, toujours sévère, les traits durs comme vieillis par l'inquiétude. Une ambiance oppressante remplaçait à présent la douce idylle de ce temps d'hiver. Autour d'elle, il n'y avait rien. Pas une échoppe ouverte, pas une maison allumée, pas un lampadaire éclairé. Elle demeurait seule, sans appui, sans aucune présence chaleureuse qui pouvait la raccrocher à la réalité. Cette voûte céleste réveillait les passions des hommes, elle les réveillait au point de les rendre paranoïaques. À l'affût du moindre bruit, ils scrutaient le moindre mouvement étrange, le moindre son parasite, ils perdaient l'esprit. Personne ne résistait à ce tragique conflit intérieur qui confrontait le cœur au cerveau rationnel, personne à l'exception de cette femme, pleine d'assurance, pleine de ressource en apparence.

Au bout d'un moment, tandis que sa trotte durait déjà depuis plusieurs minutes, la quadragénaire s'arrêta et détourna les talons dans la direction opposée. À l'affût du moindre bruit, elle scrutait le moindre mouvement étrange, le moindre son parasite qui lui ferait perdre l'esprit. Sa ténacité morale ne pouvait résister à la pratique de la théorie, cette théorie qu'on lui inculqua dans les instances du gouvernement britannique, au ministère le plus hermétique du pays.
« Qui est là ? » Demanda-t-elle à la cantonade. Quelqu'un la suivait, une présence se trouvait non loin d'elle. Quelques mètres plus loin, une silhouette parut tapie dans l'ombre. Elle devait bien faire plus de deux mètres de hauteur, et son visage était recouvert par un étrange masque au gros nez semblable à quelque chose que Mary Roberts avait déjà vu.
« Tu es seule… » La voix massacrée dans les aigus-graves entremêlés provoqua un geste de net recul chez l'intéressée.
« Je sais pourquoi tu es ici. Tu es là pour lui, n'est-ce pas ? Il ne te sauvera pas. Il sera mort avant. » Une paralysie s'éprit des membres du fonctionnaire d'État. Oh, pas une paralysie due à la peur, une paralysie due à une force qui la retenait, qui l'empêchait de bouger, qui la contrôlait.
« Pourquoi n'approcherais-tu dont pas ? » Un rire sadique s'éprit de cette silhouette masquée. Sans pouvoir contrôler ses mouvements, Mary Roberts se mit à avancer vers lui. Son rythme cardiaque s'accéléra, elle devait s'en sortir.

Oui, elle devait, mais lorsqu'elle fut à une distance raisonnable, les ongles longs, crochus, courbés, et frités de la chose s'approchèrent de son cou. Une entaille suffit à la mettre à terre. La dernière chose qu'elle vit effraya à tout jamais son expression. Cette étrange cape noire qui flottait dans les airs était la personnification de la peur et de l'horreur. Personne ne pouvait se remettre d'une telle rencontre. Personne ne pouvait survivre à une telle rencontre.


« Sauvage assassinat ce matin à Westbury en Wiltshire, une femme d'une quarantaine d'année a été retrouvée… » Le poste radio se coupa. Alexander Hensley prit son sac de cours, y rangea quelques cahiers puis débarrassa ses céréales et tartines de son petit-déjeuner. Il se fichait absolument de ce qui pouvait se passer dans son village, dans la mesure où cela ne l'atteignait pas. Plus au loin, sa mère, Elizabeth, paraissait très inquiète quant à ce fait divers si exceptionnel dans cette petite contrée tranquille de l'Angleterre.
« Au pire, mon chéri, on peut essayer de trouver un autre lycée, celui-ci vient d'ouvrir et je ne suis pas persuadé que… enfin, tu vois, avec ce qui vient de se passer, je ne suis pas très… rassurée. » Fils unique d'un couple malheureux dès sa première année de naissance, l'adolescent ne voyait son père qu'une fois par an lors des vacances d'été. Il préférait bien plus la compagnie de sa mère que de ce "géniteur" absent de sa vie au point de ne jamais, ni lui téléphoner, ni lui écrire.
« Non, maman, je t'assure que ça se passera très bien ici. Tu peux me faire confiance. Je n'ai absolument pas envie de partir… et puis, j'aimerais vraiment qu'on finisse l'année cette fois-ci. » Depuis quatre ans, il déménageait sans cesse au gré des mutations de sa "môman", infirmière scolaire. Il la côtoyait presque tous les jours, mais il tentait de l'éviter un maximum, adolescence oblige. A fortiori, il gardait également une des raisons principales pour lesquelles il ne voulait pas quitter cette campagne reculée de toute civilisation : son premier amour s'y trouvait, et même s'il ne pouvait que fantasmer dessus, le voir chaque jour lui permettait d'oublier les brimades d'une bande de benêts décérébrés qui partageait sa classe. On lui reprochait beaucoup, à ce petit gars, déjà parce qu'il était plus intelligent que la "masse prolétaire" selon ses propres mots. Il avait sauté une classe par le passé, ce qui lui donnait un an d'avance sur ses camarades. Son soutien sans faille à la Dame de Fer lui valait également la colère d'une partie des petites gens du lycée, ainsi que le surnom d'Iron Man sur lequel il ne crachait absolument pas. Cette image d'homme dure, insensible lui plaisait tout particulièrement quand on savait ce qu'il se prenait à cause de sa supputée homosexualité.

Il mit sa besace cyan autour de sa taille, puis s'apprêta à sortir lorsqu'un cri l'arrêta net. Il détestait quand sa mère faisait cela, pourtant, elle le faisait tous les jours. À chaque fois, quelque chose n'allait pas et elle devait le critiquer.

« Non, mais, Alex', tu te fiches de moi ? Tu ne t'es même pas coiffé. Allez, vas-y, on dirait un extraterrestre vu comme cela. » Cette remarqua manqua de le mettre hors de lui, mais plutôt que d'attiser la confrontation, il relâcha son cartable à terre, puis grimpa les escaliers deux à deux jusqu'à atteindre le miroir de la salle de bain. Il ne trouvait rien à redire sur sa coiffure, lui. Un mètre soixante-neuf pour quarante-neuf kilos, sa taille filiforme lui valait l'autocritique de "fil de fer". Sa bedaine inexistante ne montrait pourtant pas, comme ses bras et ses cuisses, la moindre trace de musculation pour la simple raison qu'il abhorrait le sport autant qu'un littéraire pouvait détester les mathématiques. Quant à son style vestimentaire, chemise blanche, pantalon en toile belge, Converse roses – étonnant mélange pour un garçon de cette époque — il trouvait l'aspect raffiné qui manquait à sa coiffure brune, pleine d'épis, toute en bataille, mais ne parvenait pas à spolier la douceur de ses yeux verts en amande. Sa montre au poignet, il feignit de se recoiffer avant de redescendre, l'air toujours aussi blasé qu'à l'accoutumée. C'était finalement un garçon très étrange, mais que sa mère chérissait plus que tout en dépit de ses aspects quelque peu sociopathe.
« J'y vais. À plus tard. Toute façon, on se voit au lycée. Enfin, je n'espère pas… Euh, j'espère, oui, j'espère. Tout à fait. » Sentant qu'il pouvait s'enfoncer, il se tut, ouvrit la porte, et sortit. L'air pur du matin ne valait aucun or du monde, sauf peut-être cent millions de Livres Sterling.

Comme dans ce petit village, tout le monde se connaissait, Alexander ne dut pas attendre bien longtemps avant d'entendre les commérages de la voisine au sujet de cet étrange assassinat. Pour tout dire, cela ne le captivait pas plus que cela, il existait des fous sur terre, et malheureusement, il fallait s'en accommoder. On ne peut que fantasmer sur l'après, jamais sur l'avant, il est tellement aléatoire, tellement injuste. À ce titre, il préférait tout bonnement ignorer la douleur ou la tristesse, parce qu'elle lui paraissait dérisoire à côté de ce qui pouvait lui arriver.
« Oh, regardez qui voilà, c'est la grosse tantouze. » Extirpé de ses pensées par son camarade de classe, qui se tenait face à lui avec quelques autres garçons du gang, il sentait justement les ennuis se profiler à l'horizon. Depuis qu'une rumeur avait filtré par son ancienne meilleure amie, tout le monde connaissait son orientation sexuelle à l'exception de l'équipe éducative, ou alors, qui fermait délibérément les yeux face à cette persécution homophobe croissante, c'était bien dans la mouvance du moment.

« Oh, le gang des abrutis. Ça faisait longtemps, quoi, deux jours. » Un crachat jaillit vers sa joue, il se mordit les lèvres pour ne pas répliquer immédiatement.
« Ta gueule, pédale, on va te montrer ce que sont des hommes, des vrais. » Jusqu'à alors, cela ne restait que de la provocation, ce n'était jamais allé plus loin que des insultes, que des mots, mais c'était également la première fois qu'on l'importunait en-dehors de l'école. Le règlement intérieur ne s'appliquait sûrement pas dans la rue, ce qui devait expliquer leur grande assurance à le couvrir d'insultes homophobes.
« Et qu'est-ce que vous allez me faire ?
— T'aimes te prendre des bites dans le cul apparemment, hein ? » Ses yeux s'exorbitèrent. Il comprit bien vite que la situation allait dégénérer s'il ne réagissait pas, mais il était seul face à un troupeau de dix. Il ne ferait jamais le poids, non. Pour la première fois depuis longtemps, le lycéen ressentait la peur lui monter au ventre, lui qui tenait tant à toujours tout rationaliser. Le leader s'avança vers eux, un adulte observait de loin sans pour autant intervenir.
« Ce serait stupide de faire ça. » Sa voix demeurait grave et solennelle, sa dignité restait intacte quand bien même l'angoisse commençait à monter en crescendo. Son adversaire, le teint mulâtre, bondit sur lui dès qu'il exprima cette phrase.
« Je vais te le faire sentir… » Dès qu'il saisit son bras, le marginal mit toute sa force à l'intérieur pour le repousser si bien que l'agresseur vola quelques secondes avant de s'écrouler lamentablement contre une poubelle de rue. Un rictus jubilatoire s'esquissa sur son visage. Il ne savait pas comment il avait pu faire cela, sans y réfléchir, à l'instinct, mais cela l'amusait profondément. Tous le regardèrent vraisemblablement incrédules et pantois.

« Une bande de chiots apeurés, obligés de se déplacer en meute pour se sentir en confiance. Effectivement, vous êtes bien des hommes, des vrais. » Déclara-t-il le ton éminemment supérieur. Un autre des gars courut de rage lui mettre un nouveau coup dans le ventre, mais à nouveau, Alexander sut exactement ce qu'il devait faire. Il retint le bras et renvoya la force de l'attaque sur la gorge de l'exécuteur, avant de lui en asséner un autre contre sa tête. Il s'écroula dans l'immédiat.
« C'est qu'elle sait se défendre la petite pute ! » Le meneur du groupe se releva lamentablement.
« On va te faire la peau, salope.
— Essaie pour voir. » Deux ou trois revinrent à la charge, sans succès. L'adolescent lui-même ne savait pas comment il arrivait à être aussi fort alors qu'il ne s'entraînait jamais pour. Au risque de jouer avec le feu, il choisit toutefois d'arrêter les hostilités avant d'atteindre le point de non-retour. Sans demander la permission, il passa entre ses ennemis, la mine revancharde. Il attendait ce moment depuis longtemps, où il pourrait montrer sa valeur à cette bande d'ahuris, qui, à terre ou tassé dans un coin, le considérait comme terrorisé par ce qu'il venait d'accomplir. Plus encore que l'altercation elle-même, les pouvoirs dont il fit preuve le subjuguaient. Il masturba longuement son intellect pour en trouver une raison valable, mais il devait bien reconnaître que face à ce baroud d'honneur, ni renfort, ni substitut, ni adrénaline ne dispensait cette force physique impressionnante.