Elle referma brusquement le clapet de son ordinateur avant de regarder sa montre. Quinze heures quarante-cinq. Mince ; que le temps passait vite ! C'était assez pour être à l'heure, si elle se dépêchait un peu. Elle attrapa son sac au vol, y fourra une trousse de cuir pleine à craquer – du strict nécessaire, bien entendu – et, glissées dans un magazine, quelques feuilles vinrent compléter. Elles suffiraient sans doute pour l'heure de cours qui allait suivre, du moins si elle arrivait à temps. Il les fallait bien protéger, ma foi : elle n'avait que ça sous la main, et la revue sait on jamais lui pourrait être utile. En cas d'ennui. Un article consacré aux Nuits de Musset l'intéressait tout particulièrement sans qu'elle eût pris la peine de le lire jusqu'alors, toute occupée qu'elle était à couler des jours heureux ; il fallait dire que dernièrement elle n'avait la tête à rien, sinon lui.

Bien. Elle claqua la porte d'entrée sans même prendre la peine de la clore vraiment, avant de dévaler l'escalier à toute allure, sautant les marches deux par deux si ce n'était trois. Ses talons claquèrent sur les dalles de pierre lorsqu'elle quitta la rampe de bois ; la lumière l'aveugla quand la porte s'ouvrit sur la rue. Clara lui sourit timidement, les yeux clos, et prit le temps d'inspirer longuement sous le soleil chaud avant de se remettre à trottiner gaiement. La faculté n'était pas si loin, les rues longilignes et piétonnes ; il fallait juste faire attention aux pavés inégaux, d'autant plus qu'il s'agissait d'une côte. À moins qu'on ne parlât de descente ? Avec l'adresse de l'habitude, Clara fut en bas plus vite que son ombre ; elle se permit même un clin d'?il à l'encontre de son propre reflet, et rigola tout bas, sans raison aucune.

Puis vint le pont, vint la grand-rue ; ses sons, ses couleurs et ses passants animés d'on ne savait quelle énergie. Où la trouvaient-ils, pour fluctuer ainsi ? Elle se mêla à eux, frêle dans la foule mais résolue à avancer. La vieille ville était belle, claire et propre. Il faisait bon s'y promener, surtout lorsque ses pas la guidaient au bord des quais qu'elle remontait le long du fleuve. Ses yeux s'élevèrent brusquement et parcoururent les façades, à l'encontre du ciel. Les oiseaux seuls y habitaient ; ils lui donnaient envie d'étendre ses ailes et de pépier à l'instar du printemps.

Faute de le pouvoir, Clara aimait chantonner en marchant et ne se souciait nullement qu'on l'entendît. Bien au contraire, elle se plaisait à penser que sa chanson traversait les esprits pour les emporter au loin, telle une maladie que l'on refilait en éternuant. Atchoum ! Every breath you take... C'était le syndrome de la musique obsédante, dont on ne guérissait qu'en la partageant. Sa victime préférée ? Aujourd'hui encore, l'entendre chanter son chuchotis léger restait sa plus grande victoire. … I'll be watching you. Une irrépressible envie de rire la prit à ce souvenir ; l'air grognon, il la maudissait encore, pariait-elle, à la simple mention de ce qu'il ne pouvait plus entendre – par sa faute ! Un sourire coquin affiché sur le visage, elle attrapa son portable presque avec frénésie. L'envie. Elle s'apprêtait à relire ses messages, lorsqu'une once de culpabilité l'envahit. Elle regarda sa montre une nouvelle fois. Moins cinq. Accéléra. Tant pis, elle les garderait pour plus tard. Ils n'allaient pas disparaître, puisqu'elle les gardait tous ; sans doute allait-elle en recevoir un autre, d'ailleurs, et cela l'enchantait. Elle continua sa route, hâtive mais le sourire aux lèvres. Cette impétuosité nouvelle l'émerveillait.

Elle regrettait d'être tellement en retard ; elle aurait apprécié lire sur le chemin, à défaut de le pouvoir lire lui. Peu importe. Mieux valait penser à autre chose. Oui, lire, voilà.

La dernière fois qu'elle l'avait fait, un drôle de personnage l'avait interrompue. Il avait le visage pâle et un bonnet de Schtroumf sur la tête, si ce n'est qu'il en portait les couleurs inverses. (Eût-il été bleu cependant, le bonhomme, que ça ne l'aurait pas surprise !) Ses lunettes rondes lui donnaient une bouille d'enfant curieux qui contrastait avec son allure difficile, hésitante, qu'il arrangeait au rythme d'une canne de bois. C'était un vieux monsieur quelque peu défraîchi mais qui, somme toute, avait l'air sympathique ; un grand Schtroumpf un peu douteux, dirons-nous.

« Ah ben ça alors ! J'avais jamais vu ça !

Elle releva la tête, et marqua la page de son doigt pour ne pas perdre la ligne ; comprit, puis sourit d'un air entendu. Ils s'étaient croisés, lentement, tout en marchant ; lui tombait des nues, elle – complaisante.

– Vous arrivez à lire en même temps ? fit-il, le ton soucieux et les sourcils froncés.

Elle acquiesça machinalement, avant de se reprendre.

– Oh, oui. J'ai l'habitude. Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-elle gentiment.

Le soulagement éclaira son visage, et découvrit ses dents. Il continua d'un ton saccadé, comme si le simple effort de parler lui ôtait tout oxygène.

Faites attention, hein ! Mademoiselle ! Bonne journée ! »

Il partit sur un clin d'oeil, aussi heureux que s'il avait découvert un haricot magique ; « bien sûr, merci ! » qu'elle répondit, avant de se plonger, à nouveau...

Dans ses pensées.

Elle secoua la tête. La fac', enfin. Il était temps d'arrêter de rêver. Elle jeta malgré tout un court regard à son téléphone et fit la moue : rien. Un peu déçue, elle grimpa les escaliers en s'agrippant à la rambarde. Quelle idée d'exiler sans cesse les Lettres au dernier étage, dans les salles les plus moisies ? C'était également les plus froides, et l'hiver on n'y venait jamais sans porter son manteau. Mais peu importe : aujourd'hui, Clara avait chaud ; le sang affluait jusqu'à ses lèvres, et son cœur battait fort : elle montait l'escalier.

Mais elle pensait à lui.

« T'es en retard ! » chuchote Lisa, à côté de qui elle se glisse subrepticement. Sa voisine ricane quand elle ne répond rien, trop essoufflée, fatiguée par sa longue course, achevée par les escaliers. Le professeur l'a remarquée, évidemment ; elle n'est pas naïve au point de se croire discrète – surtout après avoir poussé une lourde porte pour entrer dans un grincement atroce. Mais on est à la fac' et Clara est une grande fille qui sait ce qu'elle fait ; aussi ne lui fait-il aucune remarque, ouf. On n'étudie pas cinq ans, en lettres qui plus est ! (ça ne mène à rien, de toute façon. C'est pour les fainéants, ou les nuls.) pour le simple plaisir de sécher les cours. C'est juste qu'aujourd'hui, elle est bien trop heureuse pour se concentrer. Elle a beau froncer les yeux, se tapoter les joues, tenter d'écrire quelques phrases, les mots glissent au dessus de sa tête et s'envolent telle une partition musicale. Ils frôlent les plafonds hauts, longent les murs, s'accrochent quelques fois au tableau cependant que ses pensées, obsédantes évanescences, pulsent et éclatent comme des bulles de savon. Partout, elles se lisent sur sa figure, la recouvrent d'une substance brillante que l'on appelle le rêve et qui transpire par ses yeux.

« Clara ? » chuchote Lisa, alarmée.

Clara ? Hé bien, Clara grimace plus qu'elle ne répond, puisqu'elle n'a rien écouté. Sa voisine soupire en levant les yeux au ciel, baragouine quelques mots ayant trait à plus tard, comprends pas, tête de noeud, avant de hausser les épaules et de la fixer, énigmatique. Clara l'imite avec sérieux mais une pointe de malice se dégage de son visage, à tel point qu'elle finit par craquer. C'est absurde ! Un fou rire s'empare petit à petit des deux jeunes filles. Impossible de se calmer ; Clara en a les larmes aux yeux tandis que Lisa semble s'étouffer – quoique dignement, la main posée sur la bouche. Quelques uns les regardent curieusement ; d'autres s'en amusent ; certains se réveillent. Enfin, un chut péremptoire venu de l'arrière interrompt leur complicité pour les rappeler à l'ordre. Il est vrai qu'elles ne sont pas seules... Dommage.

« T'es vraiment arrachée toi, aujourd'hui », ajoute Lisa avant de se détourner et de reporter son attention sur le cours. De toute façon, elle ne lui en veut pas. Comment le pourrait-elle ? Elle est contente de la voir de si bonne humeur, et ne se soucie pas de son inattention : au pire, elle lui passera ses notes, voilà tout. Clara lui adresse une moue d'excuse. Au diable Mme de La Fayette, ses Précieuses et leurs yeux miroirs de l'âme ! D'autant plus qu'elle se sent un peu bête parce que concernée ; tête baissée, ses cheveux longs cachent un sourire doux mais discret qui n'appartient qu'à elle. Sa montre n'affiche que seize heures vingt-cinq ; le temps passe lentement, beaucoup plus lentement que tout à l'heure. Un coup d'?il s'égare sur son portable posé dans sa trousse. Quitte à perdre le fil, autant que ce soit pour une bonne raison, pense-t-elle avec espièglerie en saisissant le téléphone tandis que sa voisine écrit pour deux avec acharnement.

Ses yeux s'égarent, se perdent dans un autre langage qu'elle n'a pas inventé. Tout s'effrite et s'estompe peu à peu autour d'elle : les couleurs du tableau, les formes de ses semblables et les contours du temps. L'espace même... ! Son corps est là, singulière absence ; il est absent, mais avec elle. Sous leurs doigts reliés défilent l'anodin, l'exceptionnel, la remarque ou la promesse ; car le sérieux toujours se drape de l'humour à la pensée fragile qu'ils ont l'un de l'autre mais qu'ils écrasent avides sous leurs bras impatients.

Clara s'illumine en ne songeant qu'à lui ; elle a l'impression d'aimer sans condition (juste comme ce devait être) de s'oublier dans le temps mais d'y appartenir vraiment. Sur son visage, le souvenir paisible et la sérénité, qu'observent seuls au travers de la fenêtre les nuages parsemés.

À la fin du cours de littérature, Clara n'avait pas demandé son reste. Elle avait filé plus vite que son ombre (encore !) – ombre qui, du reste, était sans doute d'elles deux la moins impolie. Partie sans s'expliquer, elle espérait que Lisa ne lui en tiendrait pas rigueur. Non, elle le savait, en fait, pensa t elle attendrie, parce qu'elle était son amie et qu'elle attendrait patiemment qu'elle crache le morceau. Personne n'était dupe : quelque chose clochait, mais cette chose semblait bien, alors c'était presque un jeu que de l'anticiper. En attendant, Clara se contentait de n'en parler pas et d'en montrer beaucoup.

C'est pourquoi elle se tenait là, assise sur les quelques marches de la Place, et savourait sa glace, seule. Manon devait la rejoindre d'ici peu : ses cours finissaient à dix-sept heures trente. Sa colocataire allait la secouer gentiment ; elle ne l'avait même pas attendue devant les portes de la faculté ! Sans doute lui pardonnerait-elle en échange d'une douceur à la terrasse d'un café. Elle en profiterait aussi pour lui tirer les vers du nez, cela dit. Songeuse, elle croqua le cornet et empêcha le cassis de couler en l'essuyant d'un doigt. Il faisait encore un peu frais, certes, mais cela lui rappelait les vacances et réveillait son habitude tenace d'ôter toutes ses couches de vêtements à l'apparition d'un simple rayon de soleil. Alors une glace... ! c'était normal, après tout.

Soudain, quelque chose vibra ; elle failli en lâcher sa glace, la retint de justesse entre ses doigts, se força à la finir sans trop de précipitation. Peut-être était-ce Manon qui la prévenait de son arrivée ? Elle saisit le téléphone et s'évertua à ne pas trembler tandis que ses doigts découvraient avant elle la teneur du message. Son visage se mit à chauffer, son c?ur à battre follement. Ça n'était pas Manon. En un instant, elle lut et relut les quelques mots inscrits à l'écran, le souffle court. Elle regarda autour d'elle, semblant se soucier d'être observée, – à moins qu'elle ne cherchât quelqu'un ? – avant de se relâcher brutalement, la tête penchée en arrière et tendue vers le ciel. Elle ferma les yeux. Savoura le moment. C'était le printemps. Les jambes étendues, elle se reposa sur ses coudes pour profiter de la chaleur. Elle voudrait rester là, le coeur gonflé d'allégresse, pendant des mille et des cents. Ne jamais quitter cette sensation. Penser toujours et penser sans raison, à...

« Ben alors ? Pourquoi t'es toute rouge ? »

Clara ouvrit les yeux. C'était Manon. Elle se redressa lentement, rangea son portable jusque là serré dans sa main gauche, et répondit :

« C'est le soleil. »

Et ce qui devait arriver arriva ; Clara dut s'excuser sous les coups boudeurs de son amie, inviter Manon à déguster une crêpe pour se faire pardonner, profiter du soleil en sa compagnie, lui offrir un visage hésitant – à mi-chemin entre langueur et concentration – et, pour finir, répondre à ses questions. Que croyait-elle? Que ce changement d'attitude allait passer inaperçu ? Elle la connaissait trop bien pour cela, voyons.

Alors Clara commença par le début : elle raconta tout, tout jusqu'à cet instant – tout ce qu'elle pouvait dire sans se vendre entièrement, parce qu'il y avait des choses chéries qui n'appartenaient qu'à eux, et puis parce qu'il y avait tant... Et Manon écouta, Manon écouta, Manon écouta, écouta... dans le tumulte de la ville, ces mots qui coulent et se déversent et dont elle ne voyait pas la fin, puisqu'éternels.

Tout à coup, Clara revint à la réalité. Manon riait de bon c?ur, d'un étrange rire ; d'un rire bref et coquelicot. Elle la considéra d'un air circonspect avant de hausser un sourcil, retenant son envie de froncer les yeux. Non, voilà, c'était ça, en fait : elle gloussait. Clara n'aimait guère cela, vestige d'une époque ou les poules raillaient leurs semblables pour les beaux yeux d'une crête, à tel point qu'on ne savait s'il s'agissait d'une cour ou d'une arène. Misérable.

« Allons, tu peux me le dire ! Tu l'aimes ? Toi ? Il y eut du silence, parce que c'était trop drôle pour être vrai.

– Toi ? Répéta-t-elle, incrédule, en écarquillant les yeux, ne voulant pas y croire. Toi ? Mais... »

Elle la fixait, s'attristant petit à petit de sérieux. Ses lèvres retombaient, cependant que l'attitude de Clara, son flegme ! Le coude sur la table, la paume ouverte, la tête délicatement appuyée sur le bout de ses doigts … ! hurlait son détachement curieux. Elle cligna des yeux. Deux fois.

Un sourire doux s'empara de son visage pour y fleurir joliment, et déclara naturellement :

« Il me fait redécouvrir le soleil. »