Chapitre Trois

Comme à l'aller, le retour à travers le miroir se fit dans un éclair aveuglant de lumière. Le contraste avec l'obscurité de la cave des Murton était dérangeant, perturbant. Pas un bruit ne filtrait la pièce éteinte.

Extan, de part ses atouts vampiriques, semblait moins gêné que son compagnon par le noir et commençait même par entrapercevoir quelques ameublements. À ses côtés, Dyck était mal-à-l'aise. Il chuchota :

— Extan, tu es là ?

Ce dernier lui montra sa présence en lui attrapant légèrement le bras. Il faillit pousser un cri de surprise lorsqu'il sentit la main de Dyck l'empoigner fermement en retour. Il voulut lui demander ce qui lui prenait mais le fé lui coupa la parole :

— Ne fais pas un bruit.

Irrité, le vampire demanda pourquoi.

— Parce qu'on n'est pas chez moi.

Le garçon en fut étonné. Mais en effet, de ce qu'il se souvenait avoir à peu près vu, Extan remarqua que l'endroit était différent duquel ils étaient partis.

— Je crois qu'on a voulu nous jouer un mauvais tour en déréglant le Miroir… Je n'ai pas pensé à vérifier les destinations enregistrées… Surtout, ne t'éloigne pas de moi, d'accord ?

Extan lui signala qu'il avait compris mais quand il vit le fé se diriger vers un mur, il prit les rênes en main.

— Je suis habitué au noir, alors fais-moi confiance.

Il longea le mur et chercha une porte. Celle qu'il trouva était verrouillée ; il essaya de se souvenir du sort de Déverrouillage. Dyck le devança et l'ouvrit. Ils montèrent des escaliers et, enfin, ils aperçurent une source de lumière provenant d'une lampe de chevet. Ils étaient à présent dans un salon moderne, avec une décoration sophistiquée. Dyck s'avança près d'une grande baie vitrée où une ville s'étalait sous lui. Il chuchota à l'attention d'Extan :

— Bon, au moins, on est dans notre ville. Regarde ! Y'a la cathédrale là-bas !

Il pointa son doigt en direction d'un haut sommet pointu tandis qu'Extan s'approchait. L'immense bâtisse se détachait des autres de par son emplacement : elle était au centre d'une grande place entourée d'immeubles bas. Elle était beaucoup plus massive que la plupart des cathédrales chargée d'histoire, elle en faisait un lieu de pèlerinage important.

Puis un bruit les fit sursauter et ils se retournèrent brusquement. Un homme au visage masqué par une cagoule – noire, probablement – pointait son arme sur eux. Instinctivement, Dyck se mit devant Extan.

— Qui êtes-vous ?

— Vous, qui êtes-vous ?

Dyck le défiait, comprenant parfaitement la situation – mais il était trop téméraire au goût du vampire.

— Il me semble que c'est moi le maître de la situation, non ? Alors c'est moi qui pose les questions !

— Gary ! Qu'est-ce tu fous !?

Un deuxième homme masqué les rejoignit.

— C'est quoi ça ?

— Des gosses. Je ne sais pas ce qu'ils foutent là. On fait quoi ?

— Merde !

Le second homme semblait très énervé.

— On les attache et on les enferme. Et après, on se casse !

— Mais… on n'a pas fini !

— Plan annulé ! Allez !

Malheureusement pour les deux hommes, ce n'était pas de simples humains qu'ils avaient devant eux. Pendant l'échange des deux cambrioleurs, Dyck avait allié un sort de Liaison et un d'Hypnose. Quand les deux individus redirigèrent leur attention sur les deux intrus, ils furent violemment attachés par des cordes invisibles puis s'immobilisèrent alors que Dyck leur intimait de s'endormir. Le garçon vérifia l'état de marche de ses sorts puis déclara :

— C'est vraiment moche de voler les autres…

— Hum hum…

Ne se souciant plus de la situation, le vampire regardait à travers la vitre la nuit profonde sur la ville. À être allé dans ce monde féérique, il en avait oublié qu'on n'était que mardi soir.

— On ferait mieux d'y aller, il est tard.

En effet, l'horloge électrique de la télé indiquait aux deux intrus qu'il était à peu près deux heures du matin ; à cette heure tardive, leurs parents devaient s'inquiéter.

Extan se retourna, prêts à partir, quand son regard tomba sur les deux cambrioleurs inertes. Il soupira et demanda d'un air blasé :

— Et on fait quoi d'eux ?

Le fé sourit.

« Un appel anonyme informa la police d'un cambriolage en pleine nuit. Les deux hommes se sont retrouvés, on ne sait comment, pieds et poings liés… »

Le vampire le regarda de travers. Il ne voyait pas ce qu'il y avait de drôle. Dyck joint les actes à ses paroles, en prenant soin d'effacer toute trace de leur présence, puis les deux garçons sortirent dans la rue. Ils mirent quelques minutes à repérer l'endroit puis partir en direction de l'avenue principale, main dans la main. Leur silence n'était pas une gêne mais simplement une preuve qu'ils n'avaient pas besoin de compenser un manque quelconque. Ils étaient bien, ensemble, malgré la nouvelle condition du descendant des vampires…

Ils arrivèrent par la rue d'Extan ; devant sa porte, Dyck effleura légèrement ses lèvres avant de partir sans un mot.

Avec un soupir, le métis-vampire poussa le portail de chez lui. Une fois arrivé devant sa porte, il constata qu'il n'avait pas ses clés : elles étaient restées chez les Murton, tout comme son manteau. Il grogna d'impatience et chercha un moyen de rentrer chez lui. Comme chez toutes les créatures magiques, les portes étaient munies de sorts de Protection contre les intrusions. De ce fait, Extan ne pouvait utiliser un sort de Déverrouillage. Il contourna alors la maison et se plaça en-dessous de la fenêtre de sa chambre. Il ne se souvenait pas l'avoir fermé alors avec un peu de chance, elle était restée ouverte.

Il glissa doucement la vitre… et un jet de lumière l'éblouit. La surprise le fit reculer et tomber sur ses fesses. Pour accentuer son indiscrétion, il poussa un léger cri suivi d'un juron.

La lumière de sa chambre s'alluma alors et il vit ses parents apparaître sur le seuil, le visage sérieux.

Dyck marchait d'un pas lent. Il repensait simplement à son voyage dans la dimension secrète des fées, à ce qui c'était passé avec Extan…

Extan était comme un vrai vampire.

En réalité, il n'était pas si étonné que ça. En tant que semi-fé, il avait certains attributs féériques. C'est donc en toute logique que lui aussi ait des caractéristiques des vampires.

Mais cela l'avait choqué.

Dyck était né comme ça alors qu'Extan lui semblait se découvrir peu à peu…

Il s'arrêta soudainement en plein milieu du chemin et releva la tête. Il venait de comprendre une fois de plus son camarade, ses problèmes sociaux, son caractère si renfermé. Extan était perdu. Il était paniqué à l'idée d'être différent et de faire du mal à autrui. Il était si gentil. Il aurait pu n'en avoir que faire et s'en prendre au premier qui lui chercherait des noises mais non : il avait préféré s'éloigner pour les protéger de lui.

Le cœur de Dyck se gonfla d'amour pour le jeune homme. Chaque jour, il avait l'impression de découvrir de nouvelles facettes de son petit-ami et, chaque jour, il en avait l'impression de l'aimer davantage.

Oui, même s'il était encore tôt pour le lui avouer, Dyck aimait vraiment Extan.

Le fé sourit dans le noir. Il était heureux. Heureux d'être avec Extan. Et il se promit de le protéger et de le soutenir quoi qu'il arrive.

Fort de sa résolution, il entra sans discrétion chez lui, la porte d'entrée n'ayant pas été fermée. Il monta les marches jusqu'à sa chambre alors que ses parents sortaient de la leur. Sa mère dormait debout, à moitié appuyée contre son mari qui jetait un regard mécontent sur son fils. Ce dernier se souvint qu'il leur devait quelques explications.

— Euh…

— Dans le salon, Dyck. Tout de suite.

Docile, le jeune fé obéit à l'ordre paternel tandis que ce dernier s'occupait à réveiller complètement sa femme. Il descendit et prépara des jus de prinpanuls avec les coraux qu'il tenait toujours en mains. Il y rajouta du lait et les fit chauffer. Il apporta les trois tasses dans le salon où ses parents arrivaient. Ils s'assirent face à face, pour faciliter le sermon.

Son père affichait un air contrarié et commença, la voix plus dure qu'habituellement :

— Où étais-tu ?

— À Emerald Garden.

— Vraiment ?

— Papa, tu sais bien que je ne mens jamais !

Et c'était vrai. De toute sa vie, Dyck n'avait jamais eu besoin de mentir à ses parents qui lui accordaient une confiance totale. Et c'est bien grâce à cette confiance que Dyck ne paniquait pas à cet instant : il savait qu'il pourrait se confier en toute honnêteté.

— C'est juste que le Miroir à été déréglé. J'ai été imprudent, j'ai pas vérifié avant de revenir…

Le père hocha la tête tout en buvant une gorgée du liquide chaud et sucré. Sa mère, par contre, ne buvait pas elle était complètement réveillée à présent et regardait son fils d'un drôle d'air. Ce qui ébranla un peu Dyck.

José Murton toussota pour attirer l'attention de son fils. Son air était redevenu sérieux. Il le regardait d'une étrange façon également.

Soudain, Dyck se sentit mal-à-l'aise. Il avait toujours été ouvert avec ses parents mais c'était vrai qu'il ne leur avait pas parlé de sa relation avec Extan… Était-ce ça le problème ? Le fait qu'il soit gay ? Était-ce vraiment si étrange que ça ?

— M'man, p'pa… Je suis désolé de pas vous l'avoir dit plus tôt…

Il respira un bon coup et annonça :

— Je sors avec Extan.

Aucune réaction de la part de ses parents qui se contentaient de le dévisager.

— J'sais pas si je suis vraiment gay mais je suis bien avec Extan… Est-ce vraiment important ?

Lui, qui avait toujours de l'assurance, se voyait avoir la bougeotte comme s'il était un « stressé-de-la-vie » un jour d'examen.

Ses parents se lancèrent un regard en coin qui n'échappa pas à l'adolescent puis Mona prit la parole de sa voix fluette.

— Aimes-tu ce garçon ?

Surpris, le jeune fé releva les épaules et regarda sa mère. Il choisit de répondre prudemment :

— Je suis attiré par Extan. J'en suis amoureux… Peut-être même que je l'aime mais on est ensemble depuis pas longtemps…

Sa mère hocha la tête, semblant comprendre une chose que Dyck n'avait pas dite.

Son père murmura à l'attention de sa femme :

— Peut-être est-il temps de lui en parler ?

Mona haussa indifféremment les épaules. Maintenant ou plus tard, quelle importance ? S'ils avaient vécus parmi des fés, Dyck aurait déjà été au courant, alors cela ne changeait pas grand-chose à sa décision.

José acquiesça et reporta son attention sur son fils qui attendait impatiemment de comprendre ce que ses parents cachaient.

— Dyck, il faut qu'on t'apprenne quelques petits trucs.

L'adolescent hocha la tête. Il aurait pensait subir un sermon sur les jeunes couples mais ce n'était clairement pas de ça que son père voulait parler… et rien que de penser que ce n'était pas le fait qu'il soit peut-être homosexuel le problème le rassura un peu.

— Voilà, les fés sont particuliers. Ils mènent une vie assez différente de la nôtre… et ils sont également constitués différemment de nous.

Dyck hocha la tête, attentif.

— Chez les fés, il y a une règle de vie, une condition et un rituel. Les fés sont oisifs et fragiles ils attachent une importance capitale au loisir et au plaisir de la vie. Mais pour laisser libre cours à leurs envies, ils doivent avoir une « ancre ». D'où l'existence du Rituel Sacré.

Le jeune garçon n'était pas sûr de tout comprendre et demanda à ce qu'on l'éclaire un peu.

— L'ancre est une attache. Un lien si tu veux. Un lien de cœur. Le Rituel Sacré est un rituel qui permet de lier le cœur d'un fé à celui de son aimé. C'est un rituel qui renforce le cœur d'un fé.

— Le Serment Éternel…

Sa mère sourit, son visage se magnifia et ses yeux plongèrent dans d'heureux souvenirs. José lui sourit en retour et confirma auprès de son fils :

— Cela s'appelle le Serment Éternel. C'est une promesse d'amour et d'unité avec son ou sa partenaire.

Mona se colla à son mari et frotta son nez contre son cou.

— La particularité de ce rituel, c'est qu'il est éternel. Le cœur d'un fé ne peut se lier qu'une seule et unique fois. Si le lien est défait, les fés concernés ne peuvent plus jamais s'ancrer à quelqu'un d'autre. Ils vivront avec un manque pour le reste de leur vie, un manque qui peut leur être fatal…

José soupira et Dyck s'inquiéta :

— Pourquoi ils ne peuvent plus se lier ?

— C'est la règle, fiston. Les fés sont fragiles. Ils ne peuvent subir d'émotions négatives trop fortes et s'en sortirent indemnes. La déception amoureuse est une de ces émotions intenses…

Un silence pesant apparut, plongeant l'adolescent dans ses pensées.

— Bien sûr, tu as du sang de sorcier alors peut-être que les règles seront un peu différentes pour toi mais, au cas où, il ne faut pas prendre de risque. Ta relation avec ce garçon m'inquiète : si tes émotions sont trop fortes, tu risques de subir le Rituel Sacré sans t'en rendre compte… et si cela ne marche pas entre vous…

Le visage du père s'attrista et Dyck eut un pincement au cœur. Ce qui devrait être une bonne chose lui semblait pour l'instant représenter un fardeau, un obstacle sur le chemin qu'il voulait tracer avec Extan. Bien sûr, il en serait probablement heureux si Extan devenait son ancre mais est-ce qu'ainsi il ne l'emprisonnerait pas ?

Mona frappa soudainement des mains, allégeant l'atmosphère pesante. Elle sourit à son fils avec amour et lui dit de ne pas s'inquiéter. Elle l'embrassa sur le front et lui marmonna un sort de fée, un sort de bienveillance.

— Merci maman.

Son père vint à son tour lui montrer son affection en lui ébouriffant les cheveux.

— Si jamais tu ressens le besoin d'en faire ton ancre, viens nous voir avant, qu'on en discute un peu. Et à partir de maintenant, j'accorderai plus d'attention à ton petit-copain quand il viendra à la maison.

Il fit un clin d'œil affectueux que Dyck lui rendit en un sourire.

L'adolescent monta dans sa chambre, les pensées pleines de la discussion avec ses parents. Maintenant, il comprenait certaines choses, comme son obsession à faire pour que ça marche avec Extan. Depuis le temps, il aurait dû abandonner et se trouver quelqu'un d'autre mais non, il restait à ses côtés et était heureux comme ça, tout simplement.

La vie de fé était plutôt simple en fait.