Affrontement éternel

Les cris du nouveau-né emplissaient l'air étouffant de la chaumière. Le médecin du village tentait désespérément de maintenir la jeune mère en vie, sous le regard angoissé du mari, tandis que la sage-femme s'occupait du nourrisson.

Par la fenêtre à peine entrouverte pour laisser un peu d'air frais rafraîchir l'habitation, Alk regardait la scène avec patience. C'était pour lui une routine quotidienne, un rien lassante, mais qu'avait-il d'autre à faire ? À ses côtés, une petite créature récemment engendrée par une des maîtresses humaines de Satan trépignait d'impatience. Elle lâchait de petits couinements vite étouffés sous le regard de braise du démon.

De longues heures passèrent, épuisant peu à peu l'assemblée. Le nourrisson, enfin silencieux, dormait paisiblement dans sa couche. La mère continuait à pousser de longs râles mais désormais moins inquiétants : elle était sauve.

Alk soupira, déçu, alors que son petit compagnon ragea de frustration.

— Allons-y, décréta-t-il de sa voix rauque.

La petite bête obéit, n'ayant d'autre choix que de suivre son guide, et traîna lourdement ses petites pattes loin de la maisonnette.

Les rumeurs allaient bon train parmi les villageois mais nul ne connaissait la vérité. Certains disaient que le démon surveillait ses victimes pendant des jours ; d'autres affirmaient qu'il était totalement invisible aux yeux des humains. Il y avait quelques fous, aussi, qui prétendaient entendre les cris agonisants des enfants, mais tout ceci n'avait jamais trouvé vérité.

Le feu envahissait son corps. Sa chair brûlait de l'intérieur. Son âme venait nourrir le démon de flamme dont la main caressait tendrement le cœur qui fumait et fondait. Ses poumons se calcinèrent peu après. Son foie, tendre et à point, était dévoré par ses crocs. Aux yeux des humains, cela ne durait qu'une seconde. Ce moment où l'âme se détachait du corps ce seul instant, unique, après le dernier souffle rendu.

L'homme de médecine et son assistante, bien trop préoccupés par l'état de santé de la jeune femme, ne se rendirent pas compte qu'il était trop tard et qu'un drame se déroulait tout près d'eux. Un petit être à visage humain s'approcha alors discrètement du berceau où reposait le nourrisson. Il le regarda avec envie, un sourire diabolique et satisfait peignant alors ses fines lèvres. Du coin de l'œil, il vit les flammes des bougies vaciller Alk sortit du corps de la défunte sous les cris paniqués des personnes présentes. Indifférent à toute cette agitation, le démon s'empara du bébé et déposa un baiser tendre sur son front. L'enfançon étouffa un gémissement de douleur dans sa gorge alors que son corps s'embrasait. Tandis qu'Alk disparaissait dans les flammes, le diablotin prit sa place dans le berceau en poussant des cris faussement apeurés mais indéniablement humains.

La quiétude envahissait son être. Même si cela ne durait que peu de temps, il aimait ressentir ces âmes bouillonner en lui. C'était un délicieux pouvoir, puissant, qu'il avait immédiatement accepté pour compenser sa colère et sa déception bien trop pesantes.

La nuit débutait à peine et Alk déambulait entre les maisons encore allumées, évitant précautionneusement les habitants rageurs partis à sa recherche. Il entendait de temps à autre les cris des hommes se battant entre eux. Certains, lâches, se planquaient. D'autres, plus audacieux, fouillaient chaque recoin du village. Il décida de s'amuser un peu à leur dépend, apparaissant dans une rue peu éclairée, les laissant presque l'avoir, puis se volatilisant d'un seul coup. C'était pour lui un divertissement comme un autre, une simple envie de passer le temps alors qu'il devait quitter au plus vite l'endroit. Il se savait à présent à quelques rues à peine des portes de la ville lorsqu'il sentit une présence derrière lui. S'enflammant instantanément en reconnaissait l'aura de séduction, il se retourna avec rage pour faire face à une femme d'une beauté sans pareille. Sa chevelure aussi sombre que les Ténèbres cascadait librement sur ses épaules nues, fines et blanches. Ses yeux aussi profonds que l'Océan envoutaient quiconque les regardait. Sa bouche, pleine et moqueuse, s'étirait en un gracieux sourire.

Elle s'avança d'un pas, puis d'un second, balançant ses hanches en rythme. Le léger tissu noir qui recouvrait son corps ne laissait aucune de ses formes à l'imagination. Elle s'arrêta lorsqu'un cercle de flamme l'entoura.

— Que fais-tu ici ? ragea Alk d'une haine que le temps n'avait su estomper.

La femme sourit davantage, accentuant sa beauté sauvage et dangereuse. Elle éleva délicatement sa main d'où des gouttelettes d'eau émergèrent. Celles-ci voltèrent parmi les flammes pour les éteindre.

— Je suis ravie de te revoir, Alk, chantonna-t-elle de sa belle voix.

— Je te conseille de déguerpir de ma vue, Lilith ! menaça-t-il d'un ton sans appel.

Loin de se laisser impressionner, la séductrice glissa lentement sa main dans son dos pour en ressortir une dague de fer. Le démon se tendit devant l'arme, ses yeux rivés sur le métal délétère.

— J'ai trouvé ceci chez tes « amis », rit-elle. Visiblement, ils attendaient ta venue par ici…

D'un geste vif, elle balança l'objet dans sa direction. Alk recula vivement pour éviter la lame. Il grimaça et lança un regard noir sur la femme tandis que sa bouche formait un rictus haineux.

— Ne te fâche pas, fit-elle sans ciller. Je n'attends aucun remerciement de ta part, ironisa-t-elle.

— Dans ce cas, que veux-tu ? répliqua le démon avec peine tant sa gorge était serrée par la colère.

Lilith avança encore de quelques pas vers lui, ondulant gracieusement son corps, puis, d'une voix plus sérieuse, avoua :

— La vengeance.

Alk demeura silencieux quelques secondes, légèrement troublé par les mots de la démone. Autour d'eux, les voix des habitants s'élevaient et grondaient, brisant le calme de la nuit. Lilith continuait de le fixer, attendant la réaction de son vis-à-vis. Il la regardait en retour sans réagir, surpris, avant d'être pris d'un soudain éclat de rire. Sa voix dure s'éleva dans la nuit calme :

— La vengeance ? répéta-t-il d'un ton moqueur. C'est amusant, c'était exactement ce que j'avais l'intention de te faire subir !

Sa colère fit exploser l'air alentour. Un énorme brasier se forma rapidement, réduisant en cendre les chaumières les plus proches de lui. Le désespoir qui gagna alors le village n'atteignit pas la séductrice, protégée alors par un cocon brumeux. Elle jeta un regard irrité sur les habitants qui tentaient désespérément de sauver ce qui pouvait l'être.

— Si tu nous ramènes les sbires de Mithra ici, je ne donne pas cher de notre peau !

— Je suis sous contrat avec Satan, éluda-t-il d'un air hautain.

— Satan ne peut rien ici. Tu n'es pas sur Son territoire.

Les prières des villageois résonnèrent soudainement autour d'eux. Lilith perdit son sourire nonchalant et jura peu élégamment. Indifférent, Alk sentit la présence du dieu indou se former autour d'eux. Dans quelques secondes, il verrait apparaître les soldats soumis à la divinité. Ne faisant le moindre geste, il attendit fermement leur apparition, son regard brillant d'une détermination et d'une assurance prêtes à les confronter. Mais Lilith, bien moins téméraire que le démon de flamme, décida d'agir : elle récita quelques incantations et un portail s'ouvrit sous leurs pieds. Ils sombrèrent dans l'abîme tandis qu'un tunnel commençait à s'étendre loin devant eux. Ils furent aspirés puis rejetés sur une terre rocailleuse encore vierge de tout dieu et, donc, de toute civilisation.

Alk reprit son équilibre et se retourna vivement vers la femme. Celle-ci leva les mains en guise de paix et signala d'une voix douce :

— Je ne souhaite pas que l'on se batte.

— Et moi j'ai bien envie de sentir ta chair se consumer sous ma main. Entendre tes cris de douleur serait comme une mélodie à mes oreilles, éructa-t-il.

Lilith grimaça de dégoût mais ne fit aucun commentaire. Elle persista plutôt dans sa demande :

— Je sais que tu as toutes les raisons de me détester mais, réfléchis, je ne suis pas à l'origine de tes malheurs.

Alk ricana brièvement.

— Je te le jure Alk ! Je ne suis même pas capable d'enfanter ! avoua-t-elle, un sanglot dans la voix. Enfin… ce n'est pas tout à fait vrai… mais en ce qui concerne Adam, c'est la vérité !

Elle soupira, laissant quelques larmes couler avant de s'asseoir sur un rocher. La rage dans son ventre diminuant à peine, Alk prit le temps de l'observer. Elle ne semblait pas jouer la comédie mais, considérant ses talents naturels, il ne pouvait en jurer. Il demanda cependant plus d'explications auxquelles elle répondit paisiblement :

— Q-quand, commença-t-elle avec prudence, quand Dieu m'a créée pour Adam, Il m'a faite à partir de l'eau. Tout comme toi qui a été créé par le feu, je me suis retrouvée incompatible avec lui qui est fait de terre.

Elle prit une courte pause, respira profondément l'air frais et pur qui les entourait, puis poursuivit son récit :

— Je sais que mon existence a fait que tu as perdu ta place aux côtés d'Adam, mais penses-y ! C'est Dieu qui m'a créé pour donner une descendance à Adam. Je n'y suis pour rien ! Mais autant dire les choses comme elles sont, Il a raté son coup… Mais j'ai été créée pour cela ! fit-elle en levant ses yeux sur Alk. J'ai ce besoin charnel en moi de me lier aux autres… Je dois me lier aux autres ! Mais dis-moi, Alk, s'enhardit-elle en se levant, dis-moi donc qui est le responsable de cette situation ? Qui t'a créé pour ensuite te jeter quand Il a compris que tu ne Lui étais pas utile ? Et lui ! Adam ! Toujours à obéir aussi aveuglément !

Elle commença à faire des allers-retours d'un pas rageur et éructa avec colère :

— Ah ! Elle est bien belle la fierté de Celui-qui-ne-veut-pas-être-nommé ! Une poupée ! Voilà ce qu'Il a créé ! Une marionnette agissant uniquement pour son bon-vouloir ! Et si c'est ce qu'Il cherche, Il ne trouvera jamais ça en moi ! Non, jamais ! termina-t-elle en hurlant.

Des trombes d'eau bouillante remontèrent soudainement de sous terre et explosèrent à l'air libre. Lilith cligna des paupières, deux, trois fois, ses longs cils remuant avec légèreté, surprise de son manque de retenue. Elle vit l'eau retomber lentement sur le sol et reprendre ses droits souterrains. Elle resta silencieuse et immobile.

Ayant attentivement écouté son histoire, Alk laissa la curiosité le gagner et demanda doucement :

— Et en quoi n'es-tu pas Sa poupée, toi, si tu veux agir selon ce pour quoi tu as été créée ?

Lilith le regarda d'un air absent, comme si sa colère lui avait fait oublier sa présence. Elle secoua doucement la tête puis revint s'asseoir sur le monticule de pierre détrempée. Elle toussota légèrement, se racla la gorge, comme embarrassée de se justifier.

— Je… J'ai été créée pour procréer, Alk. Mais je ne peux pas le faire avec Adam. Alors…, déglutit-elle, alors j'ai simplement cherché d'autres partenaires potentiels. J'ai parcouru les contrées voisines. J'ai rencontré et séduit les enfants de Râ et, étrangement, cela a fonctionné : j'ai pu donner à ces hommes une descendance bénie.

Une seconde volée de larmes glissa sur ses joues saillantes et rosies par la colère.

— Mais un jour, Dieu me surprit. Bien qu'Il se fût débarrassé de moi, Il a osé me punir pour des actions qui ne Lui avaient pas plu… Et tu sais ce qu'Il a fait ? Il s'est débarrassé de tous mes petits ! s'exclama-t-elle avec dégoût. Tous ceux que j'avais eus. Tous ceux qu'Adam n'avait pu me donner ! finit-elle en pleurant.

Alk ne dit ni ne fit rien pour la consoler, sa rancœur encore bien trop forte pour montrer de la sympathie envers cette femme qui avait détruit sa vie.

— Tu sais ce qui fut le pire dans toute cette histoire ? demanda-elle dans un soupir amer en plongeant son regard dans celui de flamme. Adam. Adam qui s'est senti « trahi ».

Elle explosa soudainement de rire.

— Adam qui s'est montré froid envers moi après avoir compris que je ne pourrais pas lui donner d'enfants ! Adam qui s'est même plaint à Dieu que j'étais « ratée » ! Tu ne trouves pas la situation ironique ?

Alk ne broncha pas, attendant patiemment qu'elle se calme. Quand ce fut le cas, il demanda enfin :

— Tu veux donc que je t'aide à te venger de Dieu, comprit-il.

Le démon se perdit dans ses pensées, réalisant peu à peu que les propos de la femme avaient un fond de vérité.

— Oui, confirma-t-elle. Je pensais à éliminer Adam, la fierté de notre Père, mais j'ai eu une meilleure idée en écoutant les rumeurs à ton sujet.

Il lui jeta un regard noir auquel elle répondit d'un hochement d'épaule.

— Après que Dieu m'ait bannie de ses terres et tué mes enfants, j'ai parcouru les territoires des autres dieux. J'y ai même redonné la vie mais je me fais discrète à présent… je ne voudrais pas qu'on s'en prenne encore une fois à mes petits…

— Quelle est ton autre idée, dans ce cas ? interrompit Alk, de plus en plus convaincu par l'idée de vengeance de la femme.

Cette dernière sourit, ravie d'avoir ramené Alk à sa cause, et annonça :

— Après la « disgrâce » dont on m'a accablé, Adam supplia Père de faire encore un autre essai. Cette fois-ci, la créature fut créée à partir de la terre, comme lui, et d'essence féminine, comme moi, pour lui donner une descendance… Et devine quoi ?

Alk sourit, sachant parfaitement ce qu'elle allait lui apprendre.

— Notre petite sœur Ève est enceinte.

L'angoisse lui nouait l'estomac. L'idée de le revoir après tout ce temps le faisait trembler. Ses pas devenaient lourds à mesure qu'il avançait. Des gouttes de sueurs perlaient sur son front. L'esprit brumeux, il se laissait envahir par ses premiers souvenirs mais, à la pensée de sa trahison, il s'enflammait et perdait le contrôle de son être. Il bouillonnait d'une rage et d'un dégoût intarissables. Mais, s'accrochant à sa volonté pugnace de le faire enfin payer, il parvint à maitriser à nouveau sa marche et continua sa route d'un air décidé.

Au détour d'un champ de fleurs, une route menait à une large vallée pleine de verdure. C'était là qu'il avait vu le jour, là qu'il avait connu un bonheur parfait à ses côtés, mais aussi là qu'il avait subit la pire déception de sa vie. Une déception qui avait même fait naître en lui une rage destructrice, une rage que seules ses flammes semblaient apaiser pendant un court laps de temps.

Inspirant profondément l'air familier, Alk parcourut le chemin de terre qui descendaient jusqu'à l'unique demeure de ce territoire. C'était une bâtisse de plain-pied, toute faite de bois. À sa droite, une grange avait été construite par les mains expertes d'Adam pour y loger les animaux. À sa gauche, un nouveau bâtiment dont Alk ignorait l'utilité. Devant lui, s'étendant sur quelques pieds de distance, une terre cultivée donnant fruits et légumes pour les habitants. Une femme, le ventre bien rond, vérifiait quelques plants. S'approchant davantage, elle remarqua sa présence en levant la tête.

Alk eut un véritable choc.

Elle avait des traits familiers, des airs du premier homme de Dieu. Mais malgré sa forte ressemblance, elle ne possédait pas le charme de celui qu'il avait aimé. Son visage était plus fin son teint trop clair à son goût et dans ses yeux bruns qu'elle levait avec étonnement vers lui, il n'y voyait qu'un regard plein d'ingénuité.

Négligeant toute prudence, un grand sourire aux lèvres, la jeune femme s'approcha du premier étranger qu'elle croisait

— Bonjour ! lui lança-t-elle, les yeux pétillants.

Elle leva vivement la main, un bracelet de petites pierres brutes cliquetant légèrement à son poignet. Un travail fait main si familier pour le démon que son regard s'emplit de flammes haineuses. La jeune femme rebaissa alors lentement sa main, apeurée.

L'esprit d'Alk bouillonnait. Ses souvenirs, auxquels il essayait vainement de ne plus penser depuis quelques jours, remontaient inévitablement à la surface. Il se souvint avoir ouvert les yeux sur un ciel bleu démuni de tout nuage. Il avait alors connaissance de tout mais ne comprenait pas encore qui il était. Son Père, son Créateur, ne vint même pas le lui expliquer ce fut Adam, à ses côtés, qui lui apprit la vie. Il lui avait avoué que c'était lui qui l'avait souhaité et quémandé à Dieu. Il l'avait aimé dès le premier instant. Il était là pour lui et Adam en retour représentait tout pour lui.

Il avait découvert peu à peu le monde. Adam savait manier à merveille la terre sur laquelle ils vivaient pour leur apporter de la nourriture. Lui ne pouvait qu'enflammer les objets. Les nuits fraîches, cela s'avérait utile le reste du temps, il avait l'impression de ne servir à rien. Il se nourrissait de l'amour qu'il portait à Adam et c'était tout. Même lorsqu'Adam lui offrait toutes sortes de cadeaux qu'il fabriquait lui-même à partir de la terre, lui n'avait rien à lui donner en retour. Quelque part, la naissance de Lilith l'avait sorti de ce cycle morne et dépourvu de futur…

— Où est ton compagnon ? peina-t-il à formuler.

Inquiète, Ève ne lui répondit pas immédiatement et cela ne fit qu'énerver davantage le démon.

— Répond ! gronda-t-il avec violence.

Elle poussa un petit cri de détresse et l'informa en pleurant :

— A-Adam est dans les montagnes… I-il chasse…

— Quand revient-il ?

— Ce soir, déglutit-elle.

Alk sourit, faussement amical, et l'interrogea :

— Tu m'as l'air bien mûre… À combien de mois es-tu ?

— Presque neuf mois, avoua-t-elle avec une retenue craintive.

— Parfait, sourit-il avant de la pousser brutalement.

La jeune femme tomba à terre en hurlant de surprise. La peur et la douleur provoquèrent le travail. Elle se contracta, criant sa douleur sous les contractions. Alk s'agenouilla alors devant elle et lui murmura à l'oreille :

— Tu vois, malheureusement, je ne pourrais pas te dévorer tant que tu restes vivante…

Il lui trancha la gorge de ses ongles noirs et vit le sang couler abondamment. Ève hoqueta, ne parvenant plus à respirer. Alk attendit, pour une fois avec impatience, que le dernier souffle soit rendu. Lorsque ce fut le cas, il vit son âme commencer à flotter, un halo à peine plus élevé au-dessus de la chair, se détachant peu à peu de son enveloppe corporelle. Prêt à s'en emparer, il aspira goulûment l'essence de sa vie. Loin d'en être totalement satisfait, il utilisa ses mains pour ouvrir le ventre de la femme. Le bébé, mort par asphyxie, semblait flotter dans son cocon mi-laiteux mi-ensanglanté. Il déchira le placenta avec ses dents et arracha l'enfant du corps de sa mère. Sans un égard pour lui, il le jeta à terre, prenant plaisir à entendre quelques os se briser sous la force du coup. Il s'embrasa alors et se glissa à l'intérieur du corps de la femme, carbonisant au passage le nourrisson.

Satisfait de son ignominie, il laissa bien en évidence les corps calcinés et attendit dans la maison le retour d'Adam.

Dans les monts inhabités les plus éloignés, une femme de toute beauté parcourait de son pas gracieux des galeries de roches. Elle prit un embranchement, longea un couloir s'étalant à perte de vue puis tourna à nouveau. Enfin elle parvint à une salle basse où trônait en son centre le Maître des lieux. Affalé sur son siège, Satan copulait avec une de ses nombreuses captives humaines qui lui donnera probablement une descendance prête à voler la place des hommes à peine nés. Polie, elle attendit dans un coin que le dieu termine son affaire.

— Ton rapport, belle Lilith.

— La seule création dont Votre frère est fier a finie aux mains de Votre serviteur Alk.

— Oh ? Lui aurais-tu donné quelques cours de séduction, femme ? plaisanta le Seigneur des démons.

— Non, il l'a tué lorsqu'Adam a refusé de le suivre après avoir découvert le corps sans vie de son aimée.