Note de l'auteur : Après une longue absence de suite, voici celle de l'Apprenti ! J'espère que personne n'a oublié Rïsel et ses hôtes et je vous remercie pour la patience dont vous avez tous fait preuve ! Je suis contente de pouvoir publier la suite de cette histoire et je vais essayer de me relancer pour que l'attente soit moins longue ^^

Une très bonne lecture à tous !

Faith.

L'apprenti

32

Il était impossible de trouver un sens à la mort. On pouvait donner des explications, choisir des tournures de phrases métaphoriques et moins choquantes. On pouvait raisonner la fatalité de ces instants sombres, la vieillesse, la maladie, ou une blessure mortelle… Des raisons que tout à chacun pouvaient concevoir et appréhender sans devenir fou ou sans céder à la rage.

Mais il n'y avait rien de plus incompréhensible et intolérable que de dire adieu à un être aimé et respecté quand celui-ci avait été arraché injustement à notre vie.

Le meurtre n'avait aucun sens.

Baissant mon regard sur la salle de réception du puits, je commençais à comprendre que je n'avais aucun mot, aucune explication, aucune raison à offrir aux hôtes de Ferin. Il n'y avait pas de mots parmi tous ceux que j'avais appris à clamer, murmurer ou susurré qui puissent amoindrir la nouvelle que j'avais à leur annoncer. Cela faisait un peu plus d'une heure que j'étais rentré du Palais… Les yeux rougis malgré mes efforts pour contenir ma propre souffrance.

J'avais pensé pouvoir dissimuler l'effroyable vérité à Mircea lorsque j'étais entré au puits mais le plus proche bras droit de Jessamy lisait en moi comme dans un livre ouvert. C'était l'un de ses talents les plus affuté. Son regard s'était voilé d'une sombre tristesse et discrète. Je ne m'attendais pas à une effusion de larme venant de mon cher Mircea… Il cachait ses sentiments et ses émotions mieux que personne. Il craquerait, tout comme je l'avais fait, loin des regards. En attendant, il serait fort pour ceux qui ne le pouvaient pas.

Et en observant les si nombreux hôtes que j'avais rassemblés au puits en ce début de nuit… Je commençais à me rendre compte que ce ne serait pas suffisant. Je connaissais chacun de ces hommes, jeunes ou plus âgés, certain mieux que d'autres… Je parcourus l'assemblée des yeux, écoutant le doux bourdonnement de leur conversation légère. Ker était également présent, il se remettait lentement de ses blessures mais son traumatisme était encore bien présent… Cela n'avait pas d'importance à mes yeux, comme ça n'en aurai pas eu aux yeux de Jessamy. J'attendrais que Ker se remette complètement avant de lui offrir un choix… Reprendre sa vie parmi les hôtes ou s'engager sur un autre chemin. Enola veillerai sur lui jusqu'à ce que son jour arrive. Enola, le ténébreux teneur de l'Imprévu, était le seul ici à avoir anticipé les évènements. Je pouvais lire dans son regard qui ne me quittait pas il savait. Il n'avait pas la moindre idée de ce que j'allais annoncer mais il avait compris la gravité de la situation. Jamais Jessamy n'avait réuni tous ces hôtes de cette façon, en urgence et sans raison clairement énoncée.

La porte s'ouvrit et plusieurs hôtes entrèrent, se frayant un chemin à travers la salle déjà bondée… Je n'avais jamais remarqué que le puits était si petit mais à présent que des dizaines des miens s'y trouvaient, je devais reconnaitre que l'endroit était exigu. Charm fit son entrée à son tour, signant la fin de mon répit. J'avais devant moi, l'ensemble des précieux hôtes de Jessamy… La marque de son empire ombrageux et secret.

Et j'allais ébranler cet empire, celui-là même qui venait de perdre son Meneur.

Malgré moi, je jetais un regard incertain à Mircea. Celui-ci s'était retranché derrière le comptoir, non loin d'Enola et de Ker assit sur l'un des hauts tabourets. J'étais seul sur les hautes marches qui menaient à l'étage… Aislinn était derrière l'une de ses portes. Je l'avais pris à part en revenant du Palais. Il était proche de Jessamy aux mêmes titres que Mircea. Les mots m'avaient arraché le cœur avant de que celui-ci ne se brise lorsque les yeux d'Aislinn s'étaient embuer de larmes. Je ne l'avais jamais vu pleuré… Il était un homme rieur, indolent, qui vivait sa vie sans se soucier du lendemain. Il était à présent dans mes appartements, essayant sans doute de reprendre le dessus. Comme j'aurai aimé le faire également.

_ Silence.

Je n'avais pas élevé la voix, mais ce n'était pas utile. Malgré leur conversation, il pouvait m'entendre aussi clairement que le vent et la pluie qui agitait les rues étroites de Ferin. Lentement, le bourdonnement de leur voix s'apaisa peu à peu. Dans un certain sens, cela me rassurait… Ils m'écoutaient, me prêtaient attention… Jessamy avait bien fait son travail. Il avait peu à peu fait de moi son successeur, mais pas seulement sur le papier. Il s'était assurer que je le sois aussi pour eux tous…

Je m'assurai s'avoir l'attention de chacun, rassemblant mon courage et mes mots. Priant pour que ma voix ne tremble pas.

_ Les évènements de ces dernières semaines ont touchés chacun d'entre nous. Certains ont été blessés dans leur chair, quand d'autres s'inquiètent pour leur sécurité. Je suis conscient des efforts dont vous avez tous fait preuve… Je…

Mon regard croisa celui de Mircea, il serrait les dents et je devinais à la tension de ses épaules que ses poings derrière le comptoir étaient fermement serrés. Malgré tout, ses yeux ne tremblaient pas, aucune larme ne menaçait de déborder sur ses joues. Je puisais un bref instant dans le calme qu'il émanait de lui… Un si court instant que personne ne s'en rendit compte.

_ Je n'avais pas l'intention de vous infligez une nouvelle épreuve.

Je devais rester sobre et calme… Ne pas céder à mes émotions… Il y en aurait bientôt suffisamment à gérer ainsi…

Les mots se mirent à couler de ma bouche, monotone, sans aucune intonation… Mircea m'avait proposé d'informer les teneurs de maison et de les laisser gérer auprès de leurs hôtes, mais j'avais refusé. Tous avaient une histoire personnelle et unique avec Jessamy… Le meneur avait sauvé Charm d'un père trop exigeant qui souhaitait lui imposé son avenir sans prendre en considération ces désirs de liberté. Ker était un orphelin comme moi, mais lui avait frappé à la porte du puits sans commettre aucun crime. Liera se perdait dans son ennui au cuisine d'un seigneur sans envergure qui ne laissait aucune place à son talent. Enola était un ancien seigneur de guerre trahi par ses proches et dépouillé de ses biens, laissé pour mort sur un sentier désert… Jessamy avait racheté la liberté de Mircea, offert un avenir plus doux à Aislinn…

Tous… Jessamy les avait tous sauvé en leur offrant un refuge, un avenir, une famille.

Et en observant le visage devenir blêmes, les yeux se remplirent de larmes, les têtes se baissés en silence ou se rejeter mes mots en blocs. Je n'avais jamais vu le puits si froid… si éteint. L'ambiance chaleureuse et accueillante qui m'était si familière s'était écroulée sous une chape de plomb. J'étais l'héritier de Jessamy, j'étais le nouveau Meneur de Ferin… Et je n'avais pas la moindre idée de ce que je devais dire, de ce que je pouvais dire pour atténuer leur peine.

J'étais démuni… Je n'avais pas appris à gérer ce genre de situation, je n'avais aucun moyen d'arrêter le déluge de douleur qui les prenaient tous au cœur !

Impuissant…. J'étais impuissant.

Une main se posa sur mon épaule me sortant du gouffre qui menaçait de m'engloutir.

_ Ne flanche pas.

Je me retournais juste assez pour croiser le regard d'Aislinn. Il avait les yeux rougit, sa mine était pâle et triste, très loin de l'image qu'il offrait généralement aux yeux du monde. Cependant, malgré la douleur qui marquait ces traits, il se tenait droit, les épaules raides mais il me semblait bien plus solide que les lattes du planché sous mes pieds, ou que la rampe sous ma main… Il était plus réel que mon chagrin.

Je me redressais, rassemblant les vestiges de mon courage et reportais mon attention sur l'assemblée. Je croisais des regards incrédule, d'autres empli de larmes, mais certains débordaient de colère et d'amertume. Ceux-là, attendaient de moi que lutte et non que je plie. Je compris alors qu'Aislinn venait de sauver ma crédibilité auprès des hôtes qui ne vivaient pas à mes côtés. Tout ce qu'ils savaient de moi se résumait à mon nom sur un document, officialisant mon rang d'hériter. Et c'était insuffisant ce que je pouvais comprendre.

_ Jessamy était un homme de bien.

Ma voix ne trembla pas et j'en fus soulagé. C'était peut-être dû à la présence d'Aislinn à mes côtés ou aux regards inflexible de Mircea à l'autre bout de la salle mais ma panique était à nouveau muselée. Le calme retomba et peu à peu l'attention me revint. La tristesse et le chagrin était palpable mais plus encore, je compris qu'ils attendaient quelques choses de moi… Et je savais exactement ce qu'ils avaient besoin d'entendre… La vérité.

_ Nous avons tous connu Jessamy et c'était un homme de bien. Un homme bon. Il nous a dédié à sa vie. Ses maisons sont devenues nos foyers, nos refuges, elle abrite notre famille. Nos passés sont différents, nous le sommes tout autant mais cela n'avait pas d'importance à ses yeux nous étions tous des hôtes. Les hôtes du Meneur de Ferin…

La main d'Aislinn se étreignit d'avantage mon épaule me donnant le courage de continuer alors que ma gorge se nouait douloureusement.

_ Jessamy m'a recueilli alors que je n'avais plus rien. Il m'a offert son temps, son attention, son amour. Il m'a appris à grandir sans avoir peur du lendemain. Il m'a donné une chance de faire quelque chose de bien.

Il était impossible de ne pas se souvenir de tout ce que j'avais vécu à ces cotés. Les nuits ou enfant, je m'étais glissé dans son lit pour dormir, les matins où je le retrouvais endormi à mes côtés, toute sévérité disparue de ses traits. Il avait eu les apprentissages, les regards attentifs, les leçons, les valeurs inculquée avec douceur et fermeté. Il y avait eu les rires, les larmes, les moments de doute et les certitudes…. Il y avait eu tant de chose.

Je n'étais pas le seul à avoir des souvenirs plein la tête. Tous les hôtes avaient croisé Jessamy et chacun d'eux leur devait bien plus qu'ils ne pourraient rembourser un jour.

_ C'est ce que je retiendrais de lui, ce que je chérirais… J'espère que vous en ferez autant.

Il ne méritait pas que je me souvienne de lui tel que Kiyran l'avait retrouvé.

_ Ce crime atroce, cette insulte à notre meneur ne sera pas pardonnée. Il n'y aura ni deuil, ni répit tant que ses assassins ne seront pas punis pour cette ignoble perte que nous avons subi. Ne pensez pas un instant que je cherchais à prendre la place de Jessamy. Je suis jeune, encore inexpérimenté, et plein de trop de rage et de rancœur pour vous guider en ces temps difficiles. Je suis son héritier et je ne compte pas lui faire l'insulte de ne pas assumer les responsabilités qu'il m'a destinée. Cependant, je ne prendrai aucune décision concernant les maisons tant que ceux qui l'ont brisé ne verront pas leur vie s'effondrer autour d'eux. Je vais leur faire subir ce que nous sommes en train d'endurer, je l'ai traquerai, je les trouverai.

C'était la meilleure chose à faire. Et en contemplant les visages des hôtes, je compris que c'était la bonne décision. Je ne pouvais pas les dirigés dans mon état, je ne pouvais pas leur dire de continuer leur vie si je n'étais pas capable de poursuivre la mienne. Je n'étais encore que le homme que Jessamy avait choisi, mais eux n'en savait rien. Ils ne savaient pas qui j'étais, ne connaissaient pas ma façon d'agir. Je devais mériter qu'ils me suivent, mériter leur confiance et leur soutien.

_ Mircea et Aislinn étaient les bras droit de Jessamy, ils seront le mien également. Si vous avez besoin de parler. La cérémonie de Jiirva aura lieu dans demain au coucher de Shieran. Vos teneurs organiseront nos déplacements. Restez attentif et prudent, nous sommes toujours en alerte.

Je descendis les marches, et fut surpris de les voir tous s'écarter pour me laisser le passage jusqu'au comptoir. Je leur fis un signe de tête, un assentiment, un remerciement pour leur compréhension. J'attirai Mircea et Aislinn dans la cuisine, je savais que les teneurs allaient prendre le relais. Ils avaient suffisamment de sang froid pour ça. Je demandais à Liera de commencer à servir le vin que nous avions remonté des caves.

_ Je dois m'absenter pour une heure, j'ai besoin que vous teniez la maison.

Aislinn se servi un verre qu'il but presque d'une seule traite.

_ Prend des gardes avec toi, on ne peut pas se permettre de te perdre aussi, Rïsel.

_ J'ai demandé à Dahen de ne nous envoyer plus d'hommes jusqu'à la cérémonie. La mort de Jessamy sera dès demain un fait public, certain de nos clients se manifesteront ce qui devrait me prendre une bonne partie de la matinée.

_ On fera exhorter tout le monde dès qu'ils se seront un peu ressaisis.

Mircea silencieux, semblait avoir du mal à contenir ses émotions. Je m'approchais de lui, lui qui était le plus froid et le plus retenu de tous les hôtes de Ferin, avait du mal à contenir sa tristesse. Je posais une main sur sa joue, éveillant son regard voilé de chagrin.

_ Reste avec Aislinn. Je reviens vite, ce soir, vous viendrez tous les deux dans mes appartements, je dois vous parler.

J'attrapais ma cape et l'enfilais rapidement, rabattant le capuchon sur mon visage. La couleur en était reconnaissable mais tant que je l'a portais, j'étais sous la protection du Duc des Contées et puis, même si je pouvais me montrer discret, je refusais de me cacher.

_ Je suis désolé de…

Ce fut cette Mircea qui posa une main sur ma joue. Un geste qui me touche profondément, il ne touchait jamais qui que ce soit sans le vouloir vraiment, les convenances, ce n'était pas pour lui, surtout dans un moment pareil. Il avait plutôt l'habitude de se refermer sur lui-même.

_ Fais ce que tu as à faire. Aislinn et moi, prenons la main.

Je lui souris sans joie, posant ma main sur la sienne avant de quitter la cuisine par la porte de derrière. Le général Dahen avait fourni une garde impressionnante autour du puits et des hôtes qui s'y trouvaient en ce moment. Je n'avais pas l'habitude de me promener sous escorte, mais je devais reconnaitre qu'en cette nuit sombre, leur présence me rassura. Deux ombres se détachèrent de la ruelle qui longeait le puits et menait à la dépendance secondaire ou logeait certains des miens. Je regardais les deux gardiens du peuple s'avancer et constatait qu'ils étaient mieux armé que pour de simple ronde. Leur épée était accompagnée de dagues et d'une corne de brume sanglée à leur ceinturon… Elle devrait servir en cas d'attaque, pour donner l'alerte.

_ Je dois me rendre auprès du Prince du Shankra, et je vous demanderais toute votre discrétion cette nuit.

Sans un mot ils acquiescèrent et je sus qu'aucun d'eux ne parleraient de cette visite, aussi étrange pourrait-elle leur sembler. Les hommes de Dahen savaient se montrer discrets et lorsqu'on connaissait leur seigneur, il était facile de le comprendre. Dahen aurait sévèrement puni un manque de retenue. Qu'un hôte se rende auprès du Prince du Shankra aurait pourtant pu déclencher beaucoup d'interrogation mais là, je m'en moquais.

Je devais le prévenir, lui apprendre la nouvelle comme je venais de leur faire pour les hôtes. Kayan était des amis de Jessamy, de ceux qui l'avait connu au-delà des apparences et qui l'avait soutenu, probablement à un point que je n'avais fait que frôler. Il méritait d'apprendre la triste vérité de ma bouche et non de celle de la rumeur qui ne manquerait pas de fondre sur Ferin dès le levé de Luta.

Je laissais l'un des gardiens ouvrir la marche. Si ce genre d'escorte m'avait dérangé quelques jours plus tôt, je mesurais à présent son importance. Si je venais à tomber, le puits et les maisons de plaisir me suivraient dans la chute. C'était impensable… Jamais je n'offrirais l'opportunité à Osiliar et aux chiens qu'ils tenaient en laisse.

Je devais être fort pour empêcher que cela n'advienne, et je voulais être l'homme que Jessamy m'avait appris à devenir. Mais alors que je traversais les rues de Ferin, me déplaçant dans les ombres, je sentis le poids de la perte étreindre mon cœur. Je me sentais vide à l'intérieur, si vide… j'avais l'impression que mon corps tout entier était en train de geler et je ne pouvais rien faire pour le réchauffer.

Je réalisais combien il aurait été facile de ne pas sortir du puits cette nuit. Kayan ne m'aurai pas tenu rigueur de ne pas venir à lui annoncer la nouvelle moi-même… Je le lui devais néanmoins. Et pourtant, j'aurai voulu être simplement un hôte, me bercer dans le réconfort des bras de ceux que j'aimais et juste… pleurer celui que j'avais perdu.

_ Meneur, nous y sommes.

Je levais les yeux vers les hautes portes de la Maison du Shankra. Je savais que ce qui m'attendait derrière ces murs seraient éprouvant et j'ignorais si je serais capable d'affronter une fois de plus, les mots mécaniques qui annonceraient le deuil.

_ Vous m'attendrez dans le hall.

Le gardien qui avait mené la marche me jeta un regard désapprobateur.

_ Nous avons reçu l'ordre de ne pas vous quitter des yeux hors du puits, Meneur.

Dahen se montrait décidément prudent.

_ Je ne cours aucun danger dans cette maison… Nous ne le voyons pas, mais ces murs sont aussi bien gardés que ceux du Palais.

Les Âmes du Shankra étaient des hommes légendaires, des hommes que nul n'avaient jamais vu. Il veillait sur le Prince du Shankra mais aucun habitant de Ferin ou d'ailleurs ne pouvait se vanter d'avoir vu l'un d'entre eux et avoir survécu à cette rencontre. Une fois l'hospitalité du Prince offerte, son invité tombait sous la protection des Âmes… Jessamy m'avait appris cela.

Je n'eu pas le temps de frapper à la porte qu'elle s'ouvrait sur l'un des serviteurs du Prince. La mine sombre du jeune homme m'appris que la rumeur avait déjà franchis les murs du Palais. Peut-être le seigneur Kiyran m'avait-il précédé.

_ Il savait que vous viendriez. Entrez, il n'est pas prudent pour vous de rester dehors.

Le hall généralement joyeusement illuminé était plongé dans l'obscurité et seul la lumière de Jiirva, s'engouffrant par les hautes fenêtres venaient éclairer le marbre de l'entrée. Les gardiens prirent aussitôt place de chaque côté de la porte, et aussitôt j'oubliais leur présence pour me concentrer sur le visiteur.

_ Souhaite-t-il me voir ?

J'aurai pu comprendre qu'il rejette toute présence, amie ou autre… J'aurai bien eu envie, moi aussi, de simplement m'isolé pour laisser libre court à ma peine.

_ Mon maitre, n'est pas en état de souhaiter quoi que ce soit ce soir, mais votre venue est nécessaire.

Il était donc bel et bien au courant.

_ Je ne pense pas pouvoir lui être d'un grand secours.

Le jeune homme inclina sa tête.

_ Pardonnez-moi Meneur, vous devez être aussi tourmenté que mon maitre en cette nuit.

Je ne voulais pas de ça. Si quelqu'un me montrait la moindre compassion, je m'effondrerais complétement.

_ Mène moi à ton maitre, mais je ne pourrais probablement rien faire pour adoucir sa peine.

Le jeune homme baissa les yeux et je compris que l'état de Kayan l'inquiétait. Je le suivis dans le palais du Shankra, traversant ce qui m'était toujours apparu comme un lieu chaleureux et accueillant. Ce soir, j'avais l'impression de marcher dans un lieu fantomatique, froid et terne. Il n'y avait aucune lumière pour mettre en valeur les couleurs des murs, pas de flammes dansantes sur les portes flambeaux, pas d'ombres de végétation ondulante sur les murs. Rien. Rien qu'un silence assourdissant qui correspondait si bien à ce que je ressentais…. Ce que ressentait Kayan.

Le serviteur me guida jusqu'au patio, débarrassé des tables et des artifices que j'avais pu voir lors de fêtes grandioses. Dans l'obscurité des Jardins, je vis une lueur orangée… Une lanterne qui se balançait doucement sous le vent nocturne, éclairant à peine le kiosque sous lequel elle était accrochée. Je n'avais pas besoin de davantage d'indication et le serviteur ne semblait pas vouloir aller plus loin. Je m'engageais sur le sentier, les plantations s'attachant à mes vêtements, à mes mains, me donnant enfin l'impression de ressentir quelque chose.

Je m'attendais à beaucoup de chose en montant les marches de la délicate structure en bois… Mais pas à trouver le Prince du Shankra dans un tel état. L'homme si délicat et raffiné était méconnaissable. Ses cheveux étaient complètement défaits, tombant raide et humide le long de ses joues. Ils encadraient un visage pâle, aux joues rougies par le froid et asséchées par les larmes qui silencieusement échappaient à ses yeux fatigués. Sa tenue était débraillée, sa tunique trop ouvertes était chiffonnée et ses pieds étaient nus.

J'eu le temps de jeter un coup d'œil autour de lui avant qu'il ne lève les yeux vers moi et je compris qu'il avait commencé à s'enivrer bien avant le levé de Shieran. Le Duc des Contées lui avait probablement fait porter un message avant de me faire convoquer au palais.

_ Les feras-tu payer de leur sang, Rïsel du D'Jed ?

C'était une question cinglante et rageuse, emprunte d'une souffrance aigue.

_ Je ne les laisserais pas échapper à leur destin, Seigneur…

Je m'avançais, ramenant la carafe la plus proche qui contenait encore du vin, puis trouvait un gobelet abandonné. Sans geste brusque, lentement, je m'approchais du prince du Shankra tout en laissant le vin couler.

Je m'accroupi, plaçant mon visage à hauteur de celui de Kayan, lisant la douleur insondable qui le tourmentait sur ses traits fatigués. Il était l'homme qui avait aimé Jessamy au-delà des apparences, au mépris des lois. Mon maitre n'avait jamais eu à me le dire, il m'avait appris à reconnaitre les émotions, même les plus infimes. Et ce que je voyais dans les yeux de Kayan, m'apprenait qu'il l'avait aimé.

_ Je briserais des serments, bafouerais des lois, mépriserais la morale autant que cela sera nécessaire pour qu'ils payent leur crime.

Je tendis le gobelet entre nous deux et le regard insondable, Kayan mesura la sincérité de ma décision. Dû sais-je dépasser la limite de l'acceptable, frôler le déshonneur... Je vengerais Jessamy.

La main de Kayan se referma sur le gobelet et sur mes doigts. Sa peau était glacée, aussi glacée que le sourire qui étira ses lèvres.

_ Je t'y aiderai. Nous les ferons saigner, tous jusqu'au dernier.

Voilà sans doute comment naissaient toutes les vengeances…

Dans de sombre lieu, en de sombre instant.