Voici le point final de cette histoire.

J'espère sincèrement que ce récit vous a plu et que la fin vous satisfera (sinon n'hésitez pas à me faire des remarques, j'ai encore un peu de mal à conclure mes récits correctement).
Ça a été une très bonne expérience d'écrire cette petite histoire donc merci de l'avoir suivie et merci pour votre lecture !


Chapitre 12 – Partout et nulle part

La lumière du matin se tirait avec difficulté le long des immeubles et des rues de la ville. Le soleil parvenait avec peine à transpercer le banc de nuages s'étalant au-dessus de la tête des habitants qui rejoignaient leur routine. Le ciel semblait prêt à se fracasser sur le sol en une chute aussi admirable que terrifiante. L'amas de nuages rassemblés là-haut étouffait l'atmosphère et l'air, qui ne cessait de se réchauffer à l'approche de l'été, paraissait retenir son souffle au-dessus du petit théâtre qu'était devenu la ville. L'absence de vent alourdissait les corps se traînant péniblement sur les trottoirs. On entendait à peine les murmures urbains habituels.

Un étrange silence régnait.

Le front trempé de sueur, Simon patientait, résolu à se débarrasser enfin de ces tiraillements de culpabilité qui le dévoraient de l'intérieur. Depuis l'hiver dernier, il avait du mal à se reconnaître. La peur guidait chacun de ses gestes, dirigeait toutes ses pensées. Il était enfin temps que cela cesse. Aussi, lorsque Adrian l'avait appelé la veille, lui exposant ses intentions, Simon s'était immédiatement proposé de l'accompagner.

Le cuir du siège le collait à travers ses vêtements.

Il régla à nouveau le rétroviseur, simplement pour avoir quelque chose à faire. Il était encore tôt. Les Honaker n'avaient pas encore quitté le domicile. Johanna partait la dernière aux alentours de huit heures et demie.

Il restait garé là, immobile, à attendre le signal d'Adrian.

Rien n'allait comme il fallait. Depuis leur entrevue au Café, impossible de joindre Darren. Elle s'était rendu compte bien trop tard qu'elle avait dit quelque chose qu'il ne fallait pas et qu'elle avait fait tout capoter. Elle avait beau essayer de le rappeler, de laisser des messages d'excuses sur sa boîte vocale, Élise n'avait toujours pas eu de réponse. Jonathan ne comprenait pas son entêtement, après tout qu'en avaient-ils à faire de Darren ? Qu'avait-elle appris de plus en le fréquentant ? Il ne percevait pas comme elle ce cri terrible de l'instinct qui lui hurlait que tout était en train de s'écrouler autour d'elle, que tout lui échappait. Jonathan la rassurait de manière trop rationnelle, seuls les faits l'importaient et pour l'instant, ils leur étaient favorables. Personne ne savait et Adrian se taisait.

Lundi matin, elle tenta en désespéré d'approcher Darren, de renouer avec lui. Il était juste là, avançant dans sa direction dans le couloir, sans la voir encore.

« Darren, je voulais vraiment... »

Il lui passa devant en tournant ses épaules pour éviter tout contact avec elle. Elle se retourna aussitôt, décidée à ne pas abandonner aussi facilement, mais ce furent les boucles brunes de Yasmina qui s'imposèrent à elle, comme une apparition de Furie mythique.

« Où est Adrian ? Je viens de recevoir un message de sa mère, il est plus chez lui. Où est-il allé ? Ça a un lien avec ce qui est arrivé à Kylian ? »

Élise resta un instant interdite. Sa réaction était légitime, Yasmina ne lui avait pratiquement jamais adressé la parole, encore moins devant témoins. Des élèves les bousculaient en passant, d'autres les observaient de loin, comme des vautours flairant des rumeurs à diffuser.

« Je vois pas...

- Te fous pas de moi. Dis-moi où il a pu aller. Je sais que t'es au courant de quelque chose. »

C'était quoi cette manie de lui couper sans cesse la parole ? N'avait-elle pas le même droit que quiconque de s'exprimer, de mentir, de déclarer, d'interroger, de se défendre ? Et au loin la silhouette de ce salaud de Darren qui s'éloignait en se défilant intégralement des retombées de sa trahison. Dire qu'elle l'avait écouté geindre des heures durant sur ses petits problèmes insignifiants, tout ça pour qu'il se retourne et balance tout à cette fouine de Yasmina.

« Écoute Yasmina, je n'ai pas le temps de discuter avec toi, j'ai un cours.

- Pas de ça. Où est allé Adrian ? »

Et voilà qu'elle se mettait à gueuler au milieu du couloir, attirant d'autres regards qui les scrutaient de leurs affreux yeux, mesquins et irréprochables. Elle allait encore s'excuser, jouer la victime pour échapper au plus vite à ces visages de rapace et aux griffes de cette Harpie vengeresse. Dans un coin de son esprit, la panique se répandait, à cause du ton de Yasmina qui ne desserrait pas sa prise sur elle, de cette information lâchée comme une bombe : Adrian avait disparu – des centaines de yeux qui attendaient passivement la suite de l'altercation. Elle voulait s'enfuir et retomber dans l'oubli, comme ça avait toujours été le cas.

Au cœur de ce trouble grandissant qui s'agitait autour d'elle, débarqua soudain Jonathan qui lui annonça sans préambule et sans se méfier de l'autre en face qui écoutait tout, que Simon était absent lui-aussi. Les idées se percutèrent et elle comprit subitement. Elle devait partir d'ici et les rattraper.

Elle saisit Jonathan par le bras, le plaça devant elle en rempart humain face à Yasmina.

« Retiens-la, ordonna-t-elle à voix basse. »

Avant qu'aucun n'ait pu réagir, elle s'enfuyait, se noyant dans la foule flottante de lycéens, bousculant les uns et les autres, heurtant des sacs à dos sans s'en soucier. Elle s'engouffra dans les toilettes du bâtiment C, enjamba la fenêtre, s'élança jusqu'à la grille du parking où elle escalada la boîte aux lettres du concierge jusqu'à agripper le haut des barreaux, elle passa son corps au-dessus de la grille et se jeta au sol de l'autre côté. Elle ne remarqua pas la lumière vide de l'extérieur pas plus qu'elle ne s'accorda la moindre de pause avant de se remettre à courir. Si elle ne se trompait pas, si elle interprétait les comportements des uns et des autres correctement, alors Adrian et Simon devaient se diriger vers la sortie nord de la ville. Ça ne l'étonnait plus que le garçon ait fini par tout avouer, ni qu'il se soit tourné vers Simon dans sa croisade contre sa propre culpabilité. Au fond, elle s'y attendait depuis un moment et c'était peut-être pour ça qu'elle parvenait à conserver son sang-froid et à continuer à courir en tâchant de ménager son souffle. Ce qui l'angoissait quelques minutes auparavant n'avait été que l'attente incertaine de ce qui devait inéluctablement arriver.

Dans sa course à contre-courant et à contre-temps, elle revoyait Adrian et Simon, chacun isolé dans des coins de la cour, englué dans deux sortes de solitude bien distinctes. Ils avaient été parfaits. Tellement facile à approcher, à embobiner. Quelques paroles et ils étaient devenus les meilleurs cobayes qu'on aurait pu rêver. Adrian l'abandonné, Simon le rejeté. Ils avaient un besoin viscéral de réponses et de réassurances.

À eux, il leur avait fallu des pions. Mais là aussi ça n'avait pas fonctionné comme prévu. Le résultat n'avait pas été bien calculé. Simon était devenu paranoïaque, Adrian avait sauté. Ils n'avaient pas mérité ça.

Ses baskets heurtaient le bitume, attirant d'autres regards, qu'elle ne voyait plus, ne songeant plus qu'à la sortie nord. Elle devait l'atteindre avant eux. Elle coupait les routes, certaines voitures crissèrent en freinant brusquement dans un concert de klaxons outragés. Elle traversait les cours d'immeuble pour aller plus vite ainsi que les jardins publics déserts à cette heure.

Kylian se foutait toujours de sa gueule. Il avait radicalement changé en quelques semaines sans explication ni signe avant-coureur. Il se moquait ouvertement d'elle à la moindre occasion, lui reprochait jusqu'à son existence même, haussait les épaules lorsqu'elle haussait le ton, comme si rien n'était grave, comme si ça faisait partie du jeu. Mais impossible de le quitter, il la collait, la filait, revenait sans cesse. Si les choses avaient pu redevenir comme avant, si elle avait pu le changer ou du moins comprendre ce qui se passait.

C'est alors que Jonathan avait suggéré de faire venir d'autres gens, pour créer un nouvel environnement et puis, aussi, pour expérimenter, voir si on pouvait vraiment influencer les autres. Qu'avaient-ils à perdre ?

Élise finit par atterrir à bout de souffle sur un dernier morceau de trottoir abandonné au bord d'une mer de goudron noir où s'élançaient en accélérant des automobiles de tous modèles. La sortie nord se remarquait, immatérielle, dans la circulation plus vive, la route élargie et la fumée des pots d'échappements qui se mêlaient au gris des lourds nuages.

Évidemment, ça n'avait pas marché. Pendant un temps, il est vrai, la présence de Simon et Adrian avait aidé à discipliner Kylian, puis tout avait recommencé.

Elle réentendait son ton, affreux, rabaissant et le sentiment que cette voix ne la quitterait jamais, qu'elle l'entendrait toute sa vie. Elle avait simplement voulu qu'il se taise ou qu'il disparaisse. Elle ne contrôlait rien, elle n'était qu'instinct. Élise, qu'est-ce tu fous ? La silhouette de Jonathan en haut des marches, qui la fixait stupéfié. La conscience du corps trop lourd et trop immobile sous ses doigts. Élise, qu'est-ce qui se passe ? D'autres visages qui la regardaient sans comprendre. Il avait fallu agir vite, avant qu'ils ne remarquent la mort se répandant dans le sous-sol. Dans leur état de choc, ça n'avait pas été trop dur de les guider, de les rendormir. Mais il restait le meurtre en bas, qu'elle avait commis sans le vouloir, ou en le voulant tellement fort qu'il était devenu une part d'elle-même dont elle n'avait même plus conscience.

La sueur glissait en longues traînées collantes dans son cou tandis qu'elle tournait la tête de tous les côtés à la recherche sur les sièges avants des deux visages familiers.

Elle se jeta presque sous les roues d'une petite citadine bleu foncé qui arrivait sur sa gauche.

Le coup de frein que donna Simon le projeta en avant malgré sa ceinture de sécurité et son plâtre heurta la boîte à gants. Il ne sut pendant un instant si la douleur qui se diffusait lentement dans son corps venait de sa jambe ou du choc de voir Élise les deux mains appuyées sur le capot. En un éclair elle était assise à l'arrière de la voiture. Avant même que la peur n'emballa plus leur cœur, elle déclara : « Je viens avec vous. »

Simon et Adrian échangèrent un regard, mais il était évident qu'il n'y avait plus moyen de protester. Aussi Simon remit le moteur en route et la voiture repartit. Le véhicule s'enfonça sur les petites routes qui montaient en ondulant en direction des collines au loin. Le filtre gris des nuages rendait la lumière sale. Elle contrastait tant avec l'obscurité dévorante de la fameuse nuit qu'Adrian ne reconnaissait aucun des paysages défilant derrière la vitre. Tout était différent et pourtant la même angoisse lui compressait le corps.

Simon n'arrêtait pas de lancer des petits coups d'oeil anxieux dans le rétroviseur, surveillant Élise. La jeune fille se tenait pourtant tranquille, le regard perdu dans le lointain des champs en bord de route. Sa poitrine se soulevait amplement tandis qu'elle retrouvait peu à peu un rythme respiratoire plus calme. Seul le bruit du moteur retentissait dans l'habitacle.

La colline se profila, de plus en plus nette à mesure qu'ils approchaient. Aucune neige ne recouvrait ses flancs, les arbres ne tendaient plus leurs branches crochues dans leur direction. L'herbe était verte et le feuillage luxuriant. Une détonation de couleurs sous le ciel gris.

Simon gara la voiture à l'abri des regards, près d'épais bosquets et ils se mirent en route.

Adrian retardait leur ascension, il s'essoufflait vite à devoir trainer son pied derrière lui. Les autres s'arrêtaient, l'attendaient en fixant la vallée en contre-bas d'un œil absent. Le manque d'air accentuait la difficulté de la montée. De temps à autre, ils entendaient portés par l'écho, les bruits de la campagne, les piaillements des oiseaux, des cloches tintant au cou du bétail.

Lorsqu'ils arrivèrent enfin près des arbres gardant la tombe sans signe, la sueur avait imprégné leur vêtement et leur peau, de sorte qu'ils ne savaient plus distinguer l'un de l'autre. Ils commencèrent à creuser sans se regarder.

La douleur habitait chacun des muscles d'Adrian. Sa bonne jambe tremblait compulsivement et il avançait lentement. Cependant ni Simon, ni Élise ne lui conseillèrent de s'assoir un moment. Chacun se concentrait sur sa tâche le plus mécaniquement possible pour oublier pourquoi ils creusaient. La lumière augmenta à mesure que le soleil grimpait dans le ciel, mais les nuages ne se dissipèrent pas et le vent ne se leva pas.

Quand Simon vit le premier os, il partit vomir et se tint à l'écart, les yeux fuyant la tombe. Adrian finit par s'écrouler d'épuisement au bord du trou et seule Élise continua à retourner la terre. Elle conservait un visage neutre, détaché, mais lorsque l'odeur se mit à monter, elle non plus ne put réprimer un haut-le-coeur. Elle reprit pourtant le travail, jusqu'à ce qu'une silhouette apparaisse au milieu de la terre brune. Puis elle jeta la pelle et s'éloigna le plus possible du trou.

« Et maintenant ? interrogea Simon. »

Adrian ne savait pas quoi répondre. Son obsession de sortir Kylian de l'oubli où ils l'avaient enterré ne l'avait pas amené à penser plus loin la question. Qu'allaient-ils faire de ce cadavre ? Comment le justifier ? Il avait voulu rendre justice au mort pour se défaire de son fantôme, mais il n'avait pas réfléchi aux vivants, aux témoins, aux complices ni aux assassins.

Élise les fixait de ses yeux inquisiteurs. Adrian songea qu'elle pouvait les tuer tous les deux et les jeter à côté de Kylian. Dans l'état dans lequel il se trouvait, il se laisserait faire, mais Simon pourrait courir jusqu'à la voiture et partir.

« Je m'en occupe Simon, finit-elle par déclarer. Vous ne méritiez rien de tout ce qui est arrivé, ajouta-t-elle dans un soupir. »

Elle ramassa les outils éparpillés et entama la descente, avec encore plus de lenteur qu'à l'aller. Simon aida Adrian à se relever, avant de la suivre. Resté derrière, Adrian jeta un œil vers le trou béant offert au ciel. Il ne vit que l'étoffe du pull de Kylian.

Le voyage retour fut encore plus silencieux. Il lui sembla qu'ils ne respiraient plus, que leur cœur avait cessé de battre. Tout n'était qu'enveloppe vide, silencieuse et sourde.

Ils entrèrent à nouveau dans la ville par la sortie nord, traversèrent la zone industrielle où se découpaient ça et là les silhouettes des connaissances de Wilson, puis aperçurent au loin la façade vitrée de l'hôpital où Adrian avait ressuscité. Ils roulèrent sur la rue pavée désertée par les étalages du marché, le cri des vendeurs et les couleurs de leurs produits, passèrent devant le haut immeuble où, à un étage, s'entassait la famille Whelan. Ils arrivèrent place de la Victoire avec sa statue de pierre qui se fondait dans le gris du ciel. Puis ils continuèrent sur une longue avenue, tournèrent à droite, dans la rue où habitait Lucie, les rideaux de sa fenêtre toujours résolument fermés. Ils s'engagèrent dans le petit quartier pavillonnaire de Jonathan, en sortirent en prenant par une rue commerçante puis ils longèrent les quais avant de remonter par la rue du Café de la Dernière Saison. Ils s'arrêtèrent avant d'apercevoir les Locaux d'Arts Dramatiques, le temps qu'Élise donne un appel anonyme à la police au sujet de la découverte d'un corps. Elle laissa le combiné pendre à son fil tandis qu'elle filait entre les immeubles. Ils poursuivirent à deux, s'éloignant volontairement des grilles du lycée où s'accumulaient quelques élèves impatients de la sortie, ils évitèrent de même les deux terrains de foot, prirent une série de rond-points avant d'atteindre enfin le domicile des Honaker.

Yasmina, Wilson et Lucie attendaient assis sur les marches du perron. La voiture repartie immédiatement après qu'Adrian en fut sorti. Au lointain, résonnait la sirène d'une voiture de police.

L'orage n'avait toujours pas éclaté.