15 octobre 1994, Las Vegas.


Une soirée banale au Crimson bar, une bonne soirée, mais sans rien pour la différencier des autres. Les serveuses enchaînaient les tournées, l'alcool coulait à flots et les caisses se remplissaient de billets verts. Sur scène, Billy regardait la nouvelle danseuse se déhancher dans la brume des fumigènes.

C'était une bien belle fille, quoiqu'un peu maigre. Il aimait bien les filles comme ça, fines, un peu garçonnes, aux cheveux courts et à la peau tatouée.

Mary. Mary Smith, c'était son nom. Difficile de faire plus banal. Pour le show, elle avait été renommée Cotton Candice. Pendant l'entretien, elle lui avait dit qu'elle rêvait de devenir danseuse. Les strip-teaseuses en rêvaient toutes, non? Elle s'était présentée comme une fille d'ouvrier du Kentucky venue à Vegas pour percer. Il s'était demandé si c'était vrai, parce qu'elle n'avait pas l'accent du Kentucky, il en savait quelque chose, lui qui était né et avait été élevé à Lexington, mais dans le fond, ça lui était égal. Faire du strip-tease dans un bar miteux de la ville du Péché n'avait rien d'une vocation, alors il ne menait pas franchement d'enquêtes sur le passé de ses danseuses, puisqu'il n'ignorait pas que la plupart arrivaient là au terme de longues errances peu glorieuses...

Tant qu'elles faisaient leur travail et plaisaient aux clients, lui, ça lui convenait. Il se considérait comme un bon gars, dans ce business où les salauds étaient légions, lui n'employait que des américaines pure souche, qui s'étaient présentées d'elles même, avaient un vrai contrat de travail et pouvaient partir si elles le voulaient. C'était peut-être pour ça que son bar continuait d'avoir sa clientèle régulière malgré les grosses boîtes qui s'ouvraient un peu partout. Puis, ses filles étaient normales, pas comme ces poupées refaites des orteils aux sourcils à grands renfort de plastique, avec leurs faux seins et leurs fausses fesses, qui se dandinaient chez les concurrents.

D'ailleurs depuis qu'elle avait commencé au Crimson, Cotton Candice, malgré ses petits seins d'adolescente, faisait recette. En la regardant s'enrouler autour de la barre, son corps illuminé par les paillettes, il devait admettre qu'il pouvait comprendre pourquoi. Un tatouage impressionnant couvrait tout son dos et débordait sur son épaule, une pièce qui rappelait à Billy les yakuzas qu'il avait croisés une fois pendant un voyage à Tokyo. La petite avait dû douiller pour se faire graver un truc pareil dans la peau... Mais il devait admettre que ça en valait la peine, puisqu'à chaque mouvement qu'elle effectuait, une carpe koï semblait s'ébattre avec grâce dans la rivière qui coulait dans le creux de son dos, jusqu'entre ses reins, rendant ses mouvements presque hypnotiques.

"Elle est belle, pas vrai?"

Billy se tourna vers le type alcoolisé qui venait de parler. C'était un blond, grand et maigre, habillé avec un costard chic et sobre qui jurait avec la décoration et la clientèle du bar. Le type continua:

"Elle me rappelle une fille dont je suis tombé amoureux il y a trois ans. Une gamine qui a ruiné des fiançailles prometteuses. Putain, ce qu'elle était belle, Mystis."

Le blond avala son shot de whisky et en commanda un autre d'un geste, et continua:

"Vous êtes le patron de ce rade, pas vrai? Moi, je m'appelle Al."

Billy tiqua. Son bar n'était pas un "rade" mais un commerce honnête et bien entretenu. Mais le type avait l'air trop rincé pour comprendre ça, puisqu'il continuait déjà son monologue:

"Mystis, quand je l'ai connue, elle avait tout juste seize ans. C'était une vraie petite rebelle, intelligente mais sauvage, avec des cheveux de feu et un regard qui vous figeait sur place. Ses yeux... Ses yeux étaient terribles.

Il gloussa et ajouta en riant à moitié, comme s'il se trouvait très spirituel, que le bon Dieu avait hésité lorsqu'il avait fabriqué Mystis, qu'il n'était pas arrivé à déterminer quelle couleur la rendrait la plus parfaite, alors il lui avait filé un oeil vert foncé, d'une belle couleur profonde, et un oeil vert pâle, presque bleu. Il s'était tu un moment, le regard dans le vague, et avait conclu par un laconique:

"Et crois-moi, mon gars, ces yeux-là étaient la plus belle idée que le barbu ait pu avoir depuis l'invention du whisky. Par contre, la laisser se faire crever pour cette saloperie de came de mes deux, de la part du Très Haut, c'était vraiment une blague minable... Putain. Dieu de bonté, mon cul...

- Tu crois pas que t'as assez bu, Al?"

Le blond le regarda, impavide, ses yeux délavés semblant se perdre dans les méandres de sa mémoire plutôt que d'avoir réellement conscience du présent. Billy était franchement agacé maintenant, ce clown triste allait finir par refiler le cafard à toute sa clientèle s'il continuait comme ça.

Et une idée qu'il trouva brillante fusa soudain dans son esprit. Cotton Candice venait de terminer son show et descendait prudemment l'escalier menant aux coulisses, perchée inconfortablement sur ses talons de plastique. Billy lui fit un petit signe de la main et elle le rejoignit, une air interrogateur plissant ses sourcils trop maquillés.

"Candice, tu rappelles une vieille amie au monsieur que voila. Je suis sûr que ça lui dirait bien de te payer un verre, pas vrai mon gars?

-Salut, Candice."

Le ton de la voix était faussement joyeux, mais le type n'avait même pas levé les yeux.

La danseuse, elle, frissonna. Sous ses lentilles de contact couleur chocolat, ses pupilles se dilatèrent légèrement, son pouls s'accéléra imperceptiblement et elle sentit un frisson descendre sur la rivière d'encre sur sa colonne vertébrale. Pour la première fois, depuis qu'elle travaillait ici, elle hésita à obéir au patron, et ce dernier cru qu'elle était mal à l'aise parce qu'elle était encore presque entièrement nue.

"Alors, Al', qu'est-ce que t'en dis? Faudrait te décider vite, parce qu'à ce rythme la pauvre chérie va s'enrhumer. Je te rappelle qu'elle est toute à poil, mon gars."

Il avait grossièrement insisté, espérant raviver dans l'esprit de l'homme ivre une flamme de lubricité, mais l'autre se contenta de dire:

"Désolé, mon cœur est déjà pris. Il marqua une pause, puis, de peur de passer pour un rustre, il ajouta, penaud: Mais je peux quand même vous offrir un verre, mademoiselle, enfin,si vous avez soif... Et je suppose que vous devez avoir foutrement soif après vos acrobaties sur cette foutue barre!"

Billy s'était éloigné pour leur rapporter une bouteille de champagne. Aloysius se dit qu'il allait probablement lui facturer plus de 200$ pour cette foutue bouteille et cette foutue fille, mais il ne regarda toujours pas la strip-teaseuse. Il n'en avait pas envie. Il se doutait, que, de près, ses cheveux auraient la brillance artificielle du nylon, que sous son maquillage outrancier elle n'aurait pas la beauté qu'il lui trouvait lorsqu'elle était sur scène. Vue de près, elle n'aurait finalement plus rien de cette aura qui, lorsqu'elle dansait, lui rappelait Mystis et elle ne redeviendrait que Cotton Candice de Las Vegas, la strip-teaseuse à la carpe koï. Il n'avait pas envie de briser l'instant de grâce qu'il avait vécu pendant le show en redescendant sur terre. De tout son être, il refuserait toujours de la regarder.

Il y fut contraint malgré lui quand elle posa sa jolie main aux ongles manucurés sur son avant-bras, et qu'elle déclara d'une voix qui sembla surgir directement du fond de sa mémoire:

"Contente de te revoir, Aloysius."