Et voici, dans les temps cette fois, la nouvelle du mois d'octobre. Le défi ce mois-ci était de placer les mots : Igloo, Zombie, Sucrerie, Coulrophobie.

J'espère que la nouvelle vous plaira. Sur ce, bonne lecture et j'attends vos retours :)


Une soirée en amoureux

Une fête foraine, un 31 octobre.

Vous allez me dire que c'est d'une originalité fracassante et je serai tout à fait d'accord avec vous. Sauf que, Aloïs, lui, trouve cette idée formidable. Et ce qu'Aloïs veut, Aloïs l'obtient.

Pas parce qu'il est séduisant avec son mètre quatre-vingt, ses cheveux bruns et ses yeux bleu, ou que j'adore voir les petites fossettes se dessiner lorsqu'il sourit. Non plus parce qu'il sait s'y prendre et m'amadouer avec des mots doux et des caresses.

Non.

C'est tout simplement parce qu'Aloïs est un vampire et que je suis son loup. Attention, pas un chien de manchon qui le suit partout et qu'il a bien dressé non un loup, un vrai. En fait, pour être plus précis, je suis un métamorphe. Un loup garou si vous préférez. Et alors là je vous entends déjà. Vous allez me dire qu'un loup garou et un vampire c'est super cliché et qu'en plus, normalement, ils se détestent. Eh bien je ne peux pas le nier. Nos deux espèces ne s'entendent pas très bien. Je ne m'étalerai pas là-dessus, vous avez tous vu des films, lu des livres qui traitent du sujet, et la plupart ne se trompent pas de beaucoup.

Alors qu'est ce qui fait que moi, un loup garou, je traîne avec un vampire ? Eh bien la raison est simple. Je suis l'animal de pouvoir d'Aloïs. Pour vous la faire brève, lorsque les vampires vieillissent, ils gagnent en pouvoir et obtiennent la possibilité d'appeler et de contrôler un animal. Pour Aloïs, c'est le loup. Lorsque nous nous sommes rencontrés, il ne maîtrisait pas encore très bien ses nouveaux pouvoirs, et nous nous sommes retrouvés liés l'un à l'autre.

Et voilà comment, 90 ans plus tard, je me retrouve à l'accompagner à une fête foraine, un 31 octobre.

— Médéric, dépêche-toi !

Je lève les yeux au ciel et le regarde se faufiler, tout guilleret, dans la foule. Aloïs a l'apparence d'un homme de 25 ans, il en a en réalité 216, et il se promène dans une fête foraine tel un gosse de 10 ans. C'est navrant.

Il se retourne une nouvelle fois au loin et son regard croise le mien. Il fronce les sourcils et souffle dans mon esprit :

— Allez, viens et cesse de bouder.

Je soupire et le rejoins. Je n'ai pas le choix. Non, non, je vous assure que je n'ai pas le choix. D'accord, Aloïs n'a pas fait appel à son pouvoir en tant que tel mais bon, pour ma défense, le lien m'empêche de le laisser seul trop longtemps. Au début, je ne pouvais même pas m'éloigner de lui ne serait-ce que pour aller aux toilettes. Mes seuls moments de liberté c'était lorsqu'il dormait en pleine journée. Je vous laisse imaginer…

Une fois à sa hauteur, il me prend par la main et m'entraîne dans son sillage. Direction le stand de tir. Aloïs paye deux euros et se munit de la carabine qui va lui permettre de tirer cinq billes de plomb. Il se met en position et me lance un petit clin d'œil avant de tirer et manquer toutes les cibles. Je lève les yeux au ciel je sais qu'il a fait exprès de rater. Aloïs est né en 1773 et passait son temps à chasser lorsqu'il était encore humain. C'est un excellent tireur, même sans ses dons vampiriques.

Il soupire, trépigne devant l'homme qui tient le stand, mais paye une nouvelle partie. L'homme d'une cinquantaine d'années, assez enveloppé et dont le crâne se dégarnit lui redonne cinq billes puis croise les bras. Rien qu'à voir la tête d'Aloïs, je sais qu'il compte recommencer son petit manège. Je me racle alors la gorge pour attirer l'attention de mon vampire.

— Aloïs, je tiens à te signaler que c'est toi qui voulais faire le tour de la fête foraine. A ce rythme là nous n'aurons jamais fini.

Déjà en position de tir, il tourne un instant la tête pour me lancer un regard boudeur.

— D'accord, d'accord, espèce de rabat joie.

Puis en l'espace d'une minute, il tire ses balles qui touchent toutes leur cible. Reposant la carabine sur le comptoir, il repousse une des mèches qui lui vient dans les yeux.

— Satisfait ?

Je ne peux m'empêcher d'avoir un petit sourire en coin et acquiesce. De l'autre côté du stand, le marchand nous regarde, interloqué. Il laisse toutefois Aloïs choisir le lot qu'il souhaite, à savoir une énorme peluche de panda qui finit dans mes bras. Je regarde avec stoïcisme Aloïs qui est plié en deux de rire. Je sais déjà que mon calvaire est loin d'être terminé.

Je me fais ensuite entraîner à d'autres stands, comme la pêche aux canards ou bien encore le stand du marteau où l'on doit taper le plus fort. Ne se servant toujours pas de ses pouvoirs, Aloïs ne gagne pas toujours et m'évite ainsi de me retrouver les bras chargés de tout un tas de lots plus ridicules les uns que les autres. Au bout de trois quarts d'heure à tourner sur tous les stands, Aloïs accepte enfin de se poser un peu.

Alors que je m'assois sur l'un des rares bancs de libre, lui disparaît quelques minutes pour revenir les mains pleines de sucreries écœurantes : barbe à papa, pomme d'amour, gaufre disparue sous une tonne de chantilly et un grand verre de soda pour faire passer le tout. Assis sur mon banc, mon pote le panda en peluche à côté de moi, je le regarde arriver et s'asseoir, un sourire de prédateur sur les lèvres. Haussant un sourcil je croise les bras.

— A qui est ce que tu comptes faire faire une indigestion là ?

— A toi bien sûr !

Il continue à sourire, cherchant à m'amadouer.

— Non, non et non. Je veux bien t'accompagner à la fête foraine et te suivre dans tes pérégrinations de vampire attardé, mais là – je pointe les sucreries qu'il tient toujours dans ses mains – tu ne comptes pas sur moi.

— Oh aller Médé, fais un petit effort…

Je lui lance mon regard noir le plus éloquent.

— Aller, tu sais bien que sans toi je ne peux pas sentir le goût des aliments.

Ah ça pour le savoir je le sais. Lorsqu'il avait découvert que le lien lui permettait de manger autre chose que du sang, Aloïs n'avait eu de cesse de me faire avaler des trucs allant du plus étrange au plus dégoutant. Lisant dans mes pensées, mon vampire a un petit rire.

— Oh voyons, je t'ai aussi fait manger des choses délicieuses.

— Eh bien là c'est non.

Et je me mets à bouder pour faire bonne mesure. Aloïs soupire. Je sais qu'il croiserait bien les bras sur sa poitrine, mais il a toujours les mains chargées de nourriture, ce qui l'oblige donc à rester les coudes en l'air.

— Bon, est ce qu'on peut savoir pourquoi tu as décidé d'être de mauvaise humeur cette nuit ?

Je le regarde.

— Nous sommes à une fête foraine.

— Oui.

— Un 31 octobre.

— Oui.

Visiblement il ne comprend pas. Je soupire.

— Une fête foraine, un 31 octobre. Y a que moi que ça choque ?

— Eh bien quoi ? Je ne vois pas où est le problème.

— C'est Halloween bon sang !

— Et ?

Ce qu'il peut m'énerver quand il s'y met.

— Regarde autour de toi !

Je tends le bras pour souligner mon propos. La fête foraine est remplie de monde. Et toutes ces personnes sont déguisées du plus petit au plus grand. Il y a des chevaliers, des princesses, des infirmières, des super héros. Et puis il y a les classiques bien sûr, des sorcières et des sorciers, des vampires, des loups garous, des diables et des diablesses. Il y a même cette année une propension aux zombies plus ou moins bien réussis.

Aloïs les regarde. Je vois bien que ça l'amuse. Il ne comprend pas mon agacement, ou alors ne le partage tout simplement pas. Son regard se pose d'ailleurs à nouveau sur moi.

— Bon les gens sont déguisés et alors ?

Je soupire encore. Décidément c'est une manie chez moi ce soir.

— Aloïs, cette nuit c'est Halloween, la soirée où les humains s'amusent à se déguiser et à faire peur.

— En tout cas moi, je ne trouve pas que ce gamin fasse peur.

Il tend le doigt derrière moi avec sérieux et je me retourne pour découvrir un gamin de 6 ans déguisé en inuit et portant sur son dos un carton représentant un igloo. Je regarde à nouveau Aloïs qui me fixe, un sourcil levé, me défiant de continuer mon argumentaire après ça. Je souris et ne peux m'empêcher de rire.

— Ok, je l'admets, je suis ridicule de m'emporter comme ça. Mais bon, reconnais tout de même que sortir fêter halloween pour un vampire et un loup garou, c'est grotesque.

Aloïs hausse les épaules.

— Je ne vois pas pourquoi. Ce soir, je n'ai pas voulu sortir avec toi en tant que vampire et méta. Pour moi ce soir, nous sommes seulement Médéric et Aloïs, sortant en amoureux. Tu remarqueras d'ailleurs que je n'ai pas utilisé mes pouvoirs une seule fois.

Je lui souris et me lève. Une fois debout je m'étire et me secoue. Aloïs est toujours assis, le panda posé à côté de lui. Je lui prends le soda des mains et pointe le doigt vers les autres sucreries qu'il tient.

— Choisis en un entre les trois.

— Pardon ?

— Il est hors de question que je mange les trois, mais je veux bien faire un effort et manger l'un de ces trucs. Donc choisis ce que tu veux goûter entre la barbe à papa, la pomme d'amour et la gaufre.

Aloïs baisse alors son regard vers ses mains et regarde ce qu'il tient, l'air d'être devant un choix cornélien. Il finit tout de même par choisir la barbe à papa qu'il me tend. Je la prends de bon cœur et arrache un morceau de nuage rose que j'avale.

— Bon on continue ?

Je vois le sourire d'Aloïs s'élargir et il pose ce qui lui reste dans les mains sur le banc avant de s'emparer du panda et de se lever. Glissant son bras sous le mien, il m'entraîne vers la seconde partie de la fête foraine.

— Bon maintenant que tu as décidé d'être de meilleure humeur, place aux manèges.

Je lâche un gémissement et me laisse entraîner. Et voilà, Aloïs a encore une fois obtenu ce qu'il voulait. Je me suis fais avoir comme un bleu avec ses paroles romantiques.

Ayant quelque peu pitié de moi, Aloïs nous fait commencer par la maison dingo où nous devons faire tout un parcours pour en sortir, nous obligeant entre autre à passer par un labyrinthe, une roue de hamster et un toboggan. Direction ensuite le manège de la maison hantée qui ne fait pas peur du tout.

Quand j'ai enfin terminé de manger et de boire, Aloïs se tourne vers moi et sourit. Avant même qu'il n'ouvre la bouche, je sais déjà ce qui m'attend et je le maudis d'avance.

— On va faire un tour d'ascenseur.

Et voilà, je le savais. Je m'arrête et regarde la tour qui se dresse devant nous. Une quarantaine de personnes sont assises et suspendues dans le ciel, tout en haut de la tour. Aloïs se place dans la file d'attente et moi avec. Les sièges dégringolent d'un coup, faisant crier les gens, s'arrêtent au milieu de la tour avant de remonter, puis de redescendre. Trois longues minutes de ces va-et-vient qui me mettent la nausée rien qu'à les regarder.

Aloïs, lui, se marre, son regard faisant la navette entre moi et le spectacle.

Les gens descendent en file indienne de l'autre côté du manège et le forain commence à faire entrer une nouvelle vague de kamikazes.

Je déglutis et tente de me raisonner. Je suis un loup garou, un métamorphe de 122 ans. Je n'ai pas à avoir peur d'un petit manège à sensation… Sauf que le dit manège nous suspend dans le vide et que j'ai le vertige lorsque rien ne vient soutenir mes pieds.

C'est à notre tour. Je m'apprête à reculer, mais Aloïs me saisit la main et m'oblige à avancer. Je ne peux plus reculer. Je m'assois sur le dernier fauteuil de la rangée, celle qui est le plus proche du vide. Le forain abaisse la sécurité sur moi, c'est parti, je ne peux plus reculer.

Je hais Aloïs.

Le manège se met en route et nous montons tout doucement en haut de la tour, les pieds suspendus dans le vide. Je vois le reste de la fête foraine s'étaler devant moi, les personnes et les stands devenir plus petits.

Je hais Aloïs.

La montée s'arrête et nous restons plusieurs secondes interminables tout en haut. Autour de moi les gens rient nerveusement, se demandant à quel moment la chute va avoir lieu. Certaines filles crient, faisant semblant d'avoir peur. A côté de moi, Aloïs rit à n'en plus finir. Enfin les sièges se décrochent et nous tombons.

Les gens hurlent, Aloïs rit et moi je me contente d'agripper les poignées de la sécurité, le souffle coupé par la peur.

Tout s'arrête d'un coup, nous faisant tressauter sur nos sièges, et nous revoilà qui remontons. Avant de chuter à nouveau…

Tout le temps du manège, je ne cesse de me répéter que je hais Aloïs, comme un mantra rassurant, alors qu'il n'a pas cessé un instant de rire.

Quand nous sommes enfin libérés de nos sièges, je me lève et me dirige vers la sortie. J'ai les jambes en coton, l'estomac retourné. Je vais m'affaler sur un banc et penche la tête en arrière, les yeux fermés.

Cette fois c'est décidé, je vais me venger.

Je sens Aloïs s'asseoir à côté de moi. Il me passe sa main fraîche sur le visage.

— Ca va ?

Il ne rit plus, mais j'entends à sa voix qu'il continue à sourire. Il a adoré ce manège, surtout ma réaction. J'acquiesce et me redresse, ouvrant les yeux. Il est en effet tout sourire.

— Ca va aller, j'ai juste besoin de marcher un petit peu.

Je lui prends la main et nous marchons, errant dans les allées de la fête foraine. A côté de moi, Aloïs est détendu, persuadé que je me contente de marcher au hasard pour retrouver mes esprits. En réalité je cherche quelque chose de précis. Je l'ai entraperçu tout à l'heure, mais nous ne l'avons pas croisé. Puis je vois la nuée de ballon flottant dans l'air et je souris. Je savais qu'il ne pouvait pas être loin. Aloïs aussi l'a vu parce qu'il s'arrête net. Je me tourne vers lui et il me regarde, fronçant les sourcils.

— A quoi tu joues ?

Je lui offre mon plus beau sourire sadique.

— Allons acheter un ballon. Une sortie fête foraine n'est pas complète si nous n'avons pas de ballon.

Aloïs secoue la tête, tendu.

— Non, ce n'est pas la peine, on peut s'en passer.

Je secoue la tête et insiste.

— Eh bien dans ce cas, va chercher le ballon tout seul, je t'attends là.

Je lâche un petit rire.

— Non c'est beaucoup trop facile. Tu as décidé qu'on faisait cette sortie tous les deux alors c'est jusqu'au bout.

Aloïs est décomposé, je vois la peur panique briller dans ses yeux. Si son cœur fonctionnait, il battrait la chamade. Je le vois déglutir. Il va pour s'éloigner mais je lui tiens la main fermement.

— Médéric…s'il te plait…

— Non, il n'y a pas de raison. Tu m'as fait monter dans ce manège, alors tu vas venir avec moi acheter un ballon.

— Ce n'est pas pareil, tu sais bien que j'ai une peur panique des cl…clown.

J'éclate de rire. Aloïs est atteint de coulrophobie, rien que le nom est difficile à prononcer pour lui.

— Eh bien c'est justement. Fallait pas me chercher.

Je l'entraîne jusqu'au vendeur de ballon déguisé en clown. Il a la totale. La perruque multicolore aux couleurs fluorescentes, le maquillage blanc avec les sourcils noirs relevés, le nez rouge et la grosse bouche qui affiche un sourire proéminent. Sa tenue est également dans le ton avec la chemise bariolée soutenue par une cravate démesurée et un pantalon deux fois trop grand retenu par des bretelles. Dernière touche incontournable du costume, le vendeur porte même des chaussures énormes.

Aloïs est à présent cramponné à moi, ses ongles s'enfonçant dans mon bras. Je le sens essayer d'utiliser son pouvoir sur moi pour me contraindre à m'en aller, mais nous sommes ensemble depuis trop longtemps pour que ses dons aient un réel pouvoir sur moi. On se retrouve donc devant le clown et je lui achète un ballon. L'homme nous regarde étrangement. Il doit nous prendre pour des fous. Imaginez deux hommes affichant la trentaine et dont l'un se comporte comme un enfant de cinq ans apeuré, se cachant à moitié derrière l'autre et tenant une peluche sous le bras. Néanmoins, il me donne le ballon, puis s'éloigne. Lorsqu'il disparaît au coin d'un stand, Aloïs se détend et lâche un profond soupire.

— Je te déteste Médéric.

Je me contente de rire et lui tend la ficelle du ballon qui flotte dans l'air.

— Tiens, c'est pour te récompenser d'avoir été courageux, et pour aller avec le panda.

Aloïs me fusille du regard et me donne un coup de poing dans l'épaule.

— Crétin.

Je lui prends la main et nous nous remettons à marcher.

— Alors tu veux faire quoi maintenant ?

— Tu m'as coupé l'envie de m'amuser.

Je ris à nouveau.

— Alors rentrons.

Je me penche et lui embrasse le creux du cou.

— On trouvera bien de quoi s'amuser à la maison.

Aloïs se détend et me sourit. Finalement Halloween, c'était plutôt sympa.