Je vous invite à écouter toute les musiques énoncées dans le texte pour vous donner une idée dans quel genre d'ambiance je travaille. ^^

XXX

Les joyeuses notes des cuivres du morceau «In the hall of the mountain king» de Duke Ellington résonnaient sans fin comme une invitation à laisser tout ses soucis de côté et profiter du moment présent.

Johnson était affalé dans son canapé à lire un bouquin depuis deux heures déjà lorsque la musique se répéta pour la quarante-huitième fois.

Il se remit droit contre le dossier et passa une main sur son dos meurtrit par septante[1] années d'existence tout en poussant une plainte qu'il se serait bien retenu d'émettre: comme d'habitude, il attendait son courrier une tasse de thé posée à ses côtés et une musique entraînante en fond. Il entendit alors des petits coups timides derrière la porte et s'empressa d'aller accueillir son visiteur. Il ouvrit donc la porte avec vigueur et se retrouva nez à nez avec une des employées de l'EMS:

-Bonjour monsieur, comment vous sentez-vous aujourd'hui ?

Prenant sa voix de petit vieux sans défense, il sourit franchement en disant avec un air de vulnérabilité sans nom:

-Eh bien vous savez, moi, il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre. Ah la jeunesse ! Comme j'aimerais revenir en arrière !

-Vous êtes encore très beau.

-C'est facile si vous me comparez à tout ces vieux croûtons qui bavent sans arrêt.

Le sourire de la jeune femme s'affaissa. Oh comme il aimait pourrir le moral des gens ce vieux Johnson ! La fraîche stagiaire balbutia un instant et le retraité, se délectant du tableau, l'invita à venir boire un thé en sa compagnie. L'infirmière s'emmêla les pinceaux en baragouinant un «Je ne peux pas.» ou un «Non merci.» Le fait est qu'elle voulait se tirer le plus rapidement possible.

-Oh... C'est dommage, repassez une prochaine fois si vous en avez le temps, déclara le septentenaire avec une fausse mine désolée.

Elle esquissa un bref signe d'excuse et se retira. Lorsqu'elle disparut au coin du couloir, Johnson se retourna, attrapa la poignée et ferma calmement la porte, les yeux rivés sur son courrier. Il s'approcha ensuite de la stéréo encore en marche et décida de changer de musique. Se saisissant d'un CD au hasard, il l'inséra dans le lecteur et ce fut «In the mood» de Glenn Miller qui vînt remplacer la précédente piste. Il revînt ensuite s'asseoir dans le canapé de couleur bleu clair, s'y affala une deuxième fois et commença sa lecture.

-Facture.

Il la balança au travers de la pièce

-Pub.

Même geste.

-Facture.

Elle alla se loger sous la commode, à droite, au coin de la grande porte-fenêtre qui donnait sur un spacieux balcon orné de transats en bois faisants face à un magnifique paysage.

-Facture.

Il répéta donc ce même et unique geste dix fois, initiant ces pauvres feuilles à l'art de voler. Alors qu'il arrivait à la dernière lettre, il se leva immédiatement et alla baisser le son de la musique qui pourrait l'empêcher de se concentrer. La lettre venait de son petit-fils. L'un de ses sept petits enfants d'âge différents et de caractères si atypique. C'était son préféré.

″Bien le bonjour !

Il fait froid en ce moment, je glisse, tombe et dérape partout à cause du verglas mais je suis sûr que toi tu es là, bien installé dans ton canapé à boire du thé en écoutant du jazz, te fichant éperdument de ces pauvres âmes condamnées qui vont chaque jour se jeter dans la gueule du loup. Tu sais. Ce truc que les gens osent appeler: école !

Mon Dieu ! J'en ai tellement marre de voir tout ce joli petit monde à l'intérieur de leur bagnole de riche, écoutant de la musique de riche, se dirigeant vers un pré-collège de riche, en se comportant comme des riches, en me voyant me les geler à vélo pour me rendre dans ce putain d'établissement de riche !

Râââââââhhhhhh ! Ma seule envie c'est de m'approcher vers leurs chiens de riches (des chihuahua, il paraît que c'est la grande mode) et de leur foutre un bon coup de pied dedans pour enfin froisser leur ego de riche ! J'en ai tellement marre ! Marre de dire riche au moins cent fois dans la journée et de l'avoir déjà écrit huit fois dans cette lettre !

Bien... Calmons-nous et pensons intelligemment: que faire pour pouvoir, enfin, l'emporter sur eux ?

Et bien c'est très simple ! Demander à mon grand-père chéri qui n'a fait que ça toute sa vie et qui continue aujourd'hui de le faire !

Alors. Que me conseille-tu ? Je te préviens immédiatement: il est hors de question que l'on sache que c'est moi !

On se voit comme d'habitude le dimanche, à quatre heure, dans cette cafétéria dont j'ai l'impression que tu es le seul survivant, de toute façon.

D'ici là prépare ta réponse ! Et gare à toi si ton plan ne me plaît pas !

Ton petit-fils, Adam.″

Le retraité passa ses vieux doigts sur l'écriture fine et délicate de son préféré et repensa au jour où son fils voulait qu'il choisisse le prénom de son troisième enfant. Son choix s'était immédiatement porté sur Adam; le seul nom qui alliait classe et décontraction. Il avait fait le bon choix d'ailleurs. Ensuite, l'enfant grandissant, il avait immédiatement noté son attirance pour la musique. Il avait décidé d'en faire abstraction, jusqu'au jour où son petit-fils était arrivé, en pleine journée d'école, et lui avait tendu une composition.

-C'est du Mozart, avait-il demandé.

-Non. C'est du Adam !

Il avait alors fait les yeux ronds, conduit son descendant dans cette même pièce et avait ouvert le rabat du piano pour ensuite le poser sur le tabouret et finalement lui ordonner:

-Joue !

La musique s'était alors élevée dans le quatre pièces et Johnson fut bien surpris de découvrir que son petit-fils jouait la musique de Tetris dans un genre remanié[2]. Puis, finalement l'air enjoué était retombé et Adam lui souriait à pleine dents. Il lui dit alors:

-Quand je serais grand je deviendrais compositeur ou écrivain !

Il avait immédiatement pensé que ces professions n'étaient pas faciles à atteindre sans entrer dans une école de haute renommée. Aussi, ce fut comme cela qu'il décida de payer des études de riche à son petit-fils. A présent, il vivait avec sa tante; personne qui vivait le plus proche de l'établissement voulu et accessoirement de l'EMS qui était de toute façon reculé de tout.

Il posa la lettre à côté de lui et regarda combien de pistes de sa playlist étaient passées. Cinq. Les notes mélancoliques d'«Imagine» de John Lennon commençaient à s'élever tranquillement dans les airs. Aussitôt, il attrapa la télécommande à côté de lui et changea de musique. Ouais... Il n'y avait pas à dire: «Sing, Sing, Sing» de Benny Goodman, c'était vachement mieux. Mais, se sentant un peu rouillé, il décida plutôt de l'écouter sur son Ipod en marchant dehors que de rester ici. Il attrapa donc sa veste chaude à capuche, sortit de la chambre et vit toutes les infirmières s'activer pour l'heure de visite. Mon Dieu ! La scène allait si bien avec la musique qui retentissait à ses oreilles !

Agitées comme des puces, elles passaient à gauche et à droite avec des chariots sur lesquels des assiettes étaient empilées. S'arrêtant un instant pour échanger le dernier ragot sur la rumeur de la liaison entre le Docteur et une des infirmières, se faisants rappeler à l'ordre par la gouvernante sévère et tyrannique, s'encoublant dans leur précipitation ou encore même en train de se débarrasser d'une retraitée trop collante en lui expliquant qu'elles sont occupées avec l'heure des visites qui arrive à grands pas, elles semblaient tous appartenir à un autre monde: celui des non-retraités.

Il sortit alors de l'établissement de quatre étage et s'engagea sur le chemin de promenade qui passait dans la forêt tout en regardant la silhouette arrondie des montagnes au loin. Tout était recouvert de neige, les beaux feuillus avaient perdus leur belle ramure se laissant dénuder par la saison froide et ses pas crissaient sur la fine couche de glace qui s'était formée durant la nuit.

La morsure du froid s'immisça alors dans son cou et il remonta hâtivement son col pour s'en protéger. Il hasarda ensuite un regard perdu en direction du ciel devenu gris et continua sa route le plus loin possible.

La nuit arriva ensuite et il fut bien obligé de rentrer chez lui avant de crever de froid.

XXX

[1] Ah... La langue Suisse... Quelle inventivité. Bon, tout ça pour dire que ça correspond à soixante-dix en France.

[2] Un truc genre ÇA: watch?v=Y0N2daHPz7U

Alooooooooooooooors ? Ça t'as plu ? N'hésite pas à laisser un petit commentaire, ça fait toujours très plaisir !