Chapitre Premier

Alria analysa sa situation. Face à elle, un couple de bulbos des rivières et un skeletfan. Avec sa magie de combat, les bulbos seront faciles à éliminer. Elle possédait également un sort de lumière qui pourrait la débarrasser du fantôme animal sans problème. Mais elle voulait à tout prix éviter de rameuter tous les monstres cachés dans le coin. Cela serait une perte de temps et, du temps, elle n'en avait pas.

Un des bulbos sauta sur la jeune fille qui s'écarta juste à temps. Elle se retourna et lui envoya un coup de pied dans son corps gélatineux, lui permettant tout de même de reprendre un peu de distance. Elle se baissa rapidement pour éviter l'attaque du second monstre des eaux et, de son sceptre, un long bâton de fer forgé surmonté d'une turquoise de la taille d'un point, invoqua le sort Ferrum Bellicae. Le bulbos fut assommé en un rien de temps, lui laissant alors le temps d'invoquer un second sort contre l'autre. Elle respira un grand coup puis fit face à la dernière créature maléfique qu'il lui restait à combattre. Mais cette dernière ne bougeait pas. Visiblement, la tuer ne l'intéressait pas.

Peut-être n'était-il dans le coin que par hasard ? pensa Alria. S'il ne m'attaque pas, je ne le tuerai pas…

Elle se mit tout de même en garde mais le fantôme disparut totalement. La jeune fille attendit quelques minutes avant de s'accorder qu'il était définitivement parti. Elle soupira longuement et observa les deux petites bêtes à terre. Si elle ne les achevait pas, elles se mettront à la traquer dès leur réveil. Elle les exécuta rapidement et laissa leur corps à l'abandon. Soit les monstres tapis dans la forêt la craindront en voyant ces cadavres, soit ils la chasseront pour se venger. Alria préféra miser sur la crainte.

Elle poursuivit son chemin et parvint enfin au pied de la montagne. D'après les statistiques du professeur Yulte, l'entrée de la cité disparue devrait se trouver tout près d'elle. Elle regarda de tous les côtés, scrutant la moindre élévation de roche, écoutant les différents sons du vent sur la pierre. Puis, quand elle trouva enfin ce mystérieux passage dissimulé par quelques amas rocheux, elle soupira de soulagement elle n'avait pas fait tout ce chemin pour rien. Elle fixa son sceptre à une lanière cousue sur son dos et grimpa la montagne rapidement jusqu'à l'ouverture. Les parois étant assez basses, elle s'accroupit. Elle scruta l'obscurité devant elle et déglutit.

Pourvu qu'aucun monstre n'y ait logé domicile, pria-t-elle.

Elle reprit son sceptre dans ses mains, murmura Sphaera Lucis, et un orbe de lumière apparut sous ses yeux. Elle lui ordonna de glisser devant elle et la sphère s'exécuta. Plus Alria avançait, plus la grotte prenait des proportions plus adaptées à sa taille. Elle longea les murs de pierre pendant plus d'une heure, faisant de petites pauses de temps à autre pour boire ou grignoter un des aliments qu'elle avait emportés dans la sacoche ceinturant ses hanches. Le seul et unique chemin descendait progressivement, plongeant de plus en plus dans les profondeurs de la terre et faisant monter la température de quelques degrés.

Ce fut épuisée et suante qu'elle arriva enfin dans une vaste caverne qui devait bien s'étaler sur des kilomètres. Il y avait de nombreuses légendes sur la disparition des cités des Anciens mais aucunes n'avaient été confirmées à ce jour. Que même le professeur ait pu statistiquement découvrir la position de l'une d'entre elles était déjà un miracle en soi.

Alria sourit devant cette victoire. Elle avait parcouru un très long trajet pour venir ici avec juste de l'espoir en bagage. Elle ne savait pas si elle allait trouver quelque chose mais elle n'avait pas le choix. Et là, enfin, ses efforts étaient récompensés.

Elle s'affala sur un monceau de roche et se retint de crier de joie. Elle observa alentour, admirant les ruines des maisons de l'époque. Elle ne put s'empêcher de s'imaginer une vie ici des enfants jouant dans les rues, des femmes préparant le repas de leur famille, des hommes travaillant en harmonie. Seule une petite source de lumière, provenant de quelques pierres lumineuses disséminées ça et là, éclairait l'endroit tout en le rendant merveilleux aux yeux de la jeune fille. Malgré son état de décrépitude, Alria trouva la cité magnifique.

Elle secoua la tête pour se reprendre et arrêta le sort de lumière qu'elle utilisait. Elle partit à la découverte de la cité, ramassant quelques unes des roches particulières qui parsemaient le sol. Les maisons avaient des formes différentes de ce qu'elle connaissait : tantôt cubiques, tantôt arrondies, tantôt triangulaires. Mais toutes sans toits.

Curieux, se dit-elle.

Elle examina de plus près les habitations à ciel découvert. Était-ce fait exprès ou bien les toits avaient tout simplement disparu ?

Elle n'obtint malheureusement aucune réponse et poursuivit alors son inspection. Elle remarqua un puits, au centre d'une petite cour. De l'eau croupie stagnait à la surface et Alria ne se risqua pas à en boire. Étouffant de chaleur, elle s'assit sur son rebord et but de sa propre gourde, bientôt vide. Elle s'accorda une pause en mangeant un bon morceau de viande séchée accompagnée de pain sec pour se remplir l'estomac. Elle avait parcourut la moitié du voyage, elle pouvait se le permettre. Elle finit par prendre un des fruits qu'elle avait récoltés quelques jours plus tôt et le dévora goulûment. Elle s'étira longuement et reprit son examen des lieux. Elle ne cherchait rien en particulier, juste de quoi prouver l'existence de la cité.

Les rues de la cité s'étalaient en cercle autour d'un mont surélevé. De là où elle était, elle pouvait y apercevoir un monument érigé. Elle s'y dirigea lentement, tout en regardant curieusement à droite et à gauche. À quelques mètres du mont, d'immenses colonnes de pierres soutenait des arches de même matériau.

Drôle de forme, se dit-elle en inspectant de plus près les piliers. Ils étaient épais, lisses, mais laissaient deviner des formes presque humaines. Bien que ce ne soit rien de commun à ce qu'elle n'avait jamais vu, Alria avait l'impression de voir des bras, des jambes, et même un visage sans yeux.

La jeune fille frissonna. Elle contourna avec une méfiance inexpliquée les arcades puis observa attentivement les escaliers circulaires qui menaient au sommet de la petite colline. Elle n'avait jamais rien vu de tel et se demandait même comment une construction pareille était possible. Personne, à ce jour, ne pouvait construire des escaliers de cette forme-là.

Des sons étranges la firent sursauter et elle se mit en garde. À moins que son esprit ne lui jouasse quelque tour malsain, elle entendait distinctement la voix de deux hommes. Elle se cacha prudemment derrière un des piliers tout en s'éloignant des voix qui se rapprochaient. De son abri, elle put aisément observer et entendre les deux individus sans se faire repérer.

— Elle doit être dans le coin, dit le plus grand des deux hommes.

— Ouais, elle doit sûrement fureter un peu partout, renchérit le second.

Ils portaient tous deux une armure de couleur or, gravé d'un sigle qui ne rappelait rien à la jeune fille. À leur ceinture pendait une épée courte mais à la lame visiblement aiguisée.

Des soldats ? se demanda Alria. Mais des soldats de quel empire ?

Elle ne portait que son vêtement de voyage en tissu un pantalon lâche, plus gris que blanc, ceinturé par une longue lange noire et surmonté d'un haut de même couleur. Elle avait elle-même cousu la lanière dans son dos pour y garder son sceptre, utilisant un système ingénieux lui permettant de le retirer ou de le ranger avec facilité. Son vêtement n'était pas des plus agréables ni luxueux mais au moins il était pratique lors de ses missions. La jeune fille ne portait aucune arme. Elle avait la magie pour elle mais rien n'était sûr : peut-être ne parviendrait-elle pas à éviter la lame fatale de l'un deux durant son combat. Elle tenta de regarder plus précisément s'ils ne portaient pas quelques artefacts magiques mais ne remarqua rien de particulier… cependant, cela ne voulait pas dire qu'ils n'en possédaient pas.

Elle se retint de grogner et attendit. En écoutant leur conversation, Alria avait appris deux choses : la première fut qu'ils la suivaient depuis un bon bout de temps sans qu'elle ne s'en soit aperçue. La seconde concernait apparemment un trésor caché au sommet du mont.

Énervée d'avoir été suivie à son insu et d'avoir été aussi négligente, la jeune fille perdit son sang-froid. Elle respira un grand coup et courut vers un coin opposé où les deux soldats avaient commencé à monter les marches. Le bruit de ses pas attira leur attention et ils accoururent vers elle tandis qu'elle grimpait aussi vite que possible l'interminable escalier. Alria ignora les menaces et autres fioritures des deux hommes et poursuivit sa course d'un souffle rendu plus rude par cette chaleur étouffante. Quand elle atteignit enfin le sommet, elle s'immobilisa de stupeur. Ce qu'elle avait pris pour un morceau de pierre sans forme était en réalité une stèle gravée dans une langue qui lui était inconnue. Au pied de celle-ci, une gemme incroyable était encastrée dans la pierre même. Sa curiosité lui faisant négliger toute prudence, elle s'approcha lentement, comme hypnotisée, et voulut la toucher avant qu'un des deux hommes ne la plaque brutalement sur le sol.

— Je te tiens, petite, fit son agresseur de sa voix bourrue.

— Reïn, mate ça ! fit l'autre homme.

Le dénommé Reïn jeta un regard sur la pierre et sourit.

— Oui, Jaino, c'est bien elle. Vas-y, prend-là et on se casse !

L'homme à la barbichette brune acquiesça et sorti d'une poche secrète une petite lame. Lentement, il s'appliqua pour retirer la gemme sans geste brusque. Ça ne lui prit qu'une minute avant d'enfin réussir à extirper l'objet étrange.

Cet objet a de la valeur, se dit Alria avant de sourire d'un air satisfait.

D'un mouvement brusque, elle se dégagea de son agresseur et empoigna rapidement son sceptre qu'elle avait fait tomber quelques secondes plus tôt.

— Solis Caeca ! hurla la jeune fille, aveuglant momentanément les deux hommes.

Elle se jeta sur Jaino et lui arracha la gemme des mains avant de redescendre à toute vitesse les escaliers et de se diriger vers l'entrée de la caverne. Elle courut aussi vite qu'elle en était capable, entendant déjà les deux hommes à sa poursuite. Même quand il lui fallut rester à genoux, elle s'égratigna à se dépêcher de les fuir. Quand enfin elle sortit la tête de la caverne, une immense boule de feu fila à toute vitesse devant son visage et, de surprise, Alria hurla.

Son cri déconcentra une belle femme, grande, aux longs cheveux blonds striés de mèches roses, qui baissa alors sa garde et se reçut violement l'attaque de flammes. Face à elle, un jeune homme aux cheveux rouges flamboyant sur sa peau mate regardait la jeune fille d'un air surpris. Alria, qui entendait les deux soldats se rapprocher inexorablement d'elle, descendit rapidement du rocher et se dirigea à l'opposé des deux combattants. Le garçon à la chevelure de sang la regardait avec un air contrit maintenant mais il reporta son regard sur son adversaire qui continuait de hurler de douleur face à ses brûlures.

— Lieutenant Perona ! fit l'un de ses subalternes.

— Merde ! jura le second en voyant l'état de son supérieur.

Jaino se plaça en défense tandis que Reïn vérifiait l'état de la femme.

— Elle s'est évanouie, l'informa-t-il.

— Merde ! répéta Jaino. Tant pis, on se casse !

Son compagnon acquiesça et sortit de sa poche quatre globes de saphir taillé qu'il répandit aux points cardinaux tout autour d'eux. Une seconde plus tard, une colonne lumineuse les engloutit et ils disparurent.

Le jeune homme soupira et secoua lentement la tête avant de se retourner vers Alria. Tout en s'avançant vers elle, il lui demanda si elle allait bien.

— Ne vous approchez pas, le menaça-t-elle de son sceptre.

— Ne vous inquiétez pas, je ne vous veux aucun mal. Je suis un Gardien, l'informa-t-il. Je m'appelle Eelam.

Il baissa poliment la tête et sorti le médaillon gravé de son ordre. Alria y jeta un coup d'œil curieux et, en effet, elle reconnut immédiatement le faucon et sa feuille de laurier, emblème sacré de la guilde des Gardiens, ces combattants qui protégeaient sans distinction tous les empires contre récompense monétaire. Elle abaissa alors son arme mais resta méfiante malgré tout.

— Vous n'avez rien ? réitéra Eelam tout en rangeant le blason dans l'une des poches de son blason en cuir et en jetant un coup d'œil sur le sang maculant ses jambes.

Alria secoua la tête et dit :

— C'est rien. J'ignore ce que vous faisiez ici mais je crois que vous venez de me sauver la vie. Alors merci.

— Il n'y a pas de quoi, fit-il avec un sourire chaleureux. C'est mon boulot ! D'ailleurs, comment se fait-il que vous aviez Genesis après vous ? demanda-t-il d'un regard soudain méfiant.

— Qui ? fit la jeune fille, surprise.

Le jeune homme fronça les sourcils et reformula sa question :

— Que faisiez-vous là-dedans ? Que voulaient-ils ?

Alria tenta de garder un visage impassible tout en serrant son sac en toile blanche dans ses mains où elle y avait rangé les pierres et la gemme.

— J'ignore qui ils sont et ce qu'ils voulaient mais moi j'étais en mission d'expédition. Je suis un Agent et mon employeur avait fait repérer l'endroit par son chercheur… Je suis là pour le confirmer.

— Une expédition ? Pour quoi ?

Alria se mordit la langue, se demandant si elle pouvait lui dire la vérité. Elle réfléchit quelques secondes et se dit que ça ne la concernait pas. Elle avait prouvé son existence, maintenant peu importe ce qu'ils en feraient !

— Une des cités disparues des Anciens, finit-elle par avouer en pointant du doigt la montagne. Elle est dedans.

Eelam jeta un regard stupéfait vers la petite entrée de la grotte d'où était sortie la jeune fille quelques minutes plus tôt.

— Voilà qui est… intéressant, murmura-t-il.

— J'en sais rien et je ne peux pas vous y aider alors je vais y aller.

— Quoi ? Attendez, je vous raccompagne, fit Eelam, en bon gentleman.

— Merci mais ça ira. Je me débrouillerai seule, trancha-t-elle en s'éloignant vivement de l'endroit.