Chapitre 1

La vie battait son plein au marché de cette paisible ville d'El-Crestel. Les boulangers vendaient leurs pains, les bouchers donnaient des conseils de cuisson à leurs clients, les fermiers et artisans vantaient les mérites de leurs produits...

Anesha s'efforçait de se frayer un chemin parmi les passants. Laissée par son maître, elle n'avait que peu de temps pour faire ses achats. Elle déambula parmi les étalages et s'arrêta devant celui du poissonnier. Le marchand, un homme fort à la carrure imposante et au visage rubicond, tenta de lui vendre un lot de sole d'une fraîcheur douteuse. Retroussant son nez de dégoût, la jeune esclave voulu s'éloigner mais l'homme insista, faisant pression sur son maigre poignet. Cherchant à se libérer, Anesha se débâtit et trébucha. Elle appela son maître d'une voix sourde. Arleko de la maison Seïgi, alerté par la plainte, se tourna alors vers sa servante qui lui rapporta l'incident avec crainte. Le poissonnier protesta, arguant que cette petite idiote tentait de le voler. Mais Arleko, connaissant l'odorat infaillible de son esclave, ne lui accorda aucun crédit et s'insurgea d'une telle tromperie. Humilié, le marchand jura et recula sous les rires moqueurs et les quolibets des passants. Le regard dur, le maître s'éloigna, laissant seule sa servante au cœur battant furieusement dans sa poitrine. Anesha se releva doucement et ramassa son panier. Plus personne ne faisait attention à elle. Soulagée, elle poursuivit ses courses.

La jeune fille se tenait à présent devant une boutique de tissus, portant un panier empli de légumes. Elle attendait son maître à l'ombre de l'échoppe. Son vêtement d'esclave, composé d'une tunique à manche trois quart et d'un long pantalon, était d'un léger tissu noir qui ne la prévenait ni de la chaleur de l'été ni du froid de l'hiver. Elle soupira et réajusta sa prise sur la corbeille en feuille de palmiers. Lorsque son maître sortit, les bras chargés de tissus de haute qualité, elle prit immédiatement ses achats, les rangea précautionneusement à l'écart des légumes, puis le suivit en silence. D'un pas rapide, ils se dirigèrent vers la place principale où étaient garées les calèches. Arleko héla un cochet et ils montèrent dans l'habitacle de bois ciselé et décoré de tissus de haute qualité en direction des terres environnant la ville.

La maison Seïgi possédait, depuis des siècles, bon nombres de terres fertiles, principalement utilisées à la production des céréales et des fruits. Un moulin avait été construit à l'écart dans lequel travaillaient plusieurs habitants du village sous la tutelle du fils aîné du maître de maison. Une petite portion des terres était destinée aux légumes mais, souvent, cela leur était insuffisant. Famille riche, elle possédait quatre esclaves à son service. Le premier et plus vieux d'entre eux se trouvait être un homme âgé formé depuis son enfance pour s'occuper principalement du commerce familiale. Alors que ce dernier gérait les achats au quotidien, Arleko de la maison Seïgi régentait les gros contrats avec ses confrères.

— Tu cacheras ces tissus à ton arrivée et confectionnera une robe pour ma femme, dit Arleko à son esclave alors qu'ils approchaient de la demeure. Je souhaite lui en faire un cadeau pour son anniversaire.

— Bien Maître, répondit la jeune fille en se mordant la lèvre.

Anesha était une enfant-maudite née de parents boulangers. Sa nature de chat ne leur servant à rien, elle avait été vendue nourrisson à cette famille de fermier qui exploitait ses talents pour s'occuper des poules et des lapins. Ses petits doigts agiles étaient aussi très utiles dans les travaux de couture et il lui arrivait donc souvent de devoir confectionner des vêtements pour ses maîtres. Elle se débrouillait très bien ses maîtres étaient très satisfaits de son travail même s'ils ne le lui montraient guère. Cependant, la jeune esclave savait que si elle faisait une erreur, ils la puniraient violemment. Aussi, elle devina qu'elle passerait les prochains jours cloîtrée dans la salle de couture si elle voulait finir la robe avant la semaine prochaine.

Lorsqu'ils arrivèrent enfin, Anesha se précipita et cacha son paquet. Elle rejoignit ensuite la cuisine pour y déposer le panier de légumes.

— Ah, enfin ! Il était temps que tu arrives ! l'admonesta la maîtresse de maison, les mains plongées dans une pâte à pain bien épaisse.

Dame Miava était connu dans le village pour sa cuisine exceptionnelle elle préparait et vendait confitures, pâtisseries et pâtés, et donnait même quelques cours à ses consœurs. Ce soir était organisé un dîner à l'occasion de l'anniversaire d'une voisine et Miava avait été réquisitionnée pour préparer divers mets.

— Dépêche-toi d'aller me chercher des pommes et des roses ! Puis tu iras récupérer le canard le plus gras de l'étang et tu me le prépareras… Je compte en faire un pâté. Compris ?

— Oui, madame.

La jeune esclave couru accomplir ce qu'on exigeait d'elle. Elle attrapa un gros canard, lui tordit le cou alors qu'elle l'emmenait à l'abattoir, une petite cabane de bois située à l'écart des champs. Elle le dépluma consciencieusement puis le découpa en fine tranche, séparant les morceaux les uns des autres. Elle les enveloppa avec précaution puis recueillit les ingrédients pour les confitures. Anesha emmena ensuite le tout en cuisine. Alors que sa maîtresse prenait les morceaux qui lui convenaient pour préparer son plat, Leeva, une esclave plus âgée qu'elle, prit le reste pour le cuisiner.

Anesha était dans l'enclos des poules à récupérer les œufs lorsqu'Ao la rejoignit. Il s'approcha d'elle tout doucement et huma son odeur. Surprise, elle sursauta et faillit faire tomber son butin fragile.

— Désolée, Anesha, fit-il le sourire aux lèvres.

— Ao, arrête de faire ça !

Le jeune esclave à la peau brunie par le soleil secoua la tête doucement.

— Je ne peux pas, je trouve que tu sens trop bon.

Exaspéré, la jeune fille soupira. Elle connaissait Ao depuis son enfance mais depuis que celui-ci avait eu ses premières chaleurs, il n'arrêtait pas de lui tourner autour.

— Tu ne le sais pas mais nous autres, enfants-maudits, trouvons notre partenaire grâce à l'odeur.

— Si, je le sais, tu me l'as déjà dit plein de fois ! s'énerva-t-elle. Seulement, je ne la sens pas sur toi cette odeur !

— Pas encore, mais ça viendra, lui fit-il avec un clin d'œil alors qu'il sortait de l'enceinte grillagée.

Anesha soupira, rassurée. Elle n'était pas tout à fait honnête avec lui mais pour l'instant, cela passait inaperçu. Depuis quelques temps déjà, elle était devenue beaucoup plus sensible à ses cinq sens. Mais elle ne voulait pas l'admettre ni le montrer. Elle savait exactement ce que cela signifiait et elle n'avait aucune envie de participer à ce genre de pratique, quand bien même elle n'aurait pas le choix.

Elle secoua vivement la tête pour chasser ces troublantes pensées et reprit son travail. Elle bailla fortement elle dormait si peu depuis quelques jours ! Mais elle était satisfaite : la robe était pratiquement achevée. Plus que quelques retouches à faire et elle serait prête ! Et l'anniversaire de sa maîtresse n'était que dans trois jours…

Elle passa la journée à accomplir ses tâches quotidiennes et, le soir, elle regagna la salle de couture. La robe en soie bleu clair était exposée au fond de la pièce. Anesha y avait ajouté de la dentelle dans l'encolure et les bras, plus foncée, et du tulle pour étoffer le jupon. Avec le reste que son maître avait acheté, elle avait fabriqué une chemise d'homme et une jupe. Par ailleurs, sur une des tables de travail attendait un vêtement noir qu'elle devait terminer pour Ao qui n'en finissait pas de grandir et de se muscler depuis quelques temps. Elle acheva les fioritures sur la robe, quelques perles et fleurs de soie, puis, au milieu de la nuit, elle regagna le dortoir pour s'y coucher. Elle prévint le lendemain son maître de son travail terminé. L'homme examina la robe et se déclara satisfait, soulageant instantanément la jeune fille.

Elle somnolait à présent alors qu'elle nettoyait l'enclos des lapins. Elle souriait bêtement, ravie de savoir que le soir-même elle pourrait s'endormir de bonne heure. D'un pas lent, elle se dirigea vers la grange pour y récupérer de la paille propre. En revenant vers la tanière, son butin dans les bras, elle sentit une bonne odeur. Un arôme étrange, inconnu. Elle regarda autour d'elle, curieuse. Totalement envoûtée, elle chercha l'origine de cette douceur. Épuisée par ses nuits de dur labeur, elle ne réfléchissait plus et suivait instinctivement les effluves. Elle sortit des limites de la demeure, ne remarquant même pas le sang sur son passage. Elle atteignit rapidement la forêt. N'y tenant plus, elle se métamorphosa. Sa vision changea. Ses perceptions également. Elle repéra rapidement la piste de celui qu'elle poursuivait. Elle la suivit. Elle le sentait il était là. Ici, derrière ce chêne centenaire. Il leva la tête, plongeant son regard noir dans le sien. De sa bouche filait du sang frais, provenant du lapin qu'un coyote à ses côtés continuait de dévorer. Ne maîtrisant plus son corps, la chatte blanche s'approcha du puma. Elle détonait dans ce paysage de verdure alors qu'elle avait l'impression que le pelage du fauve brillait sous les rares rayons du soleil, lui donnant un aspect encore plus imposant. Il colla son museau sur sa tête, renifla son odeur. Un ronronnement satisfait se fit bientôt entendre et tous les poils de la petite chatte se hérissèrent.

Reprenant soudainement ses esprits, elle fuit.