I – Le Grand Plongeon

Le toit d'un immeuble. Icare, en costume et tenant fermement une mallette, est debout, au bord du gouffre.

ICARE – Nous y voilà. Adieu, mallette.

Il jette sa mallette. Dédale, en toge et sandales, approche tranquillement d'Icare.

DEDALE – Eh bien, mon vieil Icare ! Quel bon vent t'amène ?

ICARE – J'ai déjà perdu ma mallette, plus rien ne me retient ici.

DEDALE – Ne sois pas ridicule, ce n'est qu'une mallette. Elle était vide, puisque tu ne travailles plus.

ICARE – Oui.

Une pause.

DEDALE – Que faisais-tu avec une mallette, d'ailleurs ?

ICARE – Je l'emmène avec moi tous les matins, pour faire croire à ma femme que je vais toujours au bureau.

DEDALE – Le croit-elle encore ?

ICARE – Elle le croirait sans doute si j'avais une femme.

DEDALE – Ne joue pas sur les mots.

ICARE – J'ai déjà un pied dans la tombe, rien d'autre ne peut m'arriver.

DEDALE – Ce n'était pas une menace.

ICARE – Je sais.

Un temps.

DEDALE – Tu sautes ?

ICARE – Un peu de patience. Je n'ai pas mes ailes, de toute façon.

DEDALE – Avec ou sans ailes, le résultat sera le même pour toi.

ICARE – Et l'esthétique? Qu'en fais-tu, de l'esthétique?

DEDALE, avec un soupir – Ah, l'esthétique... L'esthétique est morte, mon garçon.

ICARE – Ce n'est pas ma faute.

DEDALE – Je n'ai rien dit de tel. Simplement...

ICARE – Simplement quoi?

DEDALE – Rien.

Icare écarte les bras, les agite un peu. Dédale le regarde, l'air encourageant.

ICARE – Non, ça ne marchera pas.

DEDALE, avec impatience – Nous savons tous les deux ce qui va se passer, Icare. Alors tu saute, ou je te pousse.

ICARE – Ne nous emportons pas.

DEDALE – Je ne m'emporte pas.

ICARE – Tu t'emportes.

DEDALE – Oui, bon, mais juste à peine. Un peu d'emportement n'a jamais fait de mal à personne.

ICARE – Le fossoyeur s'est emporté, et il a eu une crise cardiaque.

DEDALE – Et il disait qu'il nous enterrerait tous.

ICARE – Quelle ironie.

DEDALE – Quelle ironie.

Un temps.

ICARE – Dédale ?

DEDALE – Oui ?

ICARE – Est-ce la chute ou l'impact qui me tuera ?

DEDALE – Je l'ignore. Je ne suis jamais mort, moi.

ICARE – Je pensais que tu aurais une idée quelconque.

DEDALE – Pas à ce sujet, non.

ICARE – C'est un peu décevant.

DEDALE, se tenant sur un pied au bord du gouffre – Je ne spécule pas sur la mort, ce serait du plus mauvais goût.

Il agite son pied au-dessus du vide.

DEDALE – Eh bien. Cela semble assez haut.

ICARE – Comme la tour de Babel, si je ne me trompe.

DEDALE – Un peu de respect, mon garçon. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver.

ICARE – Ceci ?

Il saute. Dédale observe l'abîme un moment, puis s'époussette.

DEDALE – Cela manquait un peu de suspense. (il sort une paire de lunettes et un papier de sa toge, met les lunettes et déplie le papier. Il lit) « De la mort du jeune Icare, survenue trop tôt, je ne puis dire que ceci : bon débarras. Cet enfant n'aura causé que du souci à ses pairs, de l'angoisse à sa mère, et de l'épouvante aux bonnes sœurs. »

Il jette le papier dans le gouffre, ainsi que ses lunettes.

DEDALE – Bien sûr, ce n'était pas un hommage très vibrant, ou même émouvant. Il faut reconnaître que peu de gens appréciaient cette grotesque imitation d'être humain.

Un temps. Dédale jette un œil à son poignet.

DEDALE – Moi-même, je ne l'aimais pas trop.

Icare revient, escaladant l'immeuble. Il atteint le sommet, et s'assied.

DEDALE – Te revoilà déjà ?

ICARE – Comment, me revoilà ? Je viens d'arriver.

DEDALE – Oui, mais d'où ?

ICARE, désignant une direction imprécise – De là-bas, je ne me souviens plus très bien.

DEDALE – Je vois. Bien. Où est ta mallette ?

ICARE – Quelle mallette ?

DEDALE – Exactement.

ICARE – Je n'ai jamais eu de mallette.

DEDALE – Pas que je sache, non.

ICARE – Des ailes oui, mais jamais une mallette. Où sont mes ailes, Dédale ?

Rideau.