IV – Le géant aux pieds d'argile

Les derniers instants de Troie. Pâris, armé d'un arc, est posté en haut des murs de la ville.

PÂRIS – La ville est perdue ! M'entendez-vous, Aphrodite ? Troie est perdue ! L'Illiade s'achève, et à sa suite débutent l'Enéide et l'Odyssée !

ACHILLE, s'élançant sur scène – Notre légende touche à sa fin, Troyen.

PÂRIS – Notre légende est éternelle, Grec. Mais vous-même n'en avez plus pour longtemps.
ACHILLE – Oubliez-vous, mon prince, qu'Achille ne peut être vaincu ? Sans l'assistance des dieux, vous ne me pouvez vaincre.

PÂRIS – Bien avant de vous vaincre, je vous aurai tué.

ACHILLE – C'est oublier mon immortalité. Folie.

Pâris disparaît en coulisses, et revient immédiatement, cette fois au même niveau qu'Achille.

PÂRIS – Votre heure a sonné. (il bande son arc, prêt à décocher une flèche) Meurs, tyran !

Il tire. La flèche rebondit sur l'armure d'Achille.

ACHILLE – Vous êtes un inconscient, Pâris.

Il avance vers Pâris, qui encoche une nouvelle flèche, cette fois visant le pied d'Achille.

ACHILLE, visiblement effrayé – Ne soyez pas ridicule. Mon pied n'est pas moins invincible que le reste.

PÂRIS – (déclamant)

Si j'ai pour mes talents, à louer Artémis,

Vous avez un point faible, ignoré par Thétis.

C'est un fragment de membre, que chacun sait fragile,

Et cette clef de voûte, c'est le talon d'Achille.

ACHILLE -

Vous oubliez bien sûr, le plus dur de l'affaire.

Si vous êtes devant, mon talon est derrière.

PÂRIS – Regardez derrière vous.

Achille se retourne d'un coup.

PÂRIS – Et maintenant, mourez. (il décoche une flèche qui se plante dans le talon d'Achille) Sic semper tyrannis !

ACHILLE, agonisant – C'est... de mauvais goût...

PÂRIS – Si le mauvais goût vous dérange, dépêchez-vous de mourir.

ACHILLE – Je suis (pause dramatique) immortel. Retirez cette flèche de ma cheville.

PÂRIS – Non. Hâtez-vous, Achille. Vos camarades sont tous morts, vous savez. Sans cérémonie.

ACHILLE – Mais je suis invincible ! Les dieux...

PÂRIS – Les dieux ne vous aideront pas. J'ai courroucé Aphrodite, et je suis toujours en vie, voyez-vous.

Un temps.

ACHILLE – C'est votre vengeance, Pâris ?

PÂRIS – Plaît-il ?

ACHILLE – Vous voulez venger Hector par ma mort.

PÂRIS – Et vous vengiez celle de Patrocle par la sienne. Ne me jugez pas trop durement.

Achille tousse, visiblement affaibli.

PÂRIS – Si seulement votre roi n'était pas si mesquin. Ménélas...

ACHILLE, interrompant – Ménélas n'est pas mon roi. Je n'ai d'autre roi qu'Arès.

PÂRIS – Hadès.

ACHILLE – Ne soyez pas obscène, Pâris. Cela ne vous va pas.

Pâris s'approche d'Achille et lève son arc, pointant une nouvelle flèche sur la tête de son ennemi.

PÂRIS – Je pourrais abréger vos souffrances, si vous le voulez.

ACHILLE – Et comment donc ? Une autre flèche dans le pied ?

PÂRIS – Entre les deux yeux...

ACHILLE – Sans effet, je le crains. Ma mort va être lente.

PÂRIS – Je refuse de vous voir agoniser plus longtemps. Ma vengeance devait être prompte. Mais périr ainsi... (une pause) C'est manquer de délicatesse.

ACHILLE – Il ne faut pas vous en vouloir.

Un temps. Enée arrive, portant un épouvantail, son père, sur son dos et tenant une poupée, son fils, par la main.

ENEE – Prince Pâris ! Vous devez fuir ! Troie est perdue !

PÂRIS – Vous parlez comme Cassandre, citoyen. Notez qu'elle n'avait pas tort.

ENEE, remarquant la présence d'Achille – Achille ! Achille le meurtrier ! Le régicide !

ACHILLE – Parlez moins fort, de grâce.

PÂRIS – Un peu de tenue, citoyen.

ENEE – Mes excuses, Seigneur ! Mais Achille est notre ennemi ! L'ennemi de Troie !

PÂRIS – Un ennemi mal au point. Vous pourriez dire mourant. Par ma main.

ACHILLE – Par son arc. L'arme des couards.

ENEE – Ravale tes paroles ! Ravale-les et meurs ! Assassin !

PÂRIS – Taisez-vous, citoyen. Partez avant d'en dire plus.

ENEE – A vos ordres !

Il crache sur Achille, puis sort.

ACHILLE – Cafard.

PÂRIS – Ne jugez pas notre peuple par cet individu, Achille. Mon père aurait su respecter vos derniers instants.

ACHILLE – Priam est-il mort, lui aussi ? Ne dites rien. Il l'est sans doute. Vous êtes le dernier souverain de Troie, Pâris. Et bientôt mort vous-même.

Un temps.

ACHILLE – Ils regretteront cette guerre. Tant de héros sacrifiés au caprice d'un cocu. Un cocu !

Il commence à rire, puis est pris d'une quinte de toux. Pâris dépose son arc au sol.

PÂRIS – Troie va brûler. Pour une femme ? N'est-ce pas ridicule ?

Des cris et de la fumée en provenance des coulisses.

ACHILLE – J'aurais préféré mourir au combat.

Pâris se tourne vers lui. Achille meurt silencieusement, les yeux ouverts. Pâris se redresse, et sort, en direction de la fumée.

Rideau.