Chapitre 4

Je m'ennuyais. Allongé sur le canapé de la salle commune, la tête renversée sur l'accoudoir et mon carnet de croquis sur le visage, j'ignorais les récriminations de Samuel et de Polo parce que je prenais toute la place. Ce n'était pas comme si nous avions qu'un seul canapé. Seulement le second était pris par Ben qui ronflait comme un camionneur. Ses matchs de foot le laissaient toujours sur les rotules. Ou bien c'était les litres d'alcool qu'il ingurgitait avec ses coéquipiers quand ils gagnaient. Samuel et Polo n'avait qu'à le virer et l'envoyer dans sa chambre. Ce qu'ils tentèrent de faire avant de se prendre plusieurs coups de pieds mal placés. Polo allait se retrouver avec un joli bleu à la joue. Je secouai la tête en les voyant balancer les coussins au sol avant de s'installer dessus pour regarder une connerie à la télé. En ce dimanche soir d'hiver, nous n'avions pas grand-chose à faire. Seul Mikaël assis par terre, adossé à mon canapé, les jambes étendues devant lui, avait plaisir à lire. Sanson s'excitait sur un jeu vidéo et sur Manu qui essayait de lui piquer la console. Joël déchirait les feuilles des journaux pour en faire des avions qui nous lançaient dessus et Andrew et Manu avaient décidé de transformer les chaises du foyer en batterie de fortune. Demain, ceux qui étaient encore scolarisés reprendraient les cours et ceux qui bossaient iraient taffés. J'allais retrouver le calme de la semaine, mon bras toujours en écharpe et mes côtes encore légèrement douloureuse. Ma cheville, semblait guérie, si j'oubliais l'énorme bleu qui montait jusqu'à mon genou et mon poumon, d'après la visite médical d'hier était bien remis. Je me sentais mieux. Assez pour gueuler quand je reçus un avion dans l'oreille.

Je fis tomber mon carnet de croquis au sol et me redressai méchamment.

- - Quel est l'enfoiré qui a fait ça, putain ?

Comme Andrew avait un planeur en papier dans la main visé sur moi, ce ne fut pas difficile à deviner.

- - Je peux te faire mal avec un bras en moins, espèce de crétin. Vise quelqu'un d'autre où je fais te foutre la tête dans les chiottes.

- - En parlant de chiottes, me provoqua Joël, elles sont beaucoup moins propres depuis que tu n'es plus de corvée de récurage.

Je me laissai retomber sur le canapé.

- - Va te faire foutre.

- - Tu es de sale humeur aujourd'hui, siffla Sanson. Tu n'as pas tiré ton coup ?

- - Tu ne trouves pas ça injuste que vous puissiez baiser quand vous voulez toi et Sam, alors qu'on n'a interdiction de ramener une paire de nibard par ici.

Samuel lâcha l'écran des yeux pour se tourner vers Andrew avec une grimace aux lèvres.

- - Je t'arrête de suite. Ça fait un bail qu'il n'a pas posé un doigt sur moi.

- - Tu fais la grève du sexe ?

- - Je ne fais rien du tout. Ali s'est mis tout seul à la diète.

- - Pauvre chou.

J'attrapai un coussin et l'envoyai sur Samuel de toutes mes forces. Il jura en me fusillant du regard.

- - Tu la fermes ta grande gueule Sam ?

Il me présenta son majeur et s'intéressa de nouveau à la télévision. Je récupérai mon carnet de croquis ouvert sur un portrait de Damien et le reposai sur mes yeux. J'abaissai les paupières et m'endormis. Je rêvais de musique et d'un piano aussi grand que le monde. Les habitants de la terre marchaient dessus pour aller d'un endroit à un autre et l'air était sans cesse rempli de notes qui s'envolaient autour de gens, comme des papillons au printemps. Il n'y avait aucune logique à ce rêve, aucuns sens caché, mais je le trouvais relaxant.

Ce fut Luc, l'éducateur de garde ce soir-là, qui me réveilla en entrant dans le foyer pour annoncer que j'avais de la visite.

- - Ali, quelqu'un est venu te voir.

Je n'ouvris même pas les yeux, restant dans la même position, ne comptant pas bouger pour un empire.

- - Je n'ai rien fait putain ! Dis aux flics d'aller se faire foutre, merde !

Des ricanements me répondirent et je décidais d'ôter mon cahier de mon visage pour voir ce qui les faisait tous marrer. Un moment je crus voir Damien ici, dans notre foyer, dans un de ses éternels jeans noirs chaussé de ses éternels rangers ouverts. Sous une veste de cuir marron que je n'avais vu, il portait un pull léger à col en V, son casque coincé sous son bras.

- - Salut Ali.

Les insultes dont Samuel l'abreuva me remirent les idées aux clairs. Je n'hallucinai pas, il était ici. Je clignais des yeux en essayant d'émerger. Damien était ici et s'amusait du cimetière d'avion en papier qui entourait Mikaël qui n'avait pas bougé d'un iota depuis qu'il avait commencé sa lecture. Malgré les tentatives de Manu et Joël pour attirer son attention.

Je me redressai et Damien me sourit.

- - Ça va ?

- - Qu'est-ce que tu fais là ? demandai – je plus sèchement que je le voulus.

Damien cessa de sourire. J'étais surpris. Je ne m'attendais pas à ce qu'il vienne me rendre visite au foyer. J'étais étonné qu'il y ait même pensé.

- - De toute évidence je suis venu voir comment tu allais ? dit-il, vexé.

- - Il va bien pauvre con, intervint Samuel. Ça se voit, non ?

- - Je ne t'ai rien demandé à toi, ok ? s'énerva Damien.

Samuel croisa mon regard et s'abstient de répondre.

Je me levai enfin du canapé et rejoignis Damien à l'entrée de la salle commune. Je l'entrainai dans la cuisine avec moi avant que tout le monde lui tombe dessus. Il me suivit de bonne grâce et je préparais un café en lui jetant des coups d'œil par-dessus mon épaule. Il était appuyé contre la table et regardé vers le couloir où les voix des autres gars nous provenaient. Je tournai la tête quand il vint poser ses yeux sur mon dos et attrapai deux tasses dans l'égouttoir.

Je l'avais blessé. Ce n'était pas ce que je voulais. Mais personne ne venait jamais me voir ici. A part les autorités, l'avocat commis d'office, les aides judiciaires. Je n'avais pas d'ami, pas de famille, personne qui s'intéressait à moi à l'extérieur de cet endroit. Ou presque.

Je pouvais peut être faire un effort pour une fois. J'entendais le pied de Damien taper au sol derrière moi. Il avait fait un pas. Je pouvais peut être en faire un second non ? Cette idée me fit grimacer par habitude.

Je me raclai la gorge.

- - Tu as passé de bonnes vacances à new York ? dis – je enfin

- - Pas vraiment. Je n'avais pas envie d'y aller de toute façon.

Je regardai le café qui commençait de couler dans la cafetière.

- - Combien de sucre dans le café ?

- - Deux.

Je plongeai mes doigts dans le sucrier et sortis quatre morceau de sucre. Deux pour lui et deux pour moi.

J'avais les mains moites et celle de gauche tremblait. Celle de droite était maintenue en place par le plâtre mais je la sentais frissonner.

- - New York doit être sympa, non ?

J'essayai de parler de tout et de rien, plutôt que de la raison de sa visite. Il n'était pas là pour rien et les visites ne s'accordaient pas comme ça chez nous. Nous n'étions pas exactement libre de faire venir qui bons nous semblait. Je commençais à avoir mal au ventre.

- - Cette ville est une horreur pendant les fêtes de Noël, me dit Damien

Je remplis nos tasses et me tournai enfin vers Damien. Jusqu'à présent je n'avais fait que lui présenter mon dos. Trop dur de le regarder. Pourtant j'en avais envie. Mon Dieu, j'en avais vraiment envie.

Je lui tendis un mug et il s'en empara en me fixant droit dans les yeux. Il était légèrement plus petit que moi et j'avais le visage un peu baissé pour croiser son regard brillant. Il était beau. Il était la seule personne devant laquelle je me sentais désarmer.

- - Qu'est-ce que New York peut avoir d'horrible, Damien ?

- - Trop de monde. Trop de circulation. Trop de père Noël. Trop de piétons dans les rues. Et pas assez…

Je penchai la tête pour l'observer. Il déglutit difficilement, se mordit la lèvre.

- - Pas assez de quoi ? demandai- je

Il baissa la tête vers ses pieds, la releva vers moi.

- - Pas assez de toi, Ali.

Mon cœur eut plusieurs ratés. Je posai ma tasse sur la table en faisant un pas vers lui.

- - Je ne suis pas sûr de comprendre Damien.

- - Je ne suis pas sûr de comprendre non plus.

Je récupérai sa tasse. Je la plaçai près de la mienne en me rapprochant encore de Damien.

- - Essaie quand même de t'expliquer.

Il haussa les épaules en rougissant violement.

- - Tu m'as manqué Ali, murmura-il. Vraiment beaucoup et je …

J'étais assez près de lui pour glisser mon bras valide autour de sa taille. Je le poussai contre la table et penchai la tête pour que son visage soit exactement à la hauteur du mien. Il écarquilla les yeux en ouvrant la bouche. Il la referma aussitôt en suivant la direction de mon regard. Ses lèvres étaient si rouges, comme si elles étaient trop gorgées de sang. Elles étaient comme une touche de couleur vive sur une peau d'une blancheur de nacre. Et légèrement ouvertes, accueillantes.

Damien se tortillait contre la table, mal à l'aise de mon examen et de notre proximité. Je souris, méchamment ravi de le bouleverser à ce point.

- - Je vais vérifier quelque chose Damien. Ok ?

Je cueillis sa réponse dans ma bouche. La douceur de ses lèvres, leur fraicheur, leur gout… c'était presque trop pour moi. Ce corps contre le mien… ça me tuait. Ce que je ressentais en cet instant ça allait au-delà du désir, ou du plaisir. C'était comme s'endormir dans un nid douillet, à l'abri, au chaud. Bien. Dans les bras de Damien j'avais l'impression d'être chez moi, d'être à ma place. Pour la première fois de ma vie.

Je glissai ma langue contre celle de Damien et l'entortiller autour. Je passai ma main valide dans son dos jusqu'à ses cheveux que j'agrippai pour le tenir fermement contre moi. Damien posa ses mains sur mes bras en gémissant dans ma bouche. Je me collais plus fort à lui approfondissant notre baiser en sentant qu'il bandait contre moi. Je me frottais contre lui, une forte érection tendant mon pantalon.

- - Tu as envie de moi, Damien ?

Il se recula en se mordant la lèvre. Il baissa la tête, perdu. Je m'écartai, ne sachant pas quoi faire d'autre. Damien ce n'était pas Samuel. Ou tous les autres. Je ne pouvais pas le baiser et basta. Je ne le voulais même pas. Enfin si bien sûr que j'avais envie de lui. Plus que n'importe qui. Mais pas qu'une fois. Pas seulement.

Damien récupéra sa tasse de café. Ses lèvres étaient encore plus rouges et magnifiques. Ses yeux verts étaient brillants de larmes et de désir. Il était chamboulé. Il frissonna en me tournant le dos pour regarder par la fenêtre la pluie tombée. Les autres faisaient toujours autant de bruit dans la pièce commune et je savais que dans pas longtemps l'un d'eux viendrait foutre son nez dans mes affaires. Je misais sur Samuel.

En soufflant profondément, je m'approchai de Damien quand je l'entendis renifler. Je me collai à son dos passant mon bras valide autour de son ventre. Je plongeai mon visage contre son cou et embrassai son épaule.

- - Ça va aller, bébé, soufflai – je à son oreille. On ira doucement. Ou on n'ira pas du tout, d'ailleurs. Ce sera comme tu voudras.

Je frottais mon nez contre sa joue. Je n'avais jamais été tendre avec personne. Avec lui, je ne pouvais m'en empêcher.

- - On est bien comme ça, non ?

Damien hocha la tête.

- - C'est suffisant pour moi Damien. Quoi soit bien tous les deux.

Il tourna le visage pour poser son front contre le mien. Ses larmes baignaient ses joues et je les embrassais.

- - Je t'aime Ali, souffla t'il contre mes lèvres.

Ces quelques mots, ce fut comme une envolé. Ce fut comme si tout à coup j'avais eu des ailes pour atteindre le ciel. N'importe qui d'autre aura pu me le dire, je serais resté sur terre. Mais lui, sur ses lèvres à lui, c'était comme une promesse d'éternité.

- - Si c'est vrai tu ne peux pas le dire comme ça m'émus - -je d'une voix basse, le nez dans ses cheveux. Tu ne peux pas me dire Je t'aime Ali. Parce que ce n'est pas mon vrai prénom tu sais.

Je fermai les yeux et le serrai encore plus fort contre moi.

- - Je m'appelle Sacha, murmurai-je contre sa nuque. Sacha comme petit Aliocha.

Damien frissonna quand je suivis sa clavicule du bout de mes lèvres. J'avais tellement envie de lui.

- - Je t'aime Sacha.

Je respirai son odeur et mémorisai l'instant, pour que dans cinq minutes, cinq ans ou cinquante, je me souvienne exactement de chaque détails. Parce que je savais qu'il n'aurait plus jamais d'instant si parfait. Ce je t'aime était comme une bouteille jetée à la mer. Combien de chance y avait-il pour que je tombe dessus ?

- - Je t'aime Sacha, répéta Damien.

Ca faisait si longtemps que l'on ne m'avait pas appelé ainsi que c'était comme être de nouveau un étranger avec des airs familiers. Mais un étranger qui croyait en quelque chose aujourd'hui. Je croyais en lui, en Damien. Parce qu'il était venu et qu'il était là.

Je croyais en quatre mots.

Je t'aime Sacha.

Ce n'était pas si mal, non ? Pas si mal de tomber amoureux.

Damien repartit peu de temps après. Il était toujours perturbé, toujours bouleversé et moi je ne pouvais m'empêcher de m'en foutre. Tout ce que je voyais c'était qu'il était venu ici, qu'il m'avait avoué ses sentiments et mes pensées échafaudaient un tas de scénarios lubriques, salaces, tellement que je partis prendre une douche froide. Même glacée, elle ne suffit pas à calmer mes ardeurs et je me retrouvais à me masturber violement en repensant à notre baiser. J'avais des étoiles devant les yeux et une furieuse envie de crier victoire.

Si j'avais réfléchis un peu plus, j'aurais sans doute pu deviner le désarroi de Damien. Mais je n'étais qu'un égoïste et j'étais loin de me préoccuper de sa petite amie Haya, de ses parents, de ses amis et de tous les gens qui le connaissaient. Pourquoi j'aurais dû penser à tout un tas d'abrutis. L'homosexualité était pour moi un choix. Une option que j'avais prise lorsque de deux maux j'avais choisi le moindre. Pour Damien c'était un peu plus que ça. C'était toute une partie de lui qu'il devait remettre en question. Et si j'avais regardé de plus près j'aurais vu qu'il n'y était absolument pas prêt. Mais j'étais content pour une fois et je ne voulais pas me rendre compte du reste. Malheureusement ce putain de diable, qui a le bonheur en horreur, vous sortez toujours la tête du sable quand vous jouez les autruches. Surtout si c'était pour vous montrer quelque chose de douloureux.

Quand Mikaël débarqua dans la chambre j'étais allongé au sol les bras en croix et les jambes écartées. Je somnolais en rêvassant.

- - Qu'est-ce que tu fous par terre ?

- - Qu'est-ce que ça peut te faire ?

Mikaël haussa les épaules en posant son livre sur le bureau.

- - Qu'est-ce que te voulait Damien ?

Je secouai la tête en pointant le bouquin qu'il venait de déposer.

- - Je suis étonné que tu te sois aperçu de sa présence. Tu avais l'air captivé. C'était du porno, ton livre ?

- - La sexualité est un thème récurrent en philosophie, oui.

- - Je vais sans doute m'y mettre alors.

- - Si tu ne veux pas répondre à ma question Ali, inutile de tourner autour du pot.

Je balançai les jambes pour me relever d'un mouvement souple. Mikaël s'assit à son bureau, attrapa un stylo qu'il commença à mâchonner en ouvrant un manuel de physique.

- - Il est venu me conter fleurette, balançai – je en faisant un bon pour me jeter sur le lit. Merde !

Plusieurs lattes du sommier venaient de craquer créant une crevasse dans le matelas. Je les réparerais demain. Je n'avais plus la force de me lever. J'attrapai mon carnet de croquis et un crayon et l'ouvris à une page blanche. Je me mis à griffonner en jetant un coup d'œil à mon colocataire par-dessus mon stylo. Il était devenu subitement silencieux. Il avait même tourné sa chaise dans ma direction pour m'observer le front plissé et la bouche tordue. Je connaissais cette tête-là. C'était celle qu'il faisait quand il essayait de résoudre une équation particulièrement difficile.

- - Quoi ? Tu voulais que je réponde à la question. J'ai répondu.

- - Hun, hun… Sauf que tu dis que Damien… Damien Ashford t'a… conter fleurette ? Déjà depuis quand tu emplois l'expression conter fleurette ? Et puis Damien n'est même pas gay.

Qu'est-ce qu'il croyait. Que je m'étais levé ce matin en me disant que j'allais lui faire une bonne blague et lui raconter des conneries.

- - Ecoute Mikaël, m'énervai – je. Tu voulais une réponse tu as une putain de réponse. Si elle ne te plait pas va te faire foutre. Quand je dis un truc, c'est que c'est vrai. Quand je ne veux rien dire, je la ferme et si on insiste, je cogne. Donc si l'expression conter fleurette te dérange, je peux formuler autrement. Il est venu parce que sa queue le démangeait. Là, tu piges mieux ?

Mikaël leva les mains en secouant la tête.

- - Je suis désolé de te le dire Ali, mais Damien est un pure produit hétérosexuelle. Je le connais depuis que je suis arrivé ici, il y a trois ans et demi, j'étais au collège et je peux te garantir que les filles ont défilés. Et aux dernières nouvelles, il était toujours avec Haya…

- - Comment tu peux savoir ça toi, putain ? gueulai – je.

Mikaël me fixa, évaluant les chances qu'ils y avaient que cette discussion finisse bien. Il n'y en avait aucunes. Et s'il s'avisait même de ne pas poursuivre j'allais lui enfoncer la tête si fort dans son bureau qu'il cracherait tout ce qu'il savait d'une manière ou d'une autre.

- - Haya est une amie de Leslie. Si Damien et elle avait rompu, Leslie l'aurait su et donc par extension, moi aussi. Et il ne sait rien passé de tel…

- - Et alors ? Il rentre juste de new York.

- - Il est rentré il y a deux jours Ali… je le sais parce que je l'ai vu hier quand je suis allé au cinéma avec Leslie, Haya et lui.

Je serrai la main si fort autour du stylo qu'il se brisa en deux. J'arrachai le dessin que j'étais en train d'esquisser et le jetai à la poubelle.

- - Je suis désolé Ali.

- - Pourquoi ? sifflai –je. Pour avoir dit la vérité ?

- - Non.

Je balançai mon carnet dans le tiroir de la table de nuit et y récupérai mes clopes. J'avais besoin d'une cigarette. Je pris mon briquet sur le bureau en prenant soin de ne pas regarder Mikaël qui, je le savais, suivait chacun de mes gestes.

- - Tu as l'air de tenir à lui Ali. Tu ne tiens jamais à personne…

Je ricanai, le cœur plus lourd que jamais. Voilà où ça conduit l'amour et la confiance. Dans un putain de trou noir.

- Ouai et bien, je vais te dire quelque chose Mikaël et tu ferais bien de le retenir. C'est toujours quand on croit que c'est diffèrent que c'est exactement comme d'habitude.

Sur ce je sortis en claquant la porte. Mais qu'est-ce que j'avais cru putain. Qu'en regardant dans la merde on pouvait y trouver de l'or. J'étais né dans la misère, un type comme Damien pouvait à la rigueur se sentir attirer par un voyou. Mais il n'aurait jamais sauté sans parachute avec moi. Je n'en valais même pas le coup. Bon sang, mais qu'est-ce que je m'étais imaginé ?

J'avais oublié que même lorsque je jouais au Monopoly, la seule carte que je tirai était : Allez directement en prison, ne passez pas par la case départ, ne recevez pas vingt mille francs. J'avais oublié ma place, mon casier judiciaire, d'où je venais et où je finirais surement parce qu'il n'y avait aucun alternative possible pour un gars comme moi. Pourtant, en fumant clope après clope, je ne pouvais m'empêcher d'espérer encore un peu. De fermer les yeux pour savourer encore le gout de ses lèvres.

Allez bébé, fais-moi encore rêver. Quelques secondes… justes quelques secondes de plus.

Parce que j'étais un abruti et que je ne faisais confiance à personne d'autre qu'à moi, j'allais trouver Joël le lendemain en fin d'après-midi au garage où il effectuait son apprentissage. Je voulais qu'il me dégotte une bécane. Après tout, c'était de notoriété publique que son patron n'était pas toujours dans la plus pure légalité. Le week – end, Joël venait souvent chercher un scooter ou une moto, en fonction de ce qu'il y avait en stock pour aller à une soirée ou pour aller trainer dans un bar quelconque. Quand nous avions besoin d'aligner les kilomètres, nous savions où nous motoriser. En contrepartie, ils nous arrivaient de donner un coup de main à Sergio, le boss de Joël.

Aujourd'hui, je n'avais pas besoin d'aller bien loin. En temps normal, je m'y serais rendu à pied. Mais je ne voulais pas être reconnu et surtout je voulais pouvoir bouger vite fait si jamais j'étais repéré. C'était ridicule, j'en avais conscience, mais il fallait que je le voie. C'était plus fort que moi, je n'arrivais pas à me faire qu'il s'est moqué de moi. Mikaël n'aurait jamais osé me mentir mais…

- - Je n'ai qu'une bécane de dispos, Ali. Et j'en ai besoin ce soir.

Joël était sous un capot de bagnole, en bleu de travail taché de cambouis, un bandana dans ses cheveux. J'étais assis sur le capot d'une vielle bagnole bâchée.

- - J'en ai que pour cinq minutes, putain.

- - Et tes cinq minutes, elles vont durer réellement combien de temps ?

- - Cinq minutes, du con !

Il fit rouler sa planche pour s'extraire de dessus la voiture et me regarder droit dans les yeux.

- - Ecoute, je dois vraiment aller chercher cette herbe ce soir. Si tu es près à partir avec moi, je t'emmène où tu veux avant. Mais désolé mon pote, je ne te passe pas la bécane ce soir. Si je ne fume pas dans les vingt-quatre heures, il va y avoir du sang, je te le jure.

Joël ne vivait pas sans fumer son joint tous les matins. Il en était privé depuis trente-six heures. Autant dire qu'il était sur le point de s'en prendre méchamment au premier imbécile qui viendrait le chatouiller.

- - Ok. Je te suis.

- - Je finis ça et on se barre. J'en ai pour deux minutes.

Je sortis mon paquet de Marlboro de ma veste et l'allumai en inhalant profondément la fumée. Le garage était silencieux. A peine dérangé par le bruit des outils de Joël, ses jurons et puis finalement son cri de victoire. Il se releva, referma le capot et s'essuya les mains sur un torchon qui trainait. Il disparut dans le fond et je partis l'attendre dehors. Pas besoin de rester dans ces odeurs d'essences et d'huile plus longtemps.

A l'extérieur, plusieurs bagnoles méchamment cabossées s'entassaient sur un côté. Je me demandai si les types qui étaient au volant au moment des accidents étaient encore en vie. S'ils s'en étaient sortie ? S'ils y avaient perdus un membre ? Un être cher ? Quelque chose d'important ? S'ils étaient en tort ou simple victime ? Depuis quand ces questions qui n'avaient aucun sens pour moi me passaient par la tête ? Cela en avait sans doute pour eux, pour les propriétaires de ces tas de rouilles, s'ils étaient encore de ce monde, mais pour moi… En fait, c'était juste vital de savoir parfois. D'être certain sans l'ombre d'un doute. Qui a tort et qui a raison ? N'était-ce pas pour cette raison que j'étais là, à attendre Joël. Pour être sûr.

Le bruit du moteur de la moto me fit sursauter. Quand je me retournai, le garage était fermé, le portail tiré et verrouillé. Joël avait déjà passé un casque et quand il s'avança à ma hauteur il m'en jeta un second. Il stabilisa la moto avec ses pieds et se recula jusqu'à l'arrière de la scelle.

- - Tu conduis mon pote, dit-il.

Je haussai les sourcils. Joël rit.

- - Je n'aime pas trop t'avoir derrière moi, Ali…

Je secouai la tête.

- - Tu n'es pas mon type, Joël.

- - Excuse-moi l'ami ! Mais quand on baise Samuel, c'est que ton type, c'est tout le monde.

- - Samuel ne me plait pas, dis-je en montant à l'avant de la bécane. Il est juste… pratique.

Joël attrapa le porte bagage quand j'accélérai jusqu'au stop. C'était l'heure de débauche et il y avait pas mal de circulation.

- - Moi aussi j'ai rencontré quelqu'un de… comment tu dis ?... pratique. Et tu sais qui s'est, Ali ?

- - Non.

- - Une pute !

Il explosa de rire. Je lui demandai de la fermer avant de m'infiltrer dans le trafic. Je regardai un peu partout pour voir si la voix était libre et passai la première. Si par malheur nous nous faisions arrêter sur une moto de ce genre, sans permis, alors que nous n'étions pas majeurs et fichés par les services de police, ça allait faire très, très mal. Mais rien n'avait plus d'importance que ma destination. Les ennuis ils faisaient partis intégrantes de ma vie, depuis ma naissance. Depuis avant ça. Alors conduire une grosse cylindrée ne me faisait pas vraiment peur. Et si nous devions finir la soirée en garde à vue, ça ne serait pas la première fois. Ni pour moi, ni pour Joël.

Quand je me pointais devant le portail du lycée, la sonnerie retentissait. J'étais tout juste à l'heure. Je n'avais plus qu'à attendre, gentiment stationné sur le parking visiteur. J'avais une vue imprenable sur la cours et les élèves qui sortaient de leurs salles de cours.

- - Putain, Ali. Tu ne vois pas assez le nain comme ça pour venir l'espionner à son bahut ?

- - Je n'ai pas besoin d'espionner Mikaël, crétin. Maintenant ferme là pendant les cinq prochaines minutes.

Je ne voyais pas bien avec ce foutu casque dont la visière ne tenait plus ouverte. Je finis par l'ôter pour scruter la foule qui se déverser hors du lycée. Je ne le vis nulle part, il y avait trop de monde et je commençais à sérieusement penser qu'il était déjà parti. Je ne connaissais pas son emploi du temps après tout.

Alors que j'allais repartir j'aperçus Mikaël au loin. Il ne mit pas deux secondes à me repérer. A nous repérer.

- - Hé ! cria Joël derrière moi.

Mikaël fit comme s'il ne connaissait pas l'abruti qui lui faisait des grands signes en s'agitant derrière moi. je lui fis un petit signe de main à l'instant où il tournait la tête vers la gauche, comme pour m'indiquer une direction. Si Mikaël n'avait pas fait ce geste, je l'aurais loupé. Ce qui aurait été bien dommage…

Damien sortait d'une salle, le bras passé sur les épaules d'une petite brunette accrochée à sa taille. Elle le mangeait des yeux et quand elle se pencha vers lui pour lui susurrer quelque chose à l'oreille, il lui donna un long baiser, s'arrêtant au milieu du flot d'élève, créant un embouteillage dans les sorties de cours. Les filles gloussaient en passant devant le couple, mi- envieuses, mi –amusés. Les garçons sifflaient en tapant sur l'épaule de Damien. Hier soir, je l'avais bloqué contre une table pour fourrer ma langue dans sa bouche. Hier soir il bandait contre mon sexe en gémissant. Aujourd'hui, il jouait les beaux princes pour une minette haute comme trois pommes, les joues rouges et les yeux amoureux. Il était à quelques pas de mois, à quelques pas de mon cœur qui se brisait. Avec un petit effort il aurait pu l'entendre.

Je voulais rester discret en venant. Je ne voulais pas qu'il sache que j'étais venu jusqu'à son lycée. Mais ce fut plus fort que moi. Là, tout de suite, tout ce que je désirais c'était qu'il remarque enfant ma présence. Qu'il décolle la bouche de cette fille. Mon sang ne fit qu'un tour et il chauffait tellement dans mes veines, il ébouillanta tellement mes nerfs à vifs que je fis gronder la moto comme un furieux. Les roues tournèrent dans le vide, laissant des traces sur l'asphalte. Joël me tapa sur l'épaule à se surélevant pour suivre la direction de mon regard. Maintenant tous les élèves étaient tournés vers moi et la moto qui grondait. Ceux qui étaient sur mon chemin s'écartèrent, peu désireux de se faire renverser. Damien lui-même avait lâché sa pétasse brune. Il chercha l'origine de ce boucan avant de s'immobiliser en croisant mes yeux gris, aussi sombre qu'un ciel orageux.

- - Laisse tomber ! me dit Joël quand il remarqua Damien, lui. Cassons nous avant d'avoir des emmerdes et laisse ce connard où il est.

J'avais tellement envie de foncer vers Damien et de lui faire payer de s'être foutu de ma gueule que j'eue du mal à ne pas descendre, aller tout droit vers lui pour lui casser la gueule. Je fis gronder le moteur de plus belle. Je pouvais peut être le renverser. Le faire saigner d'une façon ou d'une autre. Lui faire mal comme il venait de me blesser.

Damien se dirigea vers moi, abandonnant sa petite amie. Et je le regardai avancer avec un grimace meurtrière. S'il venait assez prêt, il allait voir ce qu'il en coute de se payer ma tête. Mikaël eu la bonne idée de lui barrer le passage en lui disant quelques chose. Damien s'arrêta. Je le regardai encore quelques secondes avant d'enfiler mon casque de nouveau. Puis je fis demi-tour vivement en faisant déraper la moto. Plusieurs personnes à proximité crièrent en se poussant précipitamment alors que je fonçai droit devant me moquant de qui je pouvais renverser. Je passai les vitesses aussi vite que je le pus, suivant les indications que me criait Joël dans l'oreille. Je pris l'itinéraire qu'il m'indiqua sur les chapeaux de roues.

J'étais venu pour avoir une certitude. Je partais l'âme blessé et plus perdu que jamais.

Après plusieurs joints et deux rails de cocaïne dans l'appartement minable du fournisseur de Joël, je me sentais enfin détendu pour desserrer la mâchoire et les poings. Il y avait des poils de chien partout sur les canapés, une femme à moitié comateuse qui essayait de mettre la main dans mon jean, un type avec une barbe noir très longue et des lunettes très professoral. La cage d'escalier était saturée en odeur de pisse et des petits caïds miniatures surveillaient l'entrée de l'immeuble. Autant dire qu'ici, ce n'était pas Byzance. Je me sentais chez moi dans ce bouge minable.

Ce n'était pas la première fois que je suivais Joël dans ses tribulations pour trouver un petit de marijuana. Ces soirées finissaient souvent en orgie de drogue et de sexe. Ça m'allait assez d'habitude. Il y avait toujours une salope pour me sucer et me faire passer le temps. Sauf que la nénette qui voulait grimper sur mes genoux ne me faisait franchement pas bander. Rien, nada, pas le plus petit début d'érection. Je la poussai donc vers Joël. Elle fit un peu la moue mais finit par entortiller sa langue autour de l'oreille du rouquin qui discutait toujours avec le barbue.

- - Putain Isha ! s'énerva ce dernier. Tiens-toi un peu, salope.

- - J'ai envie…

- - Dégage, bordel.

Je ris un peu de son visage vexée et Joël regarda son cul s'éloignait jusqu'à la porte. Il claqua la langue.

- - Si tu veux la baiser, vas-y, lui dit barbue.

- - C'est bon. On va bouger de toute façon. Pour la baise, je repasserai.

Barbue explosa de rire et Joël se leva en me lançant ma veste. Je me remis sur pied avec quelques difficultés. Joël était dans un meilleur état que moi. Il avait plus l'habitude de se défoncer. Je n'étais mécontent de ne pas tenir la coc et une multitude de joints à la fois. Fallait croire que ce n'était pas génétique ce genre de chose.

Dans le parking les gamins avaient surveillé la bécane et cette fois ci Joël ne posa pas de question, il s'installa derrière le guidon et je montais derrière, les pieds enfoncées sur les calle–pieds et les doigts entourant la barre du porte bagage. Quand il démarra je fermai les yeux, nauséeux et complétement stone. Je sifflais une vielle chanson russe que ma mère me fredonnait de son vivant. Quand elle pouvait le faire et qu'elle ne dormait pas, assommée par son héroïne.

Nous arrivâmes bien après le couvre-feu et Antoine, l'éducateur de garde ce soir-là, nous fit passer un sale quart d'heure. Nous évitâmes la punition parce qu'en soufflant dans son alcootest à la con il revint négatif. Heureusement qu'il ne pouvait pas contrôler le taux de dope que nous avions dans le sang. On nous aurions été consigné à vitam aeternam. Nous partîmes donc au pieu sans attendre, alors que l'herbe de Joël était encore planquée dans la doublure de mon caleçon. J'avais à peine ôté mon t-shirt quand il vint me la réclamer. Je lui balançais en pleine face et il me traita de connard.

Mikaël ronflait. Sa respiration était profonde. Régulière. Ses manuels étaient ouverts sur le bureau. Comme tous les soirs.

J'allumai la lampe de chevet pour attraper un caleçon propre pour dormir. Sur ma table de chevet il y avait une enveloppe. Une boule dans la gorge, je m'en emparai en la faisant tourner entre mes doigts. Mikaël ne m'écrivait pas de mot. Personne ne m'écrivait de mots. Le seul qui avait pu le faire c'était Damien.

Je l'ouvris et parcourus les quelques lignes.

Je n'ai aucune excuse. Je suis tellement désolé. Je sais de quoi tout ça à l'air. Mais laisse-moi juste une chance de m'expliquer. Même si je ne la mérite pas.

Je ne suis pas comme toi, tu sais. Je suis lâche. Je manque de courage. Je ne sais simplement pas comment faire pour qu'il y ait un « nous ».

Je ne sais même pas ce que tu attends de moi. Dis – le moi…

S'il avait signé cette lettre ne serait-ce que de ses initiales, et s'il m'avait adressé ce courrier en nom propre, peut être que je me serais laissé avoir par ses mots et ses phrases joliment formulées. Mais il avait pris grand soin de ne laisser aucuns indices sur son identité ou la mienne. Quiconque tomberait sur ce mot ne pourrait savoir qui l'avait écrit et qui l'a reçu.

J'aurais préféré qu'il ne fasse rien. Parce que rien ne m'aurait pas fait plus mal.

Alors je déchirais l'enveloppe et fis tomber les morceaux de papier dans ma poubelle.

Je me couchais et pour la première fois depuis mes quatre ans, je pleurais, la tête enfouie dans mon oreiller.

Les cauchemars, cette nuit-là, furent violents et douloureux.

Mais la réalité n'était pas franchement mieux…