Le professeur frissonna.

Le changement de pression venait de faire claquer ses oreilles, un signal artificiel dans l'atmosphère parfaitement contrôlée du Vedas, suffisamment subtil pour avertir les occupants du glissement hors de la bulle d'Alcubierre sans pour autant les déranger dans leurs occupations. Il ne put s'empêcher de se lever et d'ouvrir un écran d'observation, incapable de contenir son excitation. L'un des murs de la cabine disparu subitement, laissant la place au vide quasi-absolu de l'espace. Les étoiles brillèrent fixement pendant quelques secondes, sans scintiller, avant de s'effacer face à la lumière éclatante du système double dont s'approchait le Vedas dans un roulement paresseux. Le professeur savoura l'illusion parfaite de se tenir devant une baie vitrée donnant sur l'espace profond, un sourire nerveux lui faisant plisser les lèvres. Il n'arrivait pas à maîtriser le sentiment d'impatience qui rendait ses mains moites et faisait s'affoler son cœur dans l'air frais et calme de sa cabine.

Il savait qu'il lui faudrait sans doute encore plusieurs heures avant que le Vedas arrive à destination, et presque cinq jours avant qu'il puisse accéder aux résultats qu'il venait étudier, mais cette proximité lui paraissait pourtant de plus en plus lointaine au fur et à mesure qu'il s'approchait de son but, comme si son impatience en venait à dilater le temps lui-même. Il étouffa un rire nerveux, conscient que son comportement était presque celui d'un enfant fébrile devant la promesse d'un cadeau à venir.

Plusieurs minutes passèrent, le changement d'orientation du Vedas changeant subtilement la vue depuis la cabine, les écrans s'assombrissant progressivement pour compenser la proximité grandissante des deux soleils jumeaux. Il soupira, pensant à la dette temporelle qu'ils allaient accumuler durant cette dernière partie du trajet, conscient de la vitesse de leur approche malgré l'illusion de lenteur indolente due aux distances mises en jeux.

La lumière chauffait la cabine, et il se défit de sa veste et de sa cravate épaisse pour en profiter pleinement, s'affalant devant la vue enivrante en portant sa tasse de maté de coca à ses lèvres. Bientôt. Il se demanda vaguement s'il arriverait à dormir d'ici l'arrivée de la sonde, avant de se réprimander lui-même. Se reposer serait indispensable s'il voulait profiter de cette opportunité au mieux, quand bien même la perspective d'une occasion aussi unique pouvait jouer avec ses nerfs. Une telle réaction était de toute façon prévisible, et il jeta inconsciemment un œil vers l'endroit où il avait rangé sa trousse à médecine, dans laquelle trainaient pêle-mêle des sédatifs légers et plusieurs types d'excitants chimiques. S'il devait en arriver là…

Il sirota sa tasse fumante, tentant d'apercevoir le point lumineux qui serait la première trace visible de leur destination. Yemaja, nommée d'après la déesse-mère d'un vieux culte de l'ancienne Terre, était l'une des planètes qui avait réclamé le moins d'effort de terraformation, un monde bleu-vert un peu plus massif et chaud que la normale, à la zone équatoriale balayée de façon quasi permanente par des cyclones violents, mais dont le reste de la surface s'était avéré très rapidement hospitalier pour les colons qui s'y étaient établis.

« De façon étrangement appropriée, Yemaja est l'un des astres sur lesquels nous avons découvert non seulement une biosphère complexe, comparable à celle de l'ancienne Terre dans la sophistication de ses écosystèmes, mais aussi deux espèces de type Drake fi, semblables aux grand singes terrestres ou à certains cétacés dans leur intelligence. Les saurina et les sirans (morphologiquement similaires à de grands lézards quasi-bipèdes, bien qu'ils soient naturellement aussi distants génétiquement de toute espèce terrestre qu'il soit possible de l'être), sont des espèces cousines vivant dans les zones subtropicales des deux principaux continents. Omnivores opportunistes, ils partagent une tendance à la vie en groupes sociaux complexes, et utilisent de nombreux outils improvisés. Lors de leur découverte, ces caractéristiques ont donné énormément d'espoir aux premiers explorateurs. Hélas, malgré leurs capacités (limitées mais prometteuses !) d'apprentissage d'une variante du langage des signes permettant une communication sommaire avec certains individus, il fallut vite se rendre à l'évidence que nous venions encore une fois de découvrir une espèce à la limite de l'intelligence technologique. La présence humaine sur Yemaja reste donc limitée à une portion très restreinte du territoire disponible, afin de laisser les deux espèces évoluer avec le minimum d'interférence. Le consensus actuel de la communauté exobiologiste reste que l'une des deux espèces en viendra possiblement à évoluer vers une intelligence technologique similaire à celle de l'homme dans un à deux millions d'années. »

Journal personnel – Entrée 6UET

Le professeur cessa de dicter, reprenant une gorgée supplémentaire de maté de coca, grimaçant en se rendant compte qu'il avait laissé la boisson infuser trop longtemps à son gout. Et continua à regarder les deux soleils s'approcher.


Le ciel brulait.

Les deux soleils frappaient le sol calciné du plateau désertique, plaine de sel et de terre battue dominant l'immense vallée fluviale qui couvrait le nord du continent de Lacerta. Laurence leva sa main, regardant le ciel au bleu profond et sombre tranché par la tour immense de l'ascenseur spatial. Les monstrueux câbles de carbone, noirs comme la nuit, parfaitement droits, tendus au point de ressembler à autant de colonnes soutenant la voûte céleste, finissaient par devenir eux-mêmes un filin bleu ridiculement fin avant de disparaître dans les hauteurs de l'atmosphère sèche du plateau. L'ascenseur de Lacerta était le seul présent sur Yemaja, le plateau sec au cœur des terres le seul endroit à l'abri des cyclones sur l'équateur de la planète. Laurence regarda le bleu immobile pendant un temps, s'imaginant qu'elle pouvait voir la station géostationnaire formant le haut de l'ascenseur scintiller comme une étoile, avant de rentrer dans l'immense gare d'arrivée. Une fois à l'abri de la lumière oppressante de l'extérieur, elle soupira, certaine que son quart d'heure de marche en extérieur lui vaudrait un coup de soleil dans la soirée. Le professeur Satman ne tarderait plus.

Pour elle, cela faisait déjà deux jours que le Vedas était arrivé dans le système double, s'approchant de Yemaja assez vite pour que le trajet ne dure que quelques heures du point de vue du professeur. Elle avait repris sa correspondance avec lui, discutant de leurs articles respectifs et tentant de prévoir ce que révélerait l'arrivée prochaine de la sonde Iris. Malgré le fait qu'ils dialoguaient depuis près de cinq ans, et qu'une amitié solide était née de leurs intérêts communs, ceci serait leur première véritable rencontre. D'ici quatre jours, Iris sortirait de sa propre bulle d'Alcubierre à proximité de la planète, et commencerait à transmettre les données qu'elle avait recueillies au cours de son long périple de plus de trente ans. Si tout se passait bien, cela serait l'aboutissement de l'une des plus longues, et sans doute de la plus complexe des expériences humaines, fournissant suffisamment de données pour orienter les efforts de terraformation pour plusieurs vies humaines, et plus important encore, révélant enfin d'autres espèces vivantes technologiquement avancées au sein de la galaxie. Un sourire se dessina subtilement sur le visage d'habitude sévère de Laurence, alors qu'elle se replongeait dans la lecture d'un ancien article en attendant l'arrivée de son ami.

« Cela fait plusieurs centaines d'années que nous regardons vers le ciel, cherchant une autre espèce, une autre civilisation qui nous fournisse enfin cette chose que nous recherchons depuis la nuit des temps : un interlocuteur, qui nous apportera sans doute autant d'information sur l'univers que sur nous-même. Le SETI, puis l'EPALC, ancêtres du projet Iris, cherchaient déjà à trouver cet autre qui nous préoccupe tant. Mais tous ces efforts, et toute notre conquête spatiale dont nous sommes si fiers, qui nous voit s'étendre aujourd'hui sur une petite trentaine de monde, ne couvre qu'une portion très faible de notre galaxie, dans l'espace comme dans le temps. Et je pense que ceci est l'aspect le plus intéressant des données qu'Iris nous fournira. Pour la première fois, nous allons pouvoir observer les restes d'autres civilisations, là où les systèmes d'observations précédents cherchaient à communiquer avec des civilisations existantes. La probabilité qu'il existe d'autres espèces intelligentes dans notre galaxie est élevée : nous y avons déjà rencontrés plusieurs mondes vivants, certains abritant des créatures rivalisant en complexité avec celles que nous pouvions voir sur Terre. La probabilité que d'autres races technologiquement avancées nous aient précédées est par contre considérable ! Et combien de fois avons-nous imaginé découvrir leurs restes, leurs artefacts, leurs ruines… Tant de signes pouvant nous guider dans la poursuite de notre conquête spatiale. La perspective d'une espèce ayant commencé à coloniser la galaxie avant nous fait fantasmer les auteurs de fiction depuis que nous avons réalisé que nous pourrions un jour le faire. Que pourrait donc nous fournir comme informations une telle civilisation, sans doute beaucoup plus vieille et plus avancée que la nôtre, si nous arrivons à déchiffrer les données qu'elle a accumulées sur l'univers ? La bibliothèque des dieux, si vous me pardonnez le mot. Depuis l'antiquité, nous inventons ces entités qui nous auraient précédées dans le monde, infiniment plus anciennes que nous, plus puissantes, plus savantes : esprits, titans, démons et oui, dieux. Quelle serait notre réaction, individuelle mais aussi collective, face à ces précurseurs, capable de nous apporter tant, mais aussi de nous rappeler notre place encore fragile dans l'univers… »

Intervention à l'Université de New Mumbai, Pr Varun Satman

Le sol sous les pieds de Laurence vibra, accompagné d'un grondement sourd, suffisamment diffus pour rester à la limite de l'audible. Elle se releva, se dirigeant d'un pas sec vers la sortie de l'ascenseur avant même que le son clair des haut-parleurs n'annonce son arrivée. Les portes immenses de la cabine s'ouvrirent doucement, laissant sortir une centaine de personnes descendues de la station orbitale. Debout au milieu des embrassades, Laurence cherchait du regard son collègue, fronçant légèrement la bouche et les sourcils quand elle crut pendant un instant l'avoir manqué. Soudainement, il était devant elle, valise à la main, un sourire franc sur son visage à la peau basanée, les cheveux en pagaille presque assortis, quoique sans doute par accident, à son costume gris sombre.

– Varun ! Tu as fait bon voyage ?

– Docteur Palerme, dit-il en saluant légèrement de la tête. Ravi de vous rencontrer. Le trajet était agréable, comme d'habitude. Et le Vedas est remarquablement calme pour un si grand navire.

Laurence écarquilla les yeux.

– N'imagine pas que je te laisserai me vouvoyer. Que je sois ta patronne ne change rien à ça. Tu es mon invité, dit-elle en se penchant pour saisir l'une de ses valises.

Varun se mit à rire ouvertement devant la réaction pincée de Laurence, déclinant l'aide d'un geste de la main avant de lui donner une accolade sincère. Les deux amis se mirent à marcher vers la sortie, discutant des jours à venir, l'émerveillement du professeur faisant naitre un sourire narquois sur le visage de Laurence.


L'espace s'illumina.

Dans un éclair d'une intensité étourdissante, Iris s'échappa de la bulle d'Alcubierre à 300 millions de kilomètres de Yemaja, se mettant à vriller dans l'espace à une vitesse relativiste. Le circuit de réflexion primaire grillé, les systèmes de secours prirent le dessus, transmettant leur position par faisceau radio large en direction de la planète. Précaution superflue, la plupart des télescopes du système étant braqués sur le point de sortie de la sonde depuis plusieurs heures. Iris engagea son moteur ionique, ralentissant doucement et s'engageant vers une orbite instable censée la rapprocher de sa destination finale.

Le signal traversa le vide spatial, un train d'onde calculé pour se disperser le moins possible, pénétrant enfin l'atmosphère de sa cible, transperçant les nuages sans les percevoir, pour enfin s'afficher sur les écrans du centre près d'un quart d'heure après son envoi. Les deux cent personnes présentes poussèrent un cri de joie, certains se mettant à sauter sur place, et les applaudissements retentirent dans la grande salle de contrôle et d'observation. Varun ne put s'empêcher d'avoir les larmes aux yeux alors qu'il souriait à ses collègues, dont la plupart voyaient devant eux aboutir le travail d'une vie. Nul ici n'avait travaillé sur le projet depuis son lancement, encore moins depuis sa conception, mais ils étaient ceux qui auraient le privilège de traiter les résultats recueillis par Iris. Alors que certains célébraient encore, recevant et appréciant les images de l'arrivée d'Iris, Laurence Palerme ordonna l'envoi de l'accusé de réception, qui mettrait encore presque un quart d'heure à arriver à la sonde.

Le procédé était, si tout se passait bien, quasi-automatique, ne nécessitant que de simples confirmations de la part des opérateurs humains sur la surface, les subtilités des échanges et des engins physiques et mécaniques pris en charge par l'intelligence artificielle du projet, dont la sonde et le centre possédaient tous deux une version. En cas de soucis technique, l'activité humaine devrait cependant se substituer non seulement à celle des ordinateurs, mais également tenter de réparer les systèmes posant problème, tâche compliquée par le délai de communication et la dilatation temporelle appliquée à la sonde.

Corrigeant sa trajectoire, Iris ralentissait progressivement, attendant le retour des scientifiques du projet. Une fois l'accusé de réception obtenu, elle commencerait à envoyer les résultats de son périple vers les scientifiques restés sur la surface, s'approchant de la vitesse où elle pourrait être physiquement récupérée par une équipe envoyée pour la chercher. Il faudrait plusieurs dizaines d'heures pour que l'ensemble des données se transfère complètement, et même si les éléments centraux seraient vite décodés, il faudrait encore plusieurs années de traitement et d'analyses pour être sûr de ne pas avoir manqué d'informations pertinentes.

« Iris n'est pas une simple sonde. Envoyée il y a plus de trente ans, Iris est un drone capable de s'auto-réparer et de s'auto-répliquer. Chaque version d'Iris explore l'un des systèmes solaires de la galaxie, et tout en rassemblant des informations sur ce système, crée une nouvelle sonde qui partira explorer un autre système à son tour. De ce fait, le nombre de drones en fonctionnement double à chaque nouveau système, ce qui, couplé avec l'utilisation de la propulsion Alcubierre, nous permet d'explorer la quasi-intégralité de notre galaxie en moins d'une quarantaine d'année. Bien entendu, les sondes Iris ne peuvent pas communiquer avec nous de manière immédiate depuis des systèmes aussi lointains, et c'est pourquoi les informations recueillies seront mises à jour et centralisées à chaque fois qu'une sonde en croisera une autre. Sauf problème technique imprévisible, l'une des sondes devrait revenir d'ici trois ans, en possession de l'intégralité des données de mission. Pour la première fois, nous aurons une image précise de notre galaxie, un compte rendu de toutes les planètes habitables (et habitées) de notre univers proche.»

Extrait de l'éditorial du journal Anacreon Times, 14.02.42, Dr L. Palerme

Accusant réception de la réponse de Yemaja, les torchères ioniques d'Iris se mirent à luire, stabilisant la trajectoire d'arrivée de la sonde dans une gerbe de radiance bleutée se découpant sur le noir de l'espace, une lame brillante et incroyablement fine de plusieurs centaines de mètres de long qui aurait ébloui n'importe quelle personne capable d'observer la sonde directement. Cessant de tourner sur elle-même, Iris ouvrit sa corolle de transmission, commençant le long transfert de données et attendant patiemment l'aboutissement de sa mission. La vie qu'elle avait connue, aussi diffus que ce concept pouvait être pour elle, touchait à sa fin.

Quinze minutes plus tard, les écrans de l'agence notèrent le début du transfert, et une autre vague d'applaudissements et d'allégresse retentît dans la salle de contrôle. Au milieu des verres ambrés et pétillants, tous gardaient les yeux fixés sur les écrans, comme cherchant à déterminer par leurs regards seuls les secrets cachés pudiquement par le flot de qubits.


La porte claqua.

Le professeur sursauta, sortant subitement de l'état second de somnolence dans lequel il flottait. Il avait passé la journée et la nuit sur son bureau, affichant les informations déjà recueillies auprès d'Iris, système solaire par système solaire. La tâche était herculéenne, répartie sur plusieurs semaines entre tous les chercheurs, mais nombreux étaient ceux qui en plus d'y travailler consciencieusement pendant leur journée de travail, passaient chaque moment libre à parcourir les tableaux de manière frénétique, espérant être les premiers à découvrir ce qu'ils voyaient comme le véritable but du projet Iris : les signes d'une civilisation intelligente, technologiquement avancée. Varun s'était lui-même laissé prendre au jeu, son excitation des premiers jours remplacée peu à peu par une angoisse sourde au fur et à mesure que le temps passait.

– Coca ? demanda Laurence, son propre bol fumant à la main, des cernes douces commençant à se dessiner sous ses yeux gris. Le professeur hocha la tête, se penchant dans son siège pour se masser les tempes. Son écran se désactiva, les lignes de code se dissipant dans l'air.

– Merci. Tu y as passé la nuit aussi ?

Laurence hocha la tête, un mouvement brusque et délicat, en s'asseyant sur le bureau presque vierge de Varun.

– Comme presque tout le monde, apparemment. C'est dur de ne pas s'en empêcher…

Elle laissa sa phrase s'arrêter d'elle-même, trempant ses lèvres dans son maté de coca. Varun imita son geste, machinalement, fermant les yeux en sentant le liquide chaud couler à l'intérieur de sa poitrine, une gerbe de flamme liquide brulant sa gorge. Il avait conscience de ce qui n'avait pas été dit. Une certaine fébrilité avait envahi le groupe de chercheurs, mâtinée d'une peur auquel personne n'avait pour l'instant donné voix. Le nombre de systèmes permettant et accueillant la vie semblait plus élevé que leurs estimations prudentes, mais personne n'avait trouvé le moindre signe de civilisation sur les planètes ou dans l'espace observé par Iris.

– Tu t'es mise au maté ? Je pensais que tu étais une inconditionnelle du café, dit-il en souriant doucement, déviant la conversation. Elle fit la moue, sa bouche se tordant dans un rictus presque enfantin.

– Pas depuis que je suis ici. Le bon café, le bon champagne et le scotch, une fois qu'on change de système… ça ne se remplace pas vraiment.

Varun sourit de plus belle, continuant à siroter son maté. Les deux amis restèrent un moment silencieux, appréciant le lever des soleils à travers le mur transparent de la salle, laissant la chaleur et la lumière les réveiller. Loin en dessous d'eux, un azad impérial se mit à hululer, saluant le jour nouveau. Le visage fixé dans l'expression sévère qu'elle reprenait par défaut, Laurence posa sa tasse vide sur le bureau du professeur.

– Et si on ne trouve rien ?

Il resta silencieux un moment de plus, admirant le paysage qui se colorait peu à peu de dégradés pastels, appréciant la vue et la sensation d'énergie renouvelée que lui apportait le coca chaud. L'inquiétude de Laurence était palpable, impossible à manquer depuis qu'elle avait laissé s'échapper sa question. Il grimaça légèrement. Tout le monde ici s'inquiétait de manière visible, mais elle était la responsable du projet, apogée d'une carrière scientifique de plusieurs dizaines d'années, et admettre ses incertitudes de manière ouverte aussi tôt ne lui était pas permis. Il réfléchit à ce qu'il allait dire, conscient de la confiance qu'elle lui portait en lui faisant part de ses doutes.

– Combien de systèmes penses-tu qu'on ait vérifiés ? Quelle proportion du total ? demanda-t-il en posant lui aussi sa tasse.

– Je ne sais pas vraiment. Moins de 3% officiellement, mais avec l'ensemble du personnel qui passe son temps à prospecter les données en dehors… je dirai qu'on est près de 10%. Peut-être un peu moins. Il faudrait regarder ce que tout le monde a placé sur l'intranet.

Varun fronça les sourcils, son expression enjouée disparaissant un instant. Près de 10% ? Cela représentait une quantité considérable, même si rien pour l'instant n'avait été passé au peigne fin.

– Vu la frénésie ambiante, je ne serai pas surpris que quelqu'un ait laissé passer pas mal d'indices sans les voir. Et on est encore loin de tout avoir recueilli ou étudié. Tu as vu le nombre de systèmes vivants qu'on croise ? Il y a de bonne chance qu'on se retrouve avec plusieurs milliers d'espèces fi à cataloguer d'ici la fin de tout ça les exobiologistes vont être fous de joie. Comment tu expliquerais qu'aucune d'entre elle ne soit passée au prochain stade ?

Laurence grogna son approbation doucement, les yeux toujours fixés vers l'extérieur. Ses sourcils froncés accentuaient ses rides, semblant paradoxalement la rajeunir.

– Tu as sans doute raison, admit-elle en soupirant. Je suis probablement en train de me laisser balloter par le stress. Je n'ai pas l'habitude de laisser les responsabilités me démonter, pourtant.

– Ca finit par arriver aux meilleurs, je suppose. Je ne veux même pas imaginer porter la moitié de la responsabilité que tu endosses en ce moment. Je finirais par ne plus pouvoir me passer de mes sédatifs.

– Et tu compenserais au coca pour rester éveillé. Intelligent, ça.

– Je suis physicien, pas médecin. Quelqu'un d'autre s'occupera de ma santé quand elle flanchera.

Laurence fut prise d'un rire court et moqueur, et soupira une dernière fois avant de se redresser et de se diriger vers la porte, empoignant rapidement l'épaule de son ami.

– Merci, Varun. Bon courage pour ta journée.

– Au plaisir, docteur Palerme.


Laurence s'affala.

La nuit chaude était tombée quelques heures auparavant, apportant avec elle son lot de pseudo-insectes nocturnes qui se massaient près des éclairages de son bureau, entraînant dans leur sillage un ballet gracieux de petits prédateurs volants, ravis de voir leur proies d'ordinaire si réservées se regrouper par centaines. Plusieurs heures plus tôt, Iris avait été interceptée et récupérée, faisant désormais route vers l'ascenseur spatial de Lacerta. L'opération s'était passée sans soucis, les intelligences dédiées des systèmes de bord ayant accompli leur travail avec brio, l'équipe au sol attentive au moindre signe de problème.

« L'excitation des premiers jours a laissé place à une certitude presque inquiétante. S'il existe une civilisation technologique dans la galaxie, Iris n'en a relevé aucun signe. Bien entendu, il est encore trop tôt pour que quiconque se prononce officiellement : la plupart des relevés n'ont pas été étudiés de fond en comble, mais l'image qui se dessine peu à peu fait craindre le pire : aucune trace d'intelligence n'a été découverte dans les données récoltées par Iris. Des milliards de systèmes solaires, dont plusieurs millions présentent des conditions propices à l'apparition de la vie, et presque autant disposant d'une biosphère plus ou moins complexe. Mais pas de signe de technologie, sur la surface des planètes comme en orbite. Aussi fou que cela puisse paraitre, il me faut admettre que tout pour l'instant porte à croire que l'humanité est la seule espèce à ce jour ayant créé une véritable civilisation. Que nous ne trouvions pas d'espèce similaire vivant à ce jour est déjà inquiétant, mais il fallait s'attendre à ce résultat : aucune civilisation ne dure éternellement. Le plus troublant est l'absence absolue de toute relique portant à croire qu'une autre civilisation technologique ait existé par le passé. »

Journal personnel – Entrée 6UET

Les pas du professeur résonnaient dans les couloirs vides de toute présence humaine. La nuit oppressante et humide des mois chauds avait finalement eu raison de la motivation des chercheurs qui avaient jusqu'ici continué leur travaux jusqu'à des heures déraisonnables. Il était presque seul dans le centre, à l'exception des rares techniciens surveillant le retour d'Iris et des machines nettoyant paisiblement les salles silencieuses. Hébété par la fatigue et le cocktail de psychotropes légers qu'il avait pris quelques heures auparavant, il arrêta de dicter en observant la lueur fine qui découpait la porte du bureau de Laurence. Immédiatement, son mal de tête le rattrapa, le forçant à s'agripper à la balustrade la plus proche, son autre main pressée sur son front. Doucement, il se reprit, respirant profondément dans le couloir silencieux.

Au bout d'une minute, il se décida à frapper à la porte de Laurence, un pic d'inquiétude lui tordant l'estomac pendant une courte seconde. La porte s'ouvrit doucement sous la pression de ses doigts. Le bureau était grand, sans toutefois sembler imposant, rempli du chaos subtilement contrôlé que finit toujours par présenter une pièce où l'on passe ses journées à travailler. Sur un mur défilait doucement un ensemble de paysages de l'ancienne Terre, une fenêtre ouverte sur un autre jour. Assise sur sa chaise, au milieu d'images haute résolution tournoyant doucement dans l'air, le docteur Palerme était assise, une tasse vide au bout du bras, comme engourdie par les clichés et les tableaux qui l'entouraient.

– Laurence ? Ça va ?

Sans répondre, elle fit un geste de sa main libre, secouant la tête pour se réveiller d'un sommeil qui lui échappait pourtant. Varun jeta un œil sur les tableaux flottant au milieu de l'air chaud de la pièce, serrant les mâchoires en réalisant ce que son amie lui montrait.

– Oh. C'est confirmé ?

– Pas encore. Ce sont des résultats préliminaires. Mais l'ensemble des systèmes traversés a été couvert, oui. C'est fini. Il n'y a personne d'autre.

Varun s'assit, l'étonnement couplé à son état affaibli lui coupant les jambes. Ils restèrent là une minute, le chuintement léger des circuits d'aérations comme seul fond sonore, à regarder leurs rêves se désagréger devant les données froides et lumineuses.

– Qui est au courant ?

– Pour l'instant, toi et moi. Mais c'est impossible à cacher. Tout le service l'apprendra sans doute demain, et même si on ne peut pas faire de réelle déclaration officielle avant quelques semaines, le temps d'être surs, il va être difficile de garder ça pour nous d'ici là.

– C'est complètement fou. Qui aurait pensé que…

– Qu'il n'y aurait personne d'autre là-haut ? Personne, je crois. En tout cas pas ici. La seule question était de savoir combien d'autres civilisations Iris allaient croiser. Pas…

L'énormité de la révélation leur imposait une révérence presque religieuse. L'esprit encore embrumé de Varun tentait d'intégrer ce qu'il venait de voir. Seuls. Absolument seuls dans l'univers. Il avait l'impression de faire soudainement face à un abysse infini, un précipice sans fond, sans lumière pour le guider. Tant de choses reposaient sur cette question… Et comment annoncer une telle nouvelle ? S'il n'y avait personne d'autre dans cette galaxie, que l'humanité comme seule espèce intelligence parmi 300 milliards d'étoiles, ils devraient tôt ou tard admettre qu'ils seraient sans doute aussi la seule dans l'univers observable. Il fut soudainement pris d'une envie folle, d'un plan dément de falsifier les données, de donner un espoir furieux à l'humanité en feignant les signes qu'ils cherchaient depuis plusieurs jours, depuis plusieurs années, depuis, oui, des siècles. Un regard à Laurence le déroba de son idée insensée, dernier réflexe de l'homme niant les conséquences de ce qu'il savait réel.

– Comment comptes-tu l'annoncer ?

– Je ne sais pas. Je ne sais pas du tout quoi faire, admit-elle dans une bouffée de rire nerveux.

Ils savaient que leurs noms seraient à jamais associés à cette découverte, et se mirent à rire, ensemble, tous les deux, au milieu des images de soleils lointains et de planètes inconnues, à rire à la manière de ceux qui se perdent au large de toute terre, sans espoir de retour. La nuit fut longue et désespérée, partagée autour d'alcool et de discussions comme autant d'accroches familières pour les amis réalisant l'immensité du vide qu'ils devaient éclairer de leur faible lumière.


Le Vedas démarra.

Se décrochant de la station orbitale reliée au plateau désertique, il se mit à dériver, laissant Yemaja derrière lui derrière un panache de plasma surchauffé. Depuis le sol, Laurence levait les yeux, observant la fine ligne bleu-vert tranchant le ciel étoilé de sa planète d'adoption. Un sourire amer planait sur son visage en assistant à ce dernier signe du départ de l'ami avec lequel elle venait de travailler plusieurs mois.

Dans le confort de sa cabine, le professeur posa ses valises, décidé à laisser son travail de côté pendant la durée du voyage. Au milieu de ses affaires et des quelques souvenirs qu'il ramenait trônait le cristal de données rempli des découvertes d'Iris, qui se reposait désormais au cœur des laboratoires du docteur Palerme, répondant comme elle pouvait aux interrogations des scientifiques venus l'étudier. Six mois de traitements avaient à peine suffit à entamer la surface de tout ce que les sondes avaient observé, et il avait conscience que ce qu'il transportait représentait le travail de plusieurs vies, déjà vécues et à venir. Combien de personnes en viendraient à examiner les images et les mesures ramenées par Iris ? Combien de lecteurs découvriraient-ils l'univers à travers les écrits de ceux avec qui il venait de passer les mois les plus déstabilisants de sa vie ? A travers ses écrits à lui ?

Alors qu'il sortait de sa cabine pour explorer de nouveau l'intérieur du Vedas, le professeur se rendit compte que le sentiment violent de solitude et de peur qu'il avait ressenti en se rendant compte que l'espèce humaine était sans doute la seule espèce intelligente de l'univers s'était peu à peu trouvé remplacé par une sensation dévorante de responsabilité, sans même qu'il ne réalise que le gouffre qu'il avait tant craint avait été traversé. Ecarquillant les yeux, debout dans les couloirs souples aux couleurs chaudes, il s'étonna de la disparition de cette crise qui semblait planer comme une ombre sur les chercheurs du projet Iris. D'un pas précipité, il se dirigea vers les salles d'observations, croisant plusieurs autres passagers et scientifiques faisant le trajet du retour en même temps que lui.

En débouchant dans la salle en croissant de lune, presque ouverte sur l'espace profond tournoyant gentiment, ses cheveux défaits dessinant une auréole grise, il poussa un cri de joie en voyant les milliers d'étoiles flotter devant lui, ignorant les regards interloqués de ceux qui étaient déjà en train de regarder le ciel. S'asseyant au plus près de la vitre transparente, à même le sol de céramique claire, il croisa ses jambes et se mit à dicter le texte que son sentiment d'exaltation maladroit faisait germer en lui.

« De tout temps, nous avons peuplé les cieux de races imaginaires, explorant l'espace comme nous voulions le faire aussi un jour. Nous avons toujours imaginé croiser d'autres peuples, et plus encore, les restes de ces peuples qui seraient à même de nous comprendre mieux que les espèces limitées que nous avions croisés jusqu'ici. Ceci n'arrivera pas. La chance qu'il existe dans notre galaxie une espèce intelligente est désormais connue, et elle est presque nulle. De même, il n'y a pas eu d'autres espèces avant nous capable d'explorer le vide spatial, de se projeter d'un monde à l'autre plus vite que la lumière elle-même, colonisant et restructurant des planètes pour leurs propres buts. Les vaisseaux-barges, les halos habitables, les sondes Iris, toutes nos réalisations techniques sont uniques dans la galaxie, testaments presque éternels du génie humain, préservés à jamais par le vide absolu de l'espace.

Cette réalisation est absolument terrifiante par certains aspects. Je ne peux pas cacher que le premier sentiment que j'ai pu ressentir en recevant cette nouvelle fut profondément désagréable. La nature, après tout, déteste le vide, et quel sentiment de vide peut-il se comparer à l'idée d'être seuls dans l'univers, à peine quelques dizaines de milliards d'humains pour plusieurs milliards de milliards d'étoiles ? Nous sommes seuls. Désespérément seuls, tentant d'oublier ce vide en s'entourant des intelligences pour l'instant limitées que nous arrivons à créer.

Laissez-moi cependant formuler cette idée différemment : Nous ne sommes pas seuls. Nous ne sommes pas l'enfant unique de l'univers, condamnés à occuper notre esprit sans réfléchir à un avenir qui ne comporterait de toute façon que nous. Nous sommes les premiers.

Tous les exobiologistes s'accordent pour dire que certaines des espèces que nous avons croisées sont proches (en temps géologique, certes) de devenir nos égales du point de vue de l'intelligence et de la capacité de création technologique. Ceci veut dire une chose très simple : Nous ne sommes pas uniques. Nous avons simplement eu la chance (ou la malchance) incroyable d'être les ainés des races pensantes qui nous suivront. Nous sommes les grands anciens, les précurseurs, les architectes primordiaux qui allons laisser nos traces indélébiles sur l'espace galactique, fascinant et excitant ceux qui vont nous suivre. Nous sommes les grands frères de toutes les races qui viendront après nous, cherchant leur place au cœur de l'espace comme nous l'avons fait avant eux.

Quelle responsabilité monstrueuse que celle qui vient de s'imposer à nous. Qu'allons-nous léguer à ceux qui viendront après ? Ne sommes-nous pas obligés désormais de réfléchir à cette question, de préserver nos connaissances et les signes que nous laissons, dans l'éventualité que les espèces qui nous suivront (qui nous rejoindront !) puissent les découvrir ? Quand cette espèce arrivera, quand ces races dont nous voyons les ébauches aujourd'hui viendront elles aussi à se hisser vers l'espace, n'avons-nous pas la responsabilité d'être à la hauteur des histoires qu'ils auront pu raconter sur nous ?

Nous sommes les premiers. A nous de voir si nous sommes à la hauteur de cette position unique. »

Préface à Géographie Galactique, Pr Varun Satman.