Note de l'auteur : bonjour,

Cela faisait longtemps... Je n'ai pas cessé d'écrire. Par contre, ce texte est spécial... Plus que les autres que j'ai pu écrire...


Whiteout (1), dearly beloved


Tremble, tremble, pauvre toi que la blancheur de l'Enfer brûle comme si des milliers d'aiguillons traversaient ta poitrine. Tout te prouve la contre-ère que tu es en train de vivre. Tous les chagrins mènent à l'arum de nos âmes.

Les contes de fées, on adore s'y plonger à la tombée de la nuit. Ça inspire la crainte, mais ça rassure. Les enfants autant que les adultes, même si ce n'est pas de la même façon.

Il n'y a pas que les ténèbres qui blessent. La lumière aussi peut faire très mal, surtout lorsqu'elle n'éclaire pas les bonnes choses.

Toi la première, tu en avais peur, hélas; du noir tout autant. Peur de tout, peur des gens qui changent autour de toi. Tu sais que tu n'es pas la seule dans ce cas. Mais toi, pour t'en protéger, tu t'es construit cette bulle que tu avais déjà il y a quelques années, parce que tu souffrais et personne n'était en mesure de le comprendre. Tu as voulu éclater pour t'ouvrir au monde. Tu l'as recréée, forcée par la marche de divers événements.

Aujourd'hui, tu n'en es pas sortie, mais quelque chose viendra la percer. Tu le sens aux tréfonds de tes tripes. Tu sais, mais tu te tais.

Tu penses à tellement de choses que ton cerveau ne suit plus depuis longtemps. En as-tu conscience ? Il faut bien vivre avec, c'est au-delà de toute compréhension. Jamais de repos, jamais de répit; tu ne sais pas vraiment ce que c'est même lorsque tu dors. Quand tu y parviens, bien sûr. Ce n'est pas la faute au café, ni à l'écran, ou à toutes ces conneries-là.

Les ombres blanches adorent les conflits, surtout pendant le jour et la nuit. Et l'aube, et le crépuscule. Ça fait horreur, mais ça rassure aussi. Les lueurs mortes comme l'obscurité éblouissante.

Tu connais des gens qui ont été avalés, comme ça, pfuit ! Tu as souvent blâmé leurs amis de ne pas avoir été là. Maintenant, c'est ton tour. Tu le sais, et il est temps de ne plus te défiler.

Au hasard d'un soir, tu veux rendre une petite visite à une de tes gemelâmes (2). Cette personne complémentaire ou qui te « ressemble », avec qui tu es toujours connectée, quoi que tu fasses. Tu adores ces qualificatifs, bien plus parlants que le simple mot « ami ». Il y a beaucoup plus de types de relations que de planètes viables dans le système solaire.

Tu n'as plus de ses nouvelles depuis un certain temps. Les aléas de la vie, on ne les choisit pas. Toi la première, tu le sais. Tout le monde le sait. Cependant, ça ne suffit pas.

Tu marches dans cette rue avec la volonté de croiser aussi le chemin de ton fratercœur (3) même si tu ignores comment tu vas t'y prendre. Le vouloir ne suffit pas à faire en sorte de pouvoir y arriver. La route change selon tes désirs immédiats, et te focaliser est difficile car tu ne penses pas qu'à lui, mais à tant d'autres choses – surtout celles qui te scient l'esprit et le cœur ces derniers temps. Oui, tu as des problèmes, mais tu les surmontes comme tu peux, tu es aussi forte – ou aussi faible – que n'importe qui. Ça arrive souvent, mais tu ne parviens toujours pas à t'y faire. Tu es humaine, ce n'est pas un drâme (4).

Soudain, tu chancelles. Tes genoux rencontrent le macadam et ta chair claque contre lui. C'est plus surprenant que douloureux; tu t'es pris la chaussure dans un trou alors que tu n'avais pas souvenir d'en avoir vu. En levant tes yeux, tu te rends compte qu'il y en a partout. Avec difficultés, tu te relèves. Tu fixes tes mains et tu remarques qu'elles sont couvertes d'encre séchée. D'où est-ce que cela peut bien venir ? Tu finis par le comprendre lorsque tu baisses les iris sur tes genoux.

C'est le bitume qui dégorge, qui dégueule de l'encre. Elle n'est pas tout à fait noire, de légers reflets pourpres la parsèment. C'est normal, elle a rouillé. Tu essayes de localiser la source de ce phénomène – du macadam qui suinte d'encre, c'est plus qu'angoissant. Tes prunelles avisent un homme debout au loin. Il tient un carnet entre ses mains et tourne les feuillets avec un regard qui te glace les sangs. Celui de ta plume et celui qui coule dans tes veines depuis ta naissance.

Ce carnet, tu le reconnais. C'est toi qui en as noirci et gribouillé les pages il y a quelques années. Tu es émue et avances de quelques pas. C'est ton fratercœur. Il arrive à la fin du recueil... et reprend sa lecture au début sous tes yeux ahuris. Tu remarques que ses doigts sont aussi poisseux d'encre que ses vêtements, sa peau et le bitume. Elle s'échappe du carnet, comme si ce dernier se vidait de son sang de papier.

Tu te dis qu'il faut l'arrêter avant qu'il ne finisse par se faire sérieusement mal. Tu ne comprends même pas pourquoi. Le sens te reste obscur.

Tu t'approches et commences à lui parler.

— Je ne suis pas d'accord avec toi... Tu vaux mieux que ça...

Il ne te répond pas, il est bien trop concentré sur ton recueil. Tu transpires sous le masque que tu portes depuis que tu es sortie. C'est normal, il faut toujours avancer en étant couvert; ou sinon, à la fin de la journée, on rentre complètement lessivé et vide. La vie de tous les jours l'exige. Tu gardes ton calme et décolles cette membrane que tu détestes de ton visage.

Il ne réagit pas. Il est encore plongé dans ce carnet. Marmonne des propos qui poignardent ton cœur de ce sentiment bien trop familier. Il est en train de se battre avec lui-même. Il ne l'admet pas, et il n'accepte pas non plus qu'à votre dernier dialogue tu aies déjà ôté ce foutu masque. Tu gémis :

— Je n'ai pas le choix...

Il y a longtemps, il t'avait sorti que tu avais le droit de lui dire n'importe quoi tant que c'était la vérité. C'est ce que tu as fait... mais il a menti. Tu le vois, tu le sens, tu le constates. Tu remarques aussi les sortes de vapeurs pâles qui tourbillonnent autour de lui. Les ombres blanches. Tu halètes de frayeur, mais te reprends bien vite.

L'encre a presque une couleur de rouille désormais; tu te souviens d'une vieille lettre que tu avais écrite, mais que tu ne lui as jamais donnée. Peut-être aurais-tu dû; les choses n'en seraient pas là, tu ne serais pas dans cette rue, déphasée, détraquée comme le temps.

Tu n'as pas le choix. En affichant une expression la plus neutre possible, tu t'approches de lui... et arraches son masque. La membrane se décolle avec un claquement sec. Le caoutchouc n'a pas beaucoup d'emprise sur lui, mais tu remarques avec horreur le combat qu'il se livre. Toi, tu es arrivée trop tard.

Non. Tu ne pouvais plus rien faire dès l'instant où il a cessé de se concentrer sur l'essentiel et s'est renfermé sur lui-même. Il est devenu un des archétypes sociaux que tu fuis le plus. Lui, ton fratercœur. Si tu ne veux pas sombrer et le couler davantage, tu dois partir. C'est ce que tu fais, non sans avoir des haut-le-cœur. Derrière toi, tu entends le bruit des pages du carnet tourner sèchement. Les feuillets ne tiendront bientôt plus et s'envoleront dans un ciel que tu n'oses plus regarder à cause de ses absences de couleurs qui pouvaient te terroriser.

Tu as autre chose à faire maintenant; une autre épreuve qui t'achèvera sans doute aujourd'hui – ou demain –, mais c'est ainsi. Tu dois aller rendre visite à ta gemelâme. Tu feras ce que tu pourras, avec un courage qui peut être misérable aux yeux de certains, même aux tiens. Mais tu y vas quand même. Tu sors de cette rue sordide dégouttant d'encre, te retrouves assez vite devant ton prochain obstacle.

Tu fais attention à ne pas regarder en bas lorsque tu traverses le gouffre béant qui se trouve sous tes pieds, sous la fine corde sur laquelle tu oscilles en tremblant de tous tes membres. Tu es terrifiée, tétanisée, et c'est une plume accrochée à une étoile qui se plante dans ton corps et te force à avancer. Tu la laisses faire, car c'est le seul moyen de ne pas tomber. Vous parvenez sans encombre de l'autre côté. Maintenant, il y a cette bicoque. Tu y marches en vacillant. Franchir un abîme ne t'a vraiment pas aidée à être en pleine forme.

Tu frappes à la porte, personne ne te répond. Tu n'aimes pas ça. Alors tu rentres, et tu trouves ta gemelâme. Autour d'elle, des tonnes et des tonnes de feuilles, de sa table, de la chaise sur laquelle elle est posée. Tu pâlis. Ce que tu vois te blesse, mais tu avances quand même et t'assois en face d'elle. Cependant, elle ne te regarde pas. Elle tape sur une machine à écrire. Elle ne prend que de brèves pauses et à chaque fois, c'est pour avaler des petites clés. Tu lui dis bonjour, mais elle ne te répond pas. Tu es désemparée.

Tu lui demandes comment elle se porte, seuls les claquements des touches sur le papier et les bruits de déglutition de sa gorge te renseignent. Elle te fait comprendre qu'elle n'a pas besoin de toi, que tu n'es pas la bienvenue. Enfin si, mais... qu'elle s'en fiche, en fait, au fond. Deux clés plus tard, tu lui parles doucement :

— Je suis là parce que je voudrais t'aider...

Ta gemelâme ne te répond toujours pas et poursuit ses putains d'activités sans tenir compte de ce que tu peux dire. Tu te lèves, tu la serres dans tes bras, mais elle ne réagit pas. Tu lui retires ces foutues clés, mais elle en avait caché d'autres dans les vêtements rouges qu'elle porte. Elle adore cette couleur. Tu lui arraches les feuilles, tu les déchires, mais en fait, la seule chose qui se passe, c'est que la machine à écrire en vomit de nouvelles. Tout comme ta gemelâme continue de dégueuler ses mots et d'avaler ces clés.

À croire que tu ne comptes plus à ses yeux. Que ce que tu fais, c'est inutile. Pourtant, tu essayes. Il n'est jamais trop tard pour toi, tu voudrais le prouver.

Cependant, tu n'y arrives pas. Tu t'échines, tu cries, tu tentes même de la frapper. Rien. C'est comme si... tu n'existais pas. Tu aurais dû être là avant. Ton tort est de ne pas l'avoir fait. Tu n'as pas compris que les ombres blanches l'avaient déjà avalée. Enfin si, tu l'as senti, mais... tu pensais à tort qu'elle était assez résistante pour les combattre. Tu l'as toujours connue forte, courageuse, battante. Tu savais qu'il y avait d'excellents amis autour d'elle aussi. Tu as dénigré ton rôle. Désormais, tu le surestimes bien trop.

Tu baisses la tête et murmures :

— Je tiens à toi...

Elle ne s'arrête pas. Tu ne sais rien, en effet. Alors tu pars, et tu laisses plonger ta gemelâme davantage en enfer. T'y fonces droit dedans, toi aussi, mais tu te tais. Pourquoi parler de soi quand l'autre va bien, ou va mal après tout ? C'est d'un égoïsme insupportable.

Tout ne tourne pas autour de toi, ni d'elle, ni de lui. Tout ne se rapporte pas à vous.

Tu pars; les ténèbres ne s'embarrassent pas de détails et t'avalent. Pour ta gemelâme et ton fratercœur, ce sont les ombres blanches qui les consument. Tu le voudrais à t'en arracher les tripes, mais tu ne peux pas les aider. Tu ne peux pas t'aider non plus. Vous vous êtes fait manger tout cru par ces lueurs aveuglantes... mais mortes.

Toi aussi, oui. Toi aussi.

Dehors, aucun soleil, juste ces étoiles qui sombrent comme des clés naufragées. Tu tombes avec elles dans l'autre sens. Ce sont peut-être les mêmes que ta gemelâme avale et que ton fratercœur ignore ?

Tu viens de trébucher et de te faire très mal. Tu es à quelques mètres de la bicoque, mais tu ne bouges plus pour l'instant. Tu es obligée de t'allonger le temps que l'énergie te revienne. La raison, aussi. En fait, ce qui te rend folle, c'est d'attendre que quelque chose se passe. Tu n'es pas Dieu. Tu ne peux pas en être à l'origine. Ou alors, tu n'as pas utilisé les bonnes clés pour ça, ni l'encre idéale. Il t'en reste un peu sur les mains d'ailleurs. Couleur de rouille. Elle pue aussi.

Tout ce que tu peux espérer, même si ça te fait horreur, c'est que ces clés-là, elle les ait avalées. Ou qu'elle va le faire prochainement. Qu'elle ne les ait pas perdues, en clair. Quant à cette encre, tu pries pour qu'elle ne se soit pas entièrement écoulée du carnet, qu'il en subsiste un peu pour lui, pour qu'il puisse écrire et penser ses blessures. Les penser, oui, parfaitement.

Sans bien-aimés, voilà ce qu'ils sont en ce moment. Ce que tu es. Sans blanc ou faux sang blanc... Tu t'y noies. Tu trembles.

Tu prends une des feuilles que tu as arrachées de la machine à écrire. Tu ne lis pas les mots que ta gemelâme a commencé à taper dessus, mais tu retournes le papier. La plume qui t'a forcée à avancer tout à l'heure et à jouer la fun en bulle – qui a crevé, tu es effondrée – se pose dans ta main et boit l'encre qui s'y était incrustée. Peut-être avec un peu de ton sang, car elle a piqué ta chair pour y parvenir.

Les yeux vides, tu écris. Tu couches tes propres bords d'elle – de toi, pardon. On dit que le cœur en tant qu'organe ne peut rien éprouver, que c'est le cerveau qui agonise, mais pour toi, c'est du pareil au même.

Toi qui adores bien expliquer chaque terme, qui cherches toujours tes mots pour ne pas leur donner un sens qui ne leur appartient pas, ne fais pas la différence cette fois. Tu ressens, et tu ne l'exprimes pas très bien, pas du tout comme tu le veux. En fait, tu te débrouilles comme un pied qui vient de se cogner contre un coin de ton cerveau que tu n'as jamais trouvé aussi étriqué – alors que tu te croyais souple et ouverte. Tu lâches tout. Noir et blanc, noir et blanc, ce n'est même pas gris. Pas grisant.

C'est r... ouille. Tu te tais. Tu ne sais pas si tes maux ont survécu. Ce qui devait arriver arriva. Les ténèbres de l'hiver épousent les lueurs blanches de l'enfer.

(...)

Dans un monde à l'envers
Où la paix n'a plus de maître
Dans un monde couvert
Où l'humain se peint en traître
Je vis pour un moment
Qui est devenu passé
Je vis au firmament
De ma torture effleurée

x

Je ne sais où je vais écrire
Cette peine qui m'a maudite
Sur mes lèvres sans sourires
Elle se creuse et se délite

x

Tu sais, l'or c'est juste des anges
Un peu cons qui ne voulaient pas
Mourir dans l'oubli et la fange
Car leurs cris sèment le glas

x

Reste un peu avec moi
J'suis capable tu sais
De conter une histoire
Qui sera merveilleuse
Qui sera amoureuse
J'te le promets tu sais
Même si tout s'enfuit
Même si tout gémit

x

Je subis comme tous les autres
Le souhait en clair et en force
Je destine mon cœur aux vôtres
Malgré sa sombre et frêle écorce

x

Reste un peu avec moi
J'suis capable tu sais
De conter une histoire
Qui sera merveilleuse
Qui sera amoureuse
J'te le promets tu sais
Même si tout s'enfuit
Même si tout gémit

x

Crois-tu que la nuit va te recouvrir
De son arc-en-ciel en vrai devenir
Crois-tu que demain tu forgeras ta mort
Mais sans revenir un jour à bon port
Tu te dis toujours que tout univers
Étranglera l'âme entre deux poussières

x

Reste un peu avec moi
J'suis capable tu sais
De conter une histoire
Qui sera merveilleuse
Qui sera amoureuse
J'te le promets tu sais
Même si tout s'enfuit
Même si tout gémit

x

Et tu es à l'envers
Sous le monde de tes maîtres
Et tu es découvert
En ton cœur devenu traître
Tu vis pour un instant
Qui est maintenant gelé
Tu vis de faux-semblants
Pour t'occire et t'abuser


(1) : Intraduisible. C'est le contraire de blackout. Il ressemble à without aussi.

(2) : Âme jumelle.

(3) : Frère de cœur.

(4) : Néologisme entre « âme » et « drame ».