Deuxième chapitre, dans la foulée du premier ~


- Dis, papa, cette année, on pourra voir maman?
- Raë... Je t'ai déjà dit que j'avais seulement rencontré ta mère là-bas. Pas qu'elle y vivait.
- Oh... Elle habite où, alors?
- Seattle... Probablement.
- Mais c'est pas loin de la maison! Pourquoi on va jamais la voir? Toi, tu vas souvent en ville. Tu la vois, parfois?
- Non.
- Pourquoi?
- C'est elle qui l'a voulu ainsi, Raëlys. Elle ne nous rejoindra pas dans la forêt et, à notre retour, nous n'irons pas non plus la voir en ville. Elle a dit qu'elle ne voulait pas que l'on fasse ça.
- Pourquoi elle ne veut pas?
- Je ne lui ai pas demandé. Mais, tu sais, elle a sûrement une vie à elle, là-bas en ville, et très peu de temps pour prendre soin de nous.
- Ce n'est pas vrai. Tu n'en sais rien. Tu n'as pas posé la question.
- Certes. Mais elle doit avoir ses raisons.


Ô douce neige.

Il faisait toujours aussi froid, dans cette forêt. Enfin, Amy n'était pas souvent venue dans le coin. Peut-être jamais, en fait.
Mais bon, aujourd'hui, il fallait qu'elle y aille. Dût-elle se geler les pieds.

Lorsqu'elle arriva finalement à destination, au bout de ce petit chemin de terre complètement recouvert d'une épaisse couche de poudreuse, elle ne sentait plus ses orteils.

Lorsque la porte s'ouvrit et qu'elle fit face à la personne qu'elle était venue voir dans ce coin paumé, d'un coup, tout le froid la quitta.

Elle avait toujours su que ce n'était pas comme les autres fois. Que ce n'était pas une amourette de vacances. Elle avait mille fois essayé de se convaincre que ça avait été un simple moment de faiblesse. Une fois. Un coup. Comme ç tant d'autres, avant et après.

L'elfe qui se tenait là n'avait posé les yeux sur elle qu'une seconde. Un regard comme on en lancerait à un fantôme, mais pas tellement surpris. Evidemment. Il savait toujours tout.
Et puis, il avait baissé les yeux. Elle aussi. Ils tombèrent ensemble sur la vision du paquet qu'elle avait dans les bras.

Oui. Elle était là pour ça. Mais en même temps, elle avait l'impression d'avoir oublié la présence de cet enchevêtrement de draps contre sa poitrine. Comme elle devait avoir l'air fine, à dévisager son colis sans comprendre ce qu'il faisait dans ses bras!

Mais c'était pour ça qu'elle était là. Lorsque son fardeau se mit à gigoter, elle s'en souvint.

Elle le tendit à son vis-à-vis, sans aucune mot. Comme elle confierait sa pile de linge sale à la femme de ménage. Sans aucun mot, il le prit contre lui, comme il accepterait un précieux présent. Il comprenait. Il comprenait toujours tout. Etait-ce un don, ou bien parce que c'était elle?

Qu'importe, elle partit. Elle avait fait ce qu'elle devait. Plus rien ne la retenait en ce lieu. Plus rien.

Et plus rien ne la ramènerait ici.


- Tu ne peux pas garder ça.
- Je sais.
- Et donc?
- Je cherche encore la personne qui la recueillera.
- Tu n'avais pas dit que le... le... enfin, tu sais. Tu ne l'avais pas déjà trouvé?

Tous les jours.

Tous les jours depuis qu'il l'avait appris, il revenait à la charge.

Un petit gémissement s'éleva du berceau installé à côté. Amalia, qui n'avait pas daigné quitter son écran des yeux quand son père était venu, encore, la réprimander, tendit immédiatement les bras pour attraper le petit être qui se débattait avec ses couvertures. Elle venait de finir sa sieste. A point nommé. Le paternel s'enfuyait toujours assez vite lorsque le bébé était là pour le dévisager.

- Je ne sais pas exactement où il habite. Je fais des recherches dans toutes les réserves elfiques de la zone. On verra bien.
- Hum, oui... Dépêche-toi. tu as mieux à faire que de traîner ce boulet-là.

"Tu as mieux à faire." La phrase fétiche de cet homme lorsqu'il s'adressait à sa fille. Celle qu'il lui servait à chacune de ses frasques. Quand elle faisait un peu trop la fête, quand elle négligeait ses études, quand elle se faisait arrêter pour une raison ou pour une autre. Quand elle avait annoncé l'idée du road trip, des mois plus tôt. Quand elle était rentrée...

Heureusement, sa grossesse s'était suffisamment mal passée pour qu'il s'inquiète plus qu'il ne s'énerve en sa présence. Et puis, cela l'avait bien arrangé: puisqu'elle ne pouvait pas sortir durant tout ce temps, il avait pu étouffer l'affaire et ainsi ne pas perdre la face. C'est qu'elle avait un rang à tenir, Amalia. Des obligations. Elle ne se rendait jamais compte du soucis qu'elle lui causait par son attitude, elle ne comprenait pas sa position. Il était tout de même le dirigeant du plus grand réseau officiel d'informations des UCAS. Presse, journaux, et anciens médias, tout passait par lui. Il devait rester en bons termes avec les mégacorpos, les pontes de l'économie, et tout un tas de gratin gratinés aux petits culs dorés. Et, surtout, il devait rester irréprochable, sinon plus personne ne lui ferait confiance. C'est pourquoi il devait mettre du plomb dans la tête de sa fille, ou bien non seulement il perdrait son statut - comment gérer une aussi grosse affaire que la sienne s'il ne savait pas endiguer les ardeurs de sa descendance? - mais il n'aurait plus personne pour reprendre le flambeau après lui. Plus personne de son sang.

C'était ce à quoi il préparait sa fille depuis des années, et elle, elle le remerciait comment? En se donnant au premier Oreilles-Pointues venu.

Amalia, berçant l'enfant avec douceur, leva finalement les yeux vers cet impitoyable homme d'affaires qu'était son père. Elle pouvait suivre le fil de ses pensées simplement en sentant le dégoût dans son regard. Il haïssait les elfes.
En fait, il rejetait toutes les formes de mutations humaines, bien qu'il soit assez âgé pour avoir subi les événements en temps réel, bien qu'il ait été témoin que tous ses gens étaient réellement fils et filles d'humains, tout comme eux. Mais, bon, ce n'était pas vraiment un homme du changement. Si c'était pour le boulot, il pouvait se montrer brillant, visionnaire, il pouvait tolérer n'importe qui ou n'importe quoi. Mais dans l'intimité du foyer, si tout cela venait à empiéter sur sa vie privée, si cela venait à influencer la vie de sa fille...

Autant dire qu'il devait haïr les elfes plus que n'importe quoi d'autre, à présent qu'un bébé de leur genre dormait dans la chambre de sa fille unique. Et, comme une provocation, la petite avait exactement l'air d'un elfe. On aurait jamais dit qu'elle était hybride. Ce n'était pas un nourrisson rond et rouge, sale et braillard. Elle en était presque surnaturelle, si belle et lumineuse...

Mais voilà, Amalia était bien d'accord sur un point avec son père: elle avait mieux à faire. Pas dans le sens où l'entendait ce dernier, bien-sûr, mais elle ne se voyait pas mère. Elle n'arriverait jamais à se contraindre assez pour s'en occuper convenablement. Plus que n'importe quel argument servi par son père, c'était par sa propre volonté qu'elle s'était décidée à abandonner le cadeau de son bel inconnu des bois.

Toutefois...

- Au fait papa...

Son père, qui repartait déjà - la petite s'était mise à glousser - s'arrêta sur le pas de la porte.

- "Ca", comme tu dis, s'appelle Raëlys.


Voilà pour cette fois ~

Bien que ça paraisse assez logique, comme il y en a beaucoup dans ce chapitre (tout le long, en fait...), les passages en italiques sont écrits ainsi pour signifier qu'ils ne se passent pas dans la même période spatio-temporelle que les passages "normaux". Ce sont donc soit des flashes-back, soit des anticipations, ou bien des événements se déroulant au même moment mais présentés comme des parenthèses à travers l'histoire principale.

Sinon, comme les petites références à l'univers Shadowrun commencent à pointer le bout de leur nez, si elles gênent la compréhension de l'histoire, prévenez-moi, que je mette des petites annotation/explications de ci de là, pour préciser de quoi je parle. Enfin, elles ne sont pas encore trop envahissantes, j'espère.