L'arbre Aux Corbeaux

Il était une fois un village appelé Isenborg, du nom du seigneur qui en possédait les terres, où il y avait un immense cerisier de plusieurs centaines d'années qui donnait chaque été des quantités de fruits. Il était situé sur la place du village et était suffisamment large pour que tous les habitants puissent y cueillir un bon panier chacun. Tout le monde appréciait l'arbre, aussi bien pour ses fruits que pour sa grandeur majestueuse, et on attendait chaque fois avec impatience le moment de la récolte. Un été, alors que les fruits se faisaient plus sucré et plus juteux chaque jour, le village s'éveilla, le matin prévu pour la récolte, pour avoir sous les yeux un terrible spectacle. Des centaines de corbeaux s'étaient perchés sur les multiples et vigoureuses branches de labre et avaient dévoré tous ses fruits. Tous sauf un ! Une cerise solitaire pendait encore piteusement à sa tige. Un jeune villageois s'avança alors pour la décrocher. Un affreux silence régnait sur la place et les résidents de l'arbre semblaient guetter, d'un regard mauvais, chacun de ses gestes. Lorsqu'il arriva à quelques pieds du tronc, tous les volatiles déployèrent leurs ailes et, comme un seul homme, se jetèrent sur lui. Le jeune homme poussa des hurlements de souffrance tandis qu'ils enfonçaient leurs becs profondément dans son visage et sa poitrine. Il tomba à terre et se vida de tout son sang sous les regards épouvantés et impuissants de tout le village tandis qu'un corbeau goguenard croquait la toute dernière cerise que le malheureux n'avait pu atteindre. Depuis ce jour, plus personne n'osa s'approcher du cerisier. On ne put même pas retirer le corps du jeune homme, pour le ramener à sa veuve, qui fut condamné à pourrir au pied du cerisier sous les croassements sinistres de ses habitants qui rongeaient peu à peu la peau qui restait sur son squelette. On disait que son sang avait nourri l'arbre qui était devenu plus large et plus épais que jamais. Dépourvu de ses feuilles, il avait désormais pris une teinte noire, plus obscure que la nuit. Même son tronc semblait s'assombrir au fil des années. On l'appelait alors l'Arbre aux Corbeaux.

Les volatiles se reproduisirent et envahirent peu à peu Isenborg. Ils étaient si nombreux qu'ils finirent par masquer la couleur du ciel. Le village paraissait plongé pour toujours dans les ténèbres. Les gens partaient, les bateaux ne s'arrêtaient plus dans le port, les marchands désertaient le place. Le village était mort. Dans tout le royaume, on s'accordait à dire qu'il avait été frappé d'une sorte de malédiction. Le seigneur du village, excédé par cette situation qui ne faisait qu'empirer et menaçait ses terres, décida de demander l'aide d'un mage qui était réputé dans les environs. On disait que le Roi lui-même avait fait appel à ses services. Celui-ci observa longuement l'arbre avant de déclarer ceci :

« Un jour naîtra une fille aux cheveux dorés comme le soleil qui ne brille plus sur Isenborg et aux yeux bleus comme le ciel d'autrefois. Elle sera si pure que son chant, aigu et cristallin, percera les tympans des créatures et les tuera. Cependant, il y a un prix à payer pour briser la malédiction. Le dernier de vos descendants disparaîtra à ce moment là et le nom et la famille seront perdus à tout jamais. »

Le Seigneur réfléchit longuement mais décida finalement que l'avenir du village était plus important. C'est pourquoi, il fit part de la prophétie aux villageois mais ne leur conta que la première moitié. Il mourut et le secret s'éteignit avec lui. Tout le monde attendait cette naissance mais on n'avait aucune indication sur la date où cela devait arriver ni de quelle famille la jeune fille serait issue. Elle pourrait aussi bien venir de l'autre bout du Royaume. On finit par s'habituer à l'arbre, autant qu'on peut s'habituer à une atmosphère aussi lugubre. On oublia la malédiction et la vie reprit peu à peu son cours mais Isenborg ne retrouva jamais le prestige perdu.

Un jour, un jeune garçon prénommé Johan, en hommage à un de ses ancêtres, se promenait près du château. Il aperçut par la plus haute fenêtre de la plus haute tour une jeune fille accoudée devant la vitre. Elle avait à peu près le même âge que lui, la peau plus pâle que de la porcelaine et les cheveux dorés comme le blé. Il ne l'avait jamais vue auparavant. Dès lors, il passa devant le château tous les jours pour la regarder. Elle avait toujours une expression de profond ennui peinte sur son visage délicat et ne semblait jamais quitter sa contemplation. Un jour qu'il savait le Seigneur parti pour des affaires, il eut le courage de frapper à la porte de la forteresse pour demander à la voir. Ce fut une servante qui lui ouvrit et elle lui répondit que la jeune princesse d'Isenborg serait sûrement ravie d'avoir de la compagnie car n'avait presque jamais de visite et elle s'ennuyait terriblement. Il la suivit dans un escalier de 999 marches exactement. Il les gravit une à une avant d'atteindre une porte vert pâle en bois. Lorsqu'il ouvrir la porte de sa chambre, la princesse était assise sur son lit et se regardait dans le miroir avec un air soucieux.

« Ce que je suis hideuse ! Ne trouvez-vous pas que je suis encore plus pâle qu'hier ? » demanda-t-elle à la servante sans lever les yeux

Johan lui la trouvait merveilleusement belle, encore plus qu'à travers la vitre. Sa longue chevelure d'or lui tombait jusqu'à la taille et ses prunelles étaient d'un bleu éclatant. Son visage s'éclaira et elle sourit à la vue de son visiteur. Elle se présenta. Son nom était Ellinor. Alors qu'ils discutèrent, elle lui expliqua qu'elle ne sortait jamais car sa santé ne lui permettait pas de quitter sa chambre. En effet, elle prenait facilement froid et tombait malade au moindre courant d'air. Cette consistance chétive était héréditaire, sa propre mère avait rendu l'âme en lui donnant la vie. Elle lui confia qu'elle avait remarqué sa présence à sa fenêtre et qu'elle attendait chaque jour ce moment avec impatience, le seul événement qui venait casser la monotonie de sa vie de cloîtrée. Il devint alors pour eux un rituel de se voir dès que son père partait pour des affaires ou pour la chasse. Celui-ci aurait désapprouvé qu'elle fréquente un roturier mais les servantes du château fermaient les yeux avec bienveillance sur ces visites. Le reste du temps, ils se contentaient des regards échangés à travers la vitre de sa fenêtre.

Une fois, ils descendirent dans le salon car elle voulait lui montrer quelque chose. Arrivée dans la pièce, Ellinor se mit au clavecin et commença à chanter. Johan crut défaillir tant la voix de la jeune femme était d'une sublime limpidité. Elle avait quelque chose de liquide, comme un son clair et argentin que seule l'eau pouvait produire. Tout son corps trembla avec les trémolos de la mélodie. On aurait dit que c'était un ange qui chantait. C'est alors qu'il comprit. C'était elle. La jeune fille dont avait parlé la prophétie il y a tant d'années. Celle qui briserait le sort qui empoisonnait à jamais la vie du village. C'était Ellinor. Il s'empressa alors de tout lui raconter. Sa famille était la seule encore au courant de la malédiction car l'histoire avait été passée de génération en génération dans l'espoir de pouvoir sauver un jour le village. Il était inutile de préciser qu'elle fut très surprise par ces révélations. Elle ne connaissait pas l'histoire des corbeaux. Elle qui était venue au monde sous un ciel noir comme de l'encre ne pouvait même pas imaginer qu'il en eut été autrement. Mais elle cru au récit du jeune homme et comprit qu'elle était en effet vraisemblablement la jeune fille dont il était question dans la prophétie. Lorsque son père rentra, elle l'assaillit de question. Il lui semblait impossible qu'il put ignorer l'existence de la malédiction. Celui-ci prétendit d'abord le contraire avant de renoncer et de tout lui raconter, en omettant de révéler l'identité de la jeune fille. Mais il était déjà trop tard, Ellinor en était convaincue : c'était elle.

Elle se renseigna ensuite auprès des servants sur les malheurs apportés par l'arbre et ses odieux occupants. Comprenant chaque jour un peu plus combien c'était un fardeau pour les villageois, elle se résolut à briser le mauvais sort. Cependant, son père s'y opposa catégoriquement. Il était absolument hors de question qu'elle quitte le château car il était évident qu'elle n'y survivrai pas. Sa santé était bien trop fragile pour qu'elle s'aventure en dehors des murs de pierre qui la protégeaient du froid et du vent. De toute façon, la population s'était faite à ce désagrément et, si cela ne leur plaisait pas, ils n'avaient qu'à aller habiter ailleurs. Néanmoins, après de multiples supplications et de larmes versées, il dut consentir à la laisser partir. Mais il refusait qu'elle y aille seul. Lui-même ne pouvait pas l'accompagner car il se faisait vieux et ses forces s'amenuisaient. Johan se proposa et l'affaire fut réglée. Ils se mirent alors en chemin dans l'air frais d'une matinée pourtant estivale. Alors qu'ils s'approchaient de l'entrée du village, Ellinor ne put plus sentir ses jambes tant elles étaient transies par la morsure du vent. Johan la prit alors dans ses bras et la porta pour le reste du chemin. Elle tremblait de façon incontrôlable à chaque nouveau coup de vent glacial et son corps était plus meurtri à chaque pas. Alors qu'ils n'étaient qu'à quelques pieds de l'arbre, ses poumons, totalement gelés, cessèrent de fonctionner et son cœur s'arrêta. Johan, désespéré, la secoua de toutes ses forces mais il n'y avait rien à faire. Comme l'avait prédit son père, le contact avec l'air extérieur avait eut raison de sa faible contenance. Cet ultime élan de générosité lui avait été fatal. Il se pencha alors pour lui donner un dernier baiser tandis qu'une larme chaude coulait de ses joues. Le contact de celle-ci contre son œil à elle ainsi que de ses lèvres tièdes contre celles glacées d'Ellinor sembla lui redonner une étincelle de vie. Son corps se réchauffa et ses yeux s'ouvrirent. Voyant qu'ils allaient atteindre l'arbre, elle sourit et entrouvrit la bouche. Johan fit un dernier pas puis, jaugeant la réaction de ces maudits oiseaux, la déposa au sol. Ils fusèrent alors vers lui et lui crevèrent les yeux avec la pointe de leurs becs aiguisés comme des couteaux. Les yeux versant des larmes de sang mais un sourire aux lèvres, il demanda à Ellinor de chanter. Elle fredonna alors quelques notes de sa voix faible mais immaculée. L'effet fut instantané. Les ignobles créatures se figèrent alors dans le ciel avant de s'écraser piteusement sur le sol. Mortes. Cependant, l'une d'elles eut le temps d'enfoncer une de ses erres dans le cœur du jeune homme. Alors, comme son ancêtre dont il partageait le nom, il s'écroula et expira au pied de l'Arbre aux Corbeaux. À cette vue, Ellinor exhala le dernier souffle de vie qui lui restait et s'éteignit également, non sans avoir jeté un dernier regard émerveillé au ciel bleu azur, dégagé de ses immondes hôtes.

D'un même mouvement, tout le village sortit admirer ce spectacle qu'aucun n'avait connu de son existence. La vie put enfin reprendre pleinement son cours à Isenborg. Le village sembla renaître de ses cendres une fois la malédiction brisée. Les familles emménageaient, les bateaux revenaient et les marchands y faisaient à nouveau leur commerce. On brûla les cadavres des corbeaux dans un immense feu de joie et on coupa l'arbre à l'origine du malheur dont les branches rejoignirent ses occupants sur le bûcher. La souche fut déterrée et on découvrit des affreuses racines d'une longueur incroyable qui étaient plus larges que la cuisse d'un homme. Elle fut exposée, tel un trophée de victoire, devant le château du Seigneur. Celui-ci fit dresser une tombe magnifique à la place de l'arbre et on y enterra Ellinor et Johan dans la position où ils s'étaient endormis, enlacés. Il resta cependant à jamais inconsolable de la perte de sa fille unique et trépassa peu de temps après elle. On fit ériger une stèle contant les exploits des jeunes héros qui furent célébrés dans tout le Royaume comme le chevalier et la princesse qui avaient vaincu la malédiction de l'Arbre aux Corbeaux et on ne planta plus jamais de cerisier à Isenborg.