Songe D'une Nuit D'hiver

Par une froide nuit d'hiver que je marchais dans le brouillard dans une rue qui ne m'était pas familière, je sentis la fatigue soudainement me traverser. Étant pourtant un bon marcheur, je fus forcé de m'arrêter tant ma poitrine me serrait et le souffle me manquait. Je pris alors place sur un banc et me perdis dans mes pensées. La brume était si épaisse qu'il était impossible d'apercevoir la Lune. Soudain, ma rêverie fut interrompue lorsqu'une femme m'apparut. Elle était pâle et blonde et vêtue d'une manière assez étrange mais d'une plutôt élégante. Son visage avait une expression que je ne saurai vraiment décrire. Une sorte de mélancolie agitait ses traits exquis. Elle m'offrit un sourire d'une blancheur éclatante et m'adressa un geste pour m'inviter à la suivre. Je fus alors pris d'un irrésistible élan qui m'entraînait vers elle. Son image se confondait avec la buée qui s'échappait de mes lèvres. Il me semblais alors que je ne contrôlais plus mon corps, tout était comme dans un rêve. Mes jambes se mouvaient malgré moi pour la rejoindre. J'étais comme hypnotisé par son regard pénétrant.

Ensorcelé, pantin, presque somnambule, je la suivis vers une vieille maison située au coin de la rue. Lorsque nous passâmes le portail grinçant, je fus pris de frissons. Cependant, derrière la lourde porte de chêne, la demeure était bien chauffée bien que je n'aperçus point de cheminée. Il me paraissait inutile de chercher un quelconque radiateur puisque la décoration était si ancienne qu'on se serait cru dans un roman de Jane Austen. Interpellé par des sons de voix, mes jambes me portèrent jusque dans un grand salon sans même que mon hôte m'y ait convié. C'était comme si mon corps savait déjà ce que je devais faire sans prendre la peine de réfléchir ou de consulter les règles de la politesse. Je me sentais heureux en cet endroit, comme si cela était exactement là où j'étais destiné à être. La maison, qu'on aurait presque pu qualifier de manoir, était pleine d'invités à ce qui semblait être une sorte de fête costumée pour la haute société. Hommes et femmes habillés élégamment discutaient joyeusement et riaient. Certains même dansaient sur une musique populaire qui résonnait dans toute la pièce principale. J'interceptais des bribes de conversations lorsque je me glissais entre les convives :

« Avez vous vu Madame de Linois dernièrement ? »

« Oui, elle me confiait l'autre jour que son mari devait se rendre à... »

« Comment va votre sœur ma chère Églantine ? »

« Mieux, c'est bien aimable de vous en préoccuper. Le médecin lui a dit de se reposer... »

« Vous savez, le commerce de tissus est florissant en Espagne ces temps-ci... »

À mesure que je me dirigeais vers le fond de la salle, je sentais mes jambes s'alourdir et j'avais de plus en plus chaud. Une jeune femme était assise sur un fauteuil de soie. Elle semblait m'attendre. Sa robe était vert pâle avec une décoration florale. De lourdes dentelles pendaient de ses manches. Elle était de coupe, si je me rappelle bien du terme, à la française. Elle me sourit et me tendit sa main. Je la pris délicatement et ne pus m'empêcher de remarquer combien elle était fraîche comparée à la chaleur insupportable qui régnait dans la pièce. Elle me conduit sur ce qui faisait office de piste de danse et nous commençâmes à tournoyer. Elle se contenta d'abord de me fixer en silence tandis que j'observais les visages blancs qui se confondaient au fur et à mesure que la cadence s'accélérait. Mon regard passait d'une personne à l'autre au rythme des jupons qui virevoltaient tout autour. Bientôt, les formes devinrent vaporeuses et je ne pouvais plus distinguer que le visage de ma charmante cavalière. Il me parut alors que ses yeux, qui étaient si brillants au début de notre danse, étaient devenus vitreux. Elle me sourit à nouveau, le mouvement éclairant tout son visage blafard, et prit enfin la parole à voix basse :

« Que pensez-vous de cette fête monsieur ? Êtes vous heureux d'y avoir été convié ? Savez-vous que c'est grâce à moi ? »

Je lui répondit en balbutiant que j'ignorais qu'elle m'avait fait cette faveur alors que je ne la connaissais pas mais que je lui en était bien reconnaissant.

« Je n'aurais pu me passer d'un invité tel que vous, me répondit-elle, après tout il faut bien que quelqu'un se souvienne. » Je voulus lui répondre que j'ignorais ce qu'elle voulait dire par là mais elle reprit : « Connaissez-vous Monsieur de Roüalle ? C'est un bien vilain homme qui hait ma tante au plus haut point. » Elle désignait la femme que j'avais rencontrée dans la rue, ce qui semblait avoir eut lieu des siècles auparavant bien qu'il ne se soit passé que quelques heures depuis. « Il est si jaloux de sa notoriété qu'il essaye toujours de détruire sa réputation en répandant de méprisables rumeurs sur son compte et de ruiner ses réceptions. Il est vil, croyez-moi, et arrive toujours à ses fins. Je suis sûre qu'il prépare quelque chose en ce moment même pour nous nuire. » Ses yeux étaient emplis d'une telle sincérité que je fus forcé de la croire. À cet instant, j'aurais pu lui accorder n'importe quoi.

« J'ignore comment on pourrait lui faire voir qu'il s'attaque à plus noble que lui et que ses tentatives resteront infructueuses. »

« Eh bien, peut-être devriez-vous lui jouer un tour vous aussi. Ainsi il comprendrait qu'il est inutile de s'acharner car il est voué à échouer. »

« Oui, une vengeance. » Ses yeux parurent s'enflammer tandis qu'elle prononçait ce mot et mon corps fut à nouveau submergé par une vague de chaleur. À cet instant, les cloches de l'Église se firent entendre jusque dans la maison. Il était trois heures. « Oh, mais il est l'heure, dit ma jeune cavalière, heureusement, nous avons fini juste à temps »

Avant que je ne puisse lui demander de quoi elle parlait, la chaleur se fit si intense que j'en fus aveuglé l'espace de quelques secondes. Je fus forcé de clore les paupières pendant plusieurs instants. Quand je les rouvris, à travers un rideau de larmes, j'aperçus la jeune femme, plus pâle que jamais, m'adresser un regard suppliant. Elle me glissa un morceau de papier dans la main gauche. Sa main était sèche et brûlante. J'entendis ensuite de terribles hurlements, derrière moi. Une fois que j'eus recouvré pleinement la vue, je me retournai et, à ma plus grande stupeurs, me rendis compte que les murs de la maison devenaient noir. Les tapisseries aux murs se décollaient sous l'effet de la chaleur, toujours plus ardente. Les visages des invités de faisaient de plus en plus cireux, livides. Même leurs parures perdaient toute leurs couleurs, virant vers un blanc presque transparent. Les coutures s'effilochaient, les tissus se désagrégeaient. Leurs corps perdaient consistance, comme si seules leurs âmes perduraient. Toutes les figures se fondaient en une seule forme fantomatique, spectrale qui semblait fondre sur moi. Je clignais alors des yeux et tout disparut. J'étais désormais debout sur des piles de cendres. Les murs magnifiques étaient en ruine, les vases et verreries s'étaient brisés en mille morceaux sur le sol grisâtre, la somptueuse charpente n'était plus débris et poudre sombre à mes pieds. Des nuages de poussière obscurcissaient quelque peu ma vue mais je distinguais encore la forme de l'escalier, ou du moins ce qu'il en restait, c'est-à-dire les premières marches, dont la rampe était carbonisée. Il semblait que tout ce qui faisait la splendeur, la grandeur, le prestige de cette bâtisse était partit en fumée, tout comme l'espoir avait fondu dans mon cœur. Alors, je respirai une grande bouffée de cet air poussiéreux et sale et, une nouvelle fois, ma poitrine se serra, ma respiration devint difficile et ma vue s'embruma mais, cette fois, mes jambes se dérobèrent et je perdis connaissance.

Lorsque je m'éveillai, j'étais de retour sur le banc où j'avais été sollicité. Regardant autour de moi, je réalisai que le jour commençait à se lever. Quel étrange rêve m'avait donc pris ? Je laissai mon regard vagabonder quelques instants, me remémorant les détails du songe qui, étonnamment, me revenaient sans la moindre difficulté, quand je l'aperçus. Droite, grande, claire et splendide. La maison. Mais elle ne ressemblait en rien à celle dont j'avais rêvé. Elle semblait neuve et moderne. J'ignorais pourquoi mais je n'avais jamais remarqué cette maison auparavant. C'est-à-dire qu'elle était vraiment à l'écart de la route. Je fis quelques pas pour rejoindre la boîte aux lettres, curieux de connaître l'identité de son propriétaire, et je pus lire : Monsieur et Madame de Roüalle. À ce moment-là, je sentis quelque chose frotter conter la paume de ma main qui était resté fermée depuis mon réveil. C'était un morceau de papier plié en deux. Il était jaunâtre et ses coins avaient noirci, comme si on les avait trop approchés d'une flamme, mais on pouvait voir qu'il s'agissait d'un papier de grande qualité. Dessus, on avait inscrit à la plume d'une écriture élégante « Souviens-toi ».