Bonsoir ! J'avais dit que je la posterai en août, je profite donc de cette date du 31 pour respecter mes engagements :B
Il est possible que vous ayez déjà vu ce titre, déjà lu cette histoire. C'est normal. Ceci est une version finalisée après des mois et des mois de corrections et d'écriture (je veux dire par là que j'écrivais une page par mois, haha), enfin complète, et je vous conseille donc de lire celle-ci plutôt que l'autre. À moins que vous soyez atteints de curiosité morbide. Hihi.

Pour les changements, à part le fait que c'est un peu moins moche, j'ai rajouté quelques scènes. Voilà voilà :B. Pas grand chose de différent pour ce premier chapitre, mais j'espère qu'il plaira à ceux qui le découvriront ou la reliront.

À la base, cette histoire était censée peser 10 000 mots. Elle en fait 52 000. J'ai mal. Haha. Elle fera au total 8 ou 9 chapitres, sans doute 9, ça dépend de comment je découpe la fin. Elle sera postée tous les dimanches, sans doute en fin d'après-midi, le temps que je me réveille. Voilà voilà ! Bonne lecture, et j'espère que ça vous plaira. :3


De l'eau qui glisse paresseusement à l'extrême limite de la plaine noire. Elle danse, joue, invite les poissons à s'amuser avec elle, à vivre en elle, à exister.

Est-ce de l'eau ?

Elle est épaisse, elle est poisseuse, elle est rouge, elle est silencieuse ; est-ce de l'eau ? Elle coule avec une lenteur terrible, hypnotique, dangereuse, terrifiante ; est-ce vraiment de l'eau ?

Elle dévore les enfants qui s'approchent trop, elle torture ceux qui se risquent à l'effleurer, elle massacre sans pitié ceux qui font mine de vouloir la salir de leur contact ; seuls les quelques poissons grisâtres et aveugles qui y baignent sont bienvenus dans son étreinte protectrice. Le reste n'est qu'étranger ; déchet, détritus, éliminé dans la seconde, disparu à jamais pour préserver sa pureté.

Est-ce de l'eau ?

Nero se pose la question chaque jour, chaque heure, chaque seconde depuis qu'il la connaît. L'envie d'y regarder de plus près, de toucher, de se baigner et de plonger le taraude, le torture, caresse malicieusement son esprit d'enfant et l'appelle à assouvir ses désirs tant qu'il en est temps. Il résiste vaillamment, reste assis, enserre ses jambes de ses bras pour s'empêcher de s'approcher plus et d'y tremper un doigt, juste un doigt, pour savoir, être sûr, est-ce que c'est de l'eau, vraiment ?

Quand il demande à sa maman, elle ne répond que par des regards exaspérés, ou bien elle tourne le dos. Elle trouve que c'est une question stupide parce que tout le monde sait qu'y répondre est impossible, parce que c'est le plus grand des mystères, parce que de toute façon quelle importance ça a, de savoir ça, puisqu'on ne peut pas l'approcher ou la domestiquer ?

Mais l'eau-qui-n'est-peut-être-pas-de-l'eau intrigue trop Nero pour qu'il se contente du mystère. Il doit savoir, vite, parce que ça fait un énorme trou vide dans sa tête et que c'est insupportable de voir la question y tourner sans cesse sans que le problème ne se résolve de lui-même. C'est comme si ça grattait très fort à l'intérieur, mais qu'il était impossible de soulager la démangeaison – pas sans y laisser la vie.

Saleté de rouge, saleté, qui refuse de dévoiler ses secrets, qui refuse de se confier à lui et de murmurer les réponses à son oreille d'enfant.

Cet endroit en devient presque une salle de torture – une salle ouverte, étrange, qu'on pourrait quitter sans jamais vraiment y échapper, qui poursuit ses visiteurs où qu'ils se rendent. Et plus rien ne peut faire oublier les reflets gras de l'eau qui n'en est peut-être pas, le rouge épais et sale, les poissons gris qui sautent de temps en temps et les remous lents et lourds qui avancent et reculent sans faire le moindre petit bruit.

Le silence est tel qu'on pourrait entendre le moindre mouvement, d'où qu'il vienne, aussi faible qu'un battement de cil ou qu'une larme roulant sur une joue. L'eau engloutit tout son environnement, le bruit et les odeurs, la faune ou la flore, les visiteurs, tout ce qui n'est pas elle et ne peut pas l'être. Pas un insecte, pas un oiseau, pas un seul petit être vivant à part ces poissons gris et aveugles qui, pour une raison inconnue, n'ont pas à subir son courroux. Même le vent s'arrête, même les nuages noirs et menaçants refusent de dépasser la frontière et de se risquer à la couvrir de leur ombre. Rien ne l'atteint, rien du tout ; c'est le temple du calme et du silence, c'est un cimetière abandonné depuis des siècles.

Ça a quelque chose d'envoûtant pour Nero, quelque chose d'oppressant aussi ; ça le pousse à l'admiration, à l'émerveillement, mais ça lui fait un petit peu peur.

Pourtant, depuis qu'il y est venu pour la première fois, il ne peut s'empêcher d'y retourner autant qu'il le peut, chaque mois ou chaque semaine ou chaque jour, pour regarder cette eau qui coule vers une destination connue d'elle seule, une obsession qui ne peut pas le quitter et cette question qui refuse de disparaître et des envies qui lui hurlent de les assouvir.

Il revient encore et toujours, s'assied, regarde, ne bouge plus, ne parle pas, attend puis se lève et s'en va sans que rien n'ait changé.

Il retrouve l'univers mouvant et incolore dans lequel il est né, dans lequel il a grandi, dans lequel il mourra sans doute.

Ce monde, c'est l'Ombre c'est un nom étrange pour un lieu étrange, mais c'est le seul qu'il connaisse en dehors de l'eau. C'est un endroit vaste, plein de villes et de villages et de maisons et de gens, avec plein d'habitants, des adultes, des enfants, sa maman aussi, et puis des animaux, du vent, de l'eau vraie – l'eau sombre, pas rouge – des gros nuages noirs qui tonnent la plupart du temps. Là, le sol est fait de terre et de gravas, de petites pierres noires et de suie, de poussière. Le ciel est toujours noir, toujours ; quand il était petit, Nero pensait que c'était comme ça tout le temps et partout, mais maintenant qu'il a vu la rivière et son ciel pourpre, il sait que ce ne sont que des nuages d'orage qui refusent de partir et plongent son univers dans la nuit permanente, masquant tout ce qu'il pourrait y avoir d'autre, derrière ou au-dessus.

Il ne sait pas ce qui se cache derrière les nuages ; est-ce un ciel comme là-bas, un ciel de sang, un ciel qui plonge tout ce qui se trouve sous lui dans une ambiance écarlate et silencieuse ? Ou bien autre chose ? D'autres nuages ? Ou juste rien ?

Il ne sait pas, mais parce qu'il sait qu'un jour il saura peut-être, il n'y pense pas, n'est pas obsédé par la réponse, et la question ne lui traverse l'esprit que rarement, lorsqu'il n'a vraiment rien d'autre à faire ou à penser.

Parfois il se demande si c'est parce que les nuages sont noirs que le sol est noir, que les maisons sont noires et que les gens sont noirs, que les fleurs sont noires, l'eau est noire, la vaisselle est noire, les émotions sont noires et tout est noir toujours – ou bien si c'est parce que tout est noir que les nuages sont noirs.

C'est une question dont les réponses diffèrent selon la personne à laquelle il la pose ; il en conclut que c'est une question de croyance personnelle, de point de vue, et qu'il faut juste retenir que le monde est noir, qu'il l'a toujours été et ne changera jamais.

Le noir, l'obscurité, les ténèbres ; tout ça, c'est sa vie. Il a toujours trouvé ça rassurant, un cocon de sécurité dans lequel on l'a élevé depuis la naissance.

Pourtant, un jour, il a voulu voir autre chose. On lui avait raconté des histoires, et on lui avait chanté une chanson ; une chanson qui l'avait toujours bercé, petit, qui l'avait aidé à dormir et à rêver.

Une histoire qui parlait d'un homme qui s'était perdu dans l'Ombre, qui avait atteint un endroit étrangement silencieux et hostile ; qui avait vu au loin quelque chose d'étrange, quelque chose qui ne ressemblait en rien à ce qu'il avait vu auparavant, quelque chose qu'il était incapable de qualifier ; quelque chose de quoi émanait une autre sorte de couleur, qu'on appelait lumière sans en connaître la signification, quelque chose qui faisait mal et qui était si beau, si beau qu'il avait voulu s'approcher rien qu'un peu – un tout petit peu, pas grand chose, juste pour voir. Il était sorti de l'Ombre, et il voyait la chose, tellement belle et terrible que ses yeux en pleuraient, si magnifique et violente que ses cheveux en tombaient, si extraordinaire que son corps entier s'en décomposait.

Un homme qui s'effondrait pour avoir découvert un secret scellé, avoir violé l'inviolable, avoir trahi un serment fait jadis par des ancêtres dont il avait tout oublié ; un acte si effroyable qu'il s'était mis à pleuvoir, beaucoup, beaucoup, sur lui, sur sa tête, tellement que ça avait créé la Limite, une rivière qui, enragée, l'avait emportée avec lui, noyant sa vision et ses rêves, et son secret perdu à tout jamais.

Une histoire qui se terminait par des curieux qui eux aussi avaient voulu voir, qui avaient tenté de traverser l'eau, qui avaient été engloutis par la Limite.

La Limite, l'ultime barrière, le dernier mur, la frontière infranchissable. Une rivière massacrant tous ceux qui s'en approchaient.

Et cette berceuse qui s'était inscrite en lettres sombres et tranchantes dans sa petite tête noire, qui le mettait en garde, qui lui soufflait de rester là, chez lui, dans le noir, de ne pas penser à la rivière et de ne pas y mettre un pied.

Trop de légendes, trop d'histoires ; lui aussi avait voulu connaître la rivière, lui aussi avait voulu découvrir le secret, lui aussi avait voulu ouvrir les yeux sur autre chose que les ténèbres.

Il s'était approché de la Limite, avait trouvé une question sans réponse, une obsession, avait trouvé du rouge et du silence et des poissons aveugles.

Et maintenant il se demande si le rouge ne vaut pas mieux que le noir, parfois, si cette couleur n'est pas plus belle, même si elle fait bien plus peur. Il y retourne à chaque fois pour l'évaluer ; la Limite est-elle plus belle que l'Ombre ? Le rouge vaut-il mieux que le noir ? Est-ce de l'eau ? Qu'y a-t-il derrière les nuages ? À quoi ça ressemble, la lumière ?

Il a de quoi penser pour toute une vie.

Il pense encore à ça quand il pousse la porte noire de sa maison noire pour retrouver sa maman noire. Il la regarde à peine quand il entre dans le salon, il s'assied juste dans un fauteuil noir et attend qu'elle ait terminé de donner la nourriture noire au petit bébé noir qu'il appelle sa petite sœur.

Elle lui demande où il était passé, il ne répond rien, il attend juste de pouvoir poser ses questions, encore, pour recevoir à nouveau des regards exaspérés et des dos tournés.

La petite sœur termine son repas et tend les bras vers sa maman pour qu'on la sorte de sa chaise de bois noir. C'est le moment, alors Nero demande :

– Il se passerait quoi si quelqu'un mettait rien qu'un petit bout de son doigt dans la Limite ?

Elle soupire – c'est le signe qu'elle ne veut pas répondre encore à des questions sur le sujet, mais qu'elle va le faire quand même pour qu'on la laisse vite tranquille.

– L'eau va le dévorer en entier et l'emporter avec elle pour le punir de sa prétention.

– Pourquoi elle fait ça ?

– Parce que c'est interdit.

– Pourquoi ?

– Parce que c'est dangereux.

– Pourquoi c'est dangereux ?

Elle ne répond pas et estime que la conversation est close. Mais il n'a pas de réponse à ses questions. Ce n'est jamais assez satisfaisant, jamais. Pourquoi personne ne veut jamais rien lui dire ? Est-ce parce qu'il est un enfant ? Est-ce parce que même les adultes ne savent pas ?

– C'est quoi la lumière ?

– Tu as encore écouté des histoires, Nero ?

– Oui. Alors, c'est quoi ?

– C'est juste un mot inventé pour les histoires, pour faire peur aux petits garçons comme toi.

– Ça ne me fait pas peur. Je veux savoir ce que c'est.

– Et tu ne le sauras jamais, parce que c'est une invention de vieux bonhommes qui s'ennuient dans leur petite vie triste. Arrête de poser des questions idiotes, et viens m'aider, d'accord ? Ce n'est pas bon de se remplir la tête de doutes et d'interrogations hasardeuses comme tu le fais.

Encore une fois il se heurte à un mur et n'obtient pas de réponse.

Si la lumière n'existe pas, pourquoi donc quelqu'un l'aurait-il inventée pour ses histoires ? Quel intérêt ?

Il est sûr que la réponse est quelque part, que le secret existe vraiment, qu'il va le découvrir un jour, très bientôt.

Même si sa maman ne veut pas le croire.

Même si les adultes ne veulent pas le savoir.

Même si la rivière tente toujours plus de l'appeler à elle.

Il aide sa maman à nettoyer le sol, la table, les assiettes. Il l'aide à préparer du pain noir et de la soupe noire.

Il mange avec elle, il lui parle, mais il ne sait même pas ce qu'il dit. Il reste enfermé dans sa tête noire et réfléchit. Réfléchit. Réfléchit.

Quand il va dans sa chambre pour enfin dormir, rêver, et se sortir ses questions de la tête, il s'arrête devant la chambre de sa petite sœur que sa maman est en train d'endormir. Il ferme les yeux pour s'imprégner de la voix douce qui chantonne, par l'air de cette berceuse qu'il a tant de fois entendue, par ces paroles qu'il ne comprend toujours pas.

Dors, dors, enfant de l'Ombre...

Il va dans son lit à lui, pose sa tête sur l'oreiller moelleux, si agréable. Ses paupières sont déjà lourdes, et ses pensées s'emmêlent dans un charabia incompréhensible, relevé par les notes douces de la musique qui parvient jusqu'à lui.

Il est déjà endormi, plonge dans des rêves dont il ne se souviendra pas au réveil. Des rêves pleins de poissons aveugles, pleins de voix chantantes, pleins de questions sans réponses.

Et de noir.

Surtout de noir.

x x x

De l'eau qui coule paresseusement à l'extrême limite de la plaine noire.

Est-ce de l'eau ?

Cette question refuse de lui sortir de la tête. Il a beau essayer. Ça ne marche pas. Jamais.

Est-ce de l'eau ? Est-ce de l'eau ? Est-ce de l'eau ? Est-ce de l'eau ? Est-ce –

Nero prend son crâne entre ses mains et ferme les yeux dans l'espoir de faire taire la voix qui le torture toujours plus chaque jour. Ça fait mal, cette question, ça fait mal, ce vide qui l'accompagne, ça fait mal, ces envies et ça fait encore plus mal de savoir qu'il ne pourra pas les assouvir à moins d'y sacrifier sa vie.

Mais il est trop jeune pour mourir, il ne peut pas faire ça avant d'avoir vécu un peu, et il a le sentiment de ne pas avoir vécu assez.

C'est étrange comme la Limite ressemble plus à l'Ombre lorsqu'il ferme les yeux. Le rouge disparaît et est remplacé par le noir qu'il a toujours connu.

C'est bizarre parce que, quand il est dans l'Ombre, ce n'est pas pareil du tout. Il ferme les yeux, le noir reste noir, rien ne change.

Alors pourquoi ici le rouge disparaît ?

Il garde les yeux fermés et cherche la réponse à sa question dans le peu de connaissance qu'il a de l'univers. Il ne trouve rien, encore, comme d'habitude ; une question de plus à ajouter à celles dont il n'a jamais trouvé d'explication. Il soupire. Pourquoi le monde est si incompréhensible ?

Il réfléchit encore et pense lorsqu'il entend du bruit.

Un bruit terrible, énorme, dans ce lieu de silence total et d'immobilité.

C'est quelque chose qu'il a déjà entendu.

Des coups portés sur un sol.

À un rythme régulier.

Des bruits de pas.

Quelqu'un se trouve ici. Quelqu'un avance. Un adulte qui est venu pour le ramener à la maison ? Quelqu'un qui a décidé de s'enfoncer dans l'eau sans prêter attention aux conséquences ?

Nero sent brusquement la peur l'étreindre, en même temps qu'une curiosité plus forte encore que celle qu'il éprouve pour la rivière. Une angoisse terrible à l'idée de voir ce qui brise la tranquillité immuable de la Limite, et une envie formidable de regarder, pour savoir, pour ne pas se retrouver à nouveau devant une question vide.

Une envie insurmontable.

Il est incapable de lutter.

Son cœur bat la chamade lorsqu'il se décide à ouvrir les paupières.

Au début, il ne voit rien. Il se sent aveugle.

Il regarde la Limite, rouge.

Il regarde au-delà.

Puis il aperçoit une forme étrange.

Une forme qu'il n'a jamais vu auparavant.

Quelque chose qu'il ne connaît même pas.

Son cœur semble s'arrêter un long instant. Les questions fondent en masse sur sa tête noire. Il se sent trembler. Il cligne des yeux plusieurs fois d'affilée.

Oh non. Qu'est-ce que c'est ?

Ses yeux lui font tellement mal qu'il se sent pleurer. Il se demande pourquoi. Il n'est pas triste, pourtant. Pourquoi il pleure ? Pourquoi ?

Qu'es-ce que c'est que ça ?

Il ne voit rien.

Ça fait mal.

Si mal.

Mais...

C'est tellement, tellement beau.

Il n'a jamais rien vu de plus magnifique. Rien, jamais.

Il sent qu'il a la réponse à une de ses questions. À une question posée par de nombreuses personnes avant lui. Une réponse découverte par un unique homme disparu. Un secret.

La Lumière.

Elle est magnifique. Et cruelle. Il a tellement mal aux yeux.

La forme bouge doucement. Elle s'aplatit sur le sol.

Nero a peur à nouveau. Il se souvient de l'histoire. Va-t-il mourir, lui aussi, pour avoir vu ce qu'il voit ? Va-t-il être détruit par la Limite pour avoir découvert le secret ? Que va-t-il lui arriver ? C'est peut-être déjà la fin.

Il se fige, émerveillé par la scène qui se déroule devant ses yeux. La chose s'avance lentement. Très lentement. Vers le rouge. Vers la Limite.

Elle ne semble même pas le voir, lui. Elle ne semble rien voir du tout. Juste la Limite. Juste le chemin qui la sépare d'elle.

Nero plisse les yeux pour voir. La chose est tellement proche de l'eau, tellement. Lui-même ne s'est jamais avancé aussi loin. C'est dangereux. Il aurait risqué sa vie.

Il se demande si la chose risque aussi la sienne. Si c'est vivant.

En tout cas, ça en a l'air.

La chose avance jusqu'au bord de la rivière. Et se tend. Elle tend sa lumière vers la Limite. Très proche. Trop proche.

Nero sent les battements de son cœur accélérer comme jamais auparavant. Il sent son estomac se contracter. Il est sûr qu'il va se passer quelque chose d'horrible, vraiment horrible, qu'il doit l'empêcher à tout prix. La Lumière va toucher la Limite. Ça veut dire que la Lumière va mourir.

Il ne sait pas quelles en seraient les conséquences, mais il sait que ce sera la chose la plus terrible qui pourrait arriver.

Ses lèvres tremblent. Son souffle est court.

Sans savoir exactement pourquoi, il hurle. Le plus fort qu'il peut.

Son cri déchire le silence avec tant de force que la chose s'immobilise un instant avant de toucher l'eau rouge. Elle reste figée pendant des secondes qui ressemblent à une éternité. Enfin, elle semble remarquer la présence de Nero.

Sa réaction le laisse sans voix.

La chose se recule précipitamment, se relève et regarde vers lui.

Nero sait que la chose le regarde parce que leurs yeux se croisent. Il sait que ce sont des yeux parce que ça ressemble très fort aux siens. Sauf que les siens ne sont pas noirs. D'ailleurs, il n'a rien de noir, rien du tout.

Ce sont des yeux qui le regardent.

Alors qu'est-ce que c'est ? La Lumière, qu'est-ce que c'est ?

En y regardant bien, même si ça fait mal, la chose a aussi un nez et une bouche et une tête et des bras et des jambes. La chose a toutes ces choses qu'il a lui aussi. La chose lui ressemble.

La réalité le frappe de plein fouet.

La chose a des yeux.

La chose a un corps.

La chose a une tête.

La chose lui ressemble.

La chose n'est pas noire mais elle lui ressemble. Elle est comme lui. Elle est un être humain.

Non, non, non, c'est impossible.

C'est faux, c'est un rêve, juste un rêve, un cauchemar, même, ces choses n'existent pas, les humains sont tous noirs et il n'y a rien d'autre ailleurs, rien du tout.

Il n'y a rien derrière la Limite, tout est désert, ce sont des histoires, ça n'existe pas.

Il n'y a sûrement pas d'êtres humains qui vivent là, sûrement pas. C'est impossible. Il ne peut pas y avoir de gens, parce qu'il y a la Limite et qu'il n'y a rien derrière.

C'est pas vrai, c'est une invention, c'est un conte, juste, pas la réalité. Non.

Non non non non non non non non –

La chose recule, recule, recule. Sans le quitter des yeux. Il y a quelque chose dans son regard, un sentiment que Nero connaît parce qu'il ressent exactement la même chose. Stupéfaction, panique, incompréhension, incrédulité.

Elle recule encore. Puis leurs regards se quittent, le contact se perd, et elle s'éloigne en courant. Elle fuit.

Ne laissant à Nero que de nouvelles questions, plus troublantes encore.

x x x

– Maman, qu'est-ce qu'il y a, derrière la Limite ?

Sa maman lui lance à nouveau le regard « tu m'énerves avec tes questions idiotes ». Elle soupire longuement mais consent à répondre.

– Que veux-tu qu'il y ait ? Il n'y a rien, c'est tout.

– Ce n'est pas vrai. Il y a des choses derrière. De la Lumière et puis des gens qui nous ressemblent, mais pas tout à fait parce qu'ils ont une autre couleur.

– Où vas-tu chercher des idées pareilles ? C'est encore le voisin qui t'as raconté ça ? Je vais lui en toucher un mot.

– Je l'ai vue.

– Mmh ?

– La Lumière...

– Allons, Nero, ne raconte pas de sottises. Je t'ai déjà dit que ça n'existait pas.

– Mais c'est vrai, je te jure ! Je l'ai vue, pour du vrai !

– Ah oui ? Et où ?

Nero réfléchit. Doit-il dire à sa maman qu'il est parti à la rivière ? Doit-il dire qu'il y passe des heures sans rien faire, parce qu'il cherche des réponses ? Il ne sait pas quel comportement adopter. Mais le regard inquisiteur finit par le convaincre. Elle le verrait, s'il mentait.

– Près de la Limite... juste derrière.

Sa maman a l'air mécontente, d'un coup. Peut-être qu'il n'aurait pas dû parler de ça.

– Nero ! Tu sais très bien que c'est dangereux !

– Mais maman...

– Imagine si tu étais tombé dedans, ou quelque chose comme ça ? Tu sais ce qui se produit, dans ces cas-là, non ?

– Je ne la touche jamais. Je me mets loin exprès, je veux pas mourir...

– J'espère bien !

– Mais ce n'est pas grave. Elle existe pour de vrai ! C'est pas une histoire. Je veux savoir ce qu'il y a réellement là-bas.

– Nero. Tu as dû rêver.

– Mais je te jure !

– D'accord. À quoi elle ressemblait, cette « lumière » ?

Il réfléchit un court instant. Il est difficile de trouver des mots pour la décrire.

– Elle fait mal aux yeux. Elle est pas du tout noire comme nous. Et puis elle a un corps comme moi. Je crois que c'est quelqu'un mais quelqu'un qui n'est pas pareil. Elle a sûrement des pouvoirs magiques. Je n'ai pas bien pu la voir parce que ça faisait trop mal. Mais je te promets que c'est vrai. Promis !

Sa maman le regarde dans les yeux sans rien dire, avant de soupirer à nouveau.

– C'est très bien, Nero.

– Tu me crois alors ?

– Bien sûr que je te crois. J'irai en parler aux autres demain. Il est l'heure d'aller te coucher, maintenant, d'accord ? Et promets-moi que tu n'iras plus errer de ce côté-là de l'Ombre. Je ne veux pas te savoir en train de vagabonder près de l'eau.

Il ne vagabonde pas, il pense ; mais sa maman n'a pas l'air d'y accorder une quelconque importance. La conversation est terminée, il le sait ; alors il se lève et se dirige vers sa chambre, plus léger.

Sa maman le croit et elle va en parler aux autres du village demain. Ça veut dire que bientôt tout le monde saura que l'histoire disait vrai et que la Lumière existe réellement. Que tout le monde saura que c'est grâce à lui qu'on a appris tout ça. Après tout, il est le seul à l'avoir vue. À savoir vraiment à quoi elle ressemble.

Il se couche dans son lit et ferme les yeux. Le noir devient noir. Rien ne change. Ce n'est pas comme là-bas.

Il se demande ce que voit la Lumière lorsqu'elle ferme les yeux. Du noir ? De la Lumière encore ? Du rouge ? Du gris ?

Est-ce qu'elle dort dans un lit comme le sien ? Est-ce qu'elle a une maman comme la sienne ? Une maison ? Un village ? Des questions sans réponses ?

À quoi elle pense, maintenant ? Est-ce qu'elle pense à lui ? Est-ce qu'elle se demande qui il est, où il dort, à quoi il pense ? Est-ce qu'elle l'imagine couché sur son lit, à se poser ces questions ? Trop d'incertitudes, trop de troubles, les pensées de Nero s'embrouillent avant qu'il ne sombre définitivement dans le sommeil.

Avec dans la tête les yeux de la chose.

Qui est peut-être un être humain.


C'est le chapitre le plus court que j'ai, mais je pouvais pas le découper plus loin. J'espère que ça vous a plu ! À dimanche prochain pour la suite :D. N'hésitez pas à story-follow cette histoire, pour être tenus au jus, et n'hésitez pas à me donner vos avis, ça me fait vraiment très plaisir et je réponds toujours aux reviews :) Merci d'avoir lu cette fiction ! Gros kiss.