Les genoux de Nero heurtent le sol, mais il le sent à peine. Autour de lui, le temps s'est arrêté.

L'eau est calme. L'air immobile et silencieux. L'autre rive, désespérément vide.

Comme si la vie qui s'y était trouvée quelques instants auparavant n'avait jamais existé.

Non.

Ce n'est pas possible.

Ce n'est pas possible. C'est un cauchemar. Ça ne peut pas être vrai.

Non.

Nero suffoque.

La douleur le transperce de part en part avec une violence telle qu'il n'en a jamais connue jusqu'alors.

Ce n'est pas possible, non. C'est un mensonge. Ça ne peut pas... ce n'est...

Il veut se remettre debout, mais il n'en a plus la force. Ses mains tremblent. Il se sent défaillir.

Non, non, non, non, non, non...

Tetri.

— Tetri.

Non. Pas lui. Pas comme ça. Pas maintenant. Il ne peut pas... il ne peut pas avoir...

Il tente de respirer. N'y parvient qu'à peine.

Puis, regroupant tout son courage, il se relève.

— Tetri...

Ce nom devient comme une litanie.

Il le répète à mi-voix, encore et encore. Tetri. Il reviendra. Il ne peut pas avoir disparu. Il ne peut pas. Il n'a pas le droit. Il a promis... il...

Nero a l'impression de perdre l'équilibre. Mais il ne peut pas tomber. Il doit rester debout. Peut-être que Tetri s'en sortira. Peut-être qu'il va s'échapper de l'emprise de la rivière. Bientôt. Très bientôt. Maintenant.

Mais rien ne sort de la rivière.

Le silence autour de lui l'enveloppe et l'étouffe.

Il murmure encore, très bas. Tetri.

x x x x

Il est là depuis quelques secondes, ou depuis une heure. Debout, immobile.

Enfin, la litanie change.

— Rode, dit-il simplement.

Rode.

La rivière.

Rode.

— RODE !

Son hurlement déchire le silence et la rivière semble ralentir sa course. Nero attend. Longtemps. Très longtemps.

Enfin, l'eau se met à bouger. Les mains de Rode appuyées sur la rive, ses yeux vides et impassibles, rouges et morts. Elle l'observe, immobile, lèvres closes, et elle aussi attend.

Il la regarde. L'échange semble durer des heures. Puis elle parle.

— Nero, dit-elle.

Son visage n'exprime rien.

— Ramène-le.

Sa voix est si basse qu'il doute un instant qu'elle l'ait entendu. Elle le dévisage, indéchiffrable. Elle penche peut-être un peu la tête quand elle lui répond d'une voix grave :

— Je ne peux pas ramener les morts, Nero.

Non, elle ne peut pas. Personne ne peut.

Mais Tetri n'est pas mort.

Rode attend sa réponse.

— Ramène-le.

Elle ferme les yeux. Soupire.

— Personne ne peut franchir la Limite. Ni toi, ni Tetri, ni personne. Vous le saviez. Depuis longtemps. Vous le saviez. Mais tu l'as laissé venir.

Non. C'est Rode. C'est elle qui l'a fait traverser. Elle qui l'a emmené. Elle est... elle...

— Estime-toi heureux, Nero. J'aurais pu le prendre tout de suite. Je vous ai laissé une journée. Une journée entière. C'est plus que je n'en ai fait pour n'importe qui d'autre. N'es-tu pas reconnaissant ?

Nero reste immobile.

Il ne pense plus à rien. À rien, sauf à Tetri.

— J'aurais pu le prendre tout de suite. Je vous ai laissé une chance. Parce que je t'aime bien, tu sais. Une journée, c'est tout ce que je pouvais faire pour toi.

Lentement, il ramasse les lunettes restées au sol. Il se tourne vers l'Ombre.

N'est-elle pas plus noire encore qu'avant ?

Quelque chose se fissure en lui. Rode lui parle, mais il ne l'entend pas.

Il a les yeux rivés sur l'Ombre.

Sa contrée d'origine.

Son côté. Sa maison.

Il ferme les yeux.

Il suffit d'avoir vu la Lumière pour que les Ténèbres s'assombrissent encore.

Il se détourne. S'avance vers le pont.

Rode le suit des yeux.

— Si tu fais ça, Nero, tu...

Elle ne continue pas sa phrase. Nero est déjà sur le pont.

Puis de l'autre côté.

— Nero !

Il ne l'entend plus. Elle n'est plus rien désormais. Le monde a cessé d'exister.

Il a juré qu'elle ne l'aurait pas, et elle ne l'aurait jamais.

Il s'éloigne d'elle sans un regard en arrière. Vers l'aval. Elle le suivra sans doute, il le sait. Mais elle ne pourra pas l'arrêter. Il l'a juré. Il continuera sans faire attention à elle. Là où ses pas le mèneront.

x x x x

Il pose une main sur sa poitrine. Les pulsations battent à un rythme régulier. Comment son cœur peut-il encore remplir ses fonctions ? C'est injuste. Personne ne devrait avoir à survivre à ça. Il a à peine l'impression d'exister, mais son corps s'en fiche. Il continue de vivre.

Il regarde la Limite couler paresseusement devant lui de ses yeux désespérément secs. Il ne parvient pas à pleurer. Les larmes ont disparu quelque part au fond de l'abîme qui s'est ouvert en lui. Il voudrait exprimer sa souffrance, mais il n'y parvient pas. Tout est mort. Plus rien ne fonctionne correctement. Seul son cœur continue de battre, insensible.

Rode est toujours là. Elle l'observe en silence. Nero ne sait pas ce qu'elle attend. Il ne veut pas penser à elle, encore moins la regarder.

Comme il l'avait imaginé, elle n'a cessé de le suivre. Elle espère peut-être que sa présence l'incitera à s'abandonner à elle. Elle devrait savoir que ça n'arrivera pas.

Nero se relève. Il s'est suffisamment reposé. Ses jambes peuvent de nouveau le supporter. Il reprend lentement sa marche vers l'aval. Rode s'enfonce dans l'eau pour ressortir plus loin. Elle le regarde la dépasser sans un commentaire. Il s'éloigne d'elle, mais elle ne le suit plus.

— Nero, dit-elle, mais le fantôme qu'il est devenu ne peut même plus l'entendre.

Elle est revenue près de lui, nage au rythme de ses pas.

— Nero, répète-t-elle plus fort.

Il ne s'arrête pas, ne tourne même pas la tête vers elle. Il est hors de son corps, il ne peut pas lui répondre. Les mots parviennent jusqu'à ses oreilles, mais il ne les comprend pas. Il ne cherche pas à les comprendre. La seule chose qui importe est le son léger de ses pas sur le sol.

Elle plonge à nouveau, l'attend plus loin. Elle cherche à capter son regard, mais c'est une perte de temps. Ne devrait-elle pas le savoir ? Elle l'a ressentie aussi, il y a longtemps. La douleur, puis l'apathie. Elle le lui a dit. Pourquoi continue-t-elle à l'appeler ? Il n'existe plus. Parler avec une ombre n'a pas de sens.

— Ne m'ignore pas. Je sais que tu m'entends. Tu as beau faire semblant, tu es toujours humain.

Il reste enfermé dans son silence.

— Nero. Parle-moi.

Il ne veut plus l'entendre.

— Dis quelque chose. Un mot, n'importe quoi. Tu ne peux pas rester comme ça.

— Ramène-le.

Il l'a dit d'une voix mécanique, et ces mots lui semblent creux. Il s'est arrêté, mais il ne la regarde pas.

— Je te l'ai dit, je ne peux pas. Je ne peux pas.

— Tu mens.

— Non ! C'est inutile, je ne peux rien faire !

Alors lui parler n'a pas le moindre intérêt. Il reprend sa marche.

— Arrête, Nero ! Ça ne te mènera nulle part. Il n'y a rien, là-bas. Rien de plus qu'ici. Tu vas finir par t'épuiser. Tu vas mourir de fatigue.

— Je prendrai soin de m'éloigner de toi avant.

— Pourquoi ? Qu'est-ce que tu penses que je ferai de toi ? Je me fiche de trouver ton cadavre. Les morts ne m'intéressent pas.

— Tant mieux.

— Nero, stop !

Mais il ne s'arrêtera pas.

— Qu'est-ce que tu cherches, à la fin ? crie-t-elle, loin derrière lui. Qu'est-ce que tu veux ? Des excuses ? Des regrets ? De la compassion ? Je n'ai rien de tout ça à offrir, tu le sais très bien ! Arrête-toi !

Pour une fois, il obéit. Il se tourne lentement vers elle. Son regard se plante dans celui de Rode. Elle semble sur le point de pleurer. Cela ne lui fait ni chaud ni froid.

— Tu as raison, dit-il à voix basse. Je n'ai nulle part où aller.

Il tourne son regard vers la Lumière, là-bas, loin de la Limite.

— N'y pense même pas. Elle te dévorerait.

Mais c'est là d'où il vient.

— Ils ne te laisseraient aucune chance.

Et alors ? Il s'en fiche. Il n'a plus rien à faire ici.

Il s'éloigne de la rivière, lentement. Il ira là-bas, quitte à finir aveugle, quitte à mourir. La Lumière le détruira si elle le veut.

— Ne t'en va pas. Reste ici. Tu n'es pas fait pour cet endroit.

Je ne suis plus fait pour nulle part.

— Je t'en prie.

— Pourquoi ?

Il se surprend à serrer les poings. Il ne pensait pas pouvoir encore ressentir la colère. Rode a l'air paniquée. En quoi son sort l'intéresse-t-il ?

— Tu ne sais pas... tu ne peux pas imaginer... ça faisait des dizaines d'années que je n'avais plus vu personne. Penses-tu que d'autres enfants s'aventureront jusqu'ici après votre disparition ? Ne me laisse pas seule ici, Nero. Je t'en supplie.

Il est presque satisfait d'entendre la peur transparaître dans sa voix.

— Aie pitié.

— Tu n'en as pas eu pour moi.

— Ce n'est pas la même chose ! Il savait ce qu'il encourait en traversant ! Il savait ce qui allait lui arriver ! Vous le saviez tous les deux ! Vous avez fait un choix.

— Toi aussi. Tu t'es condamnée à la solitude.

— Je ne...

— Qu'est-ce que tu croyais ? demande-t-il d'une voix grave. Que j'allais te suivre tranquillement ? Que j'allais abandonner et me jeter dans la rivière ? C'est ce que tu espérais ?

Elle ne répond pas. La mâchoire serrée, elle garde les yeux fixés sur lui.

— Tu avais tort. Admets ta défaite. Je ne reviendrai pas. Tu ne peux rien faire contre ça.

— Non !

— Adieu.

— Tu as franchi la Limite, tu as posé le pied sur la terre qui t'était interdite ! Tu ne peux pas t'en aller ! Tu n'en as pas le droit !

— Viens me chercher.

Il se tourne vers elle et écarte les bras.

— Qu'est-ce que tu attends ? Viens me chercher. J'ai traversé la rivière. Je vais partir. Tu vas me laisser faire ?

Elle le regarde comme si elle le découvrait pour la première fois.

— Tu ne peux pas me prendre, continue Nero. Tu l'aurais fait depuis longtemps, si tu avais pu.

— Tu ne comprends pas...

— Tu as échoué.

— Ça ne marche pas comme ça !

Nero recule d'un pas.

— Je ne sais pas comment ça marche, dit-il, mais je ferai en sorte que plus personne ne s'approche d'ici. Personne. Tu resteras seule et personne ne pourra rien pour toi. Personne ne remarquera ta disparition. J'espère que tu mourras d'ennui.

— Et comment tu ferais ? Tu ne peux pas empêcher les gens d'être curieux. Il y en aura d'autres. Tu ne pourras pas me garder isolée.

Il hausse les épaules et se détourne.

— Tu sais que j'ai raison ! crie-t-elle d'une voix mal assurée.

Il continue à s'éloigner.

— Nero ! Reviens !

Sa voix est presque suppliante. Nero entends un grand bruit d'éclaboussures, suivi de près par un juron. Il regarde par-dessus son épaule.

Rode est toujours dans l'eau, mais son visage est déformé par la détresse. Elle l'appelle encore, mais sa voix est basse et tremblante. Il sent monter en lui un élan de pitié qu'il tente de réprimer. Et elle avait osé dire qu'il était pathétique...

— Tu as essayé de sortir, dit-il simplement.

— Tais-toi ! Tu ne sais pas ce que c'est, tu ne comprends rien, tu ne comprends jamais rien !

— Tu ne peux pas sortir...

— Et alors ?

— Tu es tellement ridicule. Tu agis comme si le monde t'appartenais, mais tu as toujours été coincée ici. Tu ne peux aller nulle part. Tu n'as jamais pu. Tu t'es créé ta propre prison, et tu oses t'en plaindre ? Tu me dégoûtes. Tu ne me manqueras pas. Le monde se portera bien mieux sans toi.

Il ne sait pas où il puise toute l'énergie qu'il déploie à essayer de la blesser, mais formuler ces quelques phrases lui fait un bien fou. Voir son visage bouleversé apaise le vide grouillant dans sa poitrine.

Elle reste silencieuse. Peut-être l'a-t-il réellement touchée.

— Tu ne peux pas dire ça, dit-elle d'une voix sourde au bout d'un moment.

— J'espère que tu mourras toute seule. C'est tout ce que tu mérites.

— Tu ne le penses pas. Tu ne me laisserais pas comme ça. Tu n'es pas cruel. Je te connais.

— Tu me connaissais.

— Tu ne me laisserais pas.

— On verra bien.

Son visage se décompose. Elle écarquille légèrement les yeux. Leurs regards se croisent. Elle comprend. Il ne reviendra pas. Il la laissera là. Elle a été comme lui, autrefois. Nero peut le lire dans son regard. Elle n'a pas hésité, il n'hésitera pas. Ils ne sont pas si différents, tous les deux.

— Tu ne...

Il la laissera. Il s'en fiche. Elle n'a plus la moindre importance à ses yeux. La haine qu'il ressentait pour elle s'est évanouie avec tout le reste. Pourquoi prendrait-il son existence à cœur ? Elle n'est plus rien, et elle le sait. Elle a perdu son dernier allié.

— Nero, je t'en supplie...

Mais rien ne l'atteint plus.

Ils échangent un dernier regard. Elle semble en proie à une véritable terreur.

Il n'en a plus rien à faire.

Il s'en va enfin, sourd aux sanglots qui éclatent derrière lui. Il entend son nom, mais ce n'est rien de plus qu'un rêve. Qu'elle souffre, pense-t-il. C'est tout ce qu'elle mérite.

— NERO ! Je te donnerai ce que tu veux ! Je te le ramènerai. Je te le ramènerai. Mais reviens. Ne me laisse pas ici.

Il s'immobilise.

— Je te le rendrai, je te le jure. Je t'en supplie, ne me laisse pas là. Pas comme ça.

D'un pas lent, il revient vers la rivière. Le soulagement qui apparaît dans les yeux de Rode est presque imperceptible, mais il est là. Il se mord les lèvres. Elle ment. Encore.

— Je peux ramener Tetri.

— Alors fais-le.

— Pas avant que tu m'aies promis de rester. Jure-moi que tu reviendras ici. Jure-moi que vous ne me laisserez pas seule. Je le ramènerai si tu veux, mais promets-le moi. Promets-le !

L'espoir renaît au fond de la poitrine de Nero. Il ne veut pas s'y accrocher, pas avant d'être sûr. Rode ne dirait pas ça, même désespérée. Elle n'inventerait pas une chose pareille. Sa cruauté a des limites. Elle ne peut pas mentir.

— Je pensais qu'il était mort, murmure-t-il quand même, d'une voix plus basse qu'il ne l'aurait voulu.

— Je me fiche des morts. Je m'en fiche. Ils ne m'intéressent pas. Promets-le, Nero. Promets que tu reviendras, avec Tetri si tu veux, promets-le.

— Très bien. Je t'empêcherai de souffrir de la solitude que tu t'es infligée. C'est promis.

— Tu le feras ?

— Oui. Tiens tes engagements.

Elle le regarde dans les yeux, cherchant sans doute à y trouver un mensonge. Elle serre les lèvres, et regarde autour d'elle. Elle tourne le dos à Nero, s'avance vers le centre de la rivière.

— En aval, dit-elle.

— Où ?

— Ça ne te prendra que quelques minutes. Il sera là. Bien vivant. Je tiendrai ma promesse, alors n'oublie pas la tienne.

Son cœur s'est remis à battre à toute allure. Nero passe une main sur son visage.

— Je n'oublie pas.

Elle s'enfonce plus profondément dans l'eau.

— Je te hais tellement. Je te hais de m'avoir fait dire ça. De m'avoir vue comme ça. Je te hais.

Elle ferme les yeux et disparaît dans la Limite. Nero attend.

Lorsque l'eau a retrouvé son état normal, il s'autorise une longue expiration. Enfin, il se met à courir. L'aval. Elle ne peut pas avoir menti. Il l'a vu. Elle avait peur.

À chaque pas, il espère un peu plus, à chaque pas son cœur bat plus vite, à chaque pas il prie pour qu'elle ait respecté sa promesse.

Tetri avait raison, le décor ne change pas. Il a l'impression de ne pas avancer. Mais il continue à courir. Tant pis si ça dure des heures. Il ne s'arrêtera pas tant qu'il ne l'aura pas retrouvé.

Et tandis qu'il court, il se rend compte d'à quel point il est étrange d'avoir la Limite à sa gauche, la Lumière à sa droite, à quel point c'est différent. Il ne sait même pas s'il pourra retourner chez lui un jour. Ce n'est pas grave. Si elle a tenu sa promesse, il n'en aura pas besoin. Il restera aussi longtemps qu'il le faut.

Ses jambes s'arrêtent, et il s'immobilise. Il a l'impression que sa poitrine va exploser. Quelques mètres plus loin, une forme étrange se détache de l'horizon.

Elle n'a pas menti.

Il s'avance à pas prudents. Il ne veut pas faire de mouvement brusque. Il ne veut pas que l'image s'envole. Découvrir que ce n'est qu'une illusion.

Mais ce n'en est pas une.

Il vacille. Il n'a plus la force de tenir debout. Il se met à genoux. Inspire.

Enfin, il pose une main sur l'épaule de Tetri. Il ose à peine bouger.

— Tetri, murmure-t-il.

Il a les yeux fermés. De l'eau rouge glisse le long de sa peau. Nero ne peut même pas déterminer s'il respire encore. Sa main tremble tandis qu'il le secoue un peu.

— Réveille-toi.

Pendant un court instant, il croit que Tetri ne l'entend pas, qu'il ne répondra pas, qu'il n'en sera plus jamais capable.

Il entend une longue inspiration, et Tetri ouvre les yeux. Il le dévisage, troublé.

— Nero ? dit-il simplement.

Les larmes daignent enfin le retrouver. Son soulagement est si grand qu'il lui prend toutes ses forces. Tetri se redresse un peu. Il a l'air inquiet.

— Pourquoi tu pleures ? demande-t-il en posant une main sur le bras de Nero.

Sans prévenir, Nero le prend dans ses bras et plonge son visage au creux de son épaule. Ses sanglots ne s'arrêteront pas.

Il sent la main de Tetri contre son dos, il entend sa respiration près de son oreille, il sent à nouveau sa chaleur l'envelopper. Il se sent revivre, enfin. Ils restent comme ça durant de longues minutes. Le temps que Nero se calme, qu'il se remette à respirer.

— Nous sommes sur ma rive, constate Tetri.

Nero hoche la tête.

— Pourquoi ? demande-t-il d'une voix douce. Quand as-tu traversé la rivière ?

— Tout à l'heure...

C'est les premiers mots qu'il parvient à prononcer. Il s'écarte un peu de Tetri et perçoit l'inquiétude qui le ronge.

— Tu es vivant, dit-il d'une voix sourde.

Tetri lui offre un léger sourire.

— On dirait bien.

— Je suis si heureux...

— Tu n'en as pas tellement l'air, si je peux me permettre. Que s'est-il passé ? Je ne me souviens que d'être revenu ici. Comment es-tu...

Il s'interrompt. Puis il soupire :

— On en parlera plus tard, hein ?

Nero acquiesce d'un bref signe de tête. Avec un sourire, Tetri pose une main sur sa tête.

— Calme-toi. Je suis là. D'accord ?

Il essuie d'un revers de la main les quelques larmes qui coulent encore sur les joues de Nero.

— Je suis là.

x x x x

Tetri regarde l'autre rive d'un air concentré.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demande Nero.

— Je te l'avais dit, répond-il. Cette rive-là ne ressemble pas du tout à celle-ci, quand on les regarde comme ça.

Nero se relève et se place à côté de Tetri. Il a raison. Son côté lui semble tellement différent, vu d'ici.

— Qu'est-ce que tu vas faire, Nero ? Tu vas rentrer chez toi ?

— Je ne sais pas si j'en suis capable.

— Le pont n'a pas disparu. Rode te laissera faire.

— Je sais... mais la vie là-bas me paraîtrait insupportable. J'aurai l'impression d'être aveugle. Ça ne m'avait jamais paru si sombre.

— Tu pourrais venir avec moi.

— Non. Rode a raison, là-dessus. Je ne peux pas y aller.

Tetri fronce légèrement les sourcils.

— Elle a peut-être dit ça pour que tu restes.

— Je ne crois pas. Je le sens. Cet endroit n'est pas fait pour les gens comme moi.

— Si tu le dis...

— Peut-être que je devrais rester ici.

— Ici ?

— Oui.

— Avec elle ?

— Je le lui ai promis.

— Tu ne lui as pas promis de vivre ici. Et je vois mal comment tu comptes faire. Cet endroit est complètement vide.

— C'est vrai... c'est stupide.

— Tu devrais rentrer chez toi. Il ne s'agit pas que de l'Ombre. Il y a ta famille, ta maison, ce genre de choses. Ils ont encore besoin de toi.

— Peut-être... mais c'est difficile, après tout ça.

— Ce sera moins difficile si tu sais que tu peux toujours t'en aller et venir ici. Non ?

— J'imagine que si.

— Et puis, c'est peut-être le moment où jamais de leur parler de tout ça.

— De quoi ?

— De la Lumière, de Rode. On est impuissants si on est seuls. Je crois que Rode nous l'a suffisamment montré. On pourra peut-être faire quelque chose si d'autres nous rejoignent.

— Ça me fatigue d'avance...

Tetri laisse échapper un rire.

— Ça ne va pas être facile. Mais ça vaut le coup d'essayer. On pourra peut-être faire quelque chose pour elle, aussi.

— Rode ?

— Qui d'autre ?

— Je me demande s'il y a quelque chose à faire. Elle n'acceptera jamais qu'on l'aide.

— On verra bien. Si on insiste, elle finira par céder.

Il s'étire et Nero réprime un bâillement. Il a l'impression de ne plus avoir dormi depuis des jours. La fatigue ne tardera pas à le rappeler à l'ordre.

— Tu sais, reprend Tetri, je n'arrive pas à lui en vouloir. Elle me fait de la peine.

— De la peine ?

— Oui... enfin, je crois. Je n'en suis jamais sûr. Enfin, ce n'est pas important. J'espère qu'on pourra l'aider. Elle n'est pas aussi inhumaine qu'elle en a l'air.

— Je ne l'envie pas, c'est vrai.

— Tu ne le lui pardonneras pas, n'est-ce pas ?

— Non. Et elle non plus.

— Je ne crois pas qu'elle t'en veuille vraiment. Elle a juste... été dépassée par les événements.

— Elle a dit qu'elle me haïssait.

— Je ne pense pas que ce soit vrai.

— Mmh.

— Et toi ?

— Je ne sais pas si je la hais. Je n'ai jamais vraiment su quoi penser d'elle. J'ai cru qu'elle t'avait tué. Si elle ne s'était pas rétractée, je...

— Mais elle l'a fait. Je suis là.

— Oui. Heureusement.

— On devrait lui laisser une chance. Elle regrette peut-être.

— Peut-être...

Il étouffe un nouveau bâillement. Tetri plisse un peu les yeux.

— Depuis quand n'as-tu pas dormi ? demande-t-il.

— Je ne sais plus vraiment... ça ne fait pas tellement longtemps. Pas plus d'une journée.

— Je ne sais pas comment tu fais pour tenir vingt-quatre heures debout. Je m'effondrerais, à ta place.

— Ça va encore.

— Tu devrais prendre un peu de repos, déclare-t-il d'un air sévère. Et dans un lit, pas par terre.

— Je peux encore rester.

— Bien sûr...

— Une heure ou deux, ce n'est pas si grave.

— Ce n'est pas ce que me disent tes yeux. Ça a dû être la journée la plus éprouvante de ta vie. Même moi, je suis crevé, et j'ai passé plusieurs heures à dormir au fond d'une rivière.

— Je ne suis pas sûr que ça compte.

— Oh, on s'en fiche. Si tu continues comme ça, tu vas tomber évanoui. Il est temps pour nous de rentrer, ajoute-t-il avec un petit sourire.

Nero soupire. Tetri a raison, une fois encore.

— J'attendrai que tu aies traversé pour rentrer, lui dit ce dernier.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, pour être sûr.

— Tu vois, tu n'as pas cent pour cent confiance en elle.

— On n'est jamais trop prudent, hein ?

Il lui adresse un clin d'œil et Nero lui rend son sourire avec une facilité déconcertante. Il soupire en regardant le pont qui attend non loin d'eux. Il ne peut pas rester ici, mais il aurait aimé y passer un peu plus de temps. Il ferme les yeux une seconde, et inspire l'air étrange de la Limite. Il aura bien vite l'occasion de le respirer encore, mais il a du mal à quitter la rivière.

Il échange un regard avec Tetri qui semble attendre quelque chose.

— C'est l'heure, Nero.

Celui-ci hoche la tête d'un air peu convaincu. Un léger sourire est toujours présent sur ses lèvres. Il s'avance vers Tetri, l'étreint à nouveau, s'étonne de la chaleur qu'il dégage, sent leurs cœurs battre à l'unisson. Cette sensation restera gravée dans sa mémoire. Il ne peut pas l'oublier. Jamais. Il inspire une dernière fois avant de s'en détacher avec une certaine mélancolie. Le temps lui paraîtra long, jusque demain.

Lorsqu'il s'éloigne, il ne peut s'empêcher de lui jeter un regard. Il ne veut pas l'avouer, mais traverser le pont ne lui semble pas aussi simple et facile que la première fois. Tetri l'encourage d'un signe, et sans s'en rendre compte, il est de l'autre côté.

Il s'arrête et observe l'autre rive avec attention. C'est vrai qu'elle est différente de la sienne.

— À demain, dit Tetri d'une voix joyeuse.

Nero lui sourit.

— À demain.

Il se détourne, le cœur serré mais heureux.

Il rentre chez lui, mais malgré l'Ombre qui l'enveloppe progressivement, il se sent léger. Tetri lui manquera, il le sait. Malgré tout, son souvenir continue à réchauffer son âme et le bonheur à irradier dans sa poitrine.

Il rejoint sa maison, traverse les pièces noires sans se soucier du regard étonné de sa mère et sa sœur, et se couche enfin sur son lit. Il ferme les yeux. Il pense à Tetri.

Et tandis qu'il s'enfonce doucement dans le sommeil, un sourire naît sur ses lèvres.

Même au plus profond des ténèbres, la Lumière n'est jamais bien loin.


FIN.

C'est déjà fini ;;. Je suis triste. Mais un peu contente quand même.

(Remarquez que ce dernier chapitre tombe presque tout pile pour le début du NaNoWriMo, si c'est pas classe, ça.)

Un grand, grand merci pour votre lecture et vos gentilles reviews. Merci d'avoir suivi cette histoire, pour certains depuis looongtemps avec la première version. J'espère vraiment que ça vous a plu.

Vous allez me manquer ;;

Peut-être à la prochaine, et encore merci !

(PS : c'est la première histoire longue que j'ai réussi à finir, omg. Le choc.)