Bonjour à tous mes fidèles lecteurs et bienvenue aux nouveaux !

Mon domaine de prédilection est la fantasy et l'urban fantasy… J'adore lire des contes revisités et j'en écris même quelques-uns (comme vous l'aurez peut-être remarqué avec ma série Once Upon A Time)

Voici donc une autre version des contes revisitées.

Je vous rappelle par ailleurs que je tiens un site et une page facebook où je publie assez régulièrement de mes nouvelles.

Il y a actuellement un concours pour gagner marques-pages et poster en l'honneur de la sortie très prochaine du recueil Abominations où l'une de mes nouvelles (que vous avez peut-être déjà lu sur mon site ou ici) apparaît. Il y aura très prochainement un second concours où le recueil même sera le lot ^^

Alors ne ratez pas mes actualités les amis )

En attendant, j'espère que ce conte vous plaira ^^'

Acte I

La lumière des chandelles vacilla lorsque le vent s'engouffra par la fenêtre ouverte. Rouge jeta un regard noir à ce dernier comme s'il était responsable de sa tristesse. D'un mouvement brusque, elle se leva et ferma brutalement la petite ouverture qui donnait sur le jardin potager avant de revenir au pied du lit.

− Cette fenêtre ne t'avait rien fait, mon enfant, dit dans un souffle rauque la vieille dame.

La jeune femme se radoucit et prit la main de sa grand-mère dans la sienne.

− Je t'en prie, Mère Grand. Ne me laisse pas…

Sa voix se brisa et les sanglots menacèrent d'affluer. Elle déglutit avec difficulté et se frotta les yeux avec son poignet.

− Ne pleure pas, mon petit. J'ai déjà assez bien vécu…

− Et tu aurais pu vivre bien plus longtemps encore !

− Hélas, le sort en a décidé ainsi.

La vieille femme prit une longue inspiration et reposa lentement sa tête sur son oreiller. Elle ferma les yeux pendant plusieurs secondes, tenta de les tenir encore un peu ouvert, puis abandonna.

− Mère Grand ? fit Rouge en tremblant.

− Va, mon petit… Termine… ce que j'ai commencé… C'est ta mission dorénavant… Fais juste… attention à… toi…

Elle s'éteignit en un long soupir. Sa main se fit lourde, inanimée. Son corps se raidit. Rouge l'enlaça alors et libéra enfin ses larmes. Elle pleura longuement la perte de sa grand-mère, son unique famille. Dorénavant, elle était seule. Elle enserra davantage le frêle corps déjà froid, recherchant un soutien, un réconfort qu'elle ne trouvera plus jamais.

La lune perça à travers les nuages et son rayon caressa le corps endormi de la jeune femme. Allongée sur le lit de sa défunte grand-mère, Rouge tressaillit durant son sommeil. Des larmes coulaient sur ses joues rougies par déjà tant de torrents lacrymaux. Elle était fatiguée de tout. Ses songes étaient peuplés de cauchemars. Des mauvais rêves qu'elle ne prenait même plus la peine de combattre. Elle avait envie de tout abandonner. De quitter cet endroit à jamais. Mais des racines sortaient de la terre et la contraignaient sous une malédiction millénaire. Elle ne pouvait lui échapper.

Rouge se réveilla en sueur et se Rougeressa d'un coup, le corps frissonnant. Des bruits de pas étouffés captèrent immédiatement son attention et elle quitta son lit. Elle se dirigea d'un pas rapide vers son armoire et en sortit un long fusil de chasse qu'elle arma instantanément. Elle descendit alors l'escalier de bois qui la mena directement devant la porte d'entrée. Sans plus attendre, elle l'ouvrit et visa.

Le vent continuait de souffler parmi les arbres et les buissons sans qu'aucune trace de vie n'apparaisse. Elle grogna et râla d'autant plus lorsqu'elle découvrit la créature qui gisait à ses pieds. Long de trente mètres, le basilic avait été lacéré de toute part, laissant par moment des morceaux de chair sur le point d'être définitivement sectionnés. Ses écailles vert et marron luisaient sous le rayon de lune, mettant par-là même en valeur ses monstrueuses et gigantesques canines ivoire dans sa gueule béante. Ses yeux vitreux étaient tournés vers le néant.

− Je n'ai pas besoin que cette sale bête ne pourrisse sur mon palier, marmonna-t-elle avec rage avant de rentrer chez elle et de refermer d'un coup sec la porte.

Elle expira bruyamment, tentant de calmer ses nerfs. Elle aurait voulu lui régler son compte elle-même. Elle aurait pu y arriver sans trop de heurts – du moins, sans en être mortellement blessée, pensait-elle. Après tout, elle n'était qu'une jeune Grimm, pas comme sa vieille grand-mère. Rouge donna un grand coup de poing sur la porte en bois. Elle aurait dû l'accompagner pour cette mission… Non ! En réalité, c'était sa grand-mère qui n'aurait jamais dû accepter pareille mission ! Après tout, elle avait fait son temps…

Cherchant un moyen comme un autre de se calmer, Rouge ouvrit violemment sa porte d'entrée et hurla à la nuit :

− Comme si ça pouvait changer quoi que ce soit !

Puis elle retourna se cloîtrer dans sa chambre, froide. Elle alluma immédiatement un feu qui ne la réchauffa pas beaucoup. Son sang bouillait dans ses veines. La malédiction ankylosait ses membres. Assise devant la cheminée, elle se recroquevilla. Tout était de sa faute. Elle avait fui. Comme elle l'avait toujours fait. Mais cette fois-ci fut celle de trop : sa grand-mère en avait payé le prix. Elle pleura encore et finit par s'endormir.

Rouge se réveilla lentement, le lendemain matin, la tête lourde. Son dos était tout endolori, si bien qu'elle jura grossièrement. Sa grand-mère n'étant dorénavant plus là pour la reprendre, elle relâcha toute sa frustration. Quelque peu soulagée, elle se dirigea vers la salle de bain. Un coup d'œil au miroir et elle remarqua que sa tignasse avait énormément poussé durant la nuit. Presque vingt centimètres de plus. Mais le plus frappant était la teinte sombre dont elle commençait à se parer. Lorsque deux semaines plus tôt, elle avait décidé de partir se changer les idées en ville, ses cheveux étaient encore d'un blond sain, si clair qu'ils mettaient en valeur sa peau brunie par un travail en extérieur. Les jours qu'elle avait passés à travailler chez le boutiquaire – l'unique travail où ses connaissances littéraires et historiques s'avéraient utiles –, ils avaient commencé à foncer un peu, prenant une couleur plus rousse que blonde – un rappel affligeant de sa condition. Mais elle avait préféré faire semblant de ne rien voir. Comme si c'était tout à fait normal qu'une chevelure renforce les pigments rouges avec le temps. Son déni paraissait efficace en apparence mais le moindre incident menaçait de faire éclater cette bulle qu'elle désirait tant.

Le premier survint assez rapidement. C'était un soir de pleine lune et les habitants s'étaient barricadés dans des abris de pierre tandis que des soldats arpentaient les rues. Elle-même avait rejoint le vieux propriétaire de la boutique où elle travaillait dans une cachette commune. Et elle avait attendu. On commençait déjà à entendre les loups hurler à la lune. Son sang avait bouillonné dans ses veines mais elle avait fait un effort pour ne pas bouger. Elle était restée éveillée toute la nuit, sur ses gardes, alors que le peuple, habitué, se reposait tranquillement dans les couches improvisées.

− Ne t'en fais pas, avait tenté de la rassurer le vieil homme. Ce n'est que pour une nuit, tu verras.

Elle avait souri faiblement, faisant semblant de partager une crainte qu'elle ne ressentait pas. Du moins, pas le type de crainte qu'il croyait. Elle pouvait les sentir plus-ou-moins proches des réflexes ancestraux menaçaient de prendre le contrôle de son corps à tout instant. Mais elle avait résisté ardemment toute la nuit… si bien qu'au petit matin, ses ongles étaient presque devenus noirs. Elle avait alors fui vers le lac au nord de la forêt. Elle s'était vigoureusement frotter les mains dans l'eau, tentant vainement de faire partir la couleur, tout en injuriant ses ancêtres. Tout ceci était de leur faute.

Au bout d'une bonne vingtaine de minutes, elle avait fini par abandonner. C'était vain, elle le savait. Elle était restée les pieds dans l'eau encore un peu, appréciant la fraîcheur qu'elle lui offrait après cette longue nuit intense. Elle s'était mise à écouter les bruits de la nature. C'était la seule chose qu'elle appréciait dans sa malédiction : ses sens aiguisés qui lui permettaient de savourer à sa juste valeur le parfum de la Nature. Mais son odorat l'avertit immédiatement d'une présence intruse.

Rouge s'était mise instantanément sur ses gardes alors que l'inconnu s'approchait prudemment. Il avait peiné à marcher droit sur les racines des majestueux rouvres. Son corps, nu, était musculeux, comme l'animal qu'il était en réalité. Ses yeux jaunes, froids, l'avaient fixé. Un sourire narquois s'était dessiné sur ses lèvres.

La jeune fille n'avait fait aucun mouvement. Elle savait qu'elle était en mauvaise posture. Trempée jusqu'aux os, sans armes autres que ses ongles maudits, elle ne faisait pas le poids, elle le savait. Et il semblait s'en rendre parfaitement compte également.

Allait-elle mourir ici et maintenant ?

− Tu ne sens pas la peur, avait soudainement dit le loup sous sa forme humaine. Tu es bien une Grimm.

− En effet, la peur ne fait pas partie de notre héritage.

Le loup avait émis un son rauque que la jeune fille identifia comme un rire. Elle n'avait pas aimé ça et son sang avait recommencé à bouillonner en elle. Elle avait besoin d'action. Elle avait besoin d'un massacre. Et tant pis si elle était désavantagée.

Alors qu'elle s'apprêtait à lui foncer dessus, le loup avait levé ses mains en signe de paix.

− C'est ainsi que vous faites, vous autres humains, n'est-ce pas ?

Elle l'avait ignoré et l'attaqué. D'un mouvement si longuement répété en entraînement, elle avait envoyé un coup de coude, suivi d'un élancement de sa jambe droite. Le loup avait esquivé sans peine ces deux mouvements et paré d'une violente prise qui la fit tomber à terre. De son poids, il s'était affalé sur son corps dénudé pour l'empêcher de riposter. Calant ses jambes noueuses contre les siennes, si fines. Collant son bassin dur et puissant au sien, soumis. Elle avait tenté de se libérer, ce qui n'avait fait qu'attiser l'instinct de la bête dont les pupilles s'étaient dilatées.

− N'y pense même pas, avait menacé Rouge, la gorge serrée.

− Si tu arrêtais de gigoter, ce serait plus facile, avait-il répondu, le souffle court.

− Pour que tu puisses me tuer, peut-être !?

− Si je te voulais morte, tu le serrais depuis longtemps, avait-il souri en lui montrant toutes ses dents pointues.

Une haleine de chacal avait alors frappé le visage de la jeune fille qui avait émis un son bien distinctif de son dégoût. Le loup avait ri et collé son nez contre son cou.

− Tu sens bon.

− Et toi, tu pues.

− Dommage. On aurait pu s'amuser toi et moi.

− Qu'est-ce que tu me veux, le monstre ?

− Ton aide, l'humaine.

Rouge n'avait pu s'empêcher de rire devant pareille absurdité.

− C'est une blague, c'est ça ?

Le loup s'était relevé légèrement et avait planté son regard sérieux dans le sien.

− Crois-tu vraiment que j'aurais parcouru des kilomètres pour te faire une blague ?

− J'en sais rien, avait répondu farouchement la jeune fille. Je n'ai aucune idée de ce à quoi tu joues mais, pas plus tard qu'hier, toi et les tiens vous êtes bien amusés à Dol Tonn !

− Je n'appartiens pas à la meute de Corrack.

− De quoi ? avait-elle demandé en haussant un sourcil.

− Corrack. L'alpha de la meute installée près du village.

− Peu importe. Tu es un loup.

− Et toi une Grimm. Et pourtant, nous sommes capables d'avoir une conversation presque civilisée.

− Avoir un monstre affalé sur moi pour m'empêcher de fuir n'est pas ce que j'appelle une conversation civilisée !

− Tes cheveux sont plus clairs, l'avait-il interrompu, surpris.

Étonnée par ses propos, elle n'avait pu s'empêcher d'aller jeter un œil à ses ongles. Mais la position du loup l'en avait empêché. Compréhensif, il avait légèrement relâché sa prise pour qu'elle puisse s'analyser correctement. Elle avait soufflé de soulagement quand elle avait perçu ses ongles blancs.

− Wouah ! fit la voix enjouée du loup. Alors c'est vrai que, plus vous vous comportez comme des êtres sanguinaires, plus vous ressemblez à des humains ? Moi, rien que d'essayer de marcher à deux pattes, c'est épuisant…

− Ne me compare pas à toi !

− Pourtant, vous êtes responsables de nombreux massacres, vous les Grimm.

− On tue des monstres, pas des humains !

− Ça dépend de ce que tu entends par « monstre », avait-il fait remarquer en se relevant d'un coup.

Par réflexe, elle avait fait une roulade et s'était dégagée de l'emprise du loup. Celui-ci l'avait regardé avec contrariété.

− J'ai besoin de ton aide, avait-il réitéré.

− Cause toujours.

Dans un soupir imitant parfaitement un comportement humain, il avait poursuivi :

− C'est dans tes cordes, la Grimm. C'est pour éliminer un monstre…

− Ça m'intéresse pas ! avait-elle vociféré.

Le loup avait froncé les sourcils, l'agacement se peignant distinctement sur son visage parfait d'humain.

− Tu ne peux échapper au destin de combattre tes soi-disant « monstres », alors ça devrait être faisable pour toi.

− Dois-je te rappeler que tu es également un monstre ?

− Tu n'arriveras pas à me tuer.

− Donc je suis capable de tuer un monstre que tu ne peux tuer mais te tuer toi m'est impossible, c'est ça ?

Il n'avait pas répondu, détournant légèrement le regard.

Un bruit au loin lui avait fait relever la tête et il s'était instantanément transformé en loup.

− Je reviendrai, avait-il promis avant de s'enfuir.

− C'est ça, avait marmonné la jeune fille avant de se rhabiller et de partir à son tour.

Rouge regardait son palier avec mécontentement. La créature était toujours là, pourrissant et nourrissant les insectes qui s'en donnaient à cœur joie. Irritée, elle retourna d'un pas vif dans sa maison et ressortit armée d'un couteau et de plusieurs sacs en toile. Elle découpa consciencieusement la chair de l'animal, la nettoya de toute bête, et l'apporta dans l'enclos creusé sous la maison pour garder la nourriture au frais. Elle sala et empaqueta chacun des morceaux avant de les séparer entre ceux qu'elle garderait et ceux qu'elle comptait vendre aux marchands. Avec la mort de sa grand-mère, elle pouvait faire croire tout ce qu'elle voulait aux villageois. « Oui, sa grand-mère s'était faite attaquée par un basilic et s'était défendue au prix de sa vie ». « Non, Rouge n'était pas là, heureusement, elle travaillait en ville. Un job sain, pas comme cette vieille cinglée enfermée dans sa grange à faire Dieu seul sait ». « Pauvre petite orpheline… Elle n'a même pas eu le temps de trouver mari avec sa grincheuse de grand-mère ». « Peut-être que ce sera plus simple maintenant ? ». Les rumeurs allaient foisonner à présent. Rouge savait qu'elle devra se montrer forte pour toutes les supporter.

D'un pas rageur, elle se dirigea vers son entrée. Le cadavre putrescent était toujours là et elle s'empressa d'enterrer les restes près de son potager. Elle connaissait les vertus du basilic et cette sale bête méritait de finir en engrais !

Des larmes silencieuses coulèrent de ses yeux alors qu'elle finissait sa besogne. Le loup était là, en lisière de forêt, à l'observer.

− Casse-toi ! ragea-t-elle.

Il n'obéit pas. Elle l'insulta avec tout le vocabulaire disgracieux qu'elle connaissait et prit brutalement le chemin vers le village, tenant dans ses bras un panier en osier empli de morceaux de viande. Son sang s'agitant dans ses veines, elle savait que ses cheveux recommençaient à foncer.

Comme elle s'y était attendue, au village, on l'a prise en pitié, ce qui ne fit que renforcer son dégoût d'elle-même. Comment avait-elle pu refuser d'accompagner sa grand-mère à la chasse ? La veille, le bouquiniste avait reçu une livraison importante et elle avait préféré rester avec lui plutôt que d'aller combattre le monstre. Elle n'avait pas été là pour soutenir feue sa grand-mère dans son combat.

− Deux cents pièces le morceau, Rouge. Pas plus.

Le marchand véreux voulait profiter de sa faiblesse pour l'escroquer mais Rouge, trop en colère contre elle-même, était bien plus à l'affût que d'ordinaire.

− Me fais pas chier, Cordrick ! C'est trois cents pièces ou je vais chez Arleti !

− Surveille ton langage, jeune fille ! Ou tu n'auras rien !

− Tu les veux ces putains de morceaux, oui ou merde, Cordrick !? répliqua-t-elle d'un ton hargneux. Si tu crois pouvoir m'avoir juste parce que…

− C'est bon, ça va, ferme-la ! l'interrompit brusquement le marchand. Je vais te la prendre, ta viande ! Au prix que tu voudras, ajouta-t-il devant son air suspicieux.

L'échange se fit sans embûche. La jeune fille prit brutalement son argent et s'en alla rapidement, écoutant à peine le marchand la traiter de « pauvre fille ».

Rouge n'était pas inquiète. Elle avait toujours été vue comme une bizarrerie. De toute façon, vu l'origine de sa famille, ce n'était pas étonnant. Combien de fêtes au village avait-elle loupé car il lui fallait combattre des monstres pour rester elle-même humaine ? Combien d'hommes se sont détournés d'elle quand ils ont compris qu'elle avait une grande gueule et une maîtrise du combat inadéquate pour une jeune fille bonne à marier ?

Peu importait !

Le chemin du retour se fit plus ardu. À présent que le soleil était bien levé, la montée qui séparait le village de sa ferme était moins supportable. Sans compter sa colère qui lui maintenait chaud. Comme elle sentait la présence du loup non loin d'elle, elle chantonna une chanson populaire parmi les marchands – la plus vulgaire de leur répertoire. En se montrant si peu féminine et particulièrement désagréable, elle espérait que le loup se lasserait et repartirait là d'où il venait. Mais cela fut vain et, deux jours plus tard, il était toujours là. La veille, elle s'était même battue contre lui pour le faire partir mais, comme il l'avait prédit, elle ne fit pas le poids malgré son équilibre précaire sur ses deux jambes. Plutôt habile, il était même parvenu à titiller ses zones érogènes, jouant de sa sensibilité, et elle le maudissait pour ça.

Ayant retrouvé un aspect plus commun, humainement parlant, elle décida de se rendre à la boutique du libraire. L'homme, croyant que son deuil fut la raison de son absence, n'ajouta rien de plus que ses condoléances et reprit le cours de son travail. Rouge lui en fut reconnaissante et en fit de même. Toute la journée, elle nettoya les étagères, tria les vieux livres et changea l'exposition de la galerie en plaçant en évidence la nouvelle collection qu'ils avaient reçu. Le soir venu, elle repartit vers sa demeure exilée. Elle fut surprise en arrivant de voir une pelouse luxuriante entourer son potager dont les légumes avaient bien mûri avant l'heure et grossi plus que d'ordinaire.

− Ô sacrée Mortecouille ! fit Rouge, abasourdie par les vertus plus que louables de la chair de basilic. On aurait dû chasser du basilic plus tôt ! N'est-ce pas, Mère Grand ?

La jeune fille se retourna et le vide lui répondit. Elle se tut et secoua tristement sa tête, dépitée par sa propre stupidité. Elle était seule, dorénavant. Il allait falloir lui apprendre à vivre avec.

Elle se ressaisit et cueillit une belle grosse tomate qu'elle croqua goulûment en se dirigeant vers l'entrée de sa maison. Son goût meilleur que d'ordinaire lui remonta un peu le moral. Une fois la porte passée, elle alla directement dans la cuisine chercher un bout de fromage pour accompagner le fruit, mais une présence s'imposa à ses sens. Une fois n'est pas coutume, elle jura et toute sa colère l'agressa de nouveau.

− De quel droit tu te permets d'entrer chez moi sans prévenir ! cria-t-elle à l'intrus.

Le loup la regarda d'un air détaché et poursuivit ses soins. Il tenait en ses mains un essuie noir de sang qu'il passait précautionneusement sur une longue et profonde estafilade. Rouge sentit la mort planer autour de lui et elle se dirigea vers un des tiroirs de la cuisine d'où elle sortit un long couteau avec lequel elle mit en garde la bête. Son sang bouillonna dans ses veines alors que le monstre restait indifférent à ses menaces.

− Qu'as-tu fait ? demanda Rouge d'une voix sourde.

La créature daigna enfin faire attention à la jeune fille et d'un air désinvolte, lui expliqua :

− La meute de Corrack a senti ma présence. On s'est battu.

− Tu sens la mort.

− J'ai tué deux de ses bêtas. Corrack m'a alors attaqué mais comme j'étais blessé, je n'aurais pas fait le poids. Je me suis dit que me cacher chez toi serait mon salut.

− Parce que je suis une Grimm c'est ça ? se renfrogna Rouge.

− Oui.

− Donc maintenant, je suis en danger par ta faute !

− La meute ne s'en prendra pas à toi. Elle ne s'en est jamais prise à toi jusqu'ici, n'est-ce pas ?

Rouge ne répondit pas mais devait bien admettre qu'il n'avait pas tort. À chaque pleine lune, sauf la dernière, elle et sa grand-mère partaient chasser les loups qui s'étaient installés dans le coin. Une meute assez nombreuse, d'après leur recherche, mais qui savait se terrer suffisamment bien pour que les Grimm ne les retrouvent pas.

− Ma grand-mère et moi n'avons jamais trouvé leur nid, lui apprit-elle.

Le loup hocha lentement la tête.

− Ils ont fait beaucoup de morts.

− Et vous en avez tué beaucoup.

− Ce sont des monstres.

− Oui.

− Tu es un monstre !

− Non.

La jeune fille poussa un profond grognement avant de se reprendre.

− Va te nettoyer. Tu pues et ça me dérange.

Les lèvres de la bête s'étirèrent en un sourire carnassier.

− Et ne remet pas les pieds chez moi ! s'indigna-t-elle en tournant les talons.

Rouge regarda avec colère son reflet. Ses cheveux longs et sombres brillaient d'un éclat rouge sous les rayons du soleil qui traversaient la fenêtre de sa chambre. Ses yeux s'étaient réduits à deux globules d'un noir d'encre effrayant. Sa peau était devenue encore plus laiteuse que d'ordinaire. Du bout de ses bras, elle sentait ses mains lourdes des ongles pointus et sombres s'étaient fièrement érigés ses derniers jours.

Voilà presque deux semaines qu'elle n'était pas descendue au village, vivant seule et cloîtrée dans sa demeure. Grâce aux bienfaits du basilic, son potager avait donné chaque jour de merveilleux légumes mais ses facultés s'égrenaient peu à peu et, bientôt, il allait lui falloir s'en occuper à nouveau. Elle aurait bien aimé vendre ses récoltes mais avec son aspect plus vraiment humain, elle n'avait pu s'y résoudre.

Elle soupira bruyamment et descendit les marches vers la cuisine. Elle était devenue tellement habituée à sa présence qu'elle ne réagit même pas lorsqu'elle vit le loup allongé près de la porte arrière. Il avait squatté chez elle malgré ses vaines menaces de s'en débarrasser. Comme toujours, elle ignora sa présence et se servit un copieux petit-déjeuner. Le loup muta pour prendre sa forme humaine et s'assit face à elle lorsqu'elle s'installa pour commencer à tartiner du pain.

− Tu es belle.

Elle lui jeta un regard noir.

− Évidemment que je le suis à tes yeux, ricana-t-elle.

Il hocha légèrement de la tête et n'ajouta rien de plus. Elle reprit alors son beurrage et y ajouta une bonne dose de confiture de lait. Elle croqua à pleine dent la viennoiserie croustillante. Ses pensées dévièrent alors qu'elle mastiquait consciencieusement. Elle s'était également habituée à sa nudité constante bien que son torse musculeux lui nouait continuellement l'estomac.

Elle s'agita en détournant le regard et décida de se changer les idées.

− C'est bientôt la pleine lune.

− Oui, sourit-il.

− Si tu t'approches des humains, je te castre ! se mit-elle en colère.

− Je ne chasse pas l'homme, soupira-t-il avant qu'un éclat ne brille dans ses yeux. Ma meute et moi avons d'autres priorités durant la pleine lune.

− D'autres priorités ? demanda-t-elle malgré elle, la curiosité prenant le dessus.

− Oui, sourit-il malicieusement.

Rouge fronça les sourcils mais se retint à demander des détails. Elle se le refusait et elle savait que le loup la faisait mariner exprès. Elle fit mine de ne pas s'en soucier en attrapant une tranche de bacon qu'elle déposa d'un geste brusque dans sa bouche.

Le loup rit soudainement avant d'annoncer :

− Nous copulons.

Rouge avala de travers son morceau de viande froide et s'étouffa. Elle but d'une traite le jus d'orange qu'elle se réservait pour la fin du repas.

− Connard ! marmonna-t-elle d'une voix enrouée. Ne t'avise pas de me toucher !

Les yeux du prédateur s'illuminèrent et Rouge se leva brusquement. Elle se retourna rapidement mais un cri lui échappa alors que le loup massif l'écrasait. Elle le roua de coups mais, dans sa position, cela ne lui fit pas grand-chose.

− Calme-toi, fit le loup d'une voix rauque.

− Non ! s'insurgea-t-elle.

La bête sortit les crocs et mordit violement son cou. Rouge hurla, son cœur battant à toute allure. Sa respiration s'entrecoupait et elle sentait vraiment que sa dernière heure avait sonné.

Mais le loup ne lui fit rien. Ses crocs continuaient de la mordiller mais le sang ne coula pas. Ses mains retenaient sagement les siennes, au-dessus de sa tête et il ne frottait même pas sa verge tendue contre son ventre. Il se contentait de se presser contre elle et de respirer son odeur.

Son cœur et sa respiration se calmèrent peu à peu. Ses tremblements – qu'elle n'avait pas remarqués jusqu'ici – également. Bientôt, elle ne bougea plus, retrouvant tout simplement son sang-froid.

− Tu es une bonne petite, rit le loup en lâchant sa gorge.

Il se releva légèrement et ses yeux fiévreux croisèrent le regard orageux de la jeune fille. Il sourit et, doucement, s'éloigna d'elle.

Rouge se leva prestement et frotta vigoureusement sa gorge tout en lançant un regard noir au monstre. Sans un mot, elle quitta la cuisine et partit se réfugier dans sa chambre.

Rouge retint un hurlement dans sa gorge. Ses muscles se contractèrent un à un. Le feu coulait dans ses veines sans qu'elle ne puisse l'arrêter. Elle n'en pouvait plus. Plus les jours passaient, plus cela empirait. Elle se leva brusquement et descendit bruyamment les escaliers. Ne sentant pas la présence du loup dans sa maison, elle sortit par la porte principale et le chercha. Elle l'avait royalement ignoré ces deux derniers jours mais, à présent, elle avait besoin de se battre contre lui ou la démence de sa malédiction prendrait le dessus sur son humanité.

− Le loup ! cria-t-elle. Viens là !

Aveuglée par sa douleur, elle tourna en rond autour de la maison, traversant le sentier que le loup avait creusé par ses rondes, sans le voir. Son odeur était partout autour d'elle, lui rendant impossible toute tentative de localisation.

− Je suis ici, murmura-t-il si doucement et si soudainement que Rouge sursauta en poussant un cri de surprise.

Mais l'étonnement passé, elle se jeta immédiatement sur lui. Alors qu'elle croyait qu'il allait riposter, elle ne rencontra que du vide. Elle le regarda avec colère et tenta à nouveau de lui porter un coup mais la bête se contenta d'esquiver.

− Qu'est-ce que tu fais !? fit-elle, la voix étouffée par sa souffrance.

Elle se jeta à nouveau sur lui, vainement. Abattue, elle tomba à genoux et retint un nouveau cri de douleur aigüe.

− Pourquoi tu ne te bats pas ? demanda-t-elle avec peine.

− Pourquoi devrais-je t'aider ? répondit-il d'une voix calme.

− Connard, l'insulta-t-elle en pleurant.

La douleur se faisait de plus en plus sourde. Cette fois, elle avait trop attendu et le regrettait amèrement. Mais elle ne voulait pas continuer ainsi. Elle ne voulait pas se battre toute sa vie. Elle ne voulait pas finir comme sa défunte grand-mère. Elle voulait être une simple humaine.

Rouge craqua et laissa ses larmes couler abondamment le long de ses joues. Le loup s'approcha discrètement et s'accroupit à ses côtés, tout en gardant une certaine distance de sécurité.

− Je peux t'aider si tu m'aides en retour, fit-il de son ton toujours calme.

− C'est ce que tu attends depuis le début, articula difficilement la jeune femme.

− Oui, répondit-il sans détour. Je suis venu vers toi avec un but, je ne te l'ai jamais caché.

Rouge jura et fut blessée dans sa fierté quand elle comprit qu'elle n'avait plus le choix. Elle l'insulta à nouveau avant de lui réclamer son aide avec toute la dignité dont elle pouvait faire preuve :

− S'il te plaît, aide-moi…

Sa voix se brisa et elle s'affaissa. Malgré tout, elle entendit clairement la voix chaude du loup à ses oreilles :

− Je vais me battre un peu contre toi, juste pour que tu puisses calmer un peu ta douleur. Mais je ne vais pas te suffire, même si je décidais de me battre à fond.

Il respira profondément et lui révéla ses idées :

− Je vais te dire où se trouve la tanière de la meute de Corrack. C'est un clan assez nombreux et puissant, tu devrais pouvoir éliminer tout le mauvais sang que tu possèdes actuellement. Je ne vais pas t'accompagner : si jamais tu en laisses échapper, je ne dois pas y mêler mon clan. Dans deux jours, c'est la pleine lune. Ils seront assez déconcentrés pour que l'effet de surprise soit à ton avantage si tu les attaque cette nuit ou demain. En échange, je te demanderai de m'accompagner pour m'aider à tuer un monstre qui menace ma meute.

Rouge respirait difficilement mais tentait par tous les moyens de rester concentrée sur le marché que lui proposait le loup. Acculée comme elle l'était, elle savait qu'elle n'avait pas vraiment le choix. Elle avait besoin d'éliminer le sang maudit qui coulait dans ses veines.

Se relevant avec difficulté, elle plongea son regard dans celui de la créature et, d'un mouvement de tête solennel, elle accepta. Elle le regretterait le lendemain, elle le savait, mais là, tout de suite, elle en avait besoin.

Malgré l'effet de surprise que lui avait promis le loup, elle savait que cela ne fonctionnerait pas. Son odeur peu naturelle devait sûrement les avoir averti. Mais qu'importe ! De toute façon, elle souffrait tellement qu'elle ne pouvait faire preuve d'aucune discrétion.

La tanière de la meute se situait à quelques kilomètres du village, creusée dans une montagne dont l'ouverture cachée ne se voyait pas même à trois mètres. Elle comprenait maintenant pourquoi sa grand-mère et elle n'étaient jamais parvenues à trouver l'emplacement du nid. Les traces de pattes qui allaient et venaient à l'entrée étaient tellement nombreuses, tellement diffuses, qu'il leur fut impossible de deviner une entrée à cet endroit précis. De plus, le lierre montant empêchait toute distinction.

Oui, Rouge devait l'admettre, c'était une sacrée cachette que ces foutus loups avaient trouvée !

À ce stade de sa malédiction, elle n'avait pas pu prendre beaucoup d'armes. Juste deux ou trois lames courtes qu'elle cachait sous ses vêtements et qu'elle n'utiliserait qu'à la fin, quand son état serait Rougeevenu plus humain. En attendant, ses griffes et ses crocs, accompagnés de sa dextérité au combat à mains nues, devraient faire l'affaire.

Rouge respira profondément l'odeur de la nature ensommeillée avant de se jeter la tête la première dans l'ouverture. Elle heurta un premier loup, surpris par sa présence, qui n'eut même pas le temps d'avertir ses compagnons que sa gorge fut tranchée. L'odeur du sang se répandit rapidement, dégoulinant agréablement de la pointe de ses ongles à ses bras, et alerta, malgré tout, la meute de Corrack.

Grisée, Rouge poussa un hurlement digne des plus grands prédateurs. Au temps pour la discrétion. Tous ses muscles se satisfirent d'anticipation. Son propre sang résonnait comme une douce mélodie à ses oreilles.

Dans l'étroit couloir menant à l'entrée de la grotte, deux loups corpulents surgirent et l'attaquèrent sans préavis. La force qu'elle possédait en cet instant lui permit de les repousser sans mal, les assommant contre la paroi rocheuse. Elle trancha leur jugulaire d'un mouvement sec alors que, derrière, d'autres rangées de loups arrivaient les unes suivant les autres.

Ce fut là un combat inégal, dangereux et éprouvant malgré les nombreuses années d'expérience que possédait la jeune Grimm. Elle était seule face à une meute très nombreuse de loups plus grands et plus lourds qu'elle. Mais elle parvenait à être plus rapide qu'eux, infligeant coups sur coups et blessures mortelles. Le vent sifflait bruyamment autour d'elle et l'apaisait alors qu'elle ôtait une vie après l'autre. Elle sentait son corps s'alléger, ses muscles se décontracter. L'adrénaline lui offrait toujours de l'énergie mais elle ne sentait plus la malédiction sur ses épaules.

Un loup noir, le plus gros qu'elle avait jamais rencontré, lui mordit sauvagement le bras. Elle hurla de douleur et tout son corps lui envoya des signaux d'alerte. Elle glissa sa main contre sa cuisse et défit la sangle d'un premier couteau qu'elle planta brutalement dans le cou de l'animal. Celui-ci la relâcha en grognant. Rouge roula loin de lui et se remit sur ses jambes, sa main valide tenant son bras meurtri. Elle observa le monstre qui lui grognait dessus, la lame toujours planté dans son flanc.

− Merde ! jura-t-elle en constatant qu'il lui en faudrait bien plus pour en venir à bout.

L'imposant loup s'élança brusquement vers elle. Rouge n'eut pas le temps qu'esquiver et se reçut la charge en plein face. La bête planta de nouveau ses crocs dans son épaule et la jeune femme se perdit à la limite de l'inconscience. Elle lutta pour retrouver ses esprits et, instinctivement, récupéra un second poignard qu'elle ficha à l'extrême opposé du premier. Le loup gronda en s'éloignant, titubant sous la quantité de sang perdu. Rouge se Rougeressa et s'adossa à un mur, essoufflée et affaiblie également. Ses yeux scrutèrent la caverne à la recherche du loup à l'équilibre précaire. Quelques membres de sa meute hurlaient autour de lui tandis que d'autres tentaient de l'approcher pour lui donner le coup fatal. Mais l'alpha, comme Rouge l'avait compris, continuait de se débattre contre sa mort plus que probable. La jeune Grimm respira un grand coup et, munie de sa dernière lame, se positionna face aux derniers membres de la meute. Elle hurla soudainement en envoyant le couteau vers la tête du grand loup qui s'affaissa sous l'impact. Loin de les laisser le temps de réagir, la chasseresse s'élancer vers les survivants, récupéra ses poignards sur l'alpha mort, et enchaînant les mouvements dans une danse furieuse et mortelle.

Au petit matin, elle se tenait seule devant un parterre jonché de cadavre. Elle s'autorisa alors à s'évanouir.

La puanteur agressa désagréablement ses narines et Rouge ouvrit brusquement les yeux. Ses iris mirent un certain temps à analyser son environnement mais une fois son esprit bien à l'affût, ses souvenirs revinrent en force. Elle grogna en se relevant, la douleur irradiant dans tout son corps. Des dizaines de cadavres lupins jonchaient le sol de la caverne si bien que la jeune fille trébucha à plusieurs reprises. Elle ignorait si elle les avait tous eu mais elle espérait que les survivants ne traînaient pas dans les parages.

Rouge s'agrippa aux parois rocheuses pour sortir de la caverne et le soleil illumina son regard, lui donnant le vertige. Une chaleur inhabituelle étouffait l'air et elle se traîna difficilement à travers la forêt, pendant des heures, avant d'atteindre sa petite ferme. Le voile de la nuit commençait déjà à recouvrir le ciel et la jeune femme pouvait même apercevoir la lune, pleine et fièrement érigée. Un mince sourire étira ses lèvres ce mois-ci, aucune chasse de loups ne marquera cette pleine lune.

Elle ouvrit sans discrétion sa porte et un cri la mit sur ses gardes. Elle fronça les sourcils, dénicha une arme planquée sous une des lattes du plancher et se dirigea vers la cuisine à pas feutré. Avant même qu'elle n'atteigne son seuil, une vieille dame sortit rapidement de la pièce et hurla à nouveau en la voyant.

− Bonté du ciel ! Rouge ! s'égosilla l'intruse qui lui fit alors face.

La jeune femme adossa son fusil contre le chambranle de la porte tout en prenant une longue et profonde inspiration. Puis, une fois légèrement calmé, elle lui fit enfin face :

− Ce n'est pas correct de s'introduire chez les gens pendant leur absence, Madame Greïva.

La vielle femme la regardait d'un œil suspicieux. Rouge savait qu'elle ressemblait à une victime de monstres avec tout le sang qui marquait son corps et ses vêtements. La femme du marchand avait cet air dégoûté qui caractérisait la plupart des villageois quand Rouge apparaissait devant eux.

− Je venais voir si tout allait bien, jeune fille, fit-elle d'un ton glacial. Apparemment pas.

− Si tout va bien. Vous pouvez retourner chez vous, dit Rouge d'un ton sec, non empreint à la discussion.

Tout comme son mari, Dame Greïva était une arriviste, prête à mettre la main sur du gain par n'importe quel moyen. Aussi, Rouge ne fut pas surprise de l'entendre s'exprimer :

− Toi et ta grand-mère êtes si bizarre… Vous n'hésitez pas à abattre les monstrueuses créatures qui rôdent autour de votre ferme… Comme ta grand-mère avec ce basilic, siffla-t-elle d'un ton hargneux. Je ne comprendrai jamais pourquoi vous vous entêtez à vivre exilées !

Rouge la regarda sans répondre, attendant simplement la question qui, elle le savait, brûlait les lèvres de la vieille grippe-sou.

− D'ailleurs, quelle excellente viande que c'était que ce basilic, Rouge ! Cordrick fut très satisfait ! Il voulait t'en demander encore mais tu n'es plus descendu au village de tout le mois…

− Je n'en ai plus, je lui ai tout vendu. Maintenant, vous feriez mieux de partir : c'est la pleine lune ce soir, avança Rouge en lui désignant l'entrée de la maison.

− Qu'as-tu d'autre à nous vendre ? fit Greïva en faisant fi de ses recommandations.

− Qu'est-ce qui vous fait croire que j'ai de quoi vendre ? fit Rouge, un air de défi désabusé peint sur le visage.

Madame Greïva l'observa avec défiance puis n'hésita pas à faire preuve d'aucune politesse.

− Tu vas me faire croire que c'est de la peinture sur tes vêtements, peut-être ? Ta grand-mère était réputée pour ne pas se laisser intimider par les monstres de la forêt et je suis sûre qu'elle t'a légué ce même… penchant !

« Sans blague », pensa la jeune femme alors que le ton de la vieille dame laissait sous-entendre une certaine déviance anormale pour un être humain.

− C'est bon Rouge, vends-moi ce que tu as et je m'en vais…

Un long hurlement lupin se fit entendre alors que Dame Greïva sortait une bourse pleine de sous ses vêtements. D'abord surprise, Rouge ne put s'empêcher de sourire en reconnaissant le cri familier, proche de la maison mais assez loin pour pouvoir en sortir.

La jeune femme reprit contenance alors que le visage de la femme du marchand était devenu livide.

− Vous feriez mieux de partir, Madame Greïva. Les loups sont de sortie ce soir.

La vieille dame se renfrogna.

− Oui, tu es rentrée bien tard, fit-elle d'un ton plein de reproches. Tant pis ! Je reste pour la nuit, annonça-t-elle d'un air désinvolte avant de s'asseoir sur l'une des chaises de la cuisine. Ça nous laissera du temps pour parler affaire.

− Pardon ? fit Rouge, pantoise.

− Je ne vais pas ressortir maintenant alors que les loups rôdent ! s'indigna la vieille dame.

− Madame Greïva, commença Rouge en tentant de garder tout son calme. Les loups sont encore loin d'ici. Je vous prierais de vite retourner vous mettre à l'abri au villa…

− Pff ! Que nenni, Rouge ! Je ne bougerai pas d'ici pour ce soir ! Indique-moi où est ton abri pour que je m'y cache ! Je n'ai pas encore dîné alors prenons des provisions.

Un sourire carnassier étira alors les lèvres de la chasseresse, ce qui ne manqua pas d'irriter la vieille dame.

− Qu'as-tu à sourire, jeune fille ?

− Nous n'avons pas d'abri, Madame Greïva. Comme vous l'avez si bien fait remarquer, ma grand-mère n'était pas du genre à se laisser faire : elle combattait les bêtes qui s'introduisaient dans son jardin. Et d'ailleurs, argua-t-elle en s'avançant d'un pas menaçant vers la femme du marchand, vous avez raison : je suis faite de la même trempe que ma grand-mère. C'est bien du sang que j'ai sur moi.

Rouge essaya de se donner un air lassé en regardant vaguement par la fenêtre et murmurant la fin de son histoire :

− C'était un démon des champs… Il était sur le point de dévorer mes maigres ressources, vous savez. Alors j'ai tiré. Une fois, puis deux. Ça l'a énervé et il m'a sauté dessus.

Madame Greïva déglutit en poussant un petit cri apeuré.

− Je me suis défendu comme j'ai pu, usant de tout ce qui se trouvait près de moi pour l'achever. Je lui ai transpercé le crâne mais il bougeait encore, raconta-t-elle d'une voix de conteur animé. De ses pattes griffues, il m'a lacéré le bras, ajouta-t-elle en lui présentant ledit membre blessé. Il ne voulait pas mourir mais je ne me laissais pas faire non plus ! Je me devais de défendre mon champ !

Une main sur le cœur et l'autre sur sa bouche, Madame Greïva retenait au mieux ses plaintes et son effroi, aussi Rouge en profitait pour en rajouter encore, allant des détails sanglants du massacre feint à la peur d'être dévorée vivante.

− Il suffit ! hurla soudainement la vieille femme. Bon dieu, comme vous êtes cinglées dans cette famille !

Rouge se mit soudainement à rire, la fatigue et l'énervement prenant le pas sur toute manière civilisée. La croyant aliénée, la femme du marchand s'enfuit à toute jambe de la maisonnette, courant aussi vite qu'elle le put. Rouge savait que les rumeurs allaient de nouveau s'envenimer mais elle n'en avait que faire. Elle continua à rire longtemps après son départ.

− J'ai cru qu'elle ne partirait jamais, exposa le loup sous sa forme humaine. Elle n'a pas bougé quand j'ai hurlé.

− Oui, répondit Rouge, le calme revenu dans sa voix. Elle voulait rester à l'abri ici. Comme si on avait un abri dans cette ferme ! sourit-elle d'un air complice.

Le loup hocha de la tête, lui rendant son sourire.

La jeune fille soupira et s'affala sur une chaise, fermant les yeux quelques instants. Elle entendit le loup s'approcher de ses tiroirs et poser une lourde boîte sur la table à manger. Elle rouvrit ses paupières et farfouilla dans sa trousse de secours d'où elle sortit baumes et bandages. Elle garda le silence pendant qu'elle se soignait, sentant l'animal s'agiter près de lui. Une fois ses soins achevés, elle leva le regard vers lui et annonça :

− J'ai besoin de repos.