Chapitre I

Gaby

« Debout ! » annonça la voix de Lily, trop aiguë pour être supportable de bon matin.

Elle persista dans sa bruyante cacophonie. Elle se souciait peu, voire pas du tout, de l'état des tympans de ses pauvres camarades. La blonde ouvrit en grand les volets, aérant la pièce et exposant ainsi la lumière du jour.

Gabrielle entrouvrit difficilement une de ses paupières. Elle rabattit brusquement la couverture sur elle, comme pour se protéger de la luminescence de l'astre solaire. Elle grommela diverses insultes à l'égard de celui-ci, espérant retrouver son sommeil réparateur.

Malheureusement pour elle, Lily, hyperactive dès le début de la journée, le vit différemment. Elle profita de l'occasion, c'est à dire l'inactivité de la rouquine, et elle fonça, tête la première, sur le matelas de la lève-tard. Celle-ci grogna une nouvelle fois. En guise de réponse, on lui ôta sa précieuse couette. Lily s'installa, sans gêne, sur son ventre affamé. Sa chevelure blonde, entremêlée de mèches naturellement vertes, cascadait sur ses épaules lactées. Les rires du reste de la chambre se mêlèrent à ses bougonnements étouffés.

Lily leva son visage, rond et enfantin, pour le diriger vers celui semblable en plus âgé de sa sœur aînée, Delphine, qui les surveillait près de son lit. Elle s'exclama, sa voix fluette lézardant les murs :

« C'est quand qu'on y va ? »

Ses grands yeux verts larmoyants et sa bouille adorable n'eurent aucun effet sur l'adolescente. Comme d'habitude. En effet, Delphine était habituée aux multiples visages suppliants ou malicieux de sa sœur cadette. Et pas qu'elle d'ailleurs... L'Élémentaire de l'Eau, depuis une dizaine d'année, élevait, en plus de sa propre petite sœur, le meilleur ami de cette dernière : Gaspard. Ou Gas' pour les intimes – c'est-à-dire à peu près tout le monde. Jeune garçon de quatorze ans, mignon comme un ange, on le confondait souvent avec une fille. Il utilisait, comme sa compère de mauvais tours, son physique comme atout. Mais, malgré eux, cela ne marchait pas avec celle qui les avait éduqué, que ce soit pour une requête ou un pardon...

Delphine, de nouveau sérieuse -comme un certain jumeau tiens...-, rétorqua :

« Lily, ton langage je te prie. »

Coté éducation, Delphine se montrait plus lascive que son froid et dur double masculin, mais plus autoritaire que son plus grand frère, Thomas.

Gabrielle rit légèrement, envoyant sans le vouloir valdinguer Lily, encore installée sur son abdomen. La surdouée, faussement indignée, lui tira la langue. D'un angle duquel sa sœur ne pouvait l'apercevoir, bien entendu. La détentrice du temps soupira. La blondinette était extrêmement intelligente, d'un QI surpassant 170, mais elle se comportait réellement de façon immature. Son meilleur ami était exactement du même genre : d'un génie sans pareil, mais à la conduite affreusement enfantine.

Lily se décida à la laisser tranquille. La blonde se retourna, et reportant son attention sur sa sœur, elle répéta d'un ton faussement docile :

« Quand y allons-nous ? »

Delphine esquissa un sourire, satisfaite, avant d'entendre :

« Mais Tom il parle pareil ! »

Gabrielle retint maigrement son fou-rire et ignora superbement le regard assassin de son amie. Parfois, Lily, quel spectacle !

L'Élémentaire de l'Eau, la sermonna sèchement :

« Lily, je ne le répéterai pas, ton langage. Et prendre Tom comme modèle n'est pas une très bonne idée. Ce n'est qu'un conseil, mais tu ferais mieux de prendre exemple sur tes autres frères, William et Sébastien. »

En gros, elle devait obéir sagement et ne pas prendre exemple sur son imbécile de frangin, parce que sinon, elle risquait de se faire disputer. Et sa jeune sœur, comme à son habitude, n'écouterait pas et n'en ferait qu'à sa tête. Gaby aussi lisait entre les lignes...

A l'entente du nom de William, Gwen, jusque-là discrète, ne put s'empêcher de rougir. Gabrielle et Delphine sourirent à ce détail. La brune, les joues encore cramoisies, mit avec hâte son haut, terriblement gênée.

Elles se détournèrent de cette vision amusante, Lily accaparant leur attention:

« Un amoureux transi ou un glaçon sans humour ? Qui choisir... »

Gabrielle protesta, la tête toujours sur son confortable oreiller. Elle appréciait beaucoup la présence froide mais calme de Sébastien. Quand elle cherchait des conseils, elle ne se tournait non pas vers son mentor, et encore moins son meilleur ami, mais vers lui. Et il l'aidait pour certains devoirs devant lesquels elle se trouvait en difficulté. Après, assurément, elle ne pouvait nier son manque flagrant d'humour et sa glaciale sévérité. Mais ces deux traits de sa personnalité ne la dérangeaient pas.

Le sermon de Delphine la tira de ses pensées :

« Lily, ne te moque pas de tes frères. Ceci est irrespectueux.

-Oui, oui... » répondit Lily sans grande conviction.

Delphine se retint de lever ses yeux au ciel, trouvant cela insultant. Elle se tourna vers la rousse et formula:

« Quand as-tu l'intention de sortir de ton lit, Gabrielle ?

-Jamais... » marmonna cette dernière.

L'adolescente aux yeux olive, cependant, redressa son visage fatigué pour questionner :

« Et pourquoi on doit se lever en plus ? Fait chier... »

Sa tête de nouveau sur le coussin, elle ne vit pas les visages ébahis de ses camarades. Non pas pour son jargon, malgré les nombreux et vains essais de Delphine de la corriger à ce sujet. Non, l'inconscience de la rousse en faisait oublier la vulgarité de ses mots.

Chacune espérait que Gaby rigole, mais toutes étaient certaines d'une chose : Gabrielle ne savait pas mentir. Toutes les phrases qu'elle exprimait le long d'une journée suintaient de vérité.

Ce fut Gwen, timorée, qui déclara :

« Euh...Gaby ? Nous sommes le 31 du Gémeau*...Et...c'est...un jour important.»

La brune espérait que la rousse devine le fond de ses pensées entre ses paroles floues et incertaines. Gwen, d'une nature extrêmement timide, bafouillait, bégayait, rougissait à la moindre prise de parole.

Elle se releva, bailla puis énonça simplement à sa meilleure amie :

« Et alors ? »

Cette fois-ci, ce fut Delphine qui prit les choses en main.

« Aujourd'hui est le solstice d'Été. »

Gabrielle sembla comprendre, car son visage s'éclaira soudainement, avant de s'affoler. Elle se cogna la tête sur le rebord du lit superposé, sous le coup de la panique. Elle grimaça mais s'en soucia peu. Elle se déshabilla sous les soupirs de Delphine, les rires de Lily et les rougeurs de Gwen. Gabrielle, d'ordinaire, grattait le plus possible de temps. Mais à présent, elle se pressait, et cherchait, gauchement, ses précieuses lunettes de pilote. Cet accessoire, inutile, revêtait pourtant une importance capitale à ses yeux. Et à ceux de son frère, aussi. Et à sa sœur, autrefois. Elle secoua sa tête plusieurs fois. Ne pas penser à sa sœur... Ce n'était pas le moment...

Elle sourit, ses yeux encore humides vis-à-vis de ses dernières pensées, ses lunettes retrouvées sous le lit. Elle se les installa sur le front, entre ses cheveux courts, qu'elle ne chercha pas à coiffer. Elle les aimait bien, ses épis !

Aujourd'hui était un jour spécial. Trois mois plus tôt, trois-cent élèves environ avaient postulé au concours de Sélection, se déroulant tous les deux ans. Seul cent d'entre eux avaient été acceptés.

Et trois semaines avant, ils avaient passé le fameux second concours. Il consistait en plusieurs épreuves théoriques et physiques. Pour le travail d'équipe, elle s'était retrouvée avec une dénommée Carolinn Von Veishter. Cela s'était plutôt bien déroulé. Elle se rappelait Gwen, plus qu'inquiète, en sortant de la salle d'examen. Derrière elle se tenait Stella, un sourire arrogant peint sur ses lèvres glossées. Gabrielle retenait alors ses poings, furieuse, devant sa pire ennemie, qui devina-t-elle, avait rabaissé sa fragile meilleure amie.

Étrangement, sans qu'on ne lui en explique la raison, elle fut abstenue du contrôle de flux de magie. De nature curieuse, elle avait vainement cherché à comprendre.

L'attente avait été difficilement longue, tous trépignant d'impatience. Et, dans quelques heures, ils sauraient ! Enfin !

Seuls douze d'entre eux seraient admis parmi le nouveau groupe de Génération, soldats d'élite protégeant le peuple. Leurs missions, bien plus risquées que celles exécutées par les apprentis, étaient communiquées et distribuées par le Conseil lui-même, les douze hommes les plus sages et puissants du royaume.

« Et même si je ne suis pas reçue, pensa-t-elle, positive jusqu'au bout, je reverrai mon frère. »

Alex lui manquait terriblement. Elle n'imaginait même pas ce que ressentait son frère, à qui elle tenait comme à la prunelle de ses yeux. Depuis la disparition de Lucy quelques années plus tôt, au cours d'une mission, leurs liens s'étaient encore plus renforcés. Elle souffla, évitant de se remémorer ce souvenir douloureux.

Enfin prêtes, elles quittèrent leur chambre pour rejoindre les cuisines et l'immense salle à manger.

Le bâtiment dans lequel elles vivaient depuis qu'elles étaient petites se composait de plusieurs parties. Le dernier étage, avec ses appartements privés – du moins d'après les rumeurs – réservés aux invités. Celui d'en dessous, dans lequel vivait leurs mentors. Pour le maître de Delphine et Sébastien, elle se demandait à quel étage il dormait. Après tout, il était autant Conseiller qu'instructeur. Quoi qu'il en soit, on leur en interdisait l'accès. Leur étage, destiné aux apprentis, se mélangeait aux chambres du personnel, aux salles de bains et aux cuisines. Le pallier se constituait de performantes salles d'entraînements, en plus de l'infirmerie. Les jardins, entretenus régulièrement, étaient à la fois simples et beaux. Derrière, on y abritait une serre, pour ceux qui choisissaient l'option botanique comme Baptiste. Elle, avait préféré l'option cuisine.

La bâtisse restait toutefois discrète. En effet, grâce à de nombreux et complexes sortilèges, le monde extérieur pensait que ce n'était qu'un vieux château de propriété privé, et non pas un lieu d'entraînement pour futurs soldats d'élites. Seuls les apprentis, mentors, membres des Générations ou du personnel pouvaient reconnaître ce qui se cachait derrière le noble manoir. Tout cela grâce à un dispositif anti-sorts injecté dans le sang dès que l'on jurait fidélité au Conseil, aux Générations et à la Justice. Si un apprenti abandonnait ou si un membre du personnel démissionnait, par exemple, un Défaiseur de Sorts lui ôtait son dispositif et lui trafiquait la mémoire. Ainsi, celui-ci repartait chez lui, les souvenirs modifiés, pour qu'il ne révèle aucune information, compromettante ou non, sur les Générations et le Conseil.

Du lierre serpentait le long de certains murs abîmés, renforçant encore l'impression d'ancienneté.

Elles arrivèrent enfin à destination. La pièce, haute de plus de trois mètres, longue d'une dizaine de mètres et large d'une trentaine, se remplissait peu à peu d'apprentis.

Lily se rua, enchantée, vers son meilleur ami. Delphine la suivit, plus calme. Ils prirent chacun un plateau, et allèrent petit-déjeuner près d'une fenêtre.

Gwen se sépara de ses camarades à son tour. Elle rejoignit, timide et les joues adorablement roses, son petit-ami, William. Elle ne remarqua pas le regard rempli d'amour mais aussi de tristesse que lui lançait son meilleur ami, Justin. Ses yeux vairons fixaient d'un air meurtrier ceux pâles et grisâtres de son rival. Celui-ci préféra l'ignorer, accourant vers sa bien-aimée. Il l'embrassa tendrement, sans oublier de lancer un regard vainqueur en direction du brun qui enrageait plus loin.

La rousse se détourna de cette scène. La rivalité des deux garçons les détruirait un jour. Et elle ne parlait pas que de leur amour pour la brune, non. Leur jalousie respective ne venait pas que de là. Elle était...bien plus profonde et malsaine que cela.

Elle chercha dans la foule son propre meilleur ami. Elle l'aperçut un peu plus loin, riant à une blague de son camarade botaniste. A leurs cotés, la mignonne Josephlia pouffait tendrement, un verre de lait à la main. Elle savait que rire leur permettait d'évacuer une partie du stress dû à cette journée.

Un banc plus loin, Sébastien, impassible à tout ceci, lisait un de ses vieux livres barbants. Des cristaux de glace s'accrochaient à sa chevelure blonde. La plupart des élèves s'interrogeaient à ce sujet : appliquait-il du gel comme tout adolescent ordinaire ou utilisait-il sa magie ? Questionnement futile, mais dont elle était fière de posséder la réponse. Sébastien se plaquait bien les cheveux avec sa propre glace. Elle l'avait vu se coiffer dans sa chambre un jour, alors qu'il se pensait loin des regards indiscrets. Il l'avait aperçue mais n'avait rien dit. Elle n'avait cependant pas fait se répandre la rumeur. Elle le connaissait suffisamment pour prétendre savoir qu'il ne l'aurait pas souhaité.

Il portait aussi ses lunettes de vue noires. Il ne les mettait qu'en cas exceptionnel, ou de jour spécial. Elle prit elle aussi son plateau, se servit un grand bol de céréales et d'autres mets destinés à satisfaire son vorace appétit.

Elle observa de nouveau la salle où les autres apprentis s'agitaient. Ceux qui ne participaient pas au test écoutaient, impressionnés, les plus âgés, se préparant à l'affronter dans quelques années. D'autres encore, encourageaient un membre de leur famille.

Son plateau à la main, elle se décida à rejoindre Sébastien. Elle retrouverait Antonio, Baptiste et Josephlia plus tard. Elle se faufila entre les enfants et les adolescents, évita une confrontation avec Stella et ses stupides larbins, et l'accosta enfin.

Avec fatigue – se lever à huit heures était bien trop tôt pour elle ! -, elle posa son plateau et s'installa. Sébastien se détacha de son livre pour lui communiquer un simple bonjour. Il replongea directement dedans, perdu dans ce flot de mots, probablement en langue ancienne, qu'elle ne comprenait pas. Gabrielle, d'humeur taquine, déclara d'un ton joyeux :

« Un bouquin a-t-il plus de valeur que ma simple personne ? Prêt pour aujourd'hui ?

-Oui. »

Réponse froide, claire et nette, qui valait pour ses deux questions. Elle soupira, boudeuse.

De toute façon, elle doutait qu'il s'inquiète pour ceci. Après tout, au premier examen, il avait fini deuxième. Derrière sa sœur, évidemment. Chapeau pour les deux quand on savait que la première passait une grande partie de son temps à éduquer deux infatigables génies et le second à supporter une rouquine trop bavarde. Elle, avait terminé quinzième. Avec un peu d'efforts, peut-être que... Nombreux espéraient, malgré leur peu de chance de réussite. Chacun connaissait ses points forts et faibles. La rousse, par exemple, travaillait encore sans relâche, malgré la fin des examens, sur ses problèmes à garder son sang-froid.

Elle commença à manger. Même la boule au ventre, son estomac gourmand quémandait de la nourriture. Elle l'observa lire silencieusement. A la table d'à coté, elle entendait le rire d'Antonio et Baptiste, et celui plus discret de Josephlia, masqué sous ceux des garçons.Elle hésita à les rejoindre. Puis finalement, elle se dit qu'ils pouvaient attendre. Après tout, observer le blond la distrayait largement, et cela depuis des années. Cela ne semblait pas le gêner. Il ne dévoilait aucune émotion, en symbiose avec son élément. Elle se déroba de son amusant loisir, puis déclara :

« Tu sais, parler ça existe. Les mots ne vont pas te mordre.

-Non. »

Cette discussion, ils l'avaient eu des milliers de fois. Et malgré son éternelle réponse négative, elle persistait. Butée, comme son frangin... Mais elle appréciait entendre la voix de Sébastien. Austère, distante, un timbre rauque et doux à la fois, rare mais qui donnait envie de l'entendre parler une nouvelle fois. Un peu comme une drogue. Cet effet-là se produisait aussi avec sa sœur, qui parlait beaucoup plus souvent.

Elle finit son repas, posa son plateau et abandonna Sébastien à sa table. Il ne s'en vexa pas, il s'y était habitué. Elle rejoignit Antonio, qui discutait sans s'arrêter avec le châtain et l'albinos qui, les pauvres, ne pouvaient en placer une. Elle rit, et Antonio se tourna vers elle, joueur, il entama :

« Gaby ? Enfin revenue parmi les mortels ? Pas trop froid avec l'Iceberg ? »

Elle leva les yeux au ciel devant la moquerie de son ami. Elle le frappa affectueusement, tout en riant. Le brun, comme beaucoup d'autres adolescents dans la salle, appréciaient peu et jalousaient la puissance du mage de glace. Elle préféra ne pas contredire son ami. Il pouvait se montrer très rancunier.

« Non, rassure-toi. Alors, des nouvelles ? »

Le brun poussa un soupir à fendre l'âme puis déclara, désolé :

« Non. On s'appelle pas Juliette, on n'a rien pu soustraire aux mentors. »

Juliette était une redoutable commère, ancienne apprentie et membre du nouveau groupe de Générations. Aucun potin ou secret n'échappait de ses terribles filets. Ainsi, elle manipulait n'importe qui à sa guise, chantage ou non. Une vraie fouine. Elle s'entendait bien avec son frère, Alex, et ils ne dévoilaient pas trop d'informations sur leur vie privé. Même deux ans après son départ, personne ne l'oubliait, autant les professeurs que les élèves.

« Mais ce n'est pas ton maître qui s'occupe de la cérémonie ? » fit remarquer Baptiste.

Antonio et Josephlia la fixaient, les yeux remplis d'espoir.

« Désolée les gars, mais je ne sais pas grand chose. Rien en fait » informa-t-elle durement.

Pour tout avouer, elle n'avait pas demandé. Après la...disparition de Lucy, sa disciple favorite, son mentor, Odesime, s'était peu à peu séparé de ses élèves. La perte de son apprentie adorée l'avait transformé, le plongeant peu à peu dans la dépression. Avant, elle tenait grâce à son frère, mais maintenant, l'ambiance aux entraînements était lourde et pesante. Quand il prenait la peine de s'y rendre, bien évidemment. Souvent, un autre mentor la prenait en pitié et se décidait à l'entraîner pour une journée, une semaine peut-être. Si on le gardait encore, ce n'était que grâce à ses hautes performances stratégiques. Cela l'étonnait quand même que ce soit lui qui dirige la cérémonie. Peut-être que certains de ses collègues pensaient que cela lui remontrait le moral. Grossière erreur, il restait toujours aussi sombre qu'auparavant.

Ils continuèrent à papoter. Un adulte débarqua, leur demandant de se préparer. Ordre idiot car, prêts depuis des heures, ils attendaient, avec anxiété, s'occupant pour patienter. Ils affluèrent vers l'extérieur. On les interrompit. L'adulte, un mentor probablement, leur réexpliqua les consignes qu'ils connaissaient déjà sur le bout des doigts pendant une vingtaine de minutes. Ils se rangèrent par ordre alphabétique, silencieusement. On les avait déjà entraînés de multiples fois, pour ne pas s'humilier devant la foule, et surtout, devant les Conseillers. Elle se retrouva entre un certain Jeremiah Ereiner et la muette Tiffania Fallen. Ils marchaient, suivant leurs maîtres, d'un pas militaire, vers le centre du jardin. Derrière les barrières de sécurité, les familles se réunissaient, les yeux remplis de fierté et d'espoir. Jack, le frère aîné de Gwen, enlaçait sa fiancée, Cléo, et ses deux enfants, âgés de deux ans et demi. Tom, le grand frère des quatre autres Élémentaires, pour sa part, tenait fermement la main à sa petite amie – depuis quelques années maintenant-, tout en parlant avec le métis. Les deux hommes avaient, du moins le supposait-elle, reçu l'autorisation du Conseil pour se rendre ici aujourd'hui. Cléo -la fiancée de Jack-, pour sa part, avait arrêté sa carrière de Soldat de Génération à la naissance de ses enfants. Ses capacités de combat restaient toujours aussi efficaces, cependant. L'un des deux gamins se sépara des bras de sa mère pour courir vers ceux de l'autre jeune femme, aux cheveux originalement roses. Après l'accouchement, Gwen et Théo – encore apprentis-, ainsi qu'Alex, s'étaient absentés plusieurs jours. Son frère, les deux de Gwen et celui de Delphine et Lily formaient, malgré leurs âges différents, l'ancien quatuor infernal. Ils avaient enchaîné bêtises et punitions, sans se soucier du reste. Elle remarqua que Tom enflammait ses doigts sous les yeux affolés de la fille extravagante à ses cotés. Cela signifiait qu'il angoissait, ou qu'il s'inquiétait, ou pire, qu'il s'énervait. Là, elle penchait pour l'angoisse.

D'ailleurs, la jeune femme à la chevelure fluo lui rappelait vaguement quelque chose. Une membre des Générations, elle aussi ?

Ses mains, blanchies à force de trop les serrer, se détendirent peu à peu quand elle aperçut son frère sur l'estrade.

En effet, les membres du groupe précédent avaient plusieurs obligations. La première était de choisir un nouveau membre pour l'assister au cours de sa première vraie mission. La deuxième, consistait à faire son rapport sur son déroulement au Conseil. Le leader avait pour obligation de se désigner celui de la promotion suivante, premier du classement. Pour de multiples raisons, liées à leur position, comme les tâches qu'eux seuls pouvaient effectuer.

Elle, à ce sujet, ne s'inquiétait pas. Si elle finissait dans les douze premiers, elle savait que se serait son frère qui la choisirait, protecteur comme il était.

Les autres espéraient se trouver dans le top 3 pour une autre raison : Charlie Allyson, surnommée la Dompteuse de Dragons. Redoutable, impitoyable, orgueilleuse, exécrable, mais pourtant adulée par le peuple et respectée par ses collègues. Elle contrôlait les Ténèbres, et domptait, comme son surnom l'indique, les bêtes féroces et presque impossibles à tuer. Surtout les dragons. Tout le monde connaissait sa fascination pour ces majestueux et impérieux reptiles. La plupart des apprentis espéraient s'attirer ses faveurs, comme Antonio, et même l'autoritaire Delphine. Étonnamment, Gabrielle ne l'admirait pas comme beaucoup de ses camarades. A ses yeux, elle n'était que la meilleure amie de son frère, et une puissante et utile soldate. Son raisonnement ressemblait à ceux du flegmatique Sébastien. Alex lui parlait d'elle parfois dans ses lettres. Quand il pensait à y rajouter autre chose que son amour pour elle, et qu'elle lui manquait terriblement… Lors de leur propre sélection, Alex l'avait brièvement présentée à la célèbre blonde cendrée, déjà connue alors qu'elle n'était qu'une apprentie.

Debout, le Premier Conseiller monta sur l'estrade, discourant de longues minutes. Son apparence inspirait le respect, autant par sa force mal déguisée que son intelligence que ses mots laissaient transparaître. Sa barbe, longue et quelque peu broussailleuse, mêlait argent et bronze, vieillesse et jeunesse. Derrière lui, son mentor, Odesime, qui avait organisé la cérémonie, se tenait droit comme un pique. Elle bailla d'inactivité. Un peu plus loin, elle apercevait Gwen respirer de plus en plus rapidement, proche de la crise d'angoisse. Justin et William, quelques rangs à sa gauche, s'inquiétaient eux aussi. Heureusement, la brune sembla se calmer sous le regard apaisant de Théo, son frère qui l'observait depuis sa place. Gabrielle détourna son attention. Maitre Doma s'arrêta enfin, et déclara :

« Nous allons donc vous annoncer les douze qui auront l'honneur et la fierté de faire partie des rangs des honorables soldats des Générations, et d'accomplir, avec estime, respect et courage, les missions attribuées par le Conseil. »

Tous le regardaient, sortant enfin de leur torpeur et de leur profond ennui. Maintenant, leurs yeux s'éclairaient d'impatience et d'espérance. Le Premier Maître laissa place au second Conseiller, Maître Marcius. Il se haussa vers la scène, deux gardes du corps derrière lui. Son costume, décoré d'une rose, renforçait son apparence malsaine. Elle frissonna de dégoût. De là où elle se trouvait, elle sentait l'odeur trop forte de ses fleurs empoisonnées. De roses, présumait-elle, vu son adoration morbide pour elles. Elle plissa le nez, écœurée. Il salua la foule en quelques mots hypocrites. Il se dirigea ensuite vers la petite table sur laquelle reposaient le nom des heureux élus. Il commença, sa voix nasillarde lui donnant la nausée :

« Premier : Forest Sébastien. Contrôle la Glace. Né le 17 du Verseau. »

A l'entente de son nom, Sébastien s'avança, aussi glacial que son élément. Il ne laissa rien paraître, comme à son habitude. Mais elle remarqua qu'il lançait plusieurs coups d'œil incertain vers son mentor, puis vers son frère, comme pour leur en demander l'autorisation. Ce geste la fit gentiment sourire. Tom ne le remarqua pas, trop euphorique, se jetant dans les bras de son meilleur ami, au milieu de la foule en liesse Mais son mentor, Maître Aquarius lui, hocha affirmativement la tête, imperturbable mais fier de son élève. Derrière, le Conseiller Scorpius souriait pleinement, dévoilant ce que camouflait la froideur apparente de son mari et amant.

Sébastien se plaça face à Lisa, première leader femme depuis des décennies.

L'adorateur des roses poursuivit :

« Second : Forest Delphine. Contrôle l'Eau. Née le 17 du Verseau. »

Delphine suivit la même direction que son frère une trentaine de secondes plus tôt, sous les acclamations du public. Tom, lui, embrassait sa petite amie à pleine bouche, s'empêchant ainsi de rejoindre ses frères et sœurs pour les étreindre vivement.

Lily et Gaspard, eux, mêlaient leurs cris à ceux du peuple, plus que ravis pour celle qui les avait élevés.

Maître Aquarius félicita Delphine du regard, aussi honoré que pour son premier élève, son époux, Maître Scorpius le complimentant avec amour.

Le Conseiller, qui lui donnait à présent envie de lui cracher à la figure, attendit que tout le monde se calme pour révéler :

« Troisième : Leo Justin. Epéiste. Né le 14 du Lion. »

Au mot épéiste, un des membres de la promotion 718, le quatrième, l'observa, intéressé. Contrairement aux autres membres de son groupe, il possédait deux grandes épées, magnifiques et pleines de prestance. L'une paraissait bien plus ancienne que l'autre, et, brusquement, un sentiment de détresse afflua en elle. Étourdie, elle détourna son regard de celle-ci pour l'orienter vers Justin.

Le brun victorieux provoqua du regard son rival, qui retenait ses poings, furieux. Il sourit amoureusement à Gwen qui, trop contente pour lui, ne le perçut pas.

Il se retrouva face à un homme à l'apparence séductrice. Ses longs cheveux noirs encerclaient son visage bronzé, et ses yeux gris aciers brillaient de suffisance. Son sourire mystérieux le rendait encore plus attrayant.

Elle n'eut pas le temps de penser à autre chose que l'on exposa :

« Quatrième : Esquert Gabrielle. Contrôle le Temps. Née le 23 du Scorpion. »

Elle écarquilla lentement ses yeux. Elle…elle, quatrième ? Elle ne pouvait penser à rien. Ses pieds se décidèrent toutefois à marcher tout seuls. Elle ne remarqua pas les cris de joie de son meilleur ami, la jubilation de sa meilleure amie, la fierté et l'amour de son frère qui, les larmes aux yeux, se retenait de se jeter dans ses bras. Et encore moins l'un des rares sourires qui se forma sur les lèvres de son triste mentor. Elle s'avança, mais eut cependant un geste de recul face à Maître Marcius, méfiante. Elle se trouva à coté de Justin, en face de l'épéiste de l'autre groupe et de son étrange épée.

Elle retrouva lentement ses esprits. Elle espérait que son frère se soit arrangé avec ses collègues, pour ne pas tomber sur un inconnu. Non pas qu'elle soit asociale, au contraire mais…

Elle n'y croyait toujours pas. Elle, quatrième ? Elle avait l'impression de nager en plein rêve !

Elle entendit vaguement le nom d'Antonio et de Gwen être prononcés. Elle grimaça quand elle vit arriver son ennemie jurée, Stella. Curieusement, celle-ci lança un regard satisfait au bellâtre face à Justin. Physique ressemblant et même arrogance dans leur comportement… Probablement de la même famille.

On eut du mal à retenir Tom de se ruer vers l'estrade au nom des derniers de sa fratrie. Jack, lui, étouffa presque sa fiancée, alors que sa fragile petite sœur montait sur la scène, rouge de confusion. Théo, le second frère de la brune, se montra plus calme, mais pas moins ravi.

Delphine ne put s'empêcher de souffler, rassurée, et de relâcher sa main fermement accrochée à celle de son jumeau, quand on prononça le nom de ses deux petits protégés, en sixième et septième position. Lily, face à Alex, lui tira la langue en guise de bonjour, taquine. Son frère, faussement boudeur, lui répondit exactement la même chose, sous les soupirs désespérés de ses camarades.

Elle tritura ses lunettes, gênée, Justin et William s'assassinant du regard, et elle entre les deux. Pauvre Gwen, elle qui vivait constamment ceci…

Baptiste termina onzième. Alors que le douzième nom allait être annoncé, le Second Maître s'arrêta, fronça ses blancs sourcils, marmonna puis informa clairement, le visage relevé:

« Oh…je vois…Le Douzième Membre nous rejoindra plus tard. Mlle Shason ? »

Deux visages, celui du leader et un autre plus rond et potelé s'orientèrent subitement vers lui. Il précisa :

« Juliette Shason. »

Lisa détourna son visage, de nouveau inexpressif.

Il s'approcha d'elle à pas lent. Il lui chuchota quelque chose à l'oreille. Elle hocha poliment la tête puis s'inclina en signe de respect. Maître Marcius, enchanté, s'avança vers le centre de l'estrade. Il déclara:

« Mlle Shason accompagnera la douzième recrue lors de sa première mission. Ordre du Conseil. »

Tous haussèrent un sourcil, étonnés.

Qui était donc le douzième membre ? Pourquoi ne se trouvait-il pas parmi eux ? Pourquoi ne pas le présenter tout de suite ? Toutes ces questions se répétaient dans sa tête. Et à en juger par la réaction des autres, elle n'était pas la seule. Après tout, tous savaient à quel point le Conseil était à cheval sur l'ordre, et surtout sur les traditions !

Elle ne voyait pas, derrière, les visages bouleversés de ses quatre-vingt-huit autres camarades.

Marcius n'attendit pas plus longtemps. Il effleura sa rose, et somma d'une voix suffisamment forte et puissante pour que tous puissent l'entendre :

« Les Choix peuvent commencer ! »

Gabrielle laissa ses questions de coté, attentive.

Maître Marcius se décala.

Lisa, de par son rôle de leader, dut choisir Sébastien.

Puis, ce fut au tour de la célèbre Charlie.

Tous la regardaient, leurs prunelles remplis d'espoir et d'envie. Sauf Gabrielle. La rousse, elle, ne la contempla que quelques secondes, attendant que la tension se libère enfin et que son choix soit fait. Les yeux perdus derrière le toit, elle sursauta quand la voix effrontée de la blonde parvint jusqu'à ses oreilles :

« La rouquine. Une Esquert je présume ? »