Vieilles amies

Il avait plu tout le jour. Les éléments se déchainaient avec une vigueur insolente le vent venait susurrer son infâme sarabande alors qu'il s'immisçait entre les branches dénudées des arbres bordant l'allée envahie par les mauvaises herbes et qui menait au manoir des Holmes. La pluie continuait de s'abattre avec fracas sur les hautes fenêtres tendues de velours rouge et râpé. Le froid se glissait dans toutes les pièces de la vieille demeure et ce jusque dans le salon doré où les feuilles d'or qui lui avaient donné son nom jadis commençaient à n'être plus qu'un lointain souvenir.

Sur le manteau de la cheminée trônait une pendule qui semblait s'être arrêtée depuis longtemps pourtant, un feu d'enfer ronflait dans l'âtre. Il fallait bien que les deux vieilles dames qui avaient pris place dans les Chesterfield entourant la table basse puissent réchauffer un peu leurs articulations rendues gourdes par le froid humide. Leurs genoux noueux étaient couverts d'un plaid élimé couvert d'un tartan défraichit mais elles se sentaient bien l'une en la compagnie de l'autre et c'était bien là tout ce qui semblait compter pour elles.

Pourtant…une bataille faisait rage sous leurs yeux fatigués. Elles somnolaient de temps en temps et parfois se ressaisissaient subitement, faisant presque tomber leur couverture. Nos deux vieilles amies jouaient aux échecs compulsivement, cela devait bien être la quatrième partie qu'elles disputaient depuis le début de l'après-midi mais elles n'en avaient cure. Il n'était pourtant que dix-sept heures mais la pluie donnait l'impression que la nuit était toute proche et qu'il faudrait bientôt allumer le grand candélabre dégoulinant de cire qui trônait sur un guéridon marqueté.

En effet, Elizabeth et Hannah, nos deux vieilles dames, n'étaient pas gâteuses, loin de là, mais il leur arrivait parfois d'oublier certaines choses comme c'était souvent le cas pour les gens de leur âge. Ainsi, la plus âgée, Elizabeth, repoussa ses lunettes en demi-lune à monture d'argent un peu plus haut sur son nez alors qu'elle déplaçait son cavalier, suggéra que l'on demande à la bonne d'amener le thé.

Elle fit tinter une clochette dont le bruit se remarqua dans la grande pièce qui avait un jour la plus fastueuse du manoir. Une personne qui n'était sûrement pas la bonne entra dans la pièce et déposa un plateau sur la même table que celle où trônait l'échiquier le roi était en mauvaise posture la reine noire lui faisait de l'œil et se rapprochait dangereusement.

La bonne (à rien) leur servit le thé avec maladresse, les deux aristocrates vieillissantes se saisirent chacune de leur tasse ébréchée, la remercièrent puis n'eurent pas un regard pour elle sitôt qu'elles virent, sur une assiette au décor passé et à la dorure atténuée, une pile de crumpets. Elles mangèrent avec avidité et ignorèrent superbement les cachets que l'infirmière, car la dame était une infirmière, avait laissé sur la soucoupe.

Elizabeth se laissa aller à espérer encore avant que sa nuit ne vienne, irrémédiable définitivement alors que le soir tombait Elle avec un sourire malicieux à l'intention d'Hannah James :

- « Quel temps merveilleux pour un pique-nique. » Il avait plu tout le jour, il pleuvrait toute la nuit et les éléments se déchainaient toujours avec une vigueur insolente.