… Chapitre 31..

** www. youtube playlist?list= PLnHFckD_Ao584d- agg5Bb 9PzAndw 1sUmR - OK alors, je ne suis pas une pro de l'informatique mais j'ai essayé de faire un truc sympa ^^" Doooooonnnnc si vous voulez la playlist du karaoké (et on ne triiiiiche pas! On ne va pas voir les chansons avant de lire le chapitre nonmaisoh!), il vous faut copier le lien donné, le coller dans la barre recherche Youtube, enlever les 6 espaces (parce que sinon FP censurait le lien) et en route pour le kitchissime. Chaque titre est indiqué par son chiffre en gras. Dès qu'il y a le chiffre, bim! vous mettez le titre en route et vous avez la chanson en direct livre! Elle est pas belle la vie? \o/ Bonne lecture!

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La fin de semaine avait été chargée pour Bastien. Il n'aurait pas pu être plus occupé même s'il l'avait voulu. Hubert lui avait donné des noms d'entrepreneurs et il les avaient appelé, prenant un premier rendez-vous pour le vendredi après-midi. Le jeune homme avait aussi pris le temps d'appeler Martial le jeudi soir. Il avait fait preuve de prudence, évitant les sujets qui fâchaient pour ne pas partir en vrille, ses émotions étant toujours autant exacerbées. Cependant, il avait pris des nouvelles de sa petite amie et de l'enfant. Il avait encore du mal à encaisser la nouvelle que son aîné l'avait remplacé, mais la chaleur qu'il perçut dans la voix de Martial apaisa quelque peu sa douleur. Bastien se surpris même à sourire quand il lui parla du petit Valentin et d'un de ses bons mots.

Ils parlèrent ainsi pendant de longues minutes, retrouvant cette complicité fragile qui les unissait. Le jeune homme avait conscience qu'ils tâtonnaient beaucoup, cherchant leurs mots et évitant certaines discussions, mais cela lui allait. Il n'avait aucune envie de démarrer une querelle alors qu'il avait avant tout besoin de soutien. Ils évoquèrent leur travail respectif, leurs occupations durant leur temps libre et Bastien parla même du retour de Clément qu'il appréhendait. Cela lui fit du bien d'aborder ce sujet avec Martial. Son aîné l'écouta sans juger son ex-amant, lui conseillant de rester calme et de laisser le temps faire son œuvre. Il ne l'encouragea pas à l'ignorer ni à lui faire payer son départ ou encore sa tromperie. Non, Martial lui dit simplement les mots que Bastien avait besoin d'entendre : il devait laisser les choses se faire sans se prendre la tête car de toute façon, il ne pouvait rien faire...

Le plus jeune finit par aborder le sujet qui avait motivé ce coup de téléphone et expliqua son projet d'association à Martial. Si au début, son frère sembla franchement réticent à laisser Bastien toucher à cet argent, il finit par céder. Il ne le fit pas parce qu'il pensait que ce projet était une bonne idée, il le fit en entendant la combativité qui animait son cadet. Il n'y avait pas d'agressivité comme cela aurait été le cas quelques semaines plus tôt, non... Bastien prit le temps pour développer son idée, essayant de le convaincre au lieu de se battre avec lui. Ce fut ce détail, ce changement significatif qui décida Martial. Il avait sentit son cadet plus fragile que jamais quand il avait évoqué Clément, mais cette conviction et cette détermination effacèrent ses réserves. Si cette association pouvait aider Bastien à avoir un but, à faire quelque chose de constructif pour aller mieux, alors il était prêt à lui donner tout l'argent dont il avait besoin.

Il y eut un sujet cependant que Bastien évita avec soin. Il refusa de parler de ce qu'il avait continuellement au fond de son esprit, de ce souvenir réveillé qui restait en latence, paisible mais toujours présent. Il n'avait pas voulu en parler avec Martial car aucun d'eux n'étaient prêt à y faire face. Pour l'instant, il mettait en pratique le conseil de Marine, l'effleurant doucement, par à-coups, le temps de quelques minutes jusqu'à ce qu'il se sente trop angoissé. Alors, il se dépêchait de le repousser au loin, fermant les yeux et se concentrant sur quelque chose de positif avant de reprendre le cours de sa vie. Il n'arrivait qu'à appréhender l'arrivée d'Alban pour l'instant, mais pas leur dernière conversation et encore moins leur bagarre.

Bastien prenait son temps, décortiquant le souvenir pour lui retirer toute cette masse anxiogène et malsaine qui l'habitait. Et ça marchait... en tout cas, pour le peu qu'il avait réussit à effleurer, cela semblait marcher. Cependant, il était encore beaucoup trop tôt pour qu'il puisse en parler avec Martial. Bastien avait trop peur que son aîné le rejette comme la dernière fois et refuse de l'écouter. Il ne pourrait pas le supporter, pas alors qu'il vivait à nouveau avec ce souvenir bien trop vivant en lui. Il préférait de loin essayer de communiquer calmement avec son frère, tentant de réparer leur relation comme il le pouvait. Il aimait pouvoir discuter ainsi avec lui malgré les silences, les hésitations et les non-dits. Cela lui faisait du bien et il raccrocha le cœur plus léger.

Le vendredi passa à toute vitesse. Bastien vit Charles qui lui annonça qu'il pourrait accueillir Kiba chez lui dès lundi si sa diarrhée était complètement guérie. Il y eut aussi la visite du premier entrepreneur qui évalua les travaux de la grange et leur promit un devis pour le lundi. Le jeune homme passa rapidement voir Marine pour avoir le numéro de Tristan. La psychiatre le lui donna sans trop se faire prier, un peu surprise cela dit par cette demande. Il téléphona au gamin en fin d'après-midi, heureux de l'entendre tout excité au bout du fil. Tristan papota de longues minutes, racontant sa vie et les différentes activités auxquelles il était désormais inscrit. Il parla du rugby et de la peinture, de sa mère et de leur relation un peu moins étouffante, de sa perte de poids et du nouvel ami qu'il s'était fait à l'école. Bastien raccrocha avec ce sentiment tout chaud de bonheur.

Il se cramponna à cette sensation quand il revint de son introspection le soir même. Il alla se coucher après avoir pris son somnifère en pensant à Tristan, à sa voix joyeuse et à son rire. Il se focalisa sur la volonté et le courage dont faisait preuve le gamin alors qu'il se sentait tellement chancelant à l'intérieur. Il ferma les yeux, les paroles d'Alban s'attardant à l'orée de sa conscience. Il se força à rester calme en respirant lentement, allongé dans son lit. Il s'endormit enfin, le cœur douloureux et l'âme à vif... Tout le long de la journée, il avait repoussé au loin l'idée qu'un avion en provenance d'Égypte allait bientôt atterrir avec Clément à son bord.

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Depuis mercredi, Bastien et Benjamin échangeaient des textos régulièrement. Tout avait commencé par un SMS du Parisien qui avait voulu titiller son ami. Pour une fois qu'il avait l'occasion d'inverser les rôles, il ne s'était pas privé et avait demandé à Benjamin s'il boudait toujours David. La réponse de Benjamin l'avait fait rire, le trentenaire faisant preuve d'une mauvaise foi éhontée. Bastien profitait d'une pause entre deux tâches pour lui répondre et ils se mirent naturellement à discuter par textos interposés. Des propos légers, des idées fugaces pour l'association, des boutades sur la soirée à venir, des encouragements pour la journée de travail ou un simple bonne nuit, il n'y avait rien de vraiment sérieux dans ces messages, mais Bastien appréciait cette présence qui l'empêchait de trop se focaliser sur le reste.

Le samedi matin arriva et Benjamin frappa à la porte du parisien à 10 heures tapantes. Ils se mirent rapidement au travail, Bastien voulant rester occupé un maximum pour éviter de penser à son ex-amant. Benjamin suivit le mouvement et ils commencèrent à mettre les statuts de l'association en place. La partie administrative fut assez facile à dresser, cependant, ils durent discuter longuement des projets qu'ils avaient en tête pour ouvrir la ferme au public et ainsi récolter des fonds. Ils devaient être le plus précis possible dans la formulation des statuts et cela engendra pas mal de prises de tête. Les heures défilèrent et ils ne prirent qu'une pause le midi pour manger avant de se remettre au travail, voulant finir cette corvée rapidement.

Bastien mit le point final à la dernière proposition et il s'avachit dans le canapé avec un soupir de soulagement. Il releva le visage vers Benjamin qui étirait ses bras à ses côtés et lui dit :

- Je te préviens, on n'y touche plus.

- Disons que... pour l'instant, on n'y touche plus.

- Non, non... même plus tard. Cinq heures à bosser là-dessus, ça me suffit et de toute façon, je vois pas ce qu'on pourrait rajouter.

- Moi non plus, mais on ne sait jamais.

- Que dalle... je suis sûr que les gens se prennent pas autant la tête que nous quand ils montent leur assoc'.

- Tu n'en sais rien et on s'en fiche des autres, répliqua Benjamin avec une mine sévère, ce qui compte c'est que ton dossier soit accepté.

- Pas faux... tu veux un café ?

- Non, merci, mais je veux bien de l'eau.

Bastien lui offrit un sourire avant de se lever pendant que son ami rangeait les dossiers. De la cuisine, le plus jeune demanda :

- Maintenant qu'on a fini de bosser, tu vas me dire comment ça s'est passé hier soir avec David ?

Le nez de Benjamin se fronça comiquement quand il ronchonna :

- Ça m'étonnait aussi que tu n'aies pas encore abordé ce sujet.

- Je voulais finir les statuts avant et si on avait commencé à parler d'autre chose, on aurait eu du mal à s'y mettre. Alors ?

- Alors... hé bien... c'était tendu au départ.

- Quoi ? Pas de blague pourrie ?

- Oh non, on en était loin, même, marmonna Benjamin.

- Ouais, donc il faisait franchement la gueule en gros.

- Pour qu'il ne donne aucune nouvelle depuis dimanche, c'était certain.

- Tu t'es excusé ?

- On a parlé...

Bastien ricana en apportant le verre d'eau que lui avait demandé son ami avant de lui jeter un regard entendu. Il reprit, amusé :

- Ça ne répond pas à ma question.

- C'était compris dans la conversation.

- Tu ne t'es pas excusé donc...

- Si ! C'était juste... sous-entendu... et il l'a compris.

- J'y crois pas comment tu es de mauvaise foi en fait...

- Je ne suis pas de mauvaise foi ! Tu voulais que je présente mes excuses pour quel motif exactement ? C'est lui qui est parti en sucette pour me balancer mes quatre vérités à la tête.

- Pas faux... et puis ce qui compte c'est que vous ayez réglé le malentendu.

- Ma foi... il n'y avait pas vraiment de malentendu. Il pensait vraiment ce qu'il a dit dimanche, vu qu'il me l'a redit hier soir. Plus calmement, en développant son idée mais le résultat reste le même : il me trouve trop chiant, trop « calculateur ».

- Ouais... mais c'est pas dit méchamment, il veut juste que tu sois heureux. Il t'encourage à sa façon bizarre, c'est comme ça qu'il faut le prendre. D'ailleurs, tu l'as revu ?

Benjamin sentit son ventre se tordre et il leva son verre pour boire une gorgée d'eau. Évitant le regard de son ami, il demanda, mal à l'aise :

- Qui ça ?

- Tu sais très bien qui ! Ton coup de cœur mystérieux !

- Tu aimes les potins, toi ?

- Ouais quand ça ne me concerne pas.

Benjamin avala sa gorgée de travers et toussa en essayant de reprendre contenance. Mon Dieu... s'il savait ! Le trentenaire préféra ne pas répondre, se contentant de respirer profondément alors que Bastien répliquait :

- Tu sais si ça te gêne d'en parler, je comprends. Dis-le moi et je ne t'enquiquinerai pas avec ça. C'est pas un truc que j'apprécie non plus, qu'on mette son nez dans mes affaires, je veux dire.

- Non... je... ça ne me dérange pas vraiment... c'est juste que... oui je l'ai revu, mais... hmmm... je ne sais pas encore quoi faire. Pour l'instant, je n'ai pas envie que les choses changent.

Bastien hocha la tête, étrangement soulagé. C'était un peu mesquin de sa part, il le savait, mais il ne pouvait s'empêcher de se dire que si Benjamin se mettait en couple avec quelqu'un, il le verrait moins. Connaissant son ami et son côté sérieux, il se consacrerait à sa relation et lui, il passerait aux oubliettes. Bon, peut-être pas « aux oubliettes », mais Benjamin n'aurait clairement plus le temps de venir tous les samedis pour travailler sur l'assoc' et... il serait aussi moins disponible pour l'aider comme il l'avait fait samedi dernier. Bastien savait qu'il ne perdrait pas l'amitié de Benjamin comme ça, en un claquement de doigts, mais les gens amoureux avaient moins de temps à consacrer aux autres, c'était bien connu.

Gêné par le tour que prenait ses pensées, Bastien se fit silencieux en buvant le café qu'il s'était servi. Il releva la tête quand Benjamin demanda, essayant visiblement de changer le sujet de cette discussion qui l'embarrassait :

- Tu es prêt pour ce soir ?

Bastien grimaça en reposant sa tasse sur la table basse. Il frotta ses mains l'une contre l'autre avant de répondre :

- Pour la chanson vu comment Titia m'a pris le chou, ouais... je ne dirais pas que je suis prêt parce que je ne connais pas les paroles par cœur, faut pas déconner, mais bon... comme les paroles vont défiler sur l'écran, c'est pas ce qui m'angoisse.

- Qu'est-ce qui t'angoisse ?

- Le fait de me retrouver devant plein de monde. J'aime pas être au centre de l'attention et pour le coup, je vais être servi.

- Si ça te met vraiment mal à l'aise, tu sais que tu n'es pas obligé de chanter.

Le parisien éclata d'un rire moqueur avant de lancer un coup d'œil amusé à Benjamin. Il répondit avec un rire dans la voix :

- Ça se voit que tu ne connais pas encore Titia, toi ! Quand elle a un truc en tête, elle ne l'a pas ailleurs ! Pour te dire, elle a même accepté de chanter avec moi pour que je ne me défile pas.

- Vu comme ça, s'amusa Benjamin.

- Mais bon, ça va le faire comme ça. Si jamais je n'y arrive vraiment pas, je peux compter sur elle pour assurer.

- Oui et il n'y aura que nous. Le reste ce sont des étrangers que tu ne reverras pas donc ce n'est pas important. Je suis sûr que même David ne se moquera pas trop sur le coup... par contre tu risques d'en entendre parler longtemps.

Bastien pencha la tête sur le côté, avant de la secouer négativement en reprenant :

- Non, c'est vrai je t'ai pas dit. Benoît a appelé Titia mardi soir. Il nous rejoint là-bas avec d'autres amis.

- Oh... d'accord, murmura Benjamin, une légère déception audible dans sa voix.

- Mais si ça te gêne, on peut juste rester entre nous. On n'est pas obligé de se mêler aux autres. C'est même mieux en fait.

- De quoi ? De ne pas parler à tes amis ? Pourquoi ? Je ne suis pas un sauvage !

- Non, c'est pas ça... Je... il y aura Clément...

- Clément ?

Benjamin regarda son ami sans comprendre ce qu'il essayait de lui dire. Bastien fronça les sourcils avant de maugréer :

- Mon ex...

- Oh ! Je n'avais pas retenu son prénom. Je ne suis même pas sûr que tu me l'aies dit d'ailleurs.

- Tu veux que je te dise ? Son prénom ce n'est qu'un détail à ce niveau, marmonna un Bastien renfrogné.

- Je croyais qu'il était en voyage.

- Bah ouais mais il fallait bien qu'il revienne et Benoît a voulu profiter de la soirée karaoké pour fêter son retour ou une connerie comme ça.

Le trentenaire cacha sa contrariété derrière un hochement de tête stoïque. Dire que le retour de Clément l'ennuyait était un euphémisme. Il savait que Bastien avait mal vécu leur rupture et cela ne lui plaisait pas qu'il revoit cet homme. Certes, il n'avait pas à s'en mêler, il n'avait rien à dire, mais cela ne l'empêchait pas de le penser et d'avoir peur. Ses mâchoires se serrèrent quand il pensa à la possibilité que Bastien retourne avec ce mec qu'il avait rencontré ici une fois. Il se rappelait d'un jeune homme plus petit que lui, plus musclé, roux et qui l'avait regardé avec méfiance. Merde... il n'avait pas prévu l'éventualité du retour de ce Clément et cela le perturba. Cependant, Benjamin mit son propre ressenti de côté pour demander lentement :

- Et toi ? Tu le vis comment ?

Bastien se passa une main sur le crâne en grimaçant :

- J'en sais rien. J'appréhende c'est clair, je suis en colère contre lui pour tout ce qui s'est passé et en même temps je sais que... ce n'est pas de sa faute, non plus. On est passé par là toi et moi, tu sais : assumer qui on est, le coming out et toutes ces conneries... C'est pas facile et faut surtout être prêt... j'en sais rien. Je lui en veux pour la façon dont ça s'est passé entre nous. Je... il m'a trompé et s'est barré... juste comme ça. Un jour ça allait bien et le lendemain il me laissait comme une merde. Ça... je l'encaisse pas, mais je comprends pourquoi il a eu peur... je ne sais pas si c'est clair en fait, ce que je raconte.

- Si, ça l'est et je trouve ça bien que tu ne cherches pas à te venger en lui faisant du mal.

- Ouais... j'en sais rien... y'a aussi de l'égoïsme dans ma décision. Je passerais pour quoi si je le coming outais auprès de ses potes ? Non, mais même, ça se fait pas...

Des coups frappés à la porte firent sursauter Bastien qui s'était fait songeur. Une flambée d'anxiété lui ravagea le ventre alors que l'idée saugrenue que ce pouvait être Clément, là, juste derrière sa porte jaillissait dans son esprit. Clément devait être arrivé à Granville et il était venu le voir... Non, c'était ridicule. Son ex n'avait aucune raison de venir ici... Bastien le savait, pourtant il avait le cœur qui cognait entre ses côtes alors qu'il allait ouvrir. Il fut soulagé de voir Élodie sur le pas de sa porte. Elle lui sourit avant de lui dire avec une expression un peu gênée :

- Je sais que tu voulais la voiture ce soir, mais il y a un petit problème.

- Quoi ?

- Charles vient de m'appeler, il est retenu par une mise-bas difficile et il va rentrer tard. Sauf que les parents de Charles nous attendent pour 18 heures.

- Oh d'accord... Tu peux me déposer chez Lætitia en passant ?

- Oui, si on part rapidement car ce n'est pas du tout sur la route, mais tu vas faire comment pour rentrer ?

- Les parents de Lætitia ne sont pas là ce soir, je vais voir si je peux dormir chez elle. Au pire, je lui emprunterai sa voiture et je rentrerai. Si je la lui ramène demain, il ne devrait pas y avoir de soucis.

- Tu es sûr ?

- Ah bah, non ! Attends !

Bastien se retourna et demanda à Benjamin qui patientait dans le canapé :

- Ça te gêne de me déposer chez Lætitia en passant pour rentrer chez toi ? Elle habite dans les environs du supermarché.

- Non, bien sûr que non.

- Super ! Voilà ! Problème réglé. Tu peux prendre ton temps pour aller chez tes beaux-parents et je me débrouillerai pour ce soir, t'inquiète pas.

- Génial ! Ça m'ennuyait de te faire ce coup là, mais je n'ai vraiment pas d'autre possibilité.

- Non, mais il faut surtout que je demande à Martial de me ramener ma voiture, ça réglera les choses une bonne fois pour toutes.

- Oui, ça éviterait ce genre de situation, mais ce n'est pas pressé non plus, répondit Élodie en souriant.

- Yep...

- Je file, je ne veux pas laisser Camille seule trop longtemps.

- Toujours aussi grognon ?

- Non ça passe. Elle va mieux et retrouve le sourire. Ça fait du bien.

- C'est cool ! Amusez-vous bien ce soir !

- Toi aussi et sois sage !

- Je suis toujours sage...

Élodie rigola doucement avant de faire un dernier signe de la main à son ami. Elle retourna vers la maison principale et Bastien ferma sa porte. Il regarda l'heure sur son portable puis Benjamin et reprit :

- Il est déjà dix-sept heures trente donc je vais aller me doucher. Comme ça, on part juste après et ça te laisse le temps de te préparer tranquille, ça te va ?

- C'est parfait.

Bastien lui adressa un petit sourire avant d'aller chercher les vêtements qu'il avait préparé pour ce soir. Il s'enferma ensuite dans la salle de bain, s'adossant quelques secondes contre la porte. Il soupira en se frottant les yeux tandis qu'il songeait à ce pique de stress qui l'avait envahi en entendant les coups frappés à sa porte. Putain... s'il commençait à paniquer comme ça, la soirée risquait d'être sacrément tendue...

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- Je mets le jean ou le pantalon noir ?

- Le pantalon noir, la tunique bordeaux et ta veste noire. Rajoute des pompes à talons et bingo !

Lætitia baissa ses mains qui tenaient les deux pantalons pour jeter un regard ahuri à son ami. Bastien haussa un sourcil méfiant et répliqua :

- Quoi ? Tu veux savoir, je te donne mon avis. On ne va pas passer deux plombes à choisir tes fringues non plus.

- Oui, mais... comment tu peux être aussi sûr de toi ?

- Si t'avais eu un pote qui passait ses journées dans les magasins, accompagné de pétasses qui se pâmaient à ses pieds pour qu'il dégaine sa carte bleue pour elles, toi aussi t'aurais appris quelques trucs.

- Heu... c'est Richard Gere ton pote ?

- Nope, c'est Lucas. Il a le compte de Richard Gere mais c'est loin d'être un gentleman, déclara Bastien d'un ton narquois.

- Ouais, enfin c'est aussi parce qu'il choisissait les bonnes nanas, hein... toutes les femmes ne sont pas vénales et il pourrait se brosser pour que je me « pâme » comme tu dis. Avec ou sans carte bleue !

- C'est bien pour ça que je t'apprécie...

- Serait-ce une déclaration d'amour ?

Le ricanement de la donzelle engendra un haussement d'épaules de la part de Bastien qui marmonna :

- Magne-toi les fesses ! Benjamin et David viennent nous chercher à dix-neuf heures pétantes.

- Pourquoi tu leur as dit de venir aussi ? On aurait pu y aller avec ma voiture !

- Ouais bien sûr... c'est vrai qu'on en est pas à notre deuxième verre déjà... et comment on est censé rentrer ? Parce que je compte bien continuer à me mettre minable pour ne pas calculer Clément et toi t'es jamais sérieuse...

- Je peux être sérieuse... quand j'en ai envie.

- Et ce soir ?

- Nope ! Pas envie !

Bastien rigola en la voyant lui tirer la langue avant de disparaître dans la salle de bain avec ses affaires. Il ramassa quelques vêtements qui traînaient par terre en secouant la tête. Décidément, il ne se faisait pas au désordre qui régnait dans cette chambre. Il déposa le tout sur le bureau déjà encombré avant de boire une gorgée de rhum-coca. La vache ! Elle avait corsé la dose ! En même temps, il avait besoin de se détendre... s'il ne l'était pas un minimum, il risquait de faire une syncope avant même d'arriver à ce fichu restaurant ! Non, il exagérait, mais il n'était pas persuadé d'arriver à rester stoïque face à Clément. Vu la façon dont éclataient ses émotions ces derniers temps, il appréhendait un peu ses propres réactions.

La porte de la salle de bain s'ouvrit et il vit son amie habillée qui commençait à se maquiller. Elle lui demanda en appliquant du fond de teint :

- Au fait ! Je t'ai pas dit ! Ça y est un appartement m'a été attribué ! J'ai reçu la lettre cette semaine ! Je peux emménager à partir du 20 juin !

- Cool ! Donc je dois bloquer le week-end suivant pour t'aider à déménager ?

- Yep ! le samedi 22, ça te va ?

- Complètement ! Et je pense fêter mon anniversaire au fait.

- Oh ! C'est quand ?

- Le 26 juin.

- Trop bien ! Tu veux le fêter quand alors ?

- Le week-end d'après, non ?

- Donc le... 29 ?

- Ouais. Qu'est-ce que t'en penses ?

- Que tes 20 ans, ça c'est vraie bonne raison de se taper une grosse darasse !, s'exclama Lætitia avec un large sourire.

- De... quoi ?

- Quoi « quoi » ?

- C'est quoi une « darasse » ?

- Une teuf du feu de Dieu ! Tu ne connais pas ?

- Heu... non, je ne connaissais pas ce terme.

- Bah voilà ! Tu te coucheras moins con ce soir !

- Va chier... t'en es où ? Maugréa-t-il en levant les yeux au ciel.

- Je me maquille !

- Je vois ça... pas la peine d'en mettre trois couches, non plus. À ton niveau, c'est un ravalement de façade complet qu'il faut avec pelleteuse et compagnie...

- Connard, va !

- Serait-ce une déclaration d'amour ?

Lætitia rigola avant de saisir son mascara. Elle ouvrit en grand les yeux et grimaça en se maquillant ce qui fit ricaner Bastien. Il finit son verre, l'alcool brûlant agréablement son œsophage. Il se détourna du spectacle comique qu'offrait son amie pour aller allumer sa chaîne stéréo. Un ululement retentit de la salle de bain quand Lætitia entendit la chanson qui passait à la radio et cria :

- Vas-y ! monte le son !

Le jeune homme eut un petit geste de la tête avant de faire ce qui lui était demandé. La donzelle chantait par-dessus, brossant ses longues boucles brunes, les secouant pour leur donner du volume avant de revenir vers son ami en secouant son popotin tout en déclamant :

- "And the haters gonna hate, hate, hate, hate, hate

Baby, I'm just gonna shake, shake, shake, shake, shake !"

Le rire de Bastien éclata de rire face au booty shake démentiel de son amie. C'était mal fait, horrible à voir mais elle y mettait tellement d'énergie et de peps qu'il ne pouvait même pas se foutre de sa pomme. Il ne pouvait que rigoler avant de la rejoindre pour faire le con, Lætitia poussant la musique à fond, alors qu'ils se déchaînaient ensemble. Ils finirent sur le lit, à bout de souffle tant ils riaient. Cependant, Lætitia ne se laissa pas aller, elle se releva d'un bond et éteignit la radio en proposant :

- Un dernier verre pour la route ?

- C'est pas sérieux.

- T'as dit que tu ne le serais pas ce soir...

- J'ai dit que... oh et puis merde, vas-y, je te suis !

Lætitia rigola en saisissant sa veste noire avant de sortir de la chambre suivit de son ami. Ils allèrent dans la cuisine où la demoiselle leur resservit une dose généreuse de rhum qu'elle noya de coca. Bastien saisit le verre qu'elle lui tendit avant de trinquer avec un sourire en coin. Ils burent un peu en silence puis, voyant l'heure qui avançait, la jeune femme alla ouvrir une porte au fond de la cuisine. Elle alluma la lumière sur un escalier qui descendait à la cave, et Bastien vit tout le pan du mur recouvert d'étagères faîtes à la main, servant à ranger les chaussures. Il s'approcha, impressionné par le nombre de paires qui s'étalaient devant ses yeux. Il jeta un coup d'œil à Lætitia en demandant, incrédule :

- Rassure-moi... tout n'est pas à toi.

- Nah... un peu plus de la moitié seulement. Y'a les chaussures de maman aussi. Et celles des hommes, mais ils en ont beaucoup moins.

- La vache... Tu as un budget de combien par mois pour tes pompes ?

- Tout dépend... C'est surtout des soldes. Et y'en a que j'ai acheté mais que je ne mets pas.

- Pourquoi tu les as acheté alors ?

- Parce qu'elles sont trop belles ! Et puis... je pensais pouvoir marcher avec, mais au bout d'une heure, c'est l'enfer sur terre. Regarde celles-là... trop classe, hein ? Bah c'est mort...

- T'as vu le talon aussi ! Il fait quoi ? 10 centimètres ?

- Justement ! C'est ça qui les rendait trop belles... Je sais marcher sur du 7 centimètres alors je me disais que je n'étais pas à 4 ou 5 centimètres près... bah que dalle... c'est juste impossible. Je marche comme un cow-boy là-dedans ! On repassera pour le glamour.

Bastien ricana face à la description de son amie. Il la laissa choisir ses chaussures, préférant boire son verre avant que David et Benjamin n'arrivent. Il l'observa enfiler de superbes escarpins noirs à talons, la lanière entourant la cheville nue de Lætitia. Il la dévisagea d'un œil critique, appréciant l'ensemble qu'elle portait avant de valider le tout. Il la trouvait belle avec ses formes. Une beauté différente de celle filiforme de Marion, mais s'il avait eu à choisir, il aurait préféré un corps fait de courbes comme celui de Lætitia. Il se trouvait assez maigrichon pour deux, même s'il avait pris du poids depuis qu'il était arrivé en Normandie. Entre une alimentation plus régulière et plus saine et un travail physique, son corps avait changé.

Le jeune homme tourna la tête, jetant un coup d'œil à ses propres fesses. Il devait reconnaître qu'il commençait à se sentir à l'étroit dans son jean. L'avantage c'était qu'il avait un cul qui remplissait bien son pantalon maintenant, mais ce qui était con, c'était que s'il continuait à prendre du poids comme ça, il n'allait plus pouvoir le mettre longtemps. D'une teinte bleu foncé, mais délavé sur les cuisses, son jean était un peu trop grand au niveau des jambes et il retombait sur ses tennis en un plissé qu'il jugeait trop classe. Bastien avait complété sa tenue de sa classique superposition de tee-shirts, gris foncé sur blanc. Ses tennis montantes blanches et voilà, le tour était joué ! Simple et classique, habillé mais pas trop, parfait pour aller au resto et finir la soirée sur la piste de danse !

Les deux amis discutaient d'une éventuelle sortie shopping un samedi matin quand des coups frappés à la porte les interrompirent. Lætitia alla ouvrir, accueillant Benjamin avec un grand sourire et David avec un peu plus de réserve. Elle avait décidé de ranger l'artillerie lourde pour ne pas plomber l'ambiance. Cependant elle avait aussi décrété que David avait intérêt à filer droit s'il ne voulait pas manger une rafale de coups de boule. La demoiselle finit par attraper sa veste et son sac à main avant de donner le signal de départ. Le trajet se fit rapidement, le restaurant se situant en dehors du centre-ville. Benjamin n'eut aucun mal à trouver une place sur le grand parking et ils sortirent du véhicule, la trêve entre Lætitia et David n'ayant pas tenu longtemps alors qu'ils se chamaillaient déjà.

Bastien regarda la façade du restaurant devant laquelle un groupe de personnes fumaient une cigarette en parlant joyeusement. Son angoisse monta en flèche en voyant ces gens et il se demanda s'il y aurait beaucoup de monde à l'intérieur. Son malaise grandit un peu plus quand il songea que Clément pouvait déjà être arrivé et se trouver là, au milieu de la foule. D'un geste nerveux, Bastien attrapa Benjamin par le bras en s'arrêtant et laissa les deux autres énergumènes passaient devant. Son ami lui jeta un regard interrogateur et le plus jeune détourna les yeux en marmonnant :

- T'oublie pas ce que tu as dit dimanche dernier, hein ?

- Je t'ai dit beaucoup de choses le week-end dernier.

- Tu sais... sur la foule et... tu me laisses pas seul, d'accord ? Tu... tu fais pas le con...

Le cœur de Benjamin loupa un battement et il respira profondément pour ne pas se laisser submerger par cette envie qu'il avait de tendre le bras pour caresser cette joue qui l'appelait. Il avait jugulé ses envies tout l'après-midi, essayant de garder la même attitude envers Bastien. Il avait beau avoir parlé avec David hier soir, tentant de mettre ses sentiments au clair, il n'en restait pas moins qu'il ne savait toujours pas quoi faire. Draguer discrètement Bastien ? Lui parler simplement de ce qu'il ressentait ? Étouffer ce début de quelque chose ? Bon Dieu... il ne savait pas et son cœur avait l'air bien décidé à ne pas lui simplifier la tâche, maintenant qu'il était conscient de ses sentiments naissants.

Benjamin était cependant sûr et certain d'une chose, ce n'était pas le moment de tenter quoique ce soit. Bastien avait l'air trop perturbé par cette soirée et le retour de son ex pour encaisser un quelconque changement dans leur relation. Il plongea le regard dans celui empli d'anxiété de Bastien et lui offrit un sourire rassurant en répondant :

- Je ne te laisse pas seul, je surveille ton verre et je t'empêche de faire l'imbécile vu que tu comptes « te mettre minable » selon tes propres paroles.

- Ouais et tu me ramènes aussi. Me laisse pas partir avec n'importe qui.

- Tu comptes finir tellement ivre que tu seras incapable de gérer tes décisions ?

- Non, mais on sait jamais, maugréa le parisien en détournant le regard. Je préfère envisager toutes les options pour qu'on soit bien clair tous les deux.

- D'accord... On rentre ensemble, quitte à te traîner de force.

- Voilà, ouais, ça c'est un bon plan.

Le trentenaire rigola en secouant la tête et se rapprocha finalement de Bastien qui le regardait faire, son expression montrant toujours son malaise. Benjamin dit doucement :

- Tu sais que la soirée va bien se passer, d'accord ? On reste ensemble avec David et Lætitia. Jérémy doit nous rejoindre un peu plus tard et il y aura aussi tes amis. Il ne se passera rien de... désagréable.

- Ouais, soupira Bastien en faisant jouer ses épaules pour se détendre.

- Voilà... tu te détends et tu profites. Et si jamais, tu ne te sens pas bien, tu le dis et on y va. Jérémy pourra toujours raccompagner David et Lætitia. N'attends pas de te sentir complètement stressé pour demander à partir, d'accord ? Quoiqu'il arrive, on est là.

Bastien ancra ses grands yeux émeraude dans ceux de son ami et hocha la tête. Ouais, ça allait bien se passer. Il pouvait toujours se planquer derrière Benjamin, David ou Lætitia si jamais cela devenait trop dur de supporter cette grande fête de bienvenue. Il prit plusieurs profondes inspirations avant d'entendre Lætitia les appeler. Bastien offrit un petit sourire bancal à Benjamin avant de se remettre à marcher, son ami le suivant de près. Ils dépassèrent les fumeurs, Benjamin tendant le bras par dessus l'épaule de Bastien pour attraper la porte que Lætitia tenait ouverte. Aucun d'entre eux ne fit attention au motard qui se trouvait caché par le groupe de fumeurs et discutait avec un couple. Clément les regarda passé, le ventre noué et les mâchoires crispées.

/

Le restaurant était immense et bondé. Il y avait un bar qui longeait le mur de la cuisine à droite et de petites tables étaient disposées à gauche de l'entrée, comme dans un bar lambda. Plus loin, il y avait un grand espace où des tables avaient été installées bout à bout afin de libérer une impressionnante piste de danse sur l'arrière du restaurant. Cela donnait une impression de self-service en plus convivial tout de même. Lætitia emmena le petit groupe jusqu'au bar où elle donna son nom. Une fois qu'elle sut le numéro de sa table, elle se dirigea vers le vestiaire qui se trouvait dans un recoin de l'espace restaurant. Ils enlevèrent leurs vestes respectives puis se dirigèrent vers leurs places.

Benoît, Marion, Matthieu et Audrey étaient déjà installés et ils se levèrent pour accueillir les nouveaux venus. Il y eut une joyeuse confusion quand tout le monde se dit bonjour et Bastien fut heureux de se mettre un peu en retrait, une fois qu'il eut salué la petite troupe. Il se sentait mal à l'aise avec tout ce monde qui parlait en même temps autour de lui. Il les écoutait parler quand il sentit une main se poser sur son bras et l'attirer doucement à l'écart du groupe. La nervosité latente de Bastien éclata et il se dégagea d'un geste brusque, trébuchant en se retournant vivement. Il percuta Benjamin qui se trouvait à côté de lui, ce dernier posant instinctivement une main sur son bras pour le calmer ou le stabiliser. Bastien le sentit à peine, le regard perdu dans des yeux d'un vert translucide qui lui transpercèrent le cœur.

Clément était là, les cheveux un peu plus longs qu'à son départ et le visage rougi par le soleil. Il était là, le visage fermé et les yeux graves. Il était là, la main encore tendue dans le vide, alors qu'il dévisageait un Bastien aux cheveux courts et au visage crispé. Le sportif baissa le bras et il allait dire quelque chose quand Lætitia se plaça devant lui, rompant l'échange visuel entre les deux anciens amants. Elle fit la bise à Clément, lui demandant comment il allait d'une voix un peu trop détachée pour être sincère, laissant le temps à Bastien de se reprendre. Ce dernier, encore sous le choc, se détourna, se collant un peu plus à Benjamin dans la manœuvre, une boule compacte obstruant sa gorge. Putain... c'était tellement dur de le revoir...

Le jeune homme baissa la tête, son front effleurant sans qu'il s'en rende compte le torse de Benjamin. Il essaya de canaliser la tempête qui faisait rage dans son cœur. Il avait envie de partir. Il ne se sentait pas prêt à lui faire face. Il n'avait pas envie de l'entendre rire et déconner, de le voir draguer une nana et se rendre compte qu'il n'avait plus aucune importance dans sa vie. Il n'avait pas envie de ressentir cette colère à l'idée qu'il avait été insignifiant pour Clément alors que lui se remettait à peine de leur rupture. Il n'avait pas envie de se couvrir de ridicule en se mettant à pleurer. Putain... c'était le bordel dans sa tête. Bastien sentit la main de Benjamin se resserrer doucement sur son bras, son pouce caressant son coude en un geste apaisant. Il releva un visage défait vers son ami, plongeant dans les prunelles noires et calmes. Il essaya de se reprendre, respirant lentement en lui offrant un petit sourire hésitant malgré son cœur qui se fracassait contre ses côtes.

Ok... il devait se calmer et vite. Il était hors de question qu'il se donne en spectacle devant tout le monde. Ce serait déjà un miracle si personne n'avait capté son malaise alors pas la peine qu'il en rajoute une couche. Bastien enferma profondément ses sentiments, canalisant sa nervosité et son mal-être avec plus de difficultés qu'à l'ordinaire. Ses émotions étaient plus vivaces que jamais et il eut du mal à se confectionner un masque qui ne laissait rien filtrer de ce qu'il ressentait. Cependant, il eut le temps de se reprendre, Lætitia accaparant l'attention alors que Benjamin le cachait plus ou moins du regard des autres. Bastien se redressa enfin, carrant les épaules avant de se retourner vers son groupe d'amis.

Bastien resta là, en retrait, écoutant Clément raconter en vrac quelques anecdotes avant que Benoît ne propose de s'installer à table. Tout le monde bougea et le regard de Bastien croisa à peine celui de Clément avant qu'il ne détourne le visage. Il avait cru voir de l'hésitation sur les traits de son ex amant mais il préféra ne pas se retourner pour vérifier. Non... il préférait de loin éviter toute interaction avec Clément, c'était peut-être lâche mais c'était aussi le plus intelligent à faire. Bastien prit place en bout de table, Benjamin à côté de lui, David en face de son meilleur ami, laissant la place à côté de lui, en face du parisien, libre pour Jérémy. Lætitia s'installa à côté de David, tandis que Marion et Benoît s'asseyaient à côté de Benjamin. En face d'eux, Clément, Audrey et Matthieu prirent place et la conversation reprit de plus belle.

David commença à parler, initiant une discussion avec Benjamin et Bastien, laissant le reste du groupe écouter les exploits de Clément. Il avait été mis au courant par son meilleur ami du retour de l'ex volage et il avait bien vu le malaise de Bastien. David le connaissait peut-être encore mal, mais il était hors de question qu'il laisse son jeune ami de côté. Il préférait encore passer pour un mec malpoli qui n'écoutait pas ce que les autres avaient à raconter que de laisser Bastien à l'écart et mal à l'aise. Et puis zut... il ne le connaissait même pas le rouquin ! Alors, comme à son habitude, David enchaîna les réflexions douteuses sur sa semaine de travail et sa grande discussion philosophique avec un certain pote obtus et mal embouché, arrachant un sourire à Bastien.

Clément essayait de rester concentré sur ce qu'il racontait, s'efforçant de satisfaire la curiosité de ses amis, mais le cœur n'y était pas. Il aurait préféré se retrouver seul avec Bastien et pouvoir parler avec lui. Il avait tellement de choses à lui dire, tellement de choses à se faire pardonner. Il n'en avait rien à faire de relater ses exploits en Égypte, pour ce que ça avait d'important... Non, il voulait se lever, s'avancer jusqu'à Bastien et l'emmener loin d'ici pour lui dire à quel point il lui avait manqué, qu'il avait réfléchit et qu'il avait eu tort. Putain... il avait eu tellement tort de laisser sa peur prendre le dessus. Il avait été lâche et con, mais il avait compris, maintenant, et il crevait d'envie de le lui dire.

Ouais, il crevait d'envie de le lui dire, mais Clément avait aussi conscience que Bastien avait vraiment l'air d'avoir tourné la page. Ça le bouffait de le voir avec l'autre enfoiré. Bon Dieu... la façon dont Bastien avait eu de le repousser pour se réfugier auprès de Benjamin... Ça lui retournait les tripes et lui broyait le cœur. Ce n'était pas l'autre qui aurait dû être auprès de Bastien mais lui ! C'était sa place, bordel ! Clément entendit Matthieu lui poser une question et il lui répondit, se forçant à revenir au moment présent. Il ne devait pas penser au couple que Bastien formait avec Benjamin. Ça ne faisait pas longtemps qu'ils étaient ensemble de toute façon, peut-être quinze jours, trois semaines à tout casser. Ce qu'il avait partagé avec Bastien avait été fort et n'avait pas pu être effacé comme ça... Il allait lui parler et rien ne serait insurmontable...

Un serveur arriva et prit les commandes pour l'apéritif. Il laissa ensuite le groupe d'amis reprendre leur discussion, chacun y allant des dernières nouvelles. Lætitia commença à parler de sa vision des paroles de chanson avec Benjamin quand David l'interrompit en demandant :

- Donc si je suis ton raisonnement... les paroles racontent notre vie ?

- Pas toutes mais oui, certaines. Je veux dire, ça t'es bien arrivé d'entendre une chanson et de te dire que ça collait à ce que tu avais vécu ou ce que tu vivais. Je sais pas moi... une rupture ou un râteau ?

Le petit sourire narquois de la jeune femme fit tilter David qui répliqua aussitôt :

- Pourquoi que des expériences négatives ?

- Ou positives si tu y tiens tant !

- Ouais... donc vas-y explique-moi en quoi... « si j'avais un marteau » me parle de ma vie ? Parce que je ne suis pas bricoleur donc franchement...

- Ah bah oui, aussitôt, si tu prends un exemple à la con aussi !

- Bon, alors passons sur celle-là et parlons de... tiens ! Pour coller au thème de la soirée : « aimons-nous vivants » ! Non, parce que, je ne voudrais pas faire mon rabat-joie, mais c'est dur de s'aimer quand on est mort et enterré, hein !

Bastien rigola face à la répartie de David, se détendant au fil des vannes que s'envoyaient les deux belligérants. Il commençait à mettre de côté la présence de Clément, restant bien enfoncé dans son siège de façon à ce que Benjamin lui occulte la vue de son ex. Il ne le voyait pas, évitait d'y penser et se focalisait sur le duo comique en face de lui. Voilà, comme ça, c'était presque parfait. Il entendit Lætitia reprendre d'une voix blasée :

- Ce que tu peux m'énerver !

- Non, mais reconnais-le !

- Mais je veux bien le reconnaître si tu reconnais que certaines chansons collent à ta vie ! Même Bastien en a trouvé une !

- C'est vrai ?, demanda David soudain intrigué.

- Ola ! Vous me laissez en dehors de vos histoires, vous deux !,répliqua la parisien en levant les mains en un geste défensif.

- Non, mais c'est intéressant, reprit David d'un air pensif. Je n'y avais pas penser, mais ouais... j'aime bien l'idée.

- Quelle idée ?, questionna Benjamin.

- Passe-moi la liste de chansons, s'il te plaît.

Benjamin regarda son meilleur ami avec un soupçon de méfiance alors que ce dernier tendait le bras en secouant impatiemment la main pour lui demander la feuille où les chansons étaient notées. Benjamin finit par céder et attrapa la liste, son regard tombant dans celui de Clément qui l'observait de loin en écoutant ses amis discuter. Il soutint les yeux froids qui ne le lâchaient pas avant de se détourner, mal à l'aise. Hé bien... ce jeune homme avait l'air de bien mauvaise humeur malgré le fait que la soirée lui soit consacrée. Benjamin passa la feuille à son meilleur ami avant de regarder Bastien qui papotait avec Lætitia. Il se demanda ce qui avait pu lui valoir un tel regard de la part de l'ex de son ami. S'il en croyait les confidences de Bastien, c'était lui, Clément, qui avait mis fin à leur relation après l'avoir trompé... alors ce genre de regard était un peu déplacé et très malvenu.

Jérémy pointa le bout de son nez juste au moment où les apéritifs étaient servis. Il fit le tour de la table saluant tout le monde, avant de s'asseoir à la place qui lui avait été réservée. Un joyeux brouhaha emplissait le restaurant, Bastien participant peu à peu aux échanges même s'il restait toujours un peu tendu et aux aguets. Il évitait soigneusement tout contact visuel avec Clément, mais il ressentait sa présence jusqu'au fin fond de ses tripes, l'empêchant de se détendre vraiment. Il put cependant discuter avec Marion qui échangea sa place quelques minutes avec Benjamin, ce dernier conversant avec un Benoît toujours aussi affable et amical. Le repas fut ensuite servi, David continuant encore et toujours de titiller la jolie brune à ses côtés. Ce fut un dîner joyeux et arrosé, Lætitia n'hésitant pas à resservir son meilleur ami et réciproquement.

/

Le karaoké commença peu après le fromage, les clients ayant noté le nom de leurs chansons sur des bulletins de participation. Il y avait deux écrans d'installés, le premier était simplement une projection du clip et des paroles sur le mur, nettement visibles pour les clients attablés. Un ordinateur était posté près des platines du DJ, permettant au chanteur en herbe de suivre plus facilement le défilé des paroles, sans faire face au public afin d'éviter la grosse crise de trac. L'ambiance monta d'un cran dès la première chanson, les clients reprenant les paroles en frappant des mains pour marquer la cadence. Bastien se prit bientôt au jeu, l'alcool commençant doucement mais sûrement à faire son effet. Malgré tout ce joyeux bazar, David se pencha vers Lætitia et dit d'une voix forte :

- Donc... des chansons porteuses de message, c'est bien ça ?

Elle mit quelques secondes à comprendre que le jeune homme revenait sur la discussion précédente et elle rigola, commençant à être légèrement ivre, avant d'enchaîner :

- Ouais ! C'est pas dur mais tu penses que tu vas réussir à en trouver une ?

- Ça y est j'en ai déjà trouvé une !

- Ah ouais ? Laquelle ?

- Tu verras bien le moment venu !

- T'es chiant quand même !

David se redressa en haussant plusieurs fois les sourcils en une mimique comique alors que le DJ, et accessoirement le cousin de Lætitia, appelait la table 8 avec Marion, Audrey et Lætitia. D'un bond la donzelle se leva et attendit ses amies avant de se diriger vers les platines du DJ. Surexcitée, elle attrapa un micro et tendit le second aux deux autres filles. Marion rayonnait, parlant dans le creux de l'oreille de Lætitia alors que les premières notes de « femme libérée » (1) s'élevait. Les trois jeunes femmes commencèrent à chanter, le public les rejoignant pour le refrain. Même Bastien se surprit à reprendre en chœur : « Ne la laisse pas tomber, elle est si fragile/ Être une femme libérée, tu sais c'est pas si facile »... Il se laissait aller alors qu'il commençait à se sentir bien. Un peu anxieux à cause de sa future prestation, mais l'ambiance était tellement sympa qu'il en oubliait presque ses problèmes.

Il vit ses trois amies revenir sous les applaudissements, Lætitia rigolant avec Marion. Elles restèrent debout auprès de leur table pendant quelques minutes, discutant toutes les trois alors que d'autres chanteurs en herbe prenaient la suite. Quelques danseurs se risquèrent sur la piste de danse quand une musique particulièrement entraînante démarra. Bastien gigota sur son siège, au rythme « des démons de minuit », mais n'osa pas aller danser. Il n'y avait pas encore assez de monde et il n'avait aucune envie d'attirer les regards sur lui. Benjamin et David furent appelés et Lætitia en profita pour prendre la place du trentenaire auprès de son ami. Elle se pencha et lui demanda :

- Ça va ?

- Ouais ! C'est sympa !

- Je te l'avais dit, tête de mule !

- C'est quand, notre tour ?, demanda Bastien, nerveux à cette idée.

- Aucune idée ! Quand Alex nous appellera.

- Il gère pas mal ton cousin !

- T'as vu ça ? Il en veut aussi ! Ça fait plusieurs mois qu'il postule mais c'est dur de se faire une place dans ce milieu. C'est son premier contrat.

Bastien ne répondit pas, son attention attirée par un rythme de batterie dur et saccadé. (2) La voix de Benjamin s'éleva, grave et puissante « Qu'on me donne l'obscurité puis la lumière/ Qu'on me donne la faim, la soif puis un festin ». David prit en charge le second couplet de façon plus expressive que son meilleur ami, n'hésitant pas à jouer le show à la Johnny Hallyday. Le refrain fut repris en duo, la complicité des deux hommes éclatant alors qu'ils chantaient ensemble, face à face. Bastien les regardait évoluer, un sourire amusé vissé sur les lèvres. David vivait le truc à fond, Benjamin un peu plus réservé, son interprétation étant plus dans le ressenti que dans le spectacle. Leurs voix n'étaient pas justes, mais le plaisir qu'ils prenaient à se retrouver ensemble pour chanter compensait largement les fausses notes.

Le public reprit en chœur le dernier refrain, les deux amis offrant un final toute en puissance et en rires. Une fois la chanson finie, David tendit un nouveau bulletin de participation à Alex, le DJ, avant de rejoindre sa table en levant les bras en un geste victorieux qui fit rigoler le groupe d'amis. Matthieu et Benoît furent les suivants de leur table à être appelés pour chanter « nuit de folie » (3). Bastien les observa du bar où il attendait pour commander des boissons, ricanant quand les deux compères s'emmêlèrent les pinceaux sur un couplet particulièrement rapide. Il passa commande et Jérémy le rejoignit pour lui offrir une clope. Les deux amis allèrent fumer, heureux de profiter de l'air doux de mai. Ils parlèrent de tout et de rien, évitant de revenir sur la crise de Bastien et la présence de Clément.

Quand ils revinrent dans la salle surchauffée, Bastien surpris Lætitia en train de danser. Bon Dieu, elle avait l'air bien partie encore ! Et ils n'avaient pas encore chanté... Elle avait intérêt à tenir le coup et ne pas le planter sinon il allait la trucider ! Il s'installa à leur table, ne se préoccupant pas du bras de Benjamin posé sur le dossier de sa chaise. Il commençait à avoir l'habitude du côté tactile du trentenaire. Si au début, cela l'avait un peu dérangé, prenant ces gestes comme une intrusion dans son espace vital, il ne s'en souciait plus. Benjamin agissait ainsi sans même s'en rendre compte et il le faisait seulement avec les personnes dont il se sentait proche. Il avait la même attitude avec Jérémy ou David et pour être honnête, cela lui plaisait maintenant. Bastien avait une preuve physique de l'amitié que Benjamin lui portait et ce n'était pas désagréable.

Se renfonçant dans son siège, profitant de la présence rassurante de Benjamin, Bastien buvait son verre, bougeant doucement au rythme de la chanson plus douce qui passait. Il regardait sa meilleure amie danser avec un parfait inconnu, avant de jeter un coup d'œil à David qui observait la scène d'un air pensif. Alex enchaîna dès la fin de la chanson appelant le couple Bastien et Lætitia de la table 8. Oh putain ! L'estomac du jeune homme chuta et il jeta un regard anxieux à son amie qui agitait le bras dans sa direction. Oh putain ! Elle était bourrée et il était lui-même bien parti... Oh putain ! Bastien se leva, sa nervosité reprenant le dessus et il se dirigea vers sa meilleure amie qui l'attendait en sautillant sur place. Il attrapa le micro qu'elle lui tendait, la gorge nouée et le cœur battant à cent à l'heure. Oh ! Pu ! Tain ! (4)

La musique démarra et il resta là, tendu et droit comme un I alors que Lætitia ondulait à ses côtés. Il ferma les yeux, laissant le rythme l'envahir et son amie commença à chanter. Sa respiration se fit vibrante, alors qu'il tremblait de trac, écoutant les paroles qu'elle prononçait. Quand elle chanta « J'aurais mis de la couleur sur mes joues et sur mes lèvres », il sut que c'était à lui. Il inspira profondément en ouvrant les yeux, regardant la dernière phrase de Lætitia se colorer de rouge avant que ce ne soit à son tour. D'une voix grave et hésitante, il enchaîna :

- « J'ai construit tant de châteaux qui se réduisaient en sable. »

Bastien vit son amie se pencher vers lui et claquer deux fois des mains d'un air hyper sérieux, marquant la cadence, ce qui lui arracha un sourire vacillant. Il enchaîna, Lætitia répétant son manège à chaque fin de phrase :

- « J'ai prononcé tant de noms qui n'avaient aucun visage

Trop longtemps je n'ai respiré autre chose que de la poussière

Je n'ai pas su me calmer chaque fois que je manquais d'air

Mes yeux ne veulent plus jouer, se maquillent d'indifférence

Je renie mon innocence ».

Lætitia se tourna franchement vers lui et ancra son regard dans le sien, son visage se faisant plus sérieux, plus complice alors qu'ils chantaient ensemble le refrain : « En rouge et noir, j'exilerai ma peur/ J'irai plus haut que ces montagnes de douleur/ En rouge et noir/ J'afficherai mon cœur en échange d'une trêve de douceur/ En rouge et noir/ Mes luttes mes faiblesses, je les connais, je voudrai tellement qu'elles s'arrêtent/ En rouge et noir/ drapeaux de mes colères/ Je réclame un peu de tendresse... ». Les paroles envahirent tellement Bastien, qu'il se laissa prendre peu à peu au jeu, commençant à se détendre alors que Lætitia entamait le début du second couplet.

Bastien laissa la magie opérer, oubliant le public et le fait qu'il était au centre de l'attention. Il se laissa un peu aller et se mit à bouger doucement sur cette chanson qui lui parlait tant. Malgré les battements frénétiques de son cœur, ce fut presque naturellement qu'il reprit :

- « Somnambule, j'ai trop couru dans le noir des grandes forêts

Je me suis souvent perdu dans des mensonges qui tuaient

J'ai raté mon premier rôle, je jouerai mieux le deuxième

Je veux que la nuit s'achève »

Il chanta le refrain qui suivit les yeux fermés, mettant ce qu'il avait au fond de lui dans sa voix. Il ne savait pas si c'était le fait de chanter comme ça, si c'était l'alcool ou les derniers événements qu'il avait vécu mais il y croyait. Il pensait sincèrement les paroles de cette chanson... Il avait l'impression que tout ce refrain avait été écrit pour lui et, à cette seconde, il se sentait libéré. Il arrivait à mettre des mots sur son mal-être et ses envies. Parce que putain ! Oui ! Il voulait dépasser ses peurs et sa douleur ! Oui ! Il avait envie de douceur et de tendresse ! Il ouvrit les yeux pour tomber dans le regard chaleureux de sa meilleure amie et ils finirent le refrain ainsi, chantant à l'unisson la détermination d'un jeune homme à vouloir s'en sortir et à aimer.

La musique n'était pas achevée que Lætitia attrapa son meilleur ami entre ses bras pour l'écraser contre elle en éclatant de rire. Elle se recula un peu pour plonger un regard fier et rieur dans celui pétillant d'émotions de Bastien. Ils rendirent les micros, Alex appelant le prochain chanteur alors que David, assis à côté de Benjamin, se penchait vers celui-ci pour lui dire à l'oreille :

- Si avec ça, ce n'est pas clair comme message, je ne sais pas ce qu'il te faut...

- Il parlait de lui, ça ne m'était pas destiné.

Benjamin avait répondu sérieusement sans arriver à détacher son regard de ce mec qui faisait battre son cœur de plus en plus vite. Punaise... il n'aurait jamais cru que Bastien étalerait ses tripes comme ça, au grand jour et... ça l'avait remué. Si David ne lui avait pas ouvert les yeux la semaine dernière, nul doute qu'il en aurait pris conscience ce soir car... Bastien avait été tellement vivant, tellement empli d'attentes et d'espoir alors qu'il chantait que... Bon Dieu ! Il ne pouvait que tomber amoureux de lui ! Benjamin n'avait qu'une envie alors que David chuchotait rapidement « il ne tient qu'à toi pour que ça change », prendre Bastien dans ses bras et la lui donner cette trêve de douceur. Il était prêt à lui offrir cette relation tendre qui l'aiderait à panser ses blessures. Seigneur...

Inconscient de la tournure des pensées de Benjamin, Bastien prit place en face de lui, attrapant son verre avec un sourire avant de trinquer avec Lætitia. Marion et Audrey furent les suivantes à être appelées et elles chantèrent un duo tout en douceur de Laurent Voulzy et Véronique Jeannot « désir, désir » (5). Bastien avait un peu de mal à faire retomber son excitation. Il sentait l'alcool jouer de plus en plus sur son organisme et putain ! Ça faisait du bien de lâcher prise dans cette bonne humeur. Il ne se préoccupait plus du monde sur la piste ou du regard des autres. Il suivit Lætitia quand elle alla danser, invitant même Marion à les rejoindre et il s'éclata sur ces chansons des années 80 dont il s'était tant moqué.

Une petite demi-heure plus tard, il prenait une pause, buvant son verre quand David fut appelé. Ce dernier regarda Lætitia et haussa un sourcil moqueur en lui disant :

- Une chanson à message, n'est-ce pas ?

Il la laissa sur ces propos sibyllins, la demoiselle fronçant les sourcils en sentant le coup fourré. Son visage s'allongea quand elle entendit le rythme saccadé de la boite à rythme d'une chanson qu'elle connaissait. (6) « Je suis un être à la recherche non pas de la vérité/ Mais simplement d'une aventure qui sorte un peu de la banalité ». Le visage de David se tourna alors vers Benjamin à qui il chanta directement : « J'en ai assez de ce carcan qui m'enferme dans toutes ces règles/ Qui me dit de rester dans la norme mais on finit par s'y ennuyer ». Bastien entendit Benjamin jurer en attrapant son verre alors que Lætitia murmurait d'un ton offusqué « l'enfoiré ! ». Intrigué, il se concentra sur les paroles :

- « Alors je cherche et je trouverai

Cette fille qui me manque tant

Alors je cherche et je trouverai

Cette fille qui me tente tant

Qui me tente tant

Partenaire particulier

Cherche partenaire particulière

Débloquée, pas trop timide

Et une bonne dose de savoir faire

Savoir faire... »

Bastien éclata de rire en voyant le visage de sa meilleure amie qui encaissait le choc tandis que David faisait son comique sur la scène. Il jouait le jeu à fond, sautillant sur place, mimant les paroles sans lâcher Lætitia du regard. Cette dernière sembla revenir à la vie au second refrain, son visage s'animant pour montrer à quel point elle fulminait. Bastien rigolait encore quand il dit :

- Il n'a pas tort : débloquée, pas trop timide et une bonne dose de savoir faire...

- Oh toi ! Écrase ! Passe-moi la liste que je te le calme !

- Tu vas faire quoi ?, demanda Bastien en lui tendant la feuille.

- Il veut jouer, on va jouer ! Oh putain ! L'enfoiré ! Je vais te lui en donner une aventure qui sorte de la banalité ! Non mais il se prend pour qui ?!

Lætitia chercha frénétiquement une chanson alors que David concluait sous les applaudissements avant de revenir vers eux. Benjamin essaya de le prévenir de la catastrophe en faisant de gros yeux, mais son ami prit place à table avec un grand sourire victorieux. Lætitia releva un visage au sourire narquois puis saisit un bulletin de participation sur lequel elle griffonna rapidement. Elle le secoua sous le nez de David en répliquant :

- Je vais te donner ma réponse en chanson puisque tu veux jouer.

David plissa les yeux avant d'essayer d'attraper rapidement le papier mais la donzelle fut plus rapide. Elle se leva et alla porter le bulletin de participation à son cousin avant de se tourner vers David et de lever les bras en l'air en un geste triomphal. Bastien et Benjamin éclatèrent de rire en entendant David maugréer « j'aurais mieux fait de réfléchir à deux fois ». Benoît demanda ce qu'il se passait et Benjamin expliqua la petite guéguerre qu'avaient décidé de se livrer David et Lætitia. Matthieu en profita pour encourager Clément à chanter, s'étonnant de son calme. Le sportif était habituellement plus vivant, participant joyeusement et bruyamment à n'importe quelle fête. Clément expliqua son manque de vitalité par le contrecoup de son voyage et la fatigue. Cependant, son regard accrocha celui de Bastien, le dévisageant trop sérieusement. Bastien détourna le visage, laissant Benoît et Matthieu tanner Clément pour qu'il chante. Ce dernier céda et chercha une chanson avant d'aller donner son papier au DJ.

Audrey fut la suivante de leur groupe, interprétant une chanson de Mélody (7), puis quelque temps après Clément fut appelé. Il soupira en se levant, ayant vraiment l'air de faire cela juste pour faire plaisir à ses amis. Bastien se raidit quand il sentit son ex-amant passer derrière lui, sa main effleurant par inadvertance son épaule. Il porta brutalement son verre à ses lèvres, son visage se fermant alors qu'il refusait de suivre la silhouette de Clément du regard. Il tourna son attention sur son verre, fixant avec entêtement le bord de ce dernier tandis que la musique commençait. (8) Une voix grave s'éleva vite recouverte par celle de Clément. Bastien frissonna en l'entendant dire : « Un peu spéciale, elle est célibataire/ Le visage pâle, les cheveux en arrière/ Et j'aime ça ».

Le cœur du parisien loupa un battement, ses doigts se crispèrent autour de son verre alors que sa gorge se nouait un peu plus quand ces paroles résonnèrent : « Et je devine des histoires défendues, c'est comme ça/ Tellement si belle quand elle sort/ Tellement si belle/ Je l'aime tellement si fort ». Il ne put retenir son geste et sa tête se releva lentement. Son regard percuta celui de Clément qui continuait de chanter sans le lâcher du regard :

- « Elle a tiré la première

Elle m'a touché, c'est foutu...

Un peu larguée, un peu seule sur la Terre

Les mains tendues, les cheveux en arrière

Et j'aime ça

À faire l'amour sur des malentendus

On vit toujours des moments défendus

C'est comme ça... »

Bastien sentit ses yeux brûler de larmes contenues et il se passa une main tremblante sur la bouche. Il avait envie de pleurer en entendant ces paroles... et ce regard qui le clouait sur place... putain... Il jouait à quoi là, Clément ? Pourquoi il faisait ça ? Ça l'amusait tant que ça de remuer le couteau dans la plaie ? Ça ne lui avait pas suffit de le mettre à terre une première fois, il voulait l'achever, c'est ça ? Le visage de Bastien était livide et il allait vraiment se mettre à pleurer quand il sentit quelque chose heurter faiblement son avant-bras posé sur la table. Il baissa le regard et vit un paquet de cigarettes. Relevant le visage, il vit Jérémy lui faire un signe de tête vers la porte et Bastien hocha la tête, soulagé de trouver une échappatoire à cette situation étouffante. Sans un mot ni un regard vers le chanteur, il referma ses doigts sur les clopes et se leva brutalement avant de se diriger vers la sortie, suivi de Jérémy.

David les regarda s'éloigner avant de reporter son attention sur Benjamin qui avait le visage fermé et les bras croisés sur son torse. Ce dernier observait Clément qui avait fixé son attention sur le défilé des paroles. Benjamin n'avait pas l'air plus heureux que ça après avoir vu la réaction de Bastien à cette chanson de son ex. Il ne savait pas s'il y avait un message sous-entendu dans ces paroles, mais cela ne lui plaisait pas du tout. Il tourna la tête vers David quand ce dernier se leva pour s'installer à côté de lui et commença :

- Je ne voudrai pas dire, mais... t'as de la concurrence ou je rêve ?

- Je n'en sais rien.

- Ouais ? Hé bien... soit tu te décides à bouger, soit tu n'auras qu'à te taire quand lui bougera.

David accentua son propos en montrant Clément d'un coup de menton. Benjamin se crispa en répliquant :

- Je ne vais pas brusquer Bastien parce que son ex est de retour.

- Non ? Si tu veux un conseil, tu ferais mieux de t'activer quand même. Tu n'as pas besoin de le brusquer pour lui faire comprendre qu'il te plaît.

- Mouais... J'ai comme l'impression que ce sera plus compliqué que ça.

- Qui ne tente rien n'a rien, mon pote, répliqua sérieusement David. Et lui, là, rien qu'à voir comment il le bouffait du regard, il s'en cogne de le brusquer, si tu veux mon avis.

Benjamin ne répondit rien, se contentant de regarder le sportif passer à côté de lui. Ouais... peut-être que David avait raison. Il vit son ami lui tendre la liste de chansons, le doigt pointé sur un titre. Benjamin le lut avant de reporter son attention sur son meilleur ami. David haussa les sourcils en hochant la tête d'un air de dire : « tu ne perdras rien à essayer ». Benjamin hésita quelques secondes avant de saisir le stylo et de remplir un bulletin de participation.

/

Jamais une cigarette n'avait été aussi bonne. Bastien ferma les yeux, inspirant la fumée avec un soulagement sans borne. Jérémy était appuyé contre le mur du resto et fumait tranquillement sans chercher à s'imposer. Il jeta un coup d'œil à son ami et Bastien lui offrit un sourire un peu bancal en murmurant :

- Merci. Ça devenait tendu.

- Pas de quoi et j'avais vraiment envie d'une clope.

- Ouais, moi aussi pour le coup...

- Tu vas faire quoi ?, demanda-t-il avant d'inspirer une bouffée de nicotine sans oser regarder Bastien.

- Comment ça ?

- Pour Clément...

- Rien. Y'a rien à faire et... j'ai rien envie de faire.

- Et s'il a réfléchit pendant son voyage ? Tu sais... s'il regrette ?

Bastien eut un petit rire amer avant d'expirer la fumée. Il répondit d'une voix faible :

- Non. Tu ne l'as pas entendu avant qu'il parte. C'est mort et avec le recul, c'est pas plus mal comme ça. On ne voulait pas la même chose. On aurait fini dans le mur de toute façon. J'ai besoin d'autre chose maintenant.

- Quoi ?

- Un vrai truc, murmura Bastien avec un sourire hésitant. Pas de la baise vite fait, pas de connerie de sex-friend, pas de truc caché... j'veux quelque chose de vrai et c'est pas avec lui que je l'aurai.

- Tu l'aimes encore ?

Le parisien eut un temps d'arrêt, fixant son regard sur le bout incandescent de sa cigarette. S'il aimait encore Clément ? Il ne savait plus... Sa rencontre avec Stan avait chamboulé sa façon de penser. Il avait compris ce qu'il cherchait, il savait ce qu'il voulait et ce qu'il ne voulait plus... Il en avait fini avec le genre de relation qu'il avait partagé avec son ex amant. Plus jamais, il ne se ferait avoir de la sorte. Et Clément dans tout ça ? Il ne savait pas... Il l'avait véritablement brisé quand il l'avait trompé avant de se tirer comme un lâche. Il y avait toujours quelque chose, là, tout au fond de son cœur, mais Bastien ne voulait pas voir les cendres de leur relation bancale s'enflammer à nouveau. Clément lui avait fait trop de mal et il n'avait plus confiance en lui. Et de toute façon, Clément ne l'aimait pas alors...

Conscient du regard de Jérémy qui pesait sur lui, Bastien finit par hausser les épaules et répondit :

- Je te l'ai dit, je fais en sorte que ça me passe. Je ne vais pas m'attarder sur une relation qui n'existe plus.

Jérémy hocha la tête d'un air pensif avant d'écraser sa cigarette, Bastien faisant de même. Ils rentrèrent, Bastien soupirant de soulagement en entendant une autre chanson que celle de Marc Lavoine. Il retourna s'asseoir et s'adossa à son siège, le regard fixé vers la scène. Il sentit des doigts hésitants effleurer sa nuque et il tourna son visage pour tomber sur un regard inquiet. Il offrit un petit sourire à Benjamin qui le dévisageait sérieusement. Ce dernier sembla se détendre mais ne retira pas son bras posé sur le dossier de la chaise de Bastien, son pouce effleurant lentement la peau plus fraîche de son cou. Le jeune homme ferma les yeux, refusant de voir son ex, préférant apprécier la marque d'affection de Benjamin à sa juste valeur, tapant doucement du pied en rythme avec la chanson qui passait.

Lætitia fut appelée et elle bondit de son siège, posant une main sur l'épaule de David. Elle se pencha, ses longues boucles brunes effleurant le bras nus du frère de Jérémy à qui elle susurra :

- Admire l'artiste, « partenaire ».

David retint son souffle face à ses paroles avant de fermer les yeux en gémissant. Il se passa une main sur les yeux avant de regarder Bastien et Benjamin pour leur dire :

- Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai comme l'impression qu'elle ne va pas me louper.

Bastien rigola, retrouvant sa bonne humeur face au « Yeahhh » que poussa sa meilleure amie dès les premières paroles (9). Lætitia se figea, son visage arborant un sourire narquois alors qu'elle commençait : « La vengeance est un plat qui se mange froid/ Et tu vas te glacer d'effroi/ En constatant qu'mon appétit/ Est loin d'être petit, petit/ Tu peux prendre tes jambes à ton cou/ Vite, avant que je te le torde/ Ce qui ressemblerait encore beaucoup/ Trop à de la miséricorde ! ». La jeune femme jouait le jeu comme l'avait fait David avant elle, faisant la moue et forçant sur les gestes pour bien lui faire comprendre le fond de sa pensée. David poussa un nouveau gémissement alors que les rires fusaient de la part de Bastien et Benjamin.

Lætitia enchaîna en bougeant de plus belle : « Tu regrettes tes écarts/ Mais maintenant, c'est trop tard/ Mon vieux t'es un connard, hey !/ Avec un grand C, hey !/ Fallait pas commencer ! »... Elle se figea à nouveau son regard se portant un peu plus loin en direction de Clément alors qu'elle continuait à chanter : « Monsieur muscles est fier de ses attributs/ Apprends que dès l'Antiquité/ Les guerrières de certaines tribus/ Soignaient ce genre de vanité ». Elle lâcha le sportif du regard reportant son attention sur Bastien à qui elle flasha un clin d'œil. Le rire du parisien se coinça alors dans sa gorge quand il comprit le message que sa meilleure amie venait de faire passer à leur ex en commun. Il baissa son visage soudain brûlant qu'il cacha dans sa main alors qu'un rire nerveux le secouait. Oh putain ! Cette gonzesse était une vraie sauvage !

Lætitia continua à chanter, s'éclatant comme une petite folle devant la réaction de David. Elle s'amusa à se déhancher sur ses « hou lalala lalala, hou lala lala » faisant rigoler le frère de Jérémy qui lui fit un geste qui signifiait qu'elle venait de gagner cette manche. Cependant, David récupéra la liste de chanson et alla voir Benoît. Il s'accroupit entre le vendeur et Matthieu et sembla leur proposer une chanson. Les deux amis acceptèrent et il eut un grand sourire en agitant son bulletin de participation en direction de Lætitia qui rejoignait sa place. Bastien qui commençait à ressentir de plus en plus les effets de l'alcool, accueillit la donzelle en murmurant, impressionné :

- T'es une vraie amazone !

- Merci, mon ami ! C'est un travail de longue haleine de mater ces hommes.

Bastien éclata de rire avant de se figer en entendant une chanson entraînante. Il tendit la main vers sa meilleure amie qui l'accepta avec un grand sourire et ils allèrent danser, Audrey et Matthieu se joignant à eux. Benjamin et David les rejoignirent juste après et ils transpirèrent sur la piste de danse jusqu'à ce que Marion soit appelée. Elle chanta un titre de France Gall « Ella, elle a » (10), Bastien et Lætitia l'accompagnant de la piste de danse. Le parisien finit par déclarer forfait et se réfugia à leur table pour boire la fin de son verre cul sec. Il avait la tête qui tournait, il se sentait bien trop léger pour que ce soit honnête mais il s'en foutait. Il ne voulait pas s'attarder sur le comportement étrange de Clément ni s'apitoyer sur son sort. Ce soir, il voulait juste oublier et s'amuser...

Il fut surpris de voir Benjamin se lever et s'éloigner vers les platines du DJ. Il n'avait pas entendu le cousin de Lætitia l'appeler et il fixa un regard intrigué sur le trentenaire qui semblait moins à l'aise que lors de sa première chanson. Peut-être que chanter seul lui collait plus le trac que quand il était accompagné de David. En même temps, le frère de Jérémy faisait tellement le pitre que c'était difficile d'être stressé à ses côtés. Une musique mélancolique et intrigante s'éleva et Benjamin commença à chanter doucement, la voix grave et un peu maladroite. (11) Bastien fronça les sourcils, ne reconnaissant pas cette chanson et il fixa son attention sur les paroles qui défilaient sur le grand écran : « Demandez-moi de briser les montagnes/ D'aller plonger dans la gueule des volcans/ Tout me paraît réalisable et pourtant... »

La gorge de Bastien se noua lentement alors que les paroles résonnaient dans la salle et que des couples se rejoignaient pour danser, enlacés. Il commença à bouger lentement sur sa chaise, porté par cette mélodie douce et romantique. Il eut un petit sourire triste alors qu'il prenait conscience que cette chanson convenait bien à son ami : « Quand je la regarde/ Moi l'homme-loup au cœur d'acier/ Devant son corps de femme, Je suis un géant de papier/ quand je la caresse et que j'ai peur de l'éveiller/ De toute ma tendresse, je suis un géant de papier ». Benjamin, le bleuet romantique... Il avait beau être sévère au premier regard, manquer d'humour et être casse-pied au possible avec ses recommandations et ses conseils, Bastien commençait à deviner un homme plus doux sous cette façade. Un homme romantique, en train de tomber amoureux d'une inconnue plus jeune que lui.

« Demandez-moi de tuer la lumière/ Et d'arrêter ce soir le cours du temps/ Tout me paraît réalisable et pourtant... ». Benjamin avait l'air de se laisser emporter par ces paroles. Il chantait les yeux fermés, le poing fermé contre sa cuisse et Bastien fut incapable de détourner le regard. Son ami était vraiment bel homme et il se fit la réflexion que Benjamin devrait oser parler à cette personne qui l'attirait. Même si le physique ne faisait pas tout dans une relation, il y aurait peu de chance qu'une minette de vingt ans le rejette. C'était dommage qu'il n'ose pas... Même si Bastien reconnaissait que ça le faisait chier que son ami ait moins de temps à lui consacrer, il voulait aussi qu'il soit heureux. Benjamin baissa enfin la tête, la musique s'éteignant lentement pendant que le DJ appelait le prochain chanteur.

Bastien accueillit le trentenaire avec un sourire doux, mais il n'eut pas le temps de dire quoi que ce soit, Lætitia lui attrapant la main pour l'emmener vers la piste de danse. David claqua l'épaule de son meilleur ami et se pencha à son oreille pour lui dire :

- T'as fait fort ! Il ne t'a pas lâché du regard ! Allez viens danser Don Juan !

Benjamin sentit ses joues rosirent face à ces paroles mais il ne répondit rien. Il but rapidement une gorgée de soda avant de rejoindre le groupe d'amis qui dansait. Il y eut deux ou trois chansons puis Alexandre appela Benoît, Matthieu et David. Ce dernier attrapa Jérémy par le poignet et le traîna jusqu'à l'espace réservé aux chanteurs en herbe. L'informaticien se débattit, répétant qu'il n'avait pas envie de chanter jusqu'à ce que son aîné lui fourre un micro entre les doigts. Lætitia leva les bras en l'air applaudissant ses amis jusqu'à ce qu'elle tombe sur le sourire railleur de David. Dès les premiers accords, elle tapa du pied en reconnaissant le titre alors que le frère de Jérémy éclatait de rire, loupant les premières paroles. (12) Il tendit le bras vers elle, la pointant du doigt et chanta en chœurs avec les trois autres hommes :

- « Se retrouver comme les hirondelles

On va s'aimer, tellement tu es belle

On va jeter les clés de la maison... »

Bastien enlaça sa meilleure amie par la taille, se collant derrière elle en l'entraînant dans un balancement cadencé. Il se mit à chantonner d'un ton plus qu'amusé :

« On va s'aimer

Sur une étoile ou sur un oreiller

Au fond d'un train ou dans un vieux grenier

Je veux découvrir ton visage où l'amour est né »

Lætitia suivait le mouvement initié par Bastien mais son regard ne lâchait pas l'homme infâme qui osait la cherchait impunément. Elle voyait David faire le zouave, bougeant sa haute stature avec rythme, dansant en suivant les paroles de la chanson. Et il gardait son regard fixé sur elle, visiblement heureux de son tour de con. Elle finit par accorder ce point en hochant la tête alors qu'il assénait un joyeux : « On va s'aimer/ Dans un avion sur le pont d'un bateau/ On va s'aimer, à se brûler la peau/ Et s'envoler toujours, toujours plus haut/ Où l'amour est beau/ Oh on va s'aimer/ Hhiihii oh je veux découvrir ton visage où l'amour est né ! » La jeune femme finit par éclater de rire quand il commença ses « hihi houuuu houuu yeahh youhou » et compagnie. Bon d'accord, elle devait avouer qu'il avait fait fort sur ce coup-là... mais elle n'avait pas dit son dernier mot !

Sans même aller voir la liste de chanson, elle alla directement voir son cousin et lui demanda de la faire passer rapidement en lui donnant le titre qu'elle avait déjà repérée. Alexandre acquiesça et il la fit passer après le couple qui chantait un « Plus près des étoiles ». Lætitia récupéra le micro et rejeta ses cheveux en arrière. David n'avait même pas eu le temps d'aller s'asseoir, qu'il repéra sa Némésis sexy. Il arrêta de danser, les premières notes de piano, sèches et brutales résonnant alors que Lætitia lui offrait un sourire éclatant (13). Il se sentit craquer un peu plus face à cette attitude fière et conquérante qu'elle arborait. Il éclata d'un grand rire quand elle se mit à scander :

- « Je me fous, fous de vous, vous m'aimez

Mais pas moi, moi je vous voulais, mais

Confidences pour confidences

C'est moi que j'aime à travers vous... »

Lætitia chantait, le menton relevé en une attitude emplie de défi et David l'admirait sans vergogne. Elle tanguait un peu sur ses talons, l'alcool commençant à rendre son équilibre un peu instable et pourtant elle osait encore et toujours. C'était ce qui le fascinait chez elle. Elle n'avait pas peur de choquer. Elle avait de l'assurance à revendre, elle était exubérante, elle encaissait sans pleurnicher... Cette femme était flamboyante et bordel, il voulait qu'elle le brûle. Même quand elle lui disait : « Aimez-moi à genoux, j'en suis fou !/ Et si ça vous fait peur/ Dîtes-vous que sans moi/ Vous n'êtes rien du tout ! »... il était quand même prêt à tenter sa chance parce qu'elle le suivait dans ses délires et qu'elle en rigolait. Lætitia était du genre à relever les défis et c'était ce qu'il recherchait : Une partenaire particulière qui sorte de l'ordinaire.

Complètement prise dans son délire, Lætitia enchaînait les paroles d'un air hautain, appréciant sa victoire sur cet homme qui l'avait cherchée. Elle savait que ce n'était qu'un jeu, mais clouer le bec de ce mec qui lui avait fait du mal étant adolescente avait un grand goût de triomphe dans sa bouche. Elle avait l'impression de prendre sa revanche alors qu'elle sentait le regard de David s'attarder sur elle et cela l'emplissait d'un sentiment d'exaltation qu'elle faisait éclater dans son interprétation : « Et n'oubliez jamais que je joue/ Contre vous, vous pour moi, sans vous/ Vous l'avez voulu, tant pis pour vous/ Aimez-moi/ mais confidence pour confidence/ C'est moi que j'aime à travers vous ! »

Bastien était assis sur sa chaise, ou plutôt avachi dans sa chaise, l'esprit complètement out. Il était fait, pas complètement ivre, mais bien cuit quand même. Il rigolait aux bêtises que racontait Matthieu et il se contrefichait de Clément qui l'observait, le visage fermé. Le sportif avait du mal à reconnaître son ex-amant ce soir. Bastien ne lui avait jamais paru aussi à l'aise dans une soirée. Même en début de soirée quand il était encore sobre, il avait été détendu et amical avec Lætitia, David, Benjamin et Jérémy. Il avait parlé avec Marion tranquillement, en maîtrisant sa nervosité sans avoir l'air de paniquer. Il avait même été chanter devant tout le monde, exposant son passé de manière flagrante pour celui qui le connaissait un tant soit peu.

La seule personne à lui avoir fait perdre ses moyens, c'était lui, mais pas de la façon dont Clément l'aurait souhaité. Bastien l'avait repoussé, avait évité son regard et était même sorti quand il avait été sur scène. Il n'y avait plus rien entre eux et ça le tuait. Ça lui donnait envie de se rouler en boule et de pleurer alors qu'il ne l'avait pas fait depuis... depuis leur rupture en fait. Clément avait réfléchit pendant son foutu trek. Il n'avait même pas apprécié l'Égypte, hésitant plusieurs fois à écourter son voyage pour rentrer plus vite. Le manque lui creusait le bide et le rendait dingue. Il avait été incapable de se concentrer, d'apprécier les rencontres qu'il avait faites et de répondre aux invitations de jeunes femmes accueillantes. Il ne pensait qu'à Bastien, à sa détresse, à ses larmes, à cet aveu à peine voilé de l'amour qu'il éprouvait et à cette proposition de vivre une vraie relation cachée aux yeux des autres.

Putain ! Bastien lui avait retourné le crâne et il le retrouvait à jouer collé-serré avec un autre mec ! Il était parti cinq ridicules semaines et il avait l'impression d'avoir à faire à un autre mec. Bastien avait changé. Il n'arrivait pas à mettre précisément le doigt sur ces changements, mais il y avait plus que ce comportement désinhibé à cause de l'alcool. Il y avait plus que ça... C'était dans son regard, dans cette façon d'oser se montrer devant tout le monde pendant qu'il chantait ou encore d'accepter le contact des autres. Il lui semblait moins renfermé même avant que l'alcool ne fasse effet... Et Clément avait cruellement conscience qu'il aurait aimé être le responsable de ces changements. Il avait plus que jamais la cuisante certitude qu'il avait merdé avec son ex-amant.

Les chansons continuaient à s'enchaîner malgré l'heure qui se faisait tardive et le DJ avertit qu'il allait clôturer le karaoké. Clément vit David aller parler avec le cousin de Lætitia mais son regard fut encore et toujours attiré par Bastien. Bon Dieu... il ne comprenait rien à ce qu'il se passait. Le sportif bailla, son voyage commençant à peser lourdement sur ses épaules. Ouais, son retour et sa déception...Jusqu'au bout, il avait espéré que Benoît lui avait raconté des conneries à propos de Bastien et Benjamin, mais il devait bien se rendre à l'évidence après les avoir vus ensemble. Cependant, cela ne voulait pas dire qu'il devait baisser les bras. Il était amoureux pour la première fois et bordel ! Il allait se battre pour que Bastien accepte de lui parler et lui pardonne. Il y mettrait le temps qu'il faudrait, mais Clément savait ce qu'il voulait aujourd'hui et c'était ce mec qui dansait à en perdre le souffle juste devant ses yeux.

Clément se leva et avertit ses amis qu'il allait rentrer. Benoît et Matthieu essayèrent de le convaincre de rester mais il leur rappela qu'il rentrait d'un trek et qu'il avait plus de huit heures d'avion dans les jambes, sans compter le retour Paris-Grandville en train. Il leur dit au revoir, promettant de les rappeler rapidement. Clément alla chercher sa veste au niveau du vestiaire, prenant son temps pour enfiler son cuir et le fermer. Il attrapa son casque et se tourna pour partir quand il le vit revenir des toilettes. Seul, les joues trop rouges, le pas un peu vacillant, Bastien longeait le mur pour retourner vers leur groupe. Sans réfléchir, Clément saisit sa chance et fonça pour intercepter son ex-amant. Il vit son regard surpris quand il le retint par le bras mais son visage perdit toute trace de chaleur alors qu'il le reconnaissait. Bastien se dégagea d'un mouvement un peu trop brutal alors qu'il demandait sèchement :

- Qu'est-ce tu veux ?

Clément sentit son ventre se contracter douloureusement en prenant conscience que Bastien ne lui avait jamais parler aussi froidement. Il avait été en colère, l'avait envoyé chier, mais il y avait toujours eu cette flamme en lui, cette preuve qui lui montrait qu'il était important. Là, il avait l'impression qu'il le rabaissait au même rang que n'importe quel mec qui l'importunerait et ça faisait mal. Clément ravala sa souffrance et dit à voix basse :

- Est-ce qu'on pourrait parler ?

Le petit rire mauvais de Bastien transperça l'âme de Clément qui eut du mal à encaisser cette réponse. Le parisien secouait la tête avec une expression amère sur le visage. Il se rappelait à quel point leur rupture l'avait dévasté, à quel point il en avait souffert et le prix qu'il avait payé pour s'en relever. Et maintenant, Clément voulait parler ? Sans déconner ? Le mec qui n'avait pas trouvé utile de lui faire part de sa trouille pendant qu'ils étaient ensemble, ce même mec qui avait été baiser une grognasse, qui l'avait plaqué comme une merde et s'était barré comme le dernier des enfoirés voulait parler ? Seriously ? Hé bah mon cochon... il ne manquait pas de culot ! Bastien sentit son sang ne faire qu'un tour alors que sa colère s'enflammait. Il cracha :

- Tu te fous de moi ?

- Écoute... Ce soir ce n'est peut-être pas le moment, mais j'aimerais vraiment qu'on prenne le temps de discuter. J'ai des choses à te...

- Ouais, ouais, c'est ça... va sortir ton baratin à un autre.

Bastien se détourna peu enclin à écouter les conneries de Clément. Ce dernier le retint à nouveau en suppliant :

- Bastien, s'il te plaît...

La réponse du plus jeune fut violente et rapide. Il retira son bras avec brusquerie et se retourna, s'avançant vers son amant avec un air mauvais sur le visage en demandant hargneusement :

- Quoi, Bastien ? Tu vas m'dire qu'mon cul t'manque ? Ou tu veux p't'être me r'faire le coup des chiottes ? Une p'tite pipe avant d'te casser comme t'en as l'habitude ?

Clément le regarda, choqué par la virulence et les propos de Bastien. Ce dernier se redressa et serra les mâchoires, son visage à quelques centimètres de celui de Clément alors qu'il enchaînait :

- Tu t'attendais à quoi, connard ? À c'que j'me traîne à tes pieds ? Mais vas-y, m'fais pas chier !

- T'as toutes les raisons d'être en colère et de m'en vouloir, mais je n'ai rien insinué... Je te demandais juste si on pouvait parler...

- Va t'faire foutre... Ça t'va comme réponse ? C'était y'a plus d'un mois qu't'aurais dû m'parler !

- J'en étais incapable il y a un mois, mais j'ai réfléchi et...

- Non ! Tu t'tais !, répliqua-t-il les dents serrées.

- S'il te plaît... juste quelques minutes...

- Tu veux parler ?

- Oui, juste parler... rien d'autre...

Bastien vit le regard de son ex-amant se charger de quelque chose qu'il fut incapable de comprendre. Trop d'alcool, trop de colère, trop tard... Il ne réfléchit pas plus et pointa la table du groupe de son index avant de dire d'un ton méchamment railleur :

- Ça t'dirait d'aller leur parler, à eux ? Qu'est-ce t'en penses ? On va les voir pour « parler » ?

- Putain, Bastien...

- T'sais, j'ai fermé ma gueule pour nous, mais viens pas foutre ton bordel dans ma vie. J'te jure que j'leur balancerai tout. T'as fais ton choix alors casse-toi ! Ça d'vrait pas être dur, c'est un truc que tu sais faire, ça !

Le visage livide, Clément secoua la tête. Il n'avait aucune envie de partir, mais il se rendait compte que cela n'apporterait rien de bon de continuer à parler avec Bastien. Le parisien était visiblement trop ivre et il n'aurait jamais dû essayer de discuter avec lui ce soir. Clément murmura un pauvre : « on en reparlera plus tard » avant de se détourner. Cependant il put entendre le « va chier » bien mordant que lui balança son ex-amant. La tête en vrac et le cœur broyé, Clément alla jusqu'à sa moto. Il luttait encore contre les larmes quand il enfila son casque...

/

Bastien resta là quelques secondes, ne sachant pas quoi faire. L'échange avait été violent et sa colère brûlait encore, le laissant fébrile. Il n'avait aucune envie de retourner tout de suite à sa table. Il devait se calmer avant. Boire. Ça, c'était de la bonne idée de génie ! Le jeune homme allait se mettre en route pour aller chercher une boisson au bar quand il entendit quelqu'un l'appeler. Il se tourna en vacillant, l'alcool lui retournant définitivement la tête après son coup de chaud. Il repéra Benjamin et il ressentit une bouffée de soulagement. Il le rejoignit, ses pas peu assurés et s'accrocha à son bras en commençant :

- Tu veux connaître la dernière ? Il veut parler ! Sérieux ! C'connard veut...

- Viens par là...

Benjamin saisit doucement le poignet de Bastien et l'entraîna un peu à l'écart, à côté du vestiaire. Ce coin du restaurant était à l'opposé de la cuisine et de la scène, vide et plus sombre que le reste de l'espace restaurant. Benjamin s'adossa contre le mur et maintint son emprise sur le corps vacillant de Bastien. Ce dernier ancra son regard dans celui de son ami et reprit :

- J'viens d'l'envoyer chier sa mère.

- Pourquoi ?

- Parce que j'veux pas lui parler ! Si y croit qu'j'ai qu'sa bite à m'mettre sous la dent, y s'trompe...

- Vraiment ?

- Bon non... Y'a pas grand monde qui s'bouscule, mais il m'fait chier. Il avait pas à m'laisser ni à m'tromper ni à m'prendre pour un con.

- D'accord...

- J'suis sérieux, hein ! J'veux plus d'plans cul, j'veux être une p'tite fleur !

- Une... petite fleur..., répéta bêtement Benjamin, bloquant sur ses paroles qu'il ne comprenait pas dans ce contexte.

- Ouais... c'est cool les fleurs ! Et j'veux qu'on m'respecte et qu'on m'cueille, pas qu'on m'arrache. J'suis pas une vulgaire pâqu'rette. Et j'mérite un putain d'vase en cristal.

Benjamin sentait la tension qui l'avait saisit en voyant Bastien et Clément discuter ensemble s'apaiser face au discours de son ami. Il avait eu peur comme jamais en remarquant que le sportif avait enfin réussi à adresser la parole à Bastien. Puis il avait pris conscience de la raideur du corps de son ami et des gestes saccadés qui trahissaient sa colère. Il avait craint de voir Bastien éclater et faire un scandale au beau milieu du restaurant. Il s'était dirigé vers eux, prêt à intervenir, mais Clément était parti avant qu'il les rejoigne. Et maintenant, ce que lui disait Bastien lui réchauffait doucement le ventre. Benjamin se fichait que le plus jeune soit ivre, il espérait juste que Bastien pense chacun des mots qu'il venait de lui dire.

Véritablement ébranlé par les paroles du parisien, Benjamin demanda lentement :

- Et maintenant ?

- J'veux boire !

Le trentenaire éclata de rire face à cette réponse très loin de ses propres pensées. Il se passa une main sur le visage, essayant de calmer les battements frénétiques de son cœur et se redressa. Un « à nous deux » retint son attention et il posa son regard sur David qui se tenait sur la scène. (14) Des accords de guitare électrique se firent entendre puis une mélodie au synthétiseur, rythmée par une batterie, s'éleva dans le restaurant. Benjamin se figea en murmurant un « il est dingue », alors qu'il observait son ami jouer au crooner-tombeur de ces dames. Les premières paroles furent chantées d'une voix chaude et sensuelle de dragueur qui fit rire nerveusement le trentenaire. Il savait que son ami n'avait peur de rien mais là, il jouait avec la mort ! Benjamin cherchait Lætitia du regard quand il sentit Bastien tirer sur son poignet qu'il tenait toujours en demandant :

- T'fais quoi ?

- Tu as vu qui chante ?

- Non...

- Lætitia va l'éviscérer vivant.

- Pourquoi ?

- « Tout oublier

Sous mes doigts impatients

Trouver ta voie sacrée

Ohooh... », chantait David d'une façon bien trop langoureuse.

- Écoute ce que chante David, répliqua Benjamin, toujours aussi incrédule.

- De quoi ?

Bastien se retourna vers les platines du DJ, tournant le dos à son ami. Il trébucha dans la manœuvre sur le pied de Benjamin et ce dernier raffermit sa prise sur le poignet du plus jeune, l'attirant contre lui. Son autre bras se posa sur la hanche de Bastien pour le stabiliser pendant que celui-ci regardait ses pieds. Il releva la tête et tourna son visage vers Benjamin en ronchonnant face à cette perte d'équilibre :

- Laisse pas tes pieds traîner partout, aussi !

- Ils ne traînent pas, ils sont au bout de mes jambes !

- C't'excuse pas crédible !, railla Bastien avec un sourire d'ivrogne.

- C'est sûr que tu n'as pas un verre de trop dans les veines...

- Nah j'en ai même un d'retard, là !

- Après la chanson de David ! Écoute !

Bastien reporta son attention sur David, oubliant de s'offusquer de la proximité de Benjamin. Il fronça les sourcils se focalisant difficilement sur les paroles qui défilaient sur le mur. « Je ne pense plus qu'à me perdre/ Au plus profond de toi/ Et ta peau manque à ma peau/ J'ai perdu le sommeil/ Et je n'arrive plus à travailler/ Je n'en peux plus/ Je paie le prix que paie/ Le vice à la vertu ». Le visage du parisien s'allongea alors qu'il comprenait enfin les paroles et il murmura un « il va s'faire défoncer » qui fit rire Benjamin. Les vibrations de ce rire se répercutèrent dans son dos et Bastien sourit d'un air goguenard en cherchant des yeux sa meilleure amie. Il la repéra juste à côté des platines de son cousin où elle gesticulait visiblement trèèèèès mécontente.

Bastien éclata de rire en voyant sa meilleure amie s'énerver contre son pauvre cousin et il entendit David mettre encore plus de conviction dans sa chanson. Le rire du jeune homme s'étrangla quand il l'entendit chanter : « Je souscris à tous/ Ces plaisirs sublimes/ Et soudain tu trouves/ La caresse ultime/ Qui arrache en moi/ Un cri de victoire/ Quand tu m'aimes » ! Oh putain...

- C'est une chanson d'cul !

Benjamin rigola et répondit en commençant à bouger doucement en rythme avec la chanson :

- Je ne dirais pas que c'est une chanson de cul, mais c'est certain qu'elle parle d'un amour physique passionné.

- Comment tu tournes ça !, s'offusqua Bastien. Ça veut dire la même chose !

- Pas tout à fait...

- Mouais... il va s'faire dépouiller par Titia...

- C'est la dernière chanson du karaoké, non ?

- Sérieux ? Le malin...

- Quitte à taper fort, autant faire en sorte qu'elle ne puisse pas riposter.

- Tu parles ! Elle va riposter en live, ouais !

Benjamin eut un grand sourire amusé et Bastien se détourna pour regarder sa meilleure amie attraper le bras de son cousin. Un bruit de scraaaaatch se fit entendre alors que la chanson sautait directement sur une autre sans qu'elle soit véritablement terminée. Alex eut un grand geste du bras, repoussant sa cousine en ayant l'air furieux et Lætitia se fit penaude alors qu'une autre chanson du même interprète s'élevait dans les airs. David tendit le micro au DJ avant de s'approcher de la brune volcanique qui se mit à l'engueuler copieusement. Bastien rigola face à cette scène et il murmura en relevant le visage pour regarder Benjamin :

- On va en entendre parler...

- On savait ce que l'on faisait en les mettant dans la même pièce, non ?

- Ouais mais il abuse, ton pote, ronchonna Bastien avec un rire dans la voix.

- C'est ton amie qui a commencé, je te rappelles.

- Nooon... C'est lui qui a chanté l'premier !

- Parce qu'elle a abordé cette idée de chanson à message...

- Tu veux toujours avoir l'dernier mot, hein ?

- Ça m'arrive souvent.

Bastien rigola face au froncement de nez comique de son ami. Il reprit sa place contre le torse de Benjamin tandis qu'Alex essayait de rattraper son cafouillage. Ne voulant pas accentuer son erreur en changeant le titre en cours, le DJ se retrouvait à chanter lui-même « pour le plaisir » (15). Bastien sourit en entendant son ami chantonner les paroles derrière lui et il fut surpris quand Benjamin lui demanda :

- Tu veux danser ?

- J'suis plus près du bar que d'la piste de danse, là.

- Non, ici, avec moi ?

Le jeune homme se retourna en fronçant les sourcils. Il dévisagea son ami avant de marmonner :

- T'as pas peur de c'que les autres vont baver après ?

- Je te l'ai dit, non ? Je m'en fiche.

- Ouais, mais... on est pas dans une boîte gay.

- Et alors ? Ce n'est pas interdit, riposta Benjamin, le ventre noué par la peur d'un refus.

- Je... j'ai jamais dansé d'slow...

- Ah oui ? Tu faisais quoi tout à l'heure avec Laetitia ?

- C'était pas pareil ! Et j'vais pas mettre mes bras autour d'ton cou !

Benjamin eut un sourire amusé malgré le rythme saccadé de son cœur et il posa lentement ses mains sur les hanches de Bastien avant de murmurer :

- Tu mets tes mains où tu veux, tu sais ? Il n'y a pas de règles.

Bastien fit une moue un peu contrariée alors que son ami commençait à danser doucement, l'entraînant avant qu'il ne soit décidé. Vacillant sur ses jambes, Bastien finit par lever les bras pour les nouer autour de la taille de son partenaire, préférant suivre le rythme que de rester immobile au risque de perdre l'équilibre. Il était crispé, mal à l'aise dans cette situation et il se trouvait gauche au possible. Incapable d'oublier le lieu dans lequel ils se trouvaient, Bastien jetait de fréquents coup d'œil alentour jusqu'à ce que Benjamin l'attire à lui et noue ses mains derrière son dos. Coincé contre lui, Bastien releva le visage et tomba dans un regard qui ne le lâchait pas. Doucement, Benjamin murmura :

- Oublie un peu le reste et profite du moment.

- Mais...

- Tu as honte ?

- Non !

- Alors ?

Bastien sentit ses joues rougir sous la gêne et la chaleur qui se dégageait de cette étreinte. Il n'arrivait pas à aligner suffisamment ses idées pour dire qu'il n'avait simplement pas envie que Benjamin regrette plus tard de s'être affiché ainsi avec lui. Il y avait une grande différence entre dire qu'on était bi et se donner en spectacle avec un autre homme. Bastien baissa la tête et se contenta de suivre le rythme que la chanson leur imposait. L'alcool aidant, le jeune homme commença à se détendre, oubliant peu à peu ses réticences. Il sentit Benjamin accentuer un peu son déhanché quand la voix du chanteur se fit plus passionnée et il ferma les yeux, appréciant l'instant comme le lui avait conseillé son ami.

Benjamin avait le cœur au bord de l'explosion alors qu'il sentait que Bastien se laissait aller contre lui. Ils dansaient lentement dans ce coin isolé du restaurant et il aurait aimé que ce moment continue indéfiniment. Il baissa le visage, calant son menton contre l'oreille du plus jeune et il ferma les yeux, savourant la présence de Bastien, là, entre ses bras, tout contre lui. Il eut un petit sourire en entendant les paroles et il sentit sa gorge se serrer. Il ne put s'empêcher de murmurer : « Oublier qu'on a dit un jour/ Ça sert à rien les mots d'amour/ Et te les dire/ Pour le plaisir ». Il y eut un frémissement contre son torse mais il ne sut pas si son message était passé ou non, alors que la chanson se terminait. Il ralentit la cadence, prêt à s'arrêter, une autre musique douce remplaçant Herbert Léonard (16).

Bastien fronça le nez alors que le mouvement hypnotique dans lequel il était plongé s'affaiblissait. Il murmura sans plus réfléchir à l'endroit, aux autres ou aux rumeurs :

- Encore...

Le ventre de Benjamin s'enflamma face à cette demande et il ne dit rien, incapable de prononcer un seul mot. Il se contenta de reprendre leur danse lente et répétitive, tournant encore et encore sur le « Calypso » de France Gall. Il n'y avait aucun message à exploiter dans cette chanson, cependant il n'en avait plus rien à faire. Seul le contact d'un Bastien abandonné contre lui comptait. Il ne voulait plus calculer, plus réfléchir pour seulement vivre ces quelques minutes qui n'appartenaient qu'à eux. Douce et suave, la voix de la chanteuse les entraînait dans une bulle veloutée qui les isolait du reste du monde et Bastien appréciait cet instant de répit. Il avait beau faire le fier, l'altercation avec Clément l'avait remué. Alors, il profitait de ce moment où il pouvait apaiser le tumulte qui battait toujours au creux de ses veines. Il laissait sa colère mourir doucement, remplacée par une langueur que ce tourbillon incessant faisait naître.

À l'autre bout du restaurant, David buvait son verre en silence. Il ne faisait pas le fier tandis que Lætitia boudait de l'autre côté de la table. Bon, ok, d'accord, il avait voulu voir jusqu'où il pouvait pousser la demoiselle, mais il n'aurait peut-être pas dû choisir cette foutue chanson trop explicite. Pour le coup, elle ne semblait pas avoir apprécié la blague... encore qu'il se demandait si c'était vraiment le choix de la chanson ou le fait qu'il ait demandé à son cousin de le faire passer en dernier pour ne pas qu'elle puisse lui répondre. Mouiiiii... sur le coup ça lui avait semblé être LA bonne idée, mais avec un peu de recul, il pouvait comprendre qu'elle juge son attitude un peu mesquine... Rhhhhhaaaa... et merde ! Il se creusait la tête pour rattraper le coup quand il entendit Benoît dire :

- Franchement, j'y comprends rien, Titia. J'croyais que tu m'avais dit qu'ils n'étaient pas ensemble ?

- Qui ça ?

- Bastien et Benjamin, là-bas.

Benoît avait indiqué la direction du vestiaire du menton et tous les regards de la tablée se dirigèrent vers le couple enlacé qui dansait un slow. David cacha un petit sourire ravi derrière sa main pendant que Lætitia ouvrait des yeux ronds. Elle pencha la tête, observant son meilleur ami danser lentement avec Benjamin et elle se demanda si elle avait loupé un épisode. Benoît laissa sa curiosité prendre le dessus et insista :

- Alors ? Ils sont ensemble ou pas ?

- Ils ont l'air proches en tout cas, renchérit Marion avec un petit sourire.

David fronça les sourcils, son sourire s'estompant face à ces remarques. Il ne trouvait pas ce couple désagréable, mais il n'appréciait pas plus que cela leur curiosité. Il s'en foutait un peu des « on dit » cependant, il n'avait pas envie de voir de foutues réflexions interférer dans les progrès que faisait Benjamin. Il ne savait pas comment Bastien pourrait prendre ce genre de propos, mais il n'était pas persuadé que le plus jeune les accepte avec le sourire vu son caractère de cochon. David retint une grimace en songeant aux réactions que pourrait avoir Bastien et les répercussions sur Benjamin qui se décidait enfin à bouger. Ouais, pas sûr que Ben continue à foncer si Bastien réagissait mal aux conneries que déblatéraient ses amis. Préférant couper court à ces questions, David demanda :

- Qu'est-ce que ça peut faire qu'ils soient ou non ensemble ?

- Rien, c'est juste pour savoir, se défendit Benoît.

- Il n'y a rien à savoir sinon ils en auraient parlé eux-même, non ?

- Ouais c'est sûr, mais ça ne coûte rien de demander.

- T'façon, j'en sais rien, répliqua Lætitia en posant lourdement sa tête dans une main.

- Peu importe qu'ils soient ensemble, ils pourraient être discrets quand même.

La remarque d'Audrey jeta un froid sur la tablée. Lætitia releva la tête pour la regarder, les sourcils froncés tandis que David lui demandait, une expression étrangement sérieuse sur le visage :

- Parce que danser à l'écart des autres, dans un coin sombre ce n'est pas assez discret ?

- Non, je suis désolée, riposta Audrey. On est dans un restaurant, il y a des familles et les gens n'ont pas à supporter ce spectacle.

- Quel spectacle exactement ? Deux mecs qui dansent ensemble ? Parce que ça a quelque chose de choquant d'après toi ?, demanda David, visiblement choqué par ces propos.

Audrey croisa les bras sur sa poitrine en un geste défensif avant de soupirer d'un petit air blasé. Elle reprit calmement :

- Je sais parfaitement bien que tu es l'ami de Benjamin, que tu le défends et tout ce que tu veux, mais il n'en reste pas moins que nous n'avons pas à subir toute cette... propagande.

- De quoi ? Quelle propagande ? Ils ne font que danser !, s'exclama David qui s'énervait.

- Peu importe ce qu'ils font, depuis le mariage pour tous, les homos se croient tout permis. Je n'ai rien contre eux et j'apprécie Bastien mais il ne faudrait pas oublier que tout le monde n'est pas à l'aise avec l'idée de deux hommes ou deux femmes ensemble. Même s'ils font ce qu'ils veulent, ce n'est pas naturel et c'est dérangeant.

- T'es sérieuse quand tu dis ça ?

Lætitia avait parlé d'une voix froide, dévisageant son amie comme si elle avait du mal à croire qu'Audrey puisse tenir ce genre de propos. Cette dernière hocha la tête et haussa les épaules en répliquant :

- Bien sûr que je suis sérieuse. Ils devraient respecter les autres et garder ce genre de comportement dans l'intimité.

- Ouais d'accord, je vois le genre, railla David : T'as rien contre les pédés tant qu'ils restent cachés en gros.

- Tu peux tourner ça en ridicule, mais il y en a un peu ras le bol de tout ce tapage fait autour des gays. Ils vivaient très bien avant, je ne vois pas pourquoi ils manifestent et réclament tout et n'importe quoi maintenant. Ils ont choisi d'être comme ça, mais ils n'ont pas à nous imposer leur mode de vie.

- Le ramassis de conneries homophobes que tu viens de nous sortir en si peu de phrases et tout bonnement incroyable, rétorqua David d'un air dégoûté.

- Tout de suite les grands mots ! En quoi je suis homophobe ? Je n'ai pas insulté Bastien ni Benjamin, je ne les ai pas rejeté, je ne les ai pas frappé non plus. Je demande juste qu'ils me respectent, c'est tout !,se défendit Audrey avec assurance.

- En quoi te manquent-ils de respect ? Pourquoi devraient-ils restreindre leur liberté pour ton petit ego mal intentionné ?

- Parce que la norme reste l'hétérosexualité et que ce n'est pas parce qu'être gay est à la mode que ça en fait quelque chose de naturel ou de normal !

- Moi, perso... tant qu'ils m'draguent pas, j'm'en fous. J'les trouve sympa et ils ont l'droit d'vivre leur vie comme ils veulent. J'te trouve vachement dur pour l'coup.

Matthieu vida son verre sur ses bonnes paroles avant de dire qu'il allait pisser. Il se leva et s'éloigna d'une démarche vacillante alors qu'Audrey se tenait sur la défensive, son regard rivé à celui de David. Ce dernier secouait la tête de gauche à droite, alors que Benoît enchaînait :

- Matt n'a pas tort. Chacun est libre de faire ce qu'il veut de son corps et de sa vie et on n'a pas à juger.

- Je ne dis pas le contraire, rétorqua durement Audrey. Je dis juste qu'ils pourraient se fondre dans la masse au lieu de chercher à attirer le regard sur eux.

- Ils ne sont pas non plus en train de copuler sur la piste de danse, bordel ! Ils dansent juste un slow, à l'écart des autres en plus ! Tu n'as qu'à détourner les yeux si ça te dérange tant que ça !, s'exclama David en perdant patience.

- Ça, c'est un argument trop facile ! C'est eux qui dérangent les autres, mais c'est aux autres de se plier aux desiderata d'une minorité !, asséna méchamment Audrey.

- J'savais pas qu'tu pensais ça..., dit enfin Lætitia qui semblait se remettre du choc.

- On n'a jamais eu de raisons d'en parler non plus, répondit Audrey.

- Ouais bah déjà que j'étais pas spécialement d'accord avec toi sur certains sujets, mais là tu frises le ridicule, railla Lætitia d'une vois dure.

- Ça n'a rien d'étonnant à ce qu'on ne soit pas d'accord sur ce sujet. Depuis qu'il est là, tu ne vois que par lui.

- Qu'est-ce que t'insinues par là ?

- Ouh là ! On va se calmer, les filles, intervint vivement Benoît qui ne connaissait que trop bien le caractère emportée de Lætitia.

- Que tu auras beau faire tous les efforts que tu veux, tu ne l'auras jamais, répondit Audrey en soutenant le regard mauvais de Lætitia.

- T'es conne ou quoi ? Parce que c'est un mec et que je suis une nana, on ne peut pas être potes sans avoir envie de passer par la case « coucheries » ? Donc, ça veut dire que t'as envie de baiser avec Matt et Benoît et Jérémy puisque ce sont tes potes ?

- T'es bourrée, tu confonds tout.

- Bah voyons... C'est moi qui confonds tout alors que tu racontes de la merde depuis 5 minutes.

- Ça ne vous dit pas de lâcher l'affaire et d'aller danser ou de boire un verre ? ,demanda Benoît qui voyait la situation déraper.

- Nah j'veux pas boire ni danser, répliqua sèchement Lætitia.

- Ça ne sert à rien de le prendre comme ça, reprit Audrey. Chacun pense ce qu'il veut, non ?

- Ouais c'est ça quand ça t'arrange, va ! T'es quand même une sacrée faux-cul !, lança Lætitia, sans détourner son regard du visage femé de son amie.

- Bon, allez si ça vire aux insultes je vais rentrer chez moi...

- Attends Audrey le prend pas comme ça !

Benoît essayait de retenir Audrey quand Bastien et Benjamin revinrent vers la table. Bastien ne marchait plus vraiment droit et Benjamin avait un petit sourire heureux vissé sur les lèvres. Benjamin ressentit la tension qui régnait dans le groupe et il interrogea David du regard tandis que Bastien s'asseyait. Il y eut un moment de flottement, le malaise devenant perceptible. Le parisien finit par le remarquer et marmonna :

- La vache... c'est tendu du string ici... qu'est-ce qui se passe ?

- Lætitia ancra un regard mauvais dans celui d'Audrey et répondit sans la lâcher des yeux :

- Il paraît que les homos devraient apprendre à être plus discrets.

- Hein ? C'est quoi c'conneries encore ?, demanda Bastien, son visage se crispant.

- Bah ouais, vous deux en train de danser un slow, ça dérange certaines personnes qui préféreraient que vous restiez bien cachés pour ne pas choquer son œil.

Bastien tourna sa tête qui commençait à se faire lourde et observa Audrey qui semblait sur le point de partir. Dans d'autres circonstances, il aurait été gêné d'avoir été surpris en train de danser avec Benjamin, mais là, les paroles de Lætitia éveillaient simplement une profonde lassitude en lui. Il avait pourtant ressenti cette angoisse du jugement quand Benjamin lui avait proposé de danser, mais maintenant il était trop stone, trop bien dans son monde d'ivresse tournoyante pour entamer un quelconque esclandre. Il avait trop souvent eu le droit à ce genre de réflexions, d'insultes ou toute autre forme de rejet et franchement, là, ça le saoulait. Il avait juste envie qu'on lui foute la paix et qu'on le laisse vivre tranquillement sa vie. Il soupira et répliqua d'un ton atone :

- Ouais bah, je penserai à me cacher quand les cons penseront à fermer leur gueule. Pour dire qu'c'est pas d'main la veille.

Audrey encaissa le coup, sa respiration frémissant d'indignation. Elle se raidit avant de se détourner, Marion se levant après avoir jeté un regard désapprobateur au parisien. Bastien haussa les épaules puis tourna le visage vers Benjamin qui s'asseyait à côté de lui. La discussion reprit, même si Lætitia ne décolérait pas. Benoît finit par dire pour essayer de détendre l'atmosphère :

- Allez Titia ! On sait comment elle est depuis le temps...

- M'en fous, ça n'excuse pas tout. J'suis désolée mais elle est censée taffer dans un planning familial et v'la la mentalité qu'elle peut avoir par moment !

- Elle travaille où ?

La mine ahurie de David fit ricaner Lætitia qui répondit ironiquement :

- Bah ouais... en pratique elle fait de la prévention, elle parle avec des ados de pilule et de capotes, mais c'est avant tout parce qu'elle est contre l'avortement. Tu vois, elle leur parle même d'abstinence ce qui éviterait tout risque d'IST et de grossesse non-désirée.

- Dans l'absolu, elle n'a pas tort, répliqua calmement Benjamin, l'abstinence reste une option, non ? Ce n'est pas quelque chose d'aberrant que d'attendre un peu pour être sûr de soi ou de son partenaire, surtout pour un adolescent.

- Ouais en « théorie », railla Lætitia en mimant des guillemets dans l'air, mais en pratique mieux vaut quand même avoir des conseils concrets et des capotes sous la main pour éviter les emmerdes. J'veux dire c has been l'abstinence... un truc de religieux américain à la con et quand tu vois le nombre d'avortements ou de filles-mère qu'ils se cognent, ça ne marche pas tant que ça...

- Je ne dis pas que l'abstinence doit être imposée à coup de sermons religieux mais que cela reste une option. C'est bien de rappeler qu'il n'y a pas de pression, qu'ils peuvent prendre leur temps, tout en faisant de la prévention sur les IST et les risques de grossesse. Après, ses convictions ne regardent qu'elle...

- Le problème c'est qu'elle les partage, ses convictions à la con ! J'veux dire y'a des limites à la connerie aussi ! Une femme fait ce qu'elle veut de son corps et les homos n'ont pas à se planquer non plus. Ça me démonte, ce genre de façon de penser rétrograde !

- J'voudrais pas dire mais pendant qu'on parle capotes, j'ai toujours soif, hein...

Bastien attira l'attention de ses amis sur lui alors qu'il hochait la tête en rythme avec la musique. Lætitia rebondit sur la diversion en s'exclamant un « bien dit, mon ami ! » et une nouvelle tournée fut commandée, mettant ainsi fin à l'incident. Marion revint un peu plus tard, le visage fatigué alors que Bastien et Lætitia avaient réinvesti la piste de danse en compagnie de Matthieu et David. Benoît, Jérémy et Benjamin discutaient tranquillement. La nuit filait doucement, Benjamin ne lâchant pas du regard un Bastien plus désinhibé et bourré que jamais. Il dansait et riait, ne ressemblant en rien au jeune homme en détresse de la semaine passée. Et peu importait la facette qu'il dévoilait, Benjamin se rendait compte qu'il tombait sous le charme à chaque fois.

Le jeune parisien finit par revenir vers la table, le regard flou et la démarche incertaine. Il était en sueur et n'en pouvait plus. La fatigue commençait à se faire ressentir et il ne put que se laisser tomber dans sa chaise, son dos venant percuter le dossier. Il grimaça avant de croiser les bras sur la table et d'y poser sa tête. Tout tournoyait méchamment autour de lui, il avait la langue pâteuse et il était naze. Il ferma les yeux, sentant l'espace tanguer encore plus, les basses et la batterie de la musique faisant battre le sang à ses oreilles. Dormir...

Une main se posa doucement entre ses omoplates, frottant de façon désagréable sa superposition de tee-shirts sur sa peau en sueur. Bastien tourna la tête et ouvrit lentement ses yeux, sachant déjà que Benjamin serait là, à le surveiller comme ils l'avaient convenu. Un fin sourire paresseux étira ses lèvres avant qu'un bâillement le surprenne. La voix de son ami s'éleva auprès de son oreille :

- Tu veux rentrer ?

Ça le faisait chier... il n'avait pas envie que la soirée se termine et en même temps, le cousin de Lætitia avait déjà prévenu que le restaurant fermerait ses portes dans une demi-heure. Il aurait aimé continuer à faire la fête, mais il devait se rendre à l'évidence, il était out. Hochant la tête, Bastien se frotta les yeux et marmonna :

- Ouais, ça s'rait p't-être mieux, sinon j'vais m'endormir sur la table.

- D'accord. Comment on récupère Laetitia ? Elle est toujours sur la piste de dansé.

- J'sais paaaaaas.

- Tu m'es d'une grande aide.

- J'sais paaaaaas.

Benjamin rigola en secouant la tête avant de se lever et de s'étirer. Il regarda son portable et vit qu'il était déjà trois heures et demie. Pas étonnant que Bastien ait déclaré forfait... Il se dirigea vers David qui dansait aussi et l'arrêta d'une main posée sur l'épaule. Il l'avertit que Bastien était à deux doigts de piquer du nez sur la table et qu'il était temps de rentrer. Son ami acquiesça puis ils allèrent chercher Lætitia qui se montra un peu plus récalcitrante. Cependant, elle finit par accepter de rentrer quand elle comprit enfin que Bastien était vraiment cramé. Elle alla dire au revoir à son cousin puis à ses amis avant de rejoindre les trois hommes qui l'attendaient déjà du côté du vestiaire. Elle récupéra ses affaires, notant l'air vaseux de son meilleur ami puis ils sortirent à l'air libre.

Bastien frissonna, son corps humide de transpiration se refroidissant et il ronchonna indistinctement :

- 'Tain, pas pris d'veste et y pèle.

- Mais non ! Il fait beau, il fait chaud, c'est bientôt l'été !, s'exclama Lætitia en tanguant à côté de lui.

- Y fait nuit et y pèle. Point barre

- T'as l'alcool ronchon, Mon lapin ?

Lætitia voulut pousser son ami de l'épaule, mais elle ne maîtrisa pas sa force et bouscula un Bastien déjà titubant. Ce dernier trébucha et dut faire plusieurs pas sur le côté pour retrouver son équilibre avant de jeter un regard ahuri à la jeune femme qui explosait de rire à ses côtés. Il s'offusqua en se planquant derrière Benjamin :

- T'es pas bien ? Tu t'transformes en Hulk quand t'es bourrée ou quoi ?

- Arrête ! J't'ai à peine touché !

- T'as failli m'faire rétamer sur l'carreaux !

- N'import'quoi ! Fillette !

- J'suis pas une fillette, Bourrine !

- J'suis pas une bourrine, Crevette !

- J'suis pas une crevette...

- Holà ! C'est pas bientôt fini, les Gamins !

Les deux amis se regardèrent avant de s'exclamer quasiment en même temps « J'suis pas un gamin/ J'suis pas une gamine ! » vers David qui soupira face à leur pitrerie. Ils continuèrent à se chamailler, David répliquant car il ne pouvait laisser passer cette occasion tandis que Benjamin menait toute cette joyeuse troupe vers sa voiture. Il déverrouilla les portes et les deux plus jeunes prirent difficilement place à l'arrière. L'ambiance se calma quelque peu et Bastien se mit à somnoler jusqu'à ce qu'il entende son amie marmonner :

- J'ai la gerbe...

- Tu déconnes ?

Lætitia le regarda d'un air bovin en secouant négativement la tête et Bastien secoua l'épaule de Benjamin en lui disant, un peu paniqué :

- Arrête-toi, elle va gerber !

Benjamin mit aussitôt son clignotant et se gara quelques secondes plus tard alors que Lætitia se battait déjà avec sa ceinture pour sortir précipitamment de la voiture. Elle s'appuya sur la carrosserie en faisant le tour du véhicule et s'arrêta derrière le coffre avant de régurgiter l'alcool qu'elle avait bu dans la soirée. Bastien grimaça, sentant son estomac faire un looping rien qu'au bruit tandis que Benjamin défaisait sa ceinture pour aller aider Laetitia. David l'arrêta d'un « je m'en occupe », Bastien ayant bien du mal à trouver ne serait-ce que l'attache de sa ceinture de sécurité. Quand il se libéra enfin, il rampa difficilement sur la banquette arrière pour sortir avant que Benjamin ne lui demande :

- Qu'est-ce que tu fais ?

- J'vais aider.

- Tu ne vas rien aider du tout. Reste là.

- Mais, elle est m'lade.

- Oui et tu es bourré alors laisse David gérer la crise.

- Mais j'fais rien d'mal !

- Je n'ai pas dit ça, soupira Benjamin. Allez, ne complique pas les choses. S'il te plait.

- Ok, ok...

Bastien se laissa lourdement retomber sur la banquette avant de remarquer la place libre qu'occupait David. Pris d'une impulsion, il se redressa avec quelques difficultés, prit appui sur les dossiers des sièges avants puis passa une de ses jambes entre eux. Il se glissa maladroitement dans l'espace qui séparaient les sièges sous le regard surpris de Benjamin qui ne put que tendre les bras pour l'aider à passer devant. Dans un gros « ouf », Bastien s'affala dans le siège, son ami lui demandant :

- Et ça, c'était pour...

- Chut... technique d'ninjas !, murmura-t-il peu discrètement.

- Je... de quoi ?

Le parisien se pencha en avant avec un petit geste de la main invitant Benjamin à en faire de même. Il lui chuchota alors à l'oreille d'un ton de conspirateur :

- C'pour l'opération « grand rapprochement ».

- Je ne suis pas sûr de suivre ton raisonnement, lui répondit Benjamin en fronçant les sourcils.

- Pffff... faut tout t'expliquer à toi... Titia, là, elle vient d'faire un fatal error, pac'que c'est un tue l'amour c'te nana. Doooooonc, j'vais l'aider en les laissant seuls en n'amoureux derrière.

- Tu sais que c'est David que tu vas aider et non Lætitia en faisant ça ?

- De... mouiiii... peut-être... pas faux...

Bastien hochait la tête, les yeux plissés face à l'intense concentration que lui demander son plan boiteux. Il murmura un « fuck » avant de vouloir faire la manœuvre inverse et retourner sur la banquette arrière. Cependant, Benjamin l'attrapa par la ceinture de son jean, sur le côté et le força à se rasseoir en marmonnant :

- T'as fini oui ? Tu es intenable quand tu as bu !

- Noooon, c'pas vrai ! J'vais pas laisser Titia seule aux mains de ton pote !

- Tu étais prêt à les laisser se rouler des pelles il y a moins de trente secondes !

- Eurk ! C'est dégueulasse ! Elle vient de gerber !

- Oh Mon Dieu... Tu m'épuises.

Leur attention fut détournée alors que David aidait gentiment une Lætitia complètement cuite à remonter dans la voiture. Il jeta un regard surpris au parisien qui avait volé sa place, avant de fermer la portière. Il fit le tour de la voiture avant de s'installer à l'arrière tandis que la jeune femme gémissait bruyamment. Benjamin remit le contact en demandant avec inquiétude :

- Ça va ?

- Ouais, t'inquiète. Il est temps que la Belle au bois dormant aille se coucher, c'est tout.

- La Belle aux bois gerbant, ouais, ricana stupidement Bastien.

- Ta gueule... j'suis malaaaaade..., se plaignit la donzelle d'un ton geignard.

- Tu m'gerbes pas d'ssus cette nuit, j'te préviens.

- Pou'quoi ? Tu dors chez moi ?

- Ouais. J't'ai pas dit ?

- Noooooon.

- Bon, bah j'dors chez toi cette nuit.

- S'tu veux, mais y'a pas mes parents.

- J'sais tu m'l'as dit mercredi.

- Mais y'a Damien.

Un silence lui répondit et Lætitia posa une main sur sa bouche en grimaçant face à la nausée qui lui soulevait le cœur. Bastien marmonna un « merde » en se calant plus profondément dans le siège. Même en ayant du mal à coordonner ses pensées, il comprenait quand même qu'avec Damien dans les parages, ça ne pouvait que mal finir. Surtout sans maman et papa Titia pour calmer le jeu. Il tourna alors la tête vers Benjamin en se rappelant de la proposition qu'il lui avait faite lors de la fête chez Benoît. Il finit par lui dire :

- Bon bah j'dors chez toi alors.

David regarda le plus jeune avec surprise avant de sourire narquoisement à Benjamin. Ce dernier détourna le regard du rétroviseur pour jeter un coup d'œil à Bastien en répliquant avec un soupçon de méfiance, craignant une réflexion de David :

- Chez moi ?

- Ouais. Sinon tu m'ramménes à Miniville. Comme t'veux.

- Non, ça me va. Tu sais que tu es le bienvenu.

Il y eut un reniflement amusé venant de la banquette arrière et Benjamin lança un regard noir à son meilleur ami à travers le rétroviseur. David haussa les mains en un signe de paix avant de reporter son attention sur la jeune femme qui comatait à ses côtés. La maison de Laetitia fut bientôt en vue et Benjamin se gara devant l'entrée. La donzelle eut bien du mal à sortir de la voiture et David, en parfait gentleman, la raccompagna jusqu'à sa porte après qu'elle eut marmonné un au revoir à Benjamin et Bastien. Une fois qu'elle fut rentrée, Benjamin ramena son meilleur ami jusqu'à son pavillon alors que Bastien s'assoupissait. Une fois David déposé, le trentenaire prit enfin la direction de son appartement en compagnie de son invité surprise.

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Réveiller Bastien ne fut pas une mince affaire et Benjamin se retrouva à devoir le soutenir, tant la démarche du plus jeune était mal assurée. Ils arrivèrent devant une porte d'entrée discrète, coincée entre un magasin de primeurs et un café-tabac. Benjamin l'ouvrit avant d'allumer la lumière d'un couloir étroit, il avança jusqu'à l'escalier et fit passer Bastien devant lui en murmurant :

- C'est au premier.

Le plus jeune hocha la tête avant de serrer fermement la rambarde et commencer sa pénible ascension. La vache... il avait l'impression que ses membres pesaient des tonnes et il avait la tête qui tournait à toute vitesse. Il était tellement mort, qu'il voulait juste se laisser tomber sur la première surface plane et dormir. Il arriva enfin sur le pallier du premier et il s'arrêta en vacillant devant la seule porte de l'étage. Il attendit sagement, tanguant sur ses jambes et les yeux à demi fermés. Benjamin ouvrit rapidement la porte de son appartement et fit entrer son ami avant que celui-ci ne s'écroule sur son paillasson Il le conduisit dans le salon et l'assit directement sur le canapé. Bastien hocha plusieurs fois la tête en guise de remerciement avant de commencer à retirer ses tennis. Benjamin enleva sa veste qu'il alla accrocher dans l'entrée avant d'aller chercher de quoi faire le lit du plus jeune. Il revint dans le salon et dit :

- Je te montre où est la salle de bain ?

- Ouais...

Bastien se releva péniblement et il s'accrocha au trentenaire alors que sol devenait instable sous ses pieds. Ils se dirigèrent vers la pièce d'eau et Benjamin laissa un peu d'intimité au plus jeune qui en profita pour se vider la vessie et se rafraîchir grossièrement le visage. Quand il revint dans le salon en se traînant lamentablement, Bastien poussa un soupir de satisfaction à la vue du canapé déplié, lui ouvrant les bras. Il fonça droit sur lui et se laissa tomber, les bras en croix et le visage contre le matelas. Benjamin eut un petit rire avant de demander :

- Tu as besoin d'aide pour te déshabiller ?

- Nah, ç'va aller. Merci.

- De rien. Je ferme les volets et je te laisse tranquille.

Bastien se mit sur le dos et commença à déboutonner son jean en grognant contre cette saleté de bouton qui ne lui obéissait pas. Benjamin détourna le regard, ses joues le brûlant subitement avant d'aller s'occuper des volets de la cuisine. Il n'avait aucune envie de voir le plus jeune se dévêtir, aucune envie de se retrouver excité pour un morceau de peau dénudée. Il n'était pas prude, mais il ne trouvait pas cela honnête de mater Bastien en douce. Son ami était trop ivre pour penser à l'effet qu'il pouvait bien produire, il n'avait aucune arrière-pensée alors qu'il enlevait son jean et ses chaussettes. Benjamin referma la grande baie vitrée puis continua de faire le tour de son immense pièce à vivre qui regroupait le salon et la cuisine pour rabattre les volets des trois fenêtres restantes alors qu'il entendait Bastien s'affairer dans son dos pour se glisser entre les draps frais. Benjamin marmonna enfin un « bonne nuit » mal à l'aise avant de s'enfuir rapidement vers sa chambre.

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Une porte claquant contre un mur le réveilla quelques heures plus tard. Un juron traversa sa porte entrouverte et Benjamin regarda l'heure sur son radio-réveil. Six heures et demi... Il s'assit en baillant, tendant l'oreille quand du bruit lui parvint de la salle de bain. En soupirant, il repoussa sa couette et se leva. Il attrapa un pantalon de coton noir qu'il portait quand il traînait chez lui et l'enfila. Encore à moitié endormi, Benjamin sortit de sa chambre, clignant des yeux face à la lumière vive qui provenait de la pièce en face de lui. Il avança lentement, poussant la porte de la salle de bain, pour voir un Bastien affalé contre les toilettes, vomissant tout ce qu'il pouvait. Bien... ils avaient l'air fins les deux potes à vomir tripes et boyaux après avoir pris la cuite de l'année.

Retenant un nouveau soupir, Benjamin alla attraper un gant sur l'étagère qui faisait face aux lavabos avant d'aller le mouiller. Il se dirigea ensuite vers Bastien qui tirait la chasse d'eau en crachant autant de salive qu'il pouvait. Le trentenaire posa le linge humide sur la nuque du plus jeune qui sursauta sous cette fraîcheur inattendue. Bastien releva la tête, son visage pâle marquant la surprise, avant de se détourner rapidement. Putain... manquait plus que ça... c'était à se demander si Benjamin avait oublié qu'il était gay pour se balader à moitié à poil ! Sentant une nouvelle nausée approcher, Bastien grogna :

- Non, mais... T'peux pas aller t'habiller, steuplait ?

- Je suis habillé.

- Qu'dalle ! T'es à moitié à poil, là !

- Tu vas en faire une montagne pour un tee-shirt ?

- Génial... j'adore avoir la trique quand je gerbeuuuuaaaarrrg.

Benjamin se redressa surpris, avant de regarder son torse puis le plus jeune, qui se penchait au-dessus de la cuvette, le dos courbé sous la nausée. Il vit Bastien attraper le gant qu'il avait posé sur sa nuque pour s'essuyer la bouche avec. Il se détourna pour cacher ses joues un peu trop rouges et alla chercher un tee-shirt. Il n'arrivait pas à calmer les battements précipités de son cœur alors qu'il repensait aux paroles du parisien. Il le trouvait assez à son goût pour avoir « la trique »... bien, bien, bien tout ça ! Au moins, il n'avait pas à se soucier de ce détail-là, même s'il était encore très loin de ce genre de considérations. Il se préoccupait bien plus de savoir comment faire comprendre à Bastien qu'il lui plaisait et qu'il voudrait plus qu'une amitié que de savoir s'il le faisait « triquer ».

Bastien tira à nouveau la chasse d'eau en prenant une profonde inspiration. Bordel... ce qu'il n'aimait pas vomir comme ça... et sa tête qui tournait toujours... et putain... Benjamin cachait bien son jeu, le p'tit malin ! Tu parles qu'il était gros ! Mon cul, ouais ! Et lui, il était un foutu moine shaolin qui n'avait pas baisé depuis plus d'un mois ! Sa plus longue période d'abstinence depuis... depuis un bail en fait ! Alors, il avait beau dire que Benjamin était un pote, il restait un homme qui se baladait torse nu, tranquille pépouze sous son nez ! Et bordel... c'était un crime... punissable par la... Bastien se pencha à nouveau, vomissant encore, des larmes ruisselant sur ses joues alors qu'il reniflait tout ce qu'il pouvait. Il entendit Benjamin revenir dans la salle de bain et il gémit :

- J'veux mouriiiiir...

- Mais non... tu vas juste avoir la gueule de bois demain et lundi tu pourras à nouveau courir comme un lapin.

- On dit « baiser comme un lapin », pas courir...

- Tu as l'esprit bien placé ce soir, dis donc.

- D'ta faute aussi. Assume.

- J'assumerai quand tu seras en état, ne put s'empêcher de marmonner Benjamin, avant de changer précipitamment de sujet : Tu veux un verre d'eau ?

Nah... j'boirai plus jamais.

Benjamin ne l'écouta pas et alla chercher une bouteille d'eau qu'il lui tendit avec ce visage sérieux qui le caractérisait tant. Bastien le regarda d'un œil bovin et le trentenaire insista en expliquant :

- Tu dois te réhydrater.

- Tu saoules...

- Tu n'as pas besoin de moi pour ça, tu arrives à te saouler tout seul comme un grand. Allez, cul sec !

Bastien jeta un regard noir à son ami avant d'attraper la bouteille en un geste brusque. Il la déboucha et la porta à ses lèvres, buvant de petites gorgées d'eau qui descendirent directement dans son estomac. Il grimaça en se glissant maladroitement jusqu'au mur, avant de s'y adosser et de rejeter la tête en arrière. Il ferma les yeux et soupira :

- J'ai l'impression d'être une barrique. Ça glougloute là-dedans, c'est terrible !

- En même temps, tu t'es fait plaisir ce soir.

- T'imagines pas à quel point... c'était cool hein ?

- Oui, la soirée était vraiment sympa, répondit Benjamin en s'appuyant à un des lavabos. Il faudra recommencer...

- Tu crois qu'les deux autres comiques supporteront encore une soirée ensemble ?

- Hé bien, David s'en est sorti vivant, non ?

- Bastien eut un petit sourire amusé avant de dire d'une voix fatiguée :

- J'suis naze.

- Tu veux que je t'aide à te recoucher ?

- Ouais, j'veux bien. T'aurais pas une brosse à dents en rab par hasard ?

- Si, attends... Tu te tiens ?

Le plus jeune haussa les yeux au ciel alors qu'il se relevait aidé par son ami et s'appuyait au mur pour tenir debout. Benjamin le lâcha puis fit deux pas de côté pour fouiller dans un panier en osier sur le meuble blanc qui habillait l'espace entre la baignoire et la douche. Bastien en profita pour regarder un peu le décor, notant les teintes de bleu, de blanc et d'ocre qui décoraient la pièce d'eau. Il aimait bien comment Benjamin avait arrangé sa salle de bain. Certes, elle était spacieuse, mais Bastien remarqua surtout qu'elle était propre et rangée. Il aimait ça, la propreté et l'ordre, c'était important et … ouais bon, il avait oublié ce à quoi il pensait quand son ami lui tendit une brosse à dents neuve.

Bastien le remercia et s'approcha des lavabos en face de lui en titubant. Il s'accrocha à la faïence puis saisit le dentifrice. Il se battit avec le bouchon quelques secondes avant que Benjamin ne le lui prenne des mains pour en mettre rapidement sur la brosse à dents. Le parisien releva le menton d'un air digne en ronchonnant :

- J'pouvais m'débrouiller, hein !

- Je n'en doute pas...

- Tout-à-fait...

- Allez, lave-toi les dents qu'on aille se coucher.

- Oh oui... s'coucher...

Le jeune homme tangua sur ses jambes avant de se mettre à se brosser les dents avec des gestes saccadés. La vache... il en tenait bonne biture, ce soir. Ça le fatiguait... il cracha le dentifrice avant de se pencher et de se cogner les dents contre le robinet. Il se rinça la bouche avant de se redresser et de dire :

- Ça y est ! Au lit...

Sans attendre de réponse, il virevolta sur lui-même, traversant la salle de bain, puis une espèce de cagibi meublé d'étagères d'un côté et d'un grand placard de l'autre. Il s'arrêta en marmonnant :

- C'est chelou, c'te disposition, là...

- Allez, avance. On parlera de l'agencement de mon appartement demain.

Bastien hocha la tête avant de se remettre à marcher, avançant tout droit comme le lui avait dit son ami. Benjamin le retint par le bras en répliquant :

- À gauche... là, c'est ma chambre.

- T'as dit « au lit ».

- Non, ça, c'est toi qui l'a dit et toi, ton lit est par là.

Benjamin dirigea le plus jeune jusqu'au canapé, Bastien répondant d'un « ah ouais... » avant de s'asseoir lourdement. Il glissa ses jambes nues sous les couvertures avant de les remonter sous son menton quand il fut allongé. Il bailla et murmura un « bonne nuit » avant de fermer les yeux. Benjamin hésita quelques secondes avant d'éteindre la lumière et de laisser Bastien se reposer. Il ne voulait pas se montrer surprotecteur ni collant et son ami était juste ivre, rien de dramatique, comparé à sa crise de la semaine précédente. Benjamin alla se recoucher, un petit sourire aux lèvres en se rappelant de la réaction qu'avait eu Bastien en le voyant torse nu. Il ne voulait pas se bercer de faux espoirs, mais il avait l'impression qu'il avait quand même toutes ses chances...

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Yop Pop !

Et voilà la fameuse soirée karaoké avec le retour tant attendue de Clément... qui se fait tout de même un poil discret, je trouve. En même temps, un peu difficile de revenir après le départ en fanfare qu'il nous a fait i semaines ^^'' J'espère que ça vous a plu parce que j'ai eu un peu beaucoup de mal à tout faire coïncider comme je le voulais. C'est marrant comme parfois les idées sont claires dans ma tête mais sont difficiles à mettre en mots... Ma foi, je suis enfin satisfaite de ce 31 ème chapitre, c'est le principale. Et Bastien roxxe à mort ! Et Lætitia aussi, et Benjamin et David et Jérémy et... ouais bon d'accord j'adore ces persos mais ce n'est pas nouveau ^^''

Sinon, un point sur le reste. J'ai repris une activité pro après 3 années de congés parentale donc j'ai un peu de mal à retrouver mes marques et à écrire autant que je le voudrais (d'où, entre autre, le retard pour le post de ce chapitre, même s'il y a eu une alerte maladie avec ma Minimoy et un blocage sur la fin du chapitre que je n'arrivais pas à pondre :/). J'essaie encore de m'organiser et de trouver un nouveau rythme mais ce n'est pas évident car à côté de ça, il y a aussi tout le boulot avec la maison d'édition. Enfin bref, j'ai plein de projets et des journées de 24 heures comme tout le monde –' Donc, il se peut que je patine encore un peu dans les publications de BL, mais je fais ce que je peux avec les moyens du bord et je ne lâche pas l'affaire, la preuve. J'hésite à faire des chapitres plus courts avec des updates plus régulières... Je ne sais paaaaaaas... Il faut que je voie si le rythme se calme un peu dans les prochaines semaines, sinon c'est ce que je finirai par faire;)

Autrement ! Nouvelle sortie de roman prévue pour le mois de juillet ! « Electric Heart », une histoire d'échange de corps entre deux mecs, des enfants, un passé torturé et un mec qui a son p'tit caractère comme je les aime. Enfin bref, l'ambiance est plus légère dans Electric Heart, je me suis éclatée à l'écrire et ça a fait du bien entre deux chapitres de BL. Donc voilà, il sort en avant première pour la Japan Expo où je serai présente sur le stand de la maison d'édition MxM Bookmark. Viendez viendez, \o/ Je serai sur Paris du vendredi 8 juillet au dimanche 10, le samedi je serai à la Japex donc si vous voulez qu'on se voit, même hors Japex, il suffit de le dire, on s'arrange ça et on paaapoooote héhéhéhé (garantie avec ou sans spoil sur BL au choix dans le menu xd)

Pour le chapitre suivant je suis encore indécise. J'ai plusieurs chemins qui s'offrent à moi et j'hésite encore entre le Clément saignant ou cuit à point, mais il y aura un Benjamin de plus en plus présent (et empli d'espôôôaaarrrsss) et Bastien qui continue à se reconstruire... Une chose est sûre, c'est que ça va bouger et qu'on se rapproche d'un certain one shot fufufufufufufu Perso, je dit que tout se passe trop bien en ce moment pour Bastien pour que ça reste ainsi lol En revanche, je ne préfère pas mettre de date de publication car comme je vous l'ai dit, c'est un peu compliqué en ce moment. Sur ce, je vous dit à bientôt (ou du moins le plus vite possible ^^'') \o/ Bisous !

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Lena : Hello ma belle;) ouii de la calmitude ça fait du bien à nos p'tits cœurs même si avec un perso comme Bastien, ça risque de ne pas durer lol Profitons-en tant qu'on le peut ^^''

Lætitia, c'est marrant vu son caractère haut en couleurs, soit on l'aime soit on ne l'aime pas, il n'y a pas de demi-mesure avec elle. Peut-être son côté grande bouche qui accapare l'attention ou sa façon de bousculer tout le monde. Je ne sais pas, mais c'est marrant de voir ce clivage dans vos réactions;)

Ohohoh le karaoké ! J'espère qu'il t'a plu, je me suis éclatée à l'écrire lol Même si... le retour de Clément est assez dur à écrire mine de rien. C'est que je l'aime ce petit et je n'aime pas le voir aussi malheureux. Bastien n'est pas tendre avec lui, mais il fallait s'y attendre. Clément ne pouvait pas agir comme il l'a fait et ne pas en payer les conséquences. Cependant, tout n'est pas perdu et comme le dit le dicton : « tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir »... on verra bien où le vent nous mène pour ces deux-là;)

Bisous ma belle et à très bientôt !

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CathyCat : Hello ma Cathy 3 Mais euuuuh ! Ne me prend pas Benjamin, j'en ai encore besoin lol Et Bastien aussi (ça c'est de l'argument qui ne peut que te faire fléchir pour laisser Ben tranquille xd).. Bien sûr que mon cœur balance... d'un côté il y a Clément un peu beaucoup frivole mais tellement attachant, qui a déjà tant donné à Bastien et l'a tellement aidé au début et de l'autre il y a Benjamin plus mature qui offre un soutien tout aussi important à Bastien... purée c'est dur de choisir lol et honnêtement, je verrai plus tard ce que je fais au niveau de la romance et Bastien a aussi son mot à dire ^^' Pour l'instant je me focalise sur les prochains événements et ils sont nombreux entre le rapprochement Ben/Bastien, Clément qui ne va pas baisser les bras, le déménagement de Titia et les 20 ans de Bastien... On se rapproche de la fin du tome 2 à grand pas et d'ici là les choses se seront éclaircies... du moins je l'espère lol

Bisous ma belle et merci pour ta review ! A très bientôt;)

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Minifrog : Hello ma grenouille;) Nah pas de vouvoiement aujourd'hui, je suis cramée xd Mon pauvre cerveau a du mal à suivre la cdence que je lui impose. Je veux des vacances... Je rêve d'une plage de sable fin, d'une mer turquoise et de poissons multicolores, de silence et de calme et de beaux serveurs occupés à mon bon plaisir... un mojito, mes muses, un pc et hop ! A moi, la grande vie d'auteur sans soucis et au soleil... Je ne sais pas pourquoi à chaque fois, je me vois à la mer dans un pays tropical en sachant que je ne supporte pas la chaleur... Au dessus de 25°c c'est foutu je ne ressemble plus à être humain mais à une flaque d'eau agonisant en poussant des râles xd Bon bah... je peux aussi me contenter d'une aurore australe en Antarctique ou d'une aurore boréale en Alaska... c'est moins glamour et mes serveurs auront de gros manteaux en fourrure qui m'empêcheront de les mater, j'aurai les mains tremblantes de froid mais au moins je ne risque pas de faire de malaise xd... tu parles d'un fantasme ^^''

Enfin bref... où en étions-nous ? Ah oui... Encore tes vaines menaces au sujet de Benjamin... Mais tu ne l'auras pas ! J'ai mis une option dessus, si jamais il ne finit pas avec Bastien, il finira avec moi et j'en prendrai soin et je lui offrirai une pure histoire d'amuuuuur faîtes de cœurs et de licornes, sur fond d'arc-en-ciel lol Plus sérieusement, on s'approche du poutoux que l'on voit dans l'OS « des souhaits réalisés » ce qui veut dire qu'on va aussi bientôt rencontrer Thomas et Maxence héhéhéhé cependant, qui dit poutoux ne dit pas « et ils vécurent heureux et eurent plein de bébés chiens, lapins, moutons et ce que tu veux » hein ! Il y a encore toooout un tome à venir, tu la sens pointer du nez la grosse galère ? Xd J'ai jamais dit que je choisirai la facilité et si c'était le cas ce serait moins drôle lol

Pour ce qui est de Clément... Comme je l'ai déjà dit : yep il a merdé... merdé sévère même, je dirai... mais il a aussi des circonstances atténuantes. Ce n'est pas facile de se trouver, ce n'est pas facile d'assumer qui on est, ce n'est pas facile de grandir... il faut lui laisser le temps. C'est quelqu'un de bien au fond, il était juste paumé, comme l'est Bastien au final. Ils se ressemblent énormément en un sens, et si Clément fait des erreurs, Bastien en fait aussi. C'est un peu dur d'en condamner un et d'encenser le second. Il faut attendre et voir comment les choses tournent. Peut-être que Clément te surprendra dans les chapitres à venir... ou pas, vu comment tu as l'air accroc à Benjamin lol

Pour le reste... ta curiosité a (enfin) été satisfaite avec la chanson de Bastien et la soirée Karaoké. J'espère que ça t'a plu;) Ho ! Et viendez, viendez en Normandie lol Je t'attends de pieds ferme... mais peut-être que c'est moi qui viendrais sur Paris et peut-être plus vite que tu le penses mouhahahahahaha ( ce qui serait bien c'est que tu t'inscrives sur Fictionpress qu'on puisse discuter par via la messagerie:D )

Allez, bisous ma belle et encore merci pour ta présence 3 mille bisous !

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Yucca : Hello;) J'espère que tes partiels se sont bien passés et que tu peut enfin souffler un peu... bon même si tu as dû reprendre les cours maintenant ^^'' oui, je ne suis pas à la bourre du tout, tout va bien xd

Alooooors.. Mais oui il se passe plein de choses en 3 chapitres, en même temps, on avoisine les 130/140 pages words donc heureusement que ça bouge ^^' Encore qu'au final, niveau action, ça reste simple : un rendez-vous foireux, un Bastien qui prend ses jambes à son coup, une soirée chez David (bon d'accord avec l'intervention d'une psy c'est pour dire à quel point tout est calme lol) et une après-midi à la plage. C'est plus niveau émotions et reconstruction que ça part en tout sens, mais c'est ça qui est bon ! Et puis, il fallait bien que Bastien évolue, qu'il prenne conscience de son passé pour avancer...

Et yep, il avait mis un filtre sur ses souvenirs ou plutôt son esprit avait refoulé ce qu'il n'aurait pas pu supporter. Il faut dire que la réaction d'Alban a été sacrément violente alors en ajoutant ce qu'éprouvait Bastien à son égard, c'est plus que logique qu'il ait refusé de se rappeler cette dernière conversation/altercation:(

Pour ce qui est de Benjamin... mouhahahahaha Il s'est fait friendzoner en beauté xd J'adore cette notion de friendzone, j'ai un ami qui était amoureux d'une jeune damoiselle qui ne le voyait que comme un ami. Il en a bavé, le pauvre:/ C'est de là que vient la relation entre Bastien et Ben, j'aimais bien l'idée de ce décalage de sentiments et ce que cela pouvait apporter à l'histoire. Bon, après on verra comment les choses évolueront, mais yep ça risque d'être tendu avant que la situation trouve un certain équilibre. Ça va pulser, moi qui te le dit héhéhéhéhéhé.

Merci encore pour ta présence et bon courage pour tes étude. À bientôt j'espère et bisous;)

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Et voilà! A bientôt et plein de bisous!

AurElisa