Liberté


LIBERTÉ ENLEVÉE

C'est le gros titre, ce matin. Ces deux mots circulent partout. On les murmure, on les envoie, on les redit, on les apprend tout abasourdi. Tout le monde en parle, ce n'est qu'indignation et inquiétude dans les rues : mais que se passe-t-il ? Que fait la police ? Quelles informations donne-t-on ? C'est terrifiant ! Va-t-on retomber dans la Période Noire ? Il faut empêcher cela à tout prix ! Mais que fait donc la police !

Ce qu'elle fait, la police ? Elle cherche. Elle cherche des informations, n'importe lesquelles, qui puissent l'aider à comprendre ce qui a bien pu arriver, et comment quelqu'un a pu commettre un tel crime contre l'humanité. La police, elle est déboussolée. Le crime semble être terriblement bien préparé... La porte a été forcée, les caméras détournées, les gardiens mis hors d'état... Combien ont-ils été ? Pourquoi ont-ils fait cela ? Qui sont-ils ? Aucune réponse, aucune trace. La police s'inquiète, et derrière elle le peuple.

Il faut à tout prix régler les choses, si l'on ne veut pas revenir à la Période Noire. Ce serait atroce. Les guerres, les conflits, les divergences... Ce n'est pas arrivé depuis près de cent ans, on ne peut pas laisser les choses se faire ainsi ! Ce serait de nouveau le Chaos, la fin du monde civilisé ! Cela ne doit surtout pas arriver !

Les meilleures équipes sont sur l'affaire : il faut agir vite et rassurer le peuple. On réglerait rapidement cette situation. Vraiment. On ne laisserait pas le Chaos revenir. Quoi qu'il en coûte. On la retrouvera, cette Liberté et l'Ordre se rétablira de lui-même.

Mais, et le Traître ? Comment a-t-il pu faire cela ? Qu'est-ce qui a bien pu lui passer par la tête pour commettre un tel crime ? Il faut donc qu'il soit bien fou, pour avoir fait cela ! Ouvrir la porte et l'enlever...

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Ce qu'il s'est passé ? Rien. Un petit rien qui pourtant a produit tant de choses... Il a travaillé pour elle sans le savoir, gardant la porte de sa chambre patiemment. Qu'est-ce qui aurait bien pu se produire ? Rien. Et pourtant, c'est arrivé. Il lui a suffit d'un regard, un seul, et il a été perdu. Tombé éperdument amoureux : son esprit est parti rejoindre la captive à jamais.

Alors un soir, alors que tout le monde dormait, il est passé à l'acte. Il a ouvert la porte, et lui a tendu la main, à cette si belle Liberté. Il lui a offert le moyen de sortir de sa prison dorée. Elle ne l'a pas repoussée. Elle a pris sa main.

Et il a fait de cette Liberté, son amante, découvrant dans ses bras mille douceurs qu'il ne soupçonnait pas. Il l'aime passionnément, elle le lui rend bien. Le monde semble soudain s'éclairer de lumières nouvelles, qu'il n'a jamais connu avant et qu'il ne connaîtra jamais après. Comme s'il redécouvrait tout : comme s'il voyait enfin pour de vrai.

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Mais ce moment d'épiphanie ne pouvait pas durer. Ils le savent, bien sûr : on est à leur recherche, on veut les trouver, les séparer : le punir et la remettre à sa place. Il faut que l'ordre soit maintenu, à tout prix. Alors ils se cachent, en espérant que les choses vont changer.

Elles changeront, en effet.

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Les policiers retrouvent leurs traces. Ils défoncent la porte d'entrée dans un fracas insoutenable, et s'engouffrent aussitôt dans la maison. Ce sont des professionnels, ils n'hésitent pas une seconde. Le Traître est là, qui les regarde avec horreur. Son premier réflexe est de courir pour la retrouver elle. Il la regarde avec peur et espoir, il tend la main pour attraper la sienne, mais les policiers interviennent. Cela a assez duré, il est temps que leur Liberté retrouve sa place.

Le Traître jette encore un regard devant soi, tentant de sourire malgré la douleur. La rassurer, à tout prix. Le temps viendra, les choses changeront. Et à ce moment-là, ils pourront enfin être ensemble pour de bon. Il suffit d'être patient et de continuer à croire.

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Si seulement c'était aussi simple.

Il va mourir, et il le sait. Mais elle, il faut qu'elle survive. Sa Liberté.

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La captive, à quoi peut-elle bien penser, à nouveau derrière la porte ? Pense-t-elle à ce qui vient de se passer ? Pense-t-elle à ce qui va arriver ? Les gardes ne lui jettent aucun regard : va-t-elle s'approcher de la fenêtre pour regarder ?

Le Traître a été emmené : on va l'exécuter sur la place publique devant tout le monde. Rassurer le peuple et servir d'exemple. Alors qu'on le traîne jusqu'au lieu d'exécution, pourquoi se prend-il à sourire ? Est-il fou ? Certainement. Il n'y a pas d'autres explications ! Il se laisse faire avec douceur, comme si tout ceci n'était rien, tandis qu'on installe la vieille machine de mort. Elle n'avait pas servi depuis si longtemps... C'est le moment parfait pour la remettre en état, et il en sera le premier bénéficiaire.

Il approche de l'heure fatidique sans trahir la moindre crainte : n'est-ce qu'un jeu pour lui ? Ne se rend-il pas compte de ce qu'il a fait ? Mais non, nul remord sur son visage. Il sourit et lève les yeux vers la grande tour où celle qu'il a enlevé est retournée. Il sourit, comme si elle pouvait le voir – mais le peut-elle seulement ? Avant que l'on ne déclenche l'arme, il décide de parler, dernier acte d'insolence jeté aux visages des braves gens.

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« Ô, comme j'aime ton nom, Liberté ! »

Et la tête du Traître tombe, un sourire à jamais gravé sur le visage.

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Rapidement, le peuple s'éloigne : le spectacle est fini, et ils sont rassurés. Il n'y a plus rien à voir, le reste est parfaitement pris en charge.

Bientôt, on n'entendra plus parler de Liberté.