Ce jour est comme les autres, blanc, banal et sans goût. De la lumière à travers la fenêtre, un dossier ouvert sur le bureau et des postillons de clients sur le visage comme d'habitude.

Mais toi t'es pas pareil qu'aux autres jours. T'as le gris qui te taquine l'intérieur et l'arrière goût amer qui te remonte l'estomac. T'as le cœur tiédi, surchauffé de pensées et gelé de souvenirs à la fois. Imbécile indécis, ton sang s'énerve aveuglément, il te pulse à la tempe au moindre son de ton palpitant.

Un néon ACCEUIL te clignote au dessus des cheveux, bien en vue de ceux qui passent la porte. Rien que des paumés, tous prétentieux, ils viennent te voir pour s'annoncer tels les Lords d'autrefois et ne sont même pas foutus de trouver la salle d'attente par eux-mêmes, malgré le panneau indicateur en dessous du clignotant. Pas débrouillards pour un sou, ces gens qui viennent de dehors, et tous malades. Tellement malades...

Pas de leur faute, penses-tu. Le dehors te fait ça à toi-aussi. Comme tout ce qui mène à la maison, à ton chez-toi.

Mais ce n'est plus vraiment chez-toi, n'est-ce pas ?

Un drôle de machin noirci au dessus d'une table en ébène renversée dans une pièce scellée de volets clos et de rubans jaunes. Y a plus de feu dans ta maison, plus de foyer. N'y restent que cendres et grisaille tenace.

Alors tu regardes par terre, toujours. Tu connais tes godillots imperfection par imperfection maintenant, au point que tu pourrais les refaire avec la pâte des pizzas congelées que tu t'entêtes à ingurgiter, les yeux fermés.

Pas de ta faute, penses-tu. Quand tu regardes en haut, tu ne vois plus que la dégénérescence qui te pend au plafond.

Pourtant, quand les gens ont le dos tourné, tu peux pas t'empêcher de zieuter. Discrètement, rapidement... Personne n'en saura rien, pas vrai ?

Mais tout le monde sait déjà : tes paupières violettes de coups d'œil retiennent mal les secrets.

Tu pues le papillon de nuit grillé...

Alors tu rentres jamais, tu ne retournes plus chez-toi. Chez-toi n'existe plus.

Quand tu suis les ombres en sortant de dessous ton néon, tes pas t'emmènent au motel, vers ton lit grinçant et tes quat' murs dégueulasses. T'y regardes la télé la nuit durant, fixé sur la seule chaîne d'émissions anti-neuronales. Tes affaires sont au garde-meuble du coin les bibelots, les draps propres, le salon, la cuisine, les toilettes et la chambre, tout entassé dans un cube cadenassé. Sauf la table en ébène renversée. Sauf ce truc qui pendouille au plafond, ce souvenir noué... sauf ton foyer, encordé à une poutre.

Les images de la télé te heurtent les mirettes. T'as les cils qui crachent de l'encre noire, assez pour en remplir des cartouches qu'une arme, noir mat et sans reflet, te vomirait à la tronche.

La faute aux images, que tu te dis. La faute aux images...

Le jour pourtant, y a pas d'images sous le néon, alors d'où vient le noir dégoulinant derrière tes cristallins ?

Prend garde, stupide, ta grisaille s'assombrit !

Tu tapotes le bout de ton stylo sur ton sous-main chaque seconde que l'horloge toque. Ça stresse tes collègues, ça impatiente les clients et voilà que ton boss a le regard méchant. Aucun ne remarque le trou sous le sous-main, ni les fissures le long du plastique de ton bic. Qu'ils s'énervent, te crient dessus, ils n'aggraveront rien : tu as craqué depuis un bail. Ta cervelle ne tient plus en place, ce n'est plus qu'un brouillon de mots empâtés autour d'une courte mèche dont l'extrémité flamboie d'un orange paradoxalement vivace.

La détestation, au rose opium des cercles vicieux, te fait grincer les dents et suer les pores. Tu as la chair à fleur de peau et les nerfs pincés. Si tu avais un couteau, tu pourrais te couper des quartiers de furie à même le venin dans ton dos et les claquement de langues réprobateurs à ta face.

Pas leur faute, tu te répètes. Y savent pas. Y savent pas.

Abruti. L'ignorance est normal quand il n'y plus rien à savoir.

Hais en silence. Endure en silence. Si tu voulais parler fallait pas incinérer la lettre avec ton foyer.

Ha, la lettre ! Cette vaste farce.

De sinistres types en bleu l'avaient dénichée sous la table en ébène. Ils voulaient la garder au début, comme preuve, mais il n'y avait rien à prouver. Y te l'avaient rendue après avoir enrubanné ta maison de jaune nauséeux. Pour que tu la lises.

Comme si tu étais assez con pour appuyer sur le détonateur qui te ferait sauter le cœur !

Sainte Nitroglycérine, que tu l'avais titrée cette lettre, Reine aux pieds bénis de larmes au rouge amène des coups fumeux. Pas besoin de lire de toute façon : les funestes types en bleu t'avaient tout résumé en un mot.

Tandis que tu te rappelles la scène dans ton brouillon de cerveau à une mèche d'exploser, un couple entre et claque la langue d'un air réprobateur au choc de ton stylo contre ton bureau. Ils s'approchent de toi sourcils froncés, se murmurant entre eux des inepties sur leur maison. A laquelle ils vont rentrer.

Tes doigts se crispent.

Crac !

Ton stylo s'est brisé.

En voyant le couple œiller le néon ACCEUIL y te prend l'envie de hurler.

Qu'est-ce que t'y connais à l'accueil ?! Rages-tu à l'intérieur. T'as personne pour t'accueillir !

Tu remarques alors, sur leurs mains enlacées, deux anneaux dorés. Si semblables à celui autour de ton annulaire autrefois. Si semblables à celui que tu as retrouvé pendu à ton plafond...

T'as l'uranium au bord des lèvres, vert jalousie, et le fiel qui menace d'en sortir si t'ouvres la bouche, acide à en creuser des tombes dans ta carcasse démente.

Et ce mot, prononcé par ces maudits types en bleu, qui se rejoue encore et encore et encore dans ton esprit...

Tu le sais bien que ce n'est pas leur faute, tu le sais bien ! Mais ce mot … Ce mot !

Suicide.

Inhaler. Sourire. Saluer.

« Bonjour ! Un plaisir de vous accueillir, que puis-je faire pour vous ? »

Menteur.


Les huit couleurs du deuil. Ecrit en écoutant Journey de Clara Cappagli. Non corrigé, donc désolée pour les fautes. (Si vous en remarquez, n'hésitez pas à me le dire, que je puisse rectifier)

Inspiration et sucette au piment,

Plew A.E