Comment je suis devenue une œuvre d'art...

Je suis une casquette.

Je ne fais rien de particulier dans la vie.

J'ai débuté mon existence dans une vieille usine étouffante avant d'être empaquetée dans du carton et envoyée quelque part dans le monde. Une fois sortie de mon emballage, j'ai commencé par couvrir la tête d'un mannequin pendant que toutes mes sœurs se faisaient acquérir. J'ai bien cru que j'allais passer le restant de ma vie ainsi, dans l'ennui le plus total.

Puis un jour, alors qu'il ne restait plus que moi, un homme m'a acheté. J'aurais hurlé de joie si j'avais pu. J'allais, pour la première fois, sentir les rayons du soleil sur mon tissu. Quelle douce chaleur quand nous sortîmes enfin ! Et quel plaisir de servir mon propriétaire en lui protégeant les yeux !

J'ai vécu de longs jours ainsi. De temps à autre, j'avais trop chaud, je me sentais même brûlante, prête à fondre. J'aimais mieux l'automne, le soleil était plus doux. Alors que mon propriétaire procédait à une activité sportive avec ses amis, j'ai ressenti pour la première fois le toucher de la terre, sa texture rêche, son odeur boisée. À mes sens, cela se présentait comme d'une étrange rencontre, une aventure à part, plutôt agréable. En revanche, ce qui suivit ce même jour fut particulièrement désagréable. On me fourra à l'intérieur d'une drôle de machine, écrasée sous d'autres vêtements, et je fus littéralement noyée sous l'eau à l'odeur surprenante. Je fus secouée dans tous les sens, maltraitée, martyrisée... Je ne comptai pas les minutes qui passèrent, je n'en avais pas la force. Emplie de désespoir, j'ai bien cru que mon maître avait orchestré tout ceci dans l'unique but de se débarrasser de moi. Et pourtant, la séance prit fin et je retrouvai le doux crâne de mon maître. Je me sentais mieux et dégageais cette même odeur particulière que j'ai ressentie dans la machine des tortures. Je dus reconnaître que je sentais bon.

Pendant une longue période, on m'enferma dans un placard à l'abandon. Mes camarades, vieux habitués de l'endroit, m'expliquèrent la situation. Nous entrions en hibernation une longue période où l'on ne faisait rien d'autre que d'attendre que le temps passe, que les jours chauds reviennent pour que notre maître nous sorte à nouveau. J'acceptai mon sort en silence.

Ce fut un jour comme un autre. Toujours en compagnie de mon propriétaire, j'allai dans ce qu'il nommait « école », un endroit où les jeunes comme lui se rendaient tous les jours pour étudier. Il m'arrivait parfois d'observer minutieusement tout ce petit monde dans leurs habitudes, tranquillement installée sur le pupitre de mon maître. Je ne comprenais pas un traître mot de ce que les adultes racontaient mais cela m'était égal. Certains jours, je ne faisais que côtoyer les livres et cahiers qui restaient dans son sac à dos. Ces jours-là étaient particulièrement longs et ennuyants.

Pourtant, ce jour-là fut différent.

Pourtant, ce jour-là, ma vie a complètement changé.

Comme souvent, j'étais dans ce sac à dos étouffant, attendant la fin des cours pour pouvoir caresser à nouveau la douce chevelure de mon maître. Cependant, telle ne fut pas ma destinée. Mon propriétaire, contrairement à ses habitudes, me retira du sac alors qu'il se trouvait encore dans sa classe. J'étais contente mais aussi curieuse. Je croyais qu'il allait me placer sur sa tête, comme toujours. Mais non. Il me garda un temps en main, me secoua légèrement pour gonfler mes formes bombées, avant de me déposer sur une table où il m'abandonna. J'étais triste et paniquée à présent. Je regardai autour de moi d'autres objets vinrent me tenir compagnie : des boîtes, des trousses, un téléphone, quelques stylos, une montre... Tous aussi déstabilisés par la situation que je l'étais moi-même.

Puis le silence se fit.

Un silence lourd et intimidant pour nous autres.

Pourtant, rien ne se passa. Nous étions là, à attendre. À attendre quoi au juste ?

J'observai alors les élèves autour de nous. Ils nous fixaient, avec une intensité intimidante dans leurs yeux. Ils analysaient chacune de nos formes, chacune de nos matières, les contours, les délimitations, le moindre pli, le jeu d'ombre, les couleurs aussi, probablement, la lumière du soleil...

Je me sentis à la fois mal-à-l'aise et fière de la situation. On nous dessinait. On me dessinait, moi, une quelconque casquette qui n'avait rien vécu de si extraordinaire. On me donnait une importance telle qu'on me regardait à plusieurs reprises pour être sûr de me reproduire correctement sur le papier.

On faisait de moi une véritable œuvre d'art...