La sensation de la pluie sur sa veste.

C'était la seule chose sur laquelle il était concentré.

Les mains dans les poches, il avançait dans la rue, se frayant un chemin à coup d'épaule dans la grisaille. L'eau ruisselait sur ses cheveux, d'un brun très clair. Il ne pensait pas, était simplement là. Profitait de ce genre de moments pour quitter sa vie, qui lui embourbait l'esprit.

Le claquement sec de ses pas dans les flaques résonnait doucement dans la rue déserte. Il ne voulait plus savoir. Il était piégé. Il arriva devant une vieille porte de bois, à côté de laquelle une ancienne plaque bleue indiquait "4 bis". Il entra un digicode sur le petit panneau gris sur le mur, et poussa la porte. L'odeur qui régnait le ramena à la réalité. Comme toujours.

Ce petit hall de pierre grise, vaguement éclairé par la fenêtre au-dessus des premières marches de l'escalier. Les quelques boîtes à lettres sur le mur avaient quelque chose de menaçant. Mais pas autant que l'odeur. Le froid. L'humidité et le renfermé. La misère, presque. Il s'arrêta devant la boîte qui indiquait le début de son prénom, et de nombreuses vagues traces de lettres détachées. Flo... Tout ce qui pouvait rester de lui aux yeux des autres, finalement. Il regarda à l'intérieur de la boîte. Elle était vide. Comme toujours. Il monta l'esclaier avec lassitude jusqu'au troisième étage, l'avant dernier. Il sorti ses clés, ouvrit sa porte en bois contreplaqué bon marché, tellement branlante qu'elle aurait pu lui tomber dessus, et pénétra dans son appartement. Sobre. Partout. Jamais un objet en trop, pour décorer. C'était la fonctionnalité avant tout. Le peu de lumière qui régnait dans l'appartement lui suffisait amplement. Dans la petite pièce principale, équipée tout de même d'un canapé à la propreté douteuse, il y avait cependant une étagère.

La seule chose de valeur dans sa vie à ses yeux. Quatre cartes postales, posées en équilibre contre le mur, face visible. Le seul lien avec sa partie intérieure saine d'esprit, heureuse et joyeuse.

Comme à chaque fois, il en détacha son esprit, et s'avachit sur le canapé. Il réfléchit un bref instant, se releva, attrapa une boîte de biscuits posée par terre, à côté du meuble, et se recoucha. Il grignota un petit peu, profita du silence, et alluma la télévision. Il ne suivait pas l'actualité. Toujours les mêmes choses sordides...

Il ne regardait (ou plutôt laissait en fond) que les documentaires animaliers. Cela l'appaisait plus ou moins. Innoçentes bestioles...

Il s'endormi et se réveilla. Comme toujours, tous ses repères temporels s'étaient évanouis avec le sommeil. Il regarda l'heure sur son bracelet montre. Quatre heure du matin. Il mangea une pomme trouvée au fin fond de son minuscule frigo, alla prendre une douche et se recoucha, au son du chant nuptial des dauphins.

Il fut réveillé par un doux rayon de soleil, qui vint lui chatouiller le nez. Dix heures du matin. Il se changea, se promettant d'emmener rapidement au pressing la pile grossissante de linge sale, qui trainait dans un coin de la pièce. Ce matin, il n'avait rien à faire. Il soupira, arracha un sac poubelle du rouleau rangé sous l'évier, mit les vêtements dedans, regarda, presque rêveur, les cartes postales, avant de partir, de verouiller inutilement sa porte et de descendre le petit escalier, sombre malgré le soleil qui tentait de pointer par la minuscule fenêtre présente à chaque étage.

Au rez-de-chaussée, il tenta sans succès d'ignorer l'odeur, mais elle était le rez-de-chaussée. Quiconque y passait ne pouvait y échapper. Elle le mettait toujours mal à l'aise. Lui. Malgré tout.

Il se dépêcha de sortir, et trouva le contact du soleil sur sa peau très agréable. La rue était presque sèche, et paraissait moins grise. Ce n'était qu'une illusion, bien sûr. Comme la veille, s'abandonnant au soleil, il marcha, d'un pas lent et vif à la fois, jusqu'au pressing, deux rues plus loin. En arrivant devant la vitrine, il éprouva une pointe d'appréhension. Il n'aimait pas parler aux gens, pour des choses aussi anodines soient-elles. Il soupira, entra, et, tentant de paraître sûr de lui, demanda un jeton à la caissière, qu'il trouvait plutôt jolie, mais, amèrement, oublia ce détail bien vite.

Pendant que la machine tournait, il resta assis sur une chaise, penché en avant, la tête dans les mains, contemplant distraitement le sol. Quelques clients le regardèrent bizarrement, mais aucun ne fit vraiment attention à lui. Lorsque son linge eut été lavé et séché, il le remit dans son sac, et, profitant une fois de plus de ce soleil décidemment si agréable, il retourna au 4 bis, vivant l'instant présent, vécu une fois de plus l'odeur, monta au troisième, rentra dans l'appartement, posa le linge par terre, et s'assit sur le canapé. Il avait oublié d'éteindre la télé en partant, et une colonne de fourmis marchait d'un pas impérial à l'écran. Il s'allongea quelques temps, observant le reportage avec intérêt, puis soudainement se leva, éteignit le poste, attrapa une baguette de pain qui trainait sur le frigo depuis deux jours, une tranche de jambon dans le frigo, et mangea son sandwich tout en redescendant le petit escalier gris qui menait à l'odeur. Il sortit pour la deuxième fois, et c'est cette fois-ci d'une démarche assurée (en apparence tout du moins) qu'il parcourut la rue, sachant avec une précision terrible où il se rendait.

Avec précision et une horreur étouffée.

La plupart des gens, lorsqu'ils allaient au travail, étaient simplement ennuyés. Pas lui. Pas avec ce genre de "travail". A chaque fois qu'il y allait, il réalisait l'horreur le mal, cette sensation de vice. Il était en quelque sorte la silhouette drapée de noir, que n'importe qui saurait qu'il ne faut pas croiser.

Il avait pleuré la première fois. Parfois, il pleurait encore, en regardant les cartes postales. Sa vie n'avait pas de sens. Il en avait peur, mais il avait également peur de la finir. Il se sentait lâche.

Il avait trouvé la vérité. Enfin, une vérité. Mais elle n'était pas bonne à entendre. Il l'avait eue gratuitement, en plus. Il ne voulait plus. Le savoir était trop douloureux, et opressant. Mais on ne revient pas là-dessus. Surtout avec ce genre d'individus. Des individus tels que... Non, il ne devait plus penser à lui. Se détacher de ce qu'il faisait. Voilà. C'était tout. Rien de plus. Penser lui faisait trop mal.

Il marchait toujours, et heurta accidentellement une jeune femme, qui s'excusa. Il voulut s'excuser aussi, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Avec ses larmes refoulées et ses pensées tourmentées, il avait l'oeil brillant et dément. Dément... Tiens, ça sonnait comme... Rien. Rien du tout. Avancer. Sans penser. Profiter de la liberté de sentir le soleil.

Il approchait de sa destination, marchant du pas vif du condamné pressé d'en finir. Il avait été stupide. On ne fait pas cela...

Son espoir, son seul espoir, résidait dans les cinq ans déjà passés. Et les huit à venir. Un jour, tout prendrait fin. Un jour, il serait libre. Libre de corps, mais pas d'esprit. Ce qu'il savait... Il ne pouvait l'oublier. Il arriva près d'un ancien hangar. Les squatteurs l'évitaient. La rumeur voulait qu'il soit hanté. Ce n'était que partiellement vrai.

Il entra, sans faire attention. A l'intérieur, il marchait dans la poussière. Une épaisse couche recouvrait tout. Mais l'endroit, tout en restant sombre, permettait une bonne visibilité. Il se dirigea vers une grosse et lourde malle en fonte. Il l'ouvrit sans difficultés, d'une main, et attrapa le contenu de l'autre.

Il contempla, comme toujours, l'objet qu'il tenait. Un manche noir, une lame luisant d'un maléfique noir profond. Immatérielle.

Un mètre de long. Aussi noire que les pensées de son porteur. Forgée par un esprit. Un seul. Un nom. Qu'il s'efforçait d'oublier tant il lui avait fait du mal. Seulement, nul qui l'a connu ne peut oublier Bahal. Bahal. Le Grand Bahal. Lui seul. Non. Pas que Bahal. Un sentiment de culpabilité l'envahit lorsqu'il se releva, ferma la malle, et partit faire son office.

Arracher des vies pour Bahal.

Bahal, Baron de la Mort. Bahal, le Grand Démon.