Alice souffla de toutes ses forces, devant son miroir. C'était stupide de se mettre dans des états pareils, juste pour cela. En plus, elle ne l'avait pas vu depuis combien, deux ans ? Quelque chose comme ça, oui, c'était certain. Son instinct la poussait à ne pas y aller, mais tout de même, la lettre, qu'elle avait reçu une semaine auparavant l'intriguait énormément. Elle ne l'avait même pas vu tant que ça, du temps où il habitait l'immeuble. Elle ne pouvait pas s'empêcher de se demander s'il n'était pas une sorte de maniaque… Qui donne rendez-vous à minuit moins le quart à une ancienne connaissance, sans l'avoir revue depuis un temps fort long ?

Il était étrange, et elle ne l'avait jamais énormément vu, d'ailleurs. Mais émanait de lui un sentiment de sympathie… Elle n'avait pas pu s'empêcher de l'apprécier, malgré sa froideur, et sa détresse évidente. Elle l'aimait bien, oui. Et elle l'avait d'ailleurs pratiquement oublié, après sa fuite lors de la petite soirée qu'elle avait organisée à la suite de son niveau C1 en italien, qui lui avait permis d'obtenir la bourse qu'elle désirait. Ses études l'avaient complètement accaparée… Elle avait été surprise, puis était passée à autre chose, tout simplement.

Et puis, la lettre. Brève. Il n'avait jamais beaucoup parlé, d'ailleurs… Elle réalisa soudain qu'elle pensait à lui comme à un mort, et se prit la tête dans les mains.

Oui, elle s'était bien habillée, oui, elle était prête à partir, bien sûr qu'elle était curieuse… Mais elle hésitait. Elle se leva, se dirigea vers l'entrée de son appartement, se saisit de son sac à main, en retira un vieux porte-monnaie usé, duquel elle extirpa une pièce jaune. Pile ou face… La meilleure façon de choisir, selon elle. Si elle se pliait au résultat, c'est que c'était ce qu'elle voulait. Si elle éprouvait l'envie de tirer trois fois la pièce, ou hésitait encore, c'était l'autre option qu'elle désirait secrètement.

Pile, elle y allait, face, elle restait. Impulsion de l'index. La pièce tourna en l'air, atterrit sur le dos de sa main…

Face.

Elle resta un instant à contempler la pièce, l'esprit vide, puis la rangea, enfila ses chaussures, ouvrit la porte, et se mit en route vers le lieu de rendez-vous.

« Alice,

Pardonnez-moi de vous contacter ainsi après une longue période de silence, mais je suis de retour en ville comme vous avez dû vous en douter, j'ai été obligé de partir précipitamment la dernière fois, et je vous prie de m'en excuser. J'aimerais beaucoup vous revoir, j'ai néanmoins des horaires un peu difficiles, et l'horaire que je vous propose est un petit peu tardif. Je ne sais pas encore tout à fait où loger, c'est pourquoi je ne vous donne pas d'adresse où répondre. Je vous propose que nous nous retrouvions à la place Saint-Michel à 23H45, dimanche prochain. Si ce n'est pas possible pour vous, ne venez pas, tout simplement.

Bonne semaine d'ici là,

Florian »

L'air frais rougissait son visage, mais elle ne s'en souciait guère. Elle était perdue dans des spéculations concernant le déroulement de la soirée. Même la fatigue, qui d'habitude l'assommait de bonne heure l'avait désertée, ce soir-là. Elle arpentait les rues depuis une petite demi-heure; elle avait oublié que la place Saint-Michel était si éloignée n'aurait-il pas pu choisir un autre lieu ? Elle se félicita d'être partie en avance. Le claquement sec de ses pas dans les flaques résonnait doucement dans la rue déserte. Elle n'en avait pas conscience, ni de la myriade de petits bruits qui font l'identité d'une ville.

L'importance des choses est bien relative.

La place, comme les deux fois précédentes où elle s'y était rendue, avait semblé apparaître d'un coup. Une superbe place circulaire, pavée. Elle s'avança, regarda sa montre. Minuit moins vingt. L'avance qu'il fallait. Malgré l'obscurité, elle eut le réflexe de se mettre au milieu de la place, bien en vue. Et elle patienta, ne sachant pas à quoi s'attendre. A minuit moins cinq, elle décida de bouger un petit peu, pour se dégourdir les jambes. Que faisait-il donc ? Son pied heurta soudain une enveloppe, qu'elle ramassa, intriguée. Aucun nom n'était marqué dessus. Elle l'ouvrit. Il y avait des galets, qui la lestaient, et une feuille, une unique feuille. En gros, était inscrit dessus « Prière de me lire à voix haute ».

Sans en avoir conscience, la fatigue embrumait son esprit, et elle obtempéra sans réfléchir.

Elle n'avait pas vu la lame de cutter scotchée derrière la feuille, ni le petit cercle marronâtre sur son pourtour.

« Je t'implore, et te demande de venir. Je t'offre le sang, et l'objet qui l'a fait couler de la main gauche. Daigne te déplacer, et entend ma demande. Viens ici, tiens-toi devant moi, Bahal ! »

Elle prit soudain conscience de l'étrangeté des mots qu'elle venait de prononcer, puis, une puanteur telle qu'elle n'en avait jamais senti vint élire domicile dans ses narines. C'était une odeur qui n'évoquait que le mal, les carcasses en décomposition, la perfidie. Jamais elle n'aurait pu se douter qu'une telle infamie eût pu exister.

« Que me veux-tu, humaine ? »

Une voix grave, qui semblait venir d'un passé lointain, venait de résonner derrière elle.

Lentement, elle se retourna. Un homme se tenait devant elle. Il n'avait pas de trait particulier qui aurait pu inciter à la méfiance, pourtant, tout son corps lui hurlait de partir en courant.

Dans l'obscurité de la place, il lui semblait qu'il portait un costume. Et sa taille… Il paraissait normal, mais démesurément grand…

Elle aurait voulu fuir, bien sûr, mais ses jambes ne lui obéirent pas. La fatigue et la peur eurent raison d'elle, et elle se retrouva au sol, sur les genoux, à ne plus pouvoir bouger. Elle sentit sa mort arriver, elle eut l'impression qu'elle se penchait sur elle, prête à lui offrir un baiser qui serait le reflet du cynisme de la vie. Et puis, il répondit à sa place. Celui pour qui elle était venue. Elle releva la tête.

« Elle ne te veux rien, Bahal. Toi et moi avons par contre des comptes à régler.

-Tiens… C'est toi… Tu n'as rien eu de plus que ce que tu avais demandé nous avions un simple accord.

-Tais-toi.

-Comment ? Comment oses-tu t'adresser à moi de la sorte ? »

Flo ne répondit pas. Il s'était approché du démon pendant leur courte conversation, sortant d'une cachette qu'Alice n'avait pas vu, même après un quart d'heure. Il se déplaçait avec une fluidité étonnante, et Bahal n'eut que le temps de lever les bras dans un puéril geste protecteur, tandis que Flo lui enfonçait un poignard vert luisant dans la gorge.

Alice était perdue. Que se passait-il ? Qui était Flo, vraiment ?

Et elle réalisa qu'un meurtre venait d'être commis devant elle. Un meurtre qui ressemblait à un règlement de compte.

Et qu'il ne lui avait semblé que justifié.

Elle aurait voulu s'enterrer, fuir, s'endormir, quitter la réalité. Trop de choses la dépassaient.

Elle sentit sa bouche s'ouvrir, et souffler un mot, de façon complètement coupée de son esprit :

« Quoi ? »

Flo la regarda soudain, et il n'existait plus rien que cet unique œil las, et fatigué, qui semblait lire toutes les questions, les incompréhensions qu'elle ne pouvait formuler. A la place de l'autre, une fine couche de peau recouvrait une orbite vraisemblablement vide. Mais il ne répondait pas. Sans même faire attention aux usages, elle le tutoya, et ne put plus retenir ses questions. Elle était l'hébétude même.

« Que… Ton œil… Lui… Ici… Pourquoi ? Pourquoi moi, pourquoi tout ça ?

-Je ne pouvais pas l'appeler par moi-même. Mon œil, je l'ai donné à quelqu'un contre un bête dessin… Ridicule, non ? J'avais besoin que tu sois là… Parce que tu es la seule personne avec qui j'ai eu un semblant de contact depuis des années. Parce que j'avais besoin que quelqu'un voie que ma cause était justifiée parce que je ne pouvais pas rester seul plus longtemps parce que je ne sais plus si ce que je fais est bien ou pas, putain ! »

Il y eut un silence qui parut infini. Et puis, Alice constata que le corps de l'homme en costume avait disparu. Et minuit sonna.

Une odeur horrible, qui pouvait se rapprocher de celle qui lui avait été imposée plus tôt empli l'atmosphère, et une voix sèche et féminine se fit entendre dans leur dos. Et là encore, tous les sens d'Alice tentaient de la pousser à s'éloigner de l'origine de la voix le plus possible. Et là encore, cela lui était absolument impossible. Les mots étaient saccadés, sifflants ophidiens.

« Deux ans, maintenant, Florian. »

La lame du poignard s'éteignit subitement. Lentement, Flo desserra sa prise dessus, et le laissa choir. Lentement, il se retourna vers son interlocutrice. Lentement, il écarta sa veste de sa taille, laissant apparaître un pistolet.

« Sors de l'ombre, Amonet. Sors, que je voie enfin la tête du monstre qui commandite mes actes.

-Imbécile. Tu sais bien que tu ne peux pas me blesser avec ce morceau de métal.

-Alors sors, si tu ne crains rien. Sors, si tu en as le cran. Tu sais que je te regarde de toute façon tu ne peux pas partir si je te fixe, même sans te voir, alors sors.

-Ardat-lilī a toujours eu la langue trop agitée. Alors, contemple-moi, humain, si c'est ce que tu souhaites. Vois donc ce que peu avant toi ont vu ! »

Sous la maigre lumière des lampadaires de la rue adjacente et de la lune, Alice vit une ombre s'approcher d'eux, venant du bord de la place. Si on ne lui avait pas dit que cette chose était capable d'émettre des paroles, elle aurait cru avoir devant elle un serpent géant échappé d'un cirque. Plusieurs appendices semblables à des bras saillaient de son dos, et son corps anguilliforme semblait recouvert d'une épaisse toison au niveau de l'appendice caudal.

« Ainsi te voilà… Sache que c'est fini pour toi.

-Ne palabre pas inutilement, humain. Jamais tu ne pourrais m'atteindre.

-J'ai échangé un œil contre le tracé du cercle matériel, Amonet. »

Même sans la distinguer clairement, Alice sut que la chose en face d'elle était surprise.

« Qui ? Qui t'as donné ça ?

-Peu importe, tu dois savoir que les démons sont friands de pacte, non ?

-Alors, j'ai été eu aussi simplement ? Moi ?

-Oui. Navré. »

Et il tira. Le coup de feu était assourdissant. La police n'allait certainement pas tarder à arriver. Alice vit la créature qui avait été nommée Amonet se tordre de douleur, s'agrippant la tête avec ses simili-bras, puis, se redresser, en sifflant d'un air narquois.

« Les démons sont également friands des termes desdits pactes, ne le savais-tu pas ?

-Que… Pourquoi ça n'a…

-Ton misérable cercle, que tu as dû tracer tout autour de cette place, il ne t'a pas dit, ton informateur, qu'il ne fonctionnerait pas sans l'offre d'une vie ? »

Alice vit Flo se décomposer complètement.

« J'ai cru comprendre que tu ne souhaitais plus prendre de « vraie vie », n'est-ce pas ? Plus de vies humaines, je veux dire. Que tu ne souhaitais que l'annihilation des démons, vicieux, et mauvais, c'est bien cela ? C'est bien cela, n'est-ce pas ? Alors, je t'en prie, vas-y fais le nécessaire pour me tuer ! Elle est à tes pieds. Tu ne peux pas la rater. Ensuite… Une balle, et je mourrais. Que choisis-tu donc, Florian ? Lequel de tes idéaux laisseras-tu de côté pour atteindre l'autre ? Que fais-tu maintenant ? »

Flo ne bougea pas pendant quelque secondes. Puis, il tourna la tête vers Alice. Les larmes qui lui coulaient sur le visage étaient comme des perles, portées par une faible lumière. Il pointa le pistolet vers sa tête.

Elle resta interdite. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Elle mourrait donc bien, finalement. Et de sa main à lui. Elle aurait dû écouter la pièce. La petite pièce, qui aurait dû lui permettre de vivre. Il la regarda quelques instants, puis, le bras pourtant tremblant, détourna la tête. Et fixa Amonet, qui ne bougeait pas, sans mot dire, semblant se délecter de la situation, semblant apprécier la saveur de chaque seconde.

La vie ne tient qu'à peu de choses.

Un léger courant électrique. Un tout petit mouvement.

Les bruits de la ville semblaient s'être tût, le monde semblait s'être arrêté, l'univers semblait observer la scène.

Le bruit se propagea contre les murs autour de la place, créant un écho qui parut être un cri d'agonie, qui ne serait jamais poussé. Seul demeurait ce fracas pendant un bref instant.

Elle heurta le sol. Gisait, centre de l'attention. Flo se retourna vers elle. La regarda. Tomba à genoux.

« Alors, adieu, humain. »

Amonet disparu dans l'ombre d'une rue, tandis que Flo écartait l'arme qui avait chût d'un poing rageur. Alice ne s'était jamais sentie si vivante, mais morte à la fois, tant elle était perdue, tant elle était fatiguée, tant elle ne savait pas où elle en était.

« Je n'ai plus rien pour me racheter… Je… N'AI PAS DE SENS ! »

Et il pleura. Alice ne bougeait pas, ne respirait presque pas.

Lorsqu'elle entendit des sirènes policières se profiler dans le lointain, elle tenta de se relever. Et y parvint. Elle releva Flo, qui se laissait faire, et posa son bras sur son épaule, pour le soutenir. Il faudrait bien qu'elle arrive à rentrer.

Ensuite, elle lui demanderait toute l'histoire.

Et n'attendait rien d'autre que la possibilité de montrer à la personne au bord du gouffre qu'elle soutenait tant bien que mal le pont qui traversait le gouffre de l'illégitimité qu'il n'avait jamais su trouver, mais qui était là.

Elle en était certaine. Il n'était pas quelqu'un de mauvais.

Elle avait l'intime conviction qu'il ne faisait que ce qu'il espérait être juste.

Et c'était là tout ce qui comptait.