Après son deuxième conseil de discipline, Jordan, cas désespéré de sa classe de seconde, apprend qu'un charmant tuteur est chargé de le métamorphoser en élève modèle. Pourtant, ce jeune homme doux et attentionné a une façon bien curieuse de mener cette série d'entretiens... Alexandre est-il réellement ce qu'il prétend être ? Quels mystérieux motifs animent ce tuteur tombé du ciel ?

Mauvaise Herbe


Chapitre 1 : Cas social


Je monte sur la table pour fermer le rideau le mieux possible. La fenêtre est ouverte sur la cité scolaire, ses pelouses, ses arbres et ses bancs, sur le ciel bleu plein de nuages blancs. Un souffle d'air très frais soulève mes cheveux. J'ai comme une envie de m'envoler.

_Merci, Jordan, tu peux redescendre, maintenant ? Dit le prof, prudemment.

Quelques rires montent çà et là des rangs de mes stupides camarades. Du haut de mon perchoir, j'examine leurs visages rieurs. Je me rassois à ma place, ou plutôt je m'affale, trop bas pour pouvoir contempler à mon aise la cour du lycée. Tant pis. Un peu de vent soulève pourtant mes cheveux au sommet de mon crâne. Je mâche lentement un chewing-gum très sucré, emprunté ce matin à un petit sixième, pendant un moment, tout en finissant ma nuit, les yeux ouverts sans rien voir. Je n'ai jamais rien compris à l'anglais, mais ce prof-là, après tout, n'a pas l'air de me haïr, comme la plupart de ses congénères, ou de m'ignorer, comme les dix pour cent restants.

La sonnerie retentit sur ces entrefaites. Je colle discrètement mon chewing-gum sous la table, tandis que l'ensemble de la classe se disperse et bavarde. Le prof d'anglais discute avec les chouchous et les fayottes, ce genre de filles aux cheveux noués en queue de cheval ramenée sur l'épaule, ou de gars avec la raie sur le côté. Des lèche-cul. Il n'empêche que je me joindrais bien à eux, vu la silhouette fine et bien faite du prof en question. J'ai essayé, une fois, mais j'ai vite renoncé à l'approcher, quand j'ai vu sa figure sérieuse pâlir et esquisser un sourire forcé. Ma réputation de terreur m'avait précédé. Depuis que j'ai tabassé Kévin, les gens sont craintifs avec moi. Pourtant, s'ils se donnaient la peine de voir qui est réellement Kévin, une raclure homophobe, antisémite, lepéniste, raciste et misogyne, ils feraient exactement pareil. En fait, je considère avoir accompli un travail d'intérêt public. Le lycée devrait plutôt me remercier.

Je me décide à me lever, encore engourdi d'avoir dormi toute la journée derrière une table. Luis, un vieux pote, me raconte un truc, mais j'ai du mal à l'écouter, je pense à autre chose, à ma mère qui rentrera tard du boulot ce soir. A l'appartement silencieux. La salle de classe se vide, bientôt je serai de nouveau seul. Ou peut-être l'ai-je été toute la journée. Je perds le fil...

Nous sommes les derniers à sortir de la salle, je traîne les pieds.

_ Eh, t'as vu celui-là ? Dit Luis en désignant de l'index un gars qui attend sur le pas de la porte.

J'aperçois un grand type, peut-être un terminale ou un BTS, qui toise le prof d'anglais du haut de ses un mètre quatre-vingt. Deux yeux clairs, d'un bleu ou d'un vert paradisiaque, dans une face hâlée, harmonieuse et bien dessinée. Deux fenêtres ouvertes vers le bleu des mers du sud. Quelque chose se noue dans ma gorge, je commence à me sentir maladroit et encombré de ma propre petite personne : qu'est-ce que vous voulez, on ne rencontre pas tous les jours l'incarnation exacte de son idéal masculin... L'inconnu échange quelques paroles avec le prof, qui acquiesce et s'en va, nous laissant seuls. Aïe. Il n'est pas question de faire un impair, de révéler à la populace mes goûts personnels (et de lui donner une raison de me haïr encore plus).

_Bonjour, me salue le jeune homme, me barrant la sortie de son physique avantageux.

J'éclate de rire, un son grinçant et cynique, presque triste, en fait, qui m'échappe quand je suis vraiment très mal. Je suis obligé de lever les yeux vers lui et ça m'énerve. Je grogne :

_ Dégage. T'es en travers de mon chemin, Ken !

Le géant se met à rire lui aussi, mais pas comme moi, ses sourcils se haussent d'étonnement et d'amusement, son air sérieux laisse place à une hilarité tout à fait naturelle, et vraiment charmante.

_Enchanté. Je suis ton tuteur. Tu as quinze séances d'une heure à purger, et quand j'en aurai fini avec toi, tu seras un élève modèle.

_C'est une plaisanterie, non ? Je réplique. Quinze heures ? En plus des cours ?

Luis rigole et m'adresse un petit signe de la main avant de m'abandonner.

_ Quinze heures, oui, soutien scolaire, aide aux devoirs et accompagnement psychologique. A raison de deux par semaine, le mardi et le jeudi soir. Tu ne te rappelles pas avoir signé cet engagement lors de ton dernier conseil de discipline ?

Les souvenirs se bousculent dans ma mémoire. Dernier conseil de discipline en date : ma mère pleurant à chaudes larmes pour racheter ma conduite, plaidant mon cas en étalant notre situation précaire, mon papa aux abonnés absents, etc. Des profs, le proviseur adjoint, le CPE, le conseiller d'orientation psychologue, et l'assistante sociale... D'autres encore, évidemment. Je me souviens que j'ai signé ce qu'on me présentait, sans lever les yeux. J'avais tellement les boules que j'aurais bien étranglé le CPE en prime (ou alors juste le prof de maths, je hais les maths), mais évidemment c'est le genre de chose qu'on ne peut pas se permettre lorsque votre propre mère implore qu'on ne vous jette pas dehors à coups de pied dans le derrière.

_Tu ne te souviens pas de moi ? Je suis délégué des élèves. J'ai accepté de m'occuper de toi parce que personne ne voulait se dévouer.

Je fixe ses épaules et son cou qui sont à hauteur de mes yeux, je détaille le grain fin de cette peau blonde et mate dans le bâillement de sa chemise blanche de fils à papa. Il dégage une subtile odeur exotique, quelque chose que je ne parviens pas à identifier. Au creux de ses clavicules à peine dessinées, joue une espèce de petit collier en perles de bois des îles et en cuir tressé marron. Le genre de bijou que je n'ai jamais vu porter à des garçons que dans les séries télévisées américaines.

A cet instant, j'aimerais tellement porter un joli pull, une veste bien coupée, une coiffure à la mode, un jean de marque, plutôt que mon vieux sweat-shirt trop grand, un pantalon un peu trop petit qui commence à me mouler les fesses, et ces baskets hors d'âge. Je jette un coup d'œil à mon reflet dans une vitre, cette face lunaire, pâle, pointue et chafouine comme un museau de rat, mes cheveux coupés inégalement par ma mère, qui font des crêtes et des épis sur ma tête. Je vacille, fasciné par le sourire qui s'étend doucement sur son visage lorsqu'il me regarde. Je crois même que je deviens tout vert. Je ne me souviens pas de lui, comment ça se fait ? Je n'aurais pas oublié ce gars providentiellement beau, visiblement tendre et protecteur, même avec une belette narquoise comme moi.

_Bon et qu'est-ce que tu veux qu'on fasse, alors ? Je balbutie, capitulant déjà, honteusement.

Même dit comme ça, sans penser à rien, ça paraît déjà très très mal barré pour du soutien scolaire. Si seulement il voulait juste sortir avec moi, je me ferais un plaisir de céder, mais malheureusement, il est quand même peu probable qu'un grand comme lui s'intéresse à un misérable petit élève de seconde mal léché comme moi.

_Assieds-toi, m'intime-t-il gentiment.

La politesse me désarme, m'anesthésie. Je suis habitué à ce qu'on me crie dessus : ma mère, les profs, les surveillants... Je me laisse choir sur la première chaise venue, il s'assoit de l'autre côté de la table, sourit, attend que je parle. Plus je le regarde, plus je suis certain que je ne l'ai jamais vu de ma vie. Je me souviendrais de ce grain de beauté sur sa tempe, il me semble.

_ Alors, Jordan ? Raconte-moi comment tu en es arrivé à tabasser ton camarade. Je ne répéterai rien, tu peux me faire confiance.

_ Kevin ? Il avait écrit sur mon sac à dos des injures... Je me suis énervé un peu vite, après, je n'ai pas réussi à me contrôler.

_Qu'est-ce qu'il a écrit ? Poursuit mon tuteur, curieux.

Je soulève mon sac à dos et le pose sur la table. Malgré plusieurs lavages en machine, on voit encore distinctement : "Bâtard, fils de chienne, pédé", accompagné d'une magnifique caricature où je suce Luis, mon pote depuis la maternelle.

_Oh, magnifique, ironise-t-il. Tu sors avec ce garçon, celui qui était avec toi tout à l'heure ?

Je hoche négativement la tête, la rougeur commence à regagner du terrain, je le sens, je me dépêche de remettre mon sac à dos par terre. Sortir avec Luis ? BEURK. Je me souviens de l'âge tendre où il mangeait ses crottes de nez.

_Alors pourquoi tu t'es énervé, si ce n'est pas la vérité ? Insiste-t-il.

Je fais craquer les os de mes mains, cherchant une réponse cohérente pour formuler la chose.

_ L'année dernière, en troisième, des élèves s'étaient mis à plusieurs contre moi. Ils me cachaient mes affaires, m'insultaient derrière mon dos, me piquaient mes copains en leur racontant des trucs... Cette année, je me suis promis de ne plus me laisser faire. Quand ils s'approchent trop de moi, je cogne. De toute façon, les profs et les pions ne font jamais rien. Ils disent que ça va passer, que c'est parce qu'on est jeunes, blablabla. Ils ne font rien et ça continue. Luis, c'est mon dernier pote. Il n'a pas inventé la poudre, mais il est toujours là.

_Quand tu dis "mes copains"... poursuit-il.

Je reste bouche bée, mes tentatives de diversion ne font pas illusion un instant. Cette fois, je suis pris au piège d'un mot, un simple mot. Mes mains deviennent moites sur la table, mon cœur bat si fort que je tremble, que je transpire. Je me lève brusquement. Je suis sûr que je ne l'ai jamais vu, ce gars. Je crois bien que mes yeux commencent à couler. Il est trop tard, je me suis fait avoir. En l'espace d'un instant, tout m'a échappé, pour un seul mot prononcé, pour un instant de confiance. En un instant, mes bras ont catapulté ma chaise en travers de la salle, renversant tout sur son passage, dans un bruit fracassant. Je crie très fort, affolé par le son de ma propre voix :

_J'étais bien certain que tu n'étais pas mon tuteur ! J'ai jamais rien signé de tel ! Allez, vas-y, dis-moi qui t'envoie, qui t'a demandé de me berner !

Le jeune homme écarquille de grands yeux bleus ahuris, il a l'air si bien élevé. Tout le contraire des racailles qui se paient ma tête toute la sainte journée. Mais je ne l'ai jamais vu, j'en suis sûr.

_Oh là, bonhomme, va falloir te calmer un peu. Ça t'est jamais arrivé, de baisser un peu ta garde ? Tu es gay ? C'est pas grave. Je te promets que tout ça reste entre nous.

_Jure-le. Sur la tête de ta mère. Ou je te promets, moi, que je te tue, si la moindre petite rumeur venait à s'ébruiter.

_Je le jure sur la tête de ma mère, répète-t-il gentiment. Promis. Allez, ramasse ta chaise, rassieds-toi. Respire...

Contre toute attente, je remets ma chaise sur ses pieds, je me rassois, tremblant irrépressiblement comme une gerbille hystérique. Et fatalement, maintenant, je pleure. Bravo, c'est du grand art. Ça faisait longtemps que je n'avais pas fait de crise. Eh bien voilà, comme ça, c'est fait.

Il me tend un mouchoir. Je me mouche et j'essuie ma figure de mon mieux.

_On va laisser là les questions pour aujourd'hui, conclut-il. Quelle matière tu veux travailler ?

_L'anglais, je marmonne.

Mon tuteur sourit :

_Tu as bien raison, il est pas mal, M. Kippers. Allez, montre-moi tes cours.

Malgré ma figure défaite, je réprime un vague sourire. Je sors mes affaires et je lui demande :

_Avant qu'on commence, tu ne veux pas me dire... au moins... ton prénom ?

Son regard bleu se pose malicieusement sur le mien avant de retourner à mon cahier d'anglais.

_Moi, c'est Alexandre.

_Et...

_Non, non, une seule question par séance. Maintenant, l'anglais.

Le reste de notre entrevue n'ayant aucun intérêt particulier (sauf si vous aimez l'anglais, naturellement) je vous en épargnerai le récit. Pour tout ceux qui se sentiraient une très vague nostalgie, rendez-vous sur le sketch bien connu de Gad Elmaleh. Mais sachez que personne, pas même Shakespeare, n'a trouvé la réponse à la question fatidique : "Where is Bryan ?"


Le jeudi suivant, je suis presque impatient de revoir mon tuteur, contre toute attente. Pourtant la première séance a été suffisamment animée pour que je n'aie pas tellement envie de remettre ça. Parfois, je ne comprends pas vraiment moi-même mes motivations. Je dois même empiéter sur une soirée prévue de longue date avec mon meilleur copain, qui n'apprécie pas du tout.

_Quoi ? Mais ça fait des semaines que je te dis que mes cousins viennent de Milan et qu'ils veulent te revoir ! S'exclame Luis.

En effet, avec eux, nous faisons de mémorables parties de football dans la cour de son immeuble et nous nous gavons de délicieuses pizzas maison, croustillantes, fondantes, farcies à point de tomates, de fromage, et même d'ingrédients que d'habitude je ne mange pas, comme les anchois, les olives ou la tome de chèvre. Puis la soirée s'écoule ensuite dans une atmosphère de fête, tout le monde parle très fort, je ne comprends pas grand chose, mais je suis heureux.

_Oh, ça va, c'est juste pour une heure ! Tu ne veux pas que je finisse en maison de correction, quand même ? je proteste.

Luis éructe quelques jurons italiens dont je peux deviner aisément le sens, mais que je ne citerai pas ici. Je soupire avec lassitude, tiraillé entre ma fidélité amicale et mon envie de parler avec Alexandre. Parce que depuis deux jours, dans ma tête, se sont amoncelées tout un tas de choses dont je meurs d'envie de l'entretenir, et que je me raconte à moi-même en attendant. Oui, je sais, je suis un dingue, vous ne me l'apprenez pas. Pendant ce temps, Luis continue à grogner :

_Et ça sert à quoi, hein ? Qu'est-ce que tu lui dis à LUI que tu ne peux pas raconter à MOI ?!

_Oh, les gars, vous vous disputez ? C'est une scène de jalousie ? Se moque le satané Kevin en passant à côté de nous.

Je m'imagine très volontiers en train de lui arracher un œil. Très drôle. Surtout avec Pierre, à ses côtés, qui le suit en riant. Ce qui est génial avec Pierre, c'est que quoi qu'il fasse, qu'il joue au morpion, qu'il écrive dans son cahier, ou bien qu'il mange ses frites à la cantine, il a toujours cet air malicieux et attentif qui me donne envie de lui parler. Mais évidemment depuis que Kevin lui a mis le grappin dessus (c'était en troisième...) je ne peux même plus lui dire bonjour. Tout ça m'énerve et je sais très bien qu'il va falloir que je me calme côté baston. Je me venge par une réponse assassine. Après tout, ils l'ont bien mérité.

_Va donc sortir ta gonzesse, Kevin, et occupe-toi de ton cul.

Je ricane méchamment, tel un véritable cas social, goûtant le plaisir de leur retourner les injures qu'il m'adresse habituellement. Pierre remballe son joli sourire et tire Kevin, le boulet, par la manche, essayant de le détourner d'un vengeance immédiate :

_Bon, c'est toi qui as commencé, après tout, Kevin. Mais sincèrement, Jordan, je ne pensais pas qu'un jour tu m'insulterais si pitoyablement.

Kevin écoute les belles paroles de son pote, le si raisonnable et le si gentil copain que je me suis fait piquer l'année dernière par sa bande, à coups de rumeurs et de ragots. J'ironise, regrettant malgré tout de l'avoir inclus dans mes propos :

_Pourquoi, je n'ai pas le droit de vous retourner la politesse ?

_Si ça t'amuse d'utiliser ce genre de langage, après tout, pourquoi pas ? Mais je ne crois pas que ça va t'aider... dit Pierre, tranquillement appuyé à la table où j'attends toujours qu'Alexandre veuille bien me tirer d'embarras.

Je reste coi, pas tellement à cause de ses paroles, mais plutôt à cause de la proximité physique. Ça me rappelle qu'à l'heure qu'il est, si j'avais eu un peu de chance, je sortirais avec lui, plutôt que de le traiter de tous les noms comme les racailles dont j'ai adopté le langage pour me défendre. Je répète, à mi-voix, entre nous, pour le faire enrager (après tout il est bien juste et naturel que je lui fasse payer sa désertion amicale, sa trahison de l'année passée) :

_Bla,blablablabla,bla... Gonzesse...

Luis et moi-même ricanons grassement de conserve, au nez et à la barbe de Kevin et de Pierre, qui finit par s'écarter, vexé. Je sais bien que c'est du niveau des lapins crétins, au point où nous en sommes. Le prof d'anglais nous écoute d'une oreille, remplissant son cahier de textes, puis range ses affaires, et enfin se décide à nous laisser sa salle.

Sur ces entrefaites, Alexandre fait son apparition, examinant mes camarades d'un air énigmatique et vaguement mélancolique.

_Salut, Jordan, Luis.

Il hoche la tête à l'intention de Pierre et de Kevin, qui choisissent de laisser tomber et de partir.

Luis serre la main de mon tuteur et finit par s'en aller lui aussi, après mille recommandations pour le dîner de tout à l'heure. Alexandre s'assoit de l'autre côté de la table, après avoir tourné une chaise dans ma direction. Ses beaux yeux bleus semblent m'examiner attentivement, des mains jusqu'à la tête, comme s'il cherchait une réponse sur mon visage.

_Tu t'es conduit comme un petit con, me sermonne-t-il, sans aucune agressivité, plutôt sur le ton du constat.

_Je sais, je réponds, n'essayant même pas de le baratiner.

_Il est là, à cinquante centimètres de toi, il s'interpose entre ton pire ennemi et toi pour désamorcer le conflit, et toi... Tu le traites de "gonzesse", une insulte homophobe, alors que toi-même... Enfin, Jordan ?! Tu te plains de n'avoir presque aucun ami !

_Oh ! Je m'en fous, de toute façon, je bougonne, regrettant amèrement mes paroles.

_Idiot, bien sûr que tu ne t'en fous pas ! Proteste mon tuteur. Il est là, la hanche appuyée contre ta table, à portée de main, alors que tu es connu comme le loup blanc pour tes violences... Il n'a pas peur de toi, il s'approche et te parle ouvertement.

_Arrête, ça va, j'ai compris la leçon ! Je m'exclame, exaspéré. Je sais bien que je suis nul, je suis habitué à passer pour une brute, maintenant !

Alexandre soupire et hoche la tête :

_Si tu étais moins aveugle, tu aurais compris depuis longtemps que lui n'a aucun problème avec toi, et que si tu étais discret... Gentil... Et aussi patient...

_Et que j'acceptais de faire semblant... On se verrait peut-être de temps à autre, en cachette ? Tu crois vraiment à ce que tu dis, Alexandre ?

Alexandre acquiesce, il est sûr de ses affirmations. Pas moi.

_Les gens aiment qu'on les écoute, Jordan. Parfois ils changent d'avis. Mais est-ce que tu es prêt à lui pardonner ?

_D'avoir fui très loin comme si j'étais atteint de la peste bubonique ? De revenir vers moi faire son petit numéro ? Je sais pas.

_Il va falloir que tu y réfléchisses, dans ce cas.

Alexandre se lève, las, soupire encore et ouvre une fenêtre en grand, s'accoude et pose sa tête sur ses bras. Il reste là à me tourner le dos, après tous ces bons conseils. Le ciel est à peine moins bleu, obscurci par le passage des nuages. Ses cheveux blond foncé, ou plutôt châtain clair, luisent dans la lumière de cette fin d'après-midi.

Je lui demande :

_Tu es sûr que ça va ?

_Ouais... Mon père est malade.

_Qu'est-ce qu'il a, si ce n'est pas indiscret ? Je poursuis.

_Un cancer des poumons, dit-il sans se retourner.

_Tu ne devrais pas être à l'hôpital ?

_J'y vais déjà très souvent. Et puis je ne suis pas si proche que ça de mon père. Il est assez distant.

Mon tuteur se tourne dans ma direction, me considère avec une grande attention, avec une espèce d'espoir ou de tristesse mélangées qui surprennent sur ce visage habituellement souriant.

_Parle-moi de ta maman, Jordan, dit-il.

Je reste stupéfait un instant, je vois bien qu'il attache une extrême importance à cet entretien. Ce qui est très étrange, puisqu'il est bien connu que les psychologues se fichent éperdument de tout ce que vous pouvez leur raconter. Son père. Ma mère. Je ne vois pas de lien logique.

_Ce sera le thème de notre conversation d'aujourd'hui, ajoute Alexandre, d'un air studieux. C'est dans le programme du suivi. Allez. Parle-moi de ta mère.

Je m'exécute, plein de bonne volonté :

_Ma mère, c'est la personne la plus forte que je connaisse. Elle m'a élevé toute seule. Jamais elle ne se plaint, jamais elle ne m'a dit qu'elle aurait préféré je ne sais quel fils idéal. Je ne l'ai jamais vue fréquenter un homme, pourtant je suppose que je dois bien avoir un père, quelque part. Quand j'étais petit, elle m'avait dit qu'il était mort, je la croyais. Et puis un jour, j'ai découvert un chèque sur son bureau, mal rangé, et je savais qu'on n'aurait pas d'autre rentrée d'argent ce mois-là. Je connais aussi les chèques de papy et mamie, mais ils ne sont pas édités par cette banque. C'était une grosse somme. Peut-être deux ou trois mille euros. Enfin, ce qu'il fallait pour nous sortir de notre dette devant notre propriétaire, parce qu'à ce moment-là Maman avait perdu son travail et peinait à en trouver un autre. J'étais en sixième. J'ai compris que ça devait être mon père, qu'il existait toujours quelque part, et que je ne l'avais jamais rencontré, qu'il ne souhaitait pas me connaître. D'ailleurs je porte le nom de jeune fille de maman. C'est un beau nom que j'aime.

Je n'ai jamais posé de questions à ma mère, je préfère imaginer un homme riche, un PDG, ou un pilote de chasse, je ne sais pas, un grand chirurgien, une célébrité qui ne pourrait pas me reconnaître pour des raisons médiatiques. Je lui cherchais des excuses, je me flattais d'être le bâtard de quelqu'un de connu. Mais j'ai fini par avoir une autre idée. Ça devait être juste un homme de passage, dieu sait quel militaire sans cervelle, un bellâtre séducteur, un don Juan. Quelqu'un qui se soucie juste assez de nous pour ne pas nous laisser crever quand nous sommes vraiment au bord du gouffre. Jamais je n'en ai voulu à ma mère. Parfois, j'aimerais assez qu'elle cesse ses petits boulots et qu'elle se case avec un homme riche, solide, qui pourvoierait à nos besoins. Pourtant, d'un autre côté, je lui suis reconnaissant de ne pas m'avoir imposé de beau-père, de frères et soeurs par alliance. Ce qui est assez bizarre, parce que je ne suis pas si associal qu'on le croit. Mais j'aurais peur qu'un autre homme ne rompe notre équilibre.

Alexandre m'écoute, adossé à la fenêtre. A contre-jour, un rayon de soleil m'éblouit et efface les traits de son visage. Il se rassoit devant moi, n'ajoutant rien, la tête dans la main.

_Tu n'as jamais vu ton père ? Me questionne-t-il.

_Non, je répète.

_ça te plairait, de le rencontrer ? Qu'est-ce que tu lui dirais ? Me demande mon tuteur.

Je ricane cyniquement :

_Je lui dirais qu'il est un salaud, de nous avoir abandonnés. Ou bien que je lui souhaite de crever dans d'atroces souffrances ? Ou encore qu'il peut se mettre ses chèques là où je pense ?

Alexandre se lève de nouveau, se détourne de moi et dit :

_Désolé, Jordan, je dois m'en aller.

_Déjà ? Je proteste. Tu vas voir ton papa ?

_Oui. Je te revois mardi qui vient. Bye, dit-il en s'en allant.

Je reste assis là, sans comprendre cette soudaine disparition. Je la mets sur le compte de son chagrin. C'est quand même un peu cavalier, d'avoir imposé un tutorat à un élève qui est en train de perdre un proche, me dis-je en remettant mon manteau et mon sac à dos illustré.