Après son deuxième conseil de discipline, Jordan, cas désespéré de sa classe de seconde, apprend qu'un charmant tuteur est chargé de le métamorphoser en élève modèle. Pourtant, ce jeune homme doux et attentionné a une façon bien curieuse de mener cette série d'entretiens... Alexandre est-il réellement ce qu'il prétend être ? Quels mystérieux motifs animent ce tuteur tombé du ciel ?

Mauvaise Herbe


Chapitre 6 : Sans paroles


Mercredi.

Je ne suis pas en forme, aujourd'hui.

J'ai dû prendre froid, hier, en rentrant du lac. A moins que ce soit à cause de cette eau glacée ?

Ou alors, c'est encore cette visite à l'hôpital l'autre soir qui me hante et trouble mon sommeil ? Je me sens vidé. Epuisé. Anesthésié. Je me frotte les yeux, j'ai mal à la tête.

Je n'ai jamais été très doué en maths, mais là, je ne comprends plus rien. Mme Tores couvre le tableau de lignes minuscules que je n'ai pas le temps de copier. Luis à côté de moi s'efforce tant bien que mal de prendre quelques notes. Tout le monde gratte le papier dans un silence religieux. Les yeux grands ouverts, je ne pense plus à rien, mon cerveau s'est définitivement mis en RTT.

La prof écrit une dernière ligne, CQFD : ce qu'il fallait démontrer... Puis elle tourne les talons et inspecte les rangs, faisant claquer ses talons à chaque pas, sa jupe tombe impeccablement, son chemisier mauve aussi, et même ses cheveux d'un blond vénitien ondulent le long de son visage avec apprêt. Arrivée au fond de la classe, elle me jette un coup d'oeil suspicieux. J'ai si froid que je referme mon manteau, elle me regarde avec étonnement. Ma tête va exploser. Je suis si fatigué que je me dis que si je ne bouge pas d'un cil, mes oreilles cesseront peut-être de bourdonner.

_Quelqu'un pour accompagner un élève à l'infirmerie ? Demande-t-elle.

Quinze doigts se lèvent aussitôt.

_Quelqu'un pour accompagner Jordan ?

Une dizaine de mains redescend précipitamment. Les cinq autres vibrent toujours en l'air, à l'affût d'une petite balade sympathique dans les couloirs. J'entends même un "moi !" trépignant.

_Quelqu'un qui a fini de copier la démonstration... précise Mme Tores.

Les cinq mains restantes se baissent, la prof soupire. La prof avise les élèves du deuxième rang, les très bons élèves planqués là, le museau pas tout à fait collé au tableau, comme les fayots et les myopes du premier rang ; non, ceux qui essaient bravement de faire oublier qu'ils raflent les meilleures notes et occupent le haut du classement. Toutes ces taupes ont les yeux baissés sur leurs précieux cours, notés et même calligraphiés avec maniaquerie. Ils ont tous terminé, inutile de vous le dire... Malgré les brumes de ma migraine, j'aperçois le bref regard que Pierre jette à Mme Tores, un cillement qui ne dure qu'un instant, mais parfaitement clair.

_Pierre, vous pouvez l'accompagner ? Lui demande-t-elle.

_Oui madame, répond-il docilement, exactement comme si la demande venait d'elle.

Je me lève à mon tour et je le suis, très fatigué. Arrivé dans le couloir, après avoir affronté toutes ces oeillades narquoises, je retrouve ce regard tendre posé sur moi. Il referme la porte doucement.

Nous marchons dans le couloir, sans rien dire, en direction de l'infirmerie, qui est à l'autre bout de l'établissement. Les portes des classes de sciences sont ouvertes pour la plupart, des bribes de cours nous parviennent lorsque nous passons devant chaque salle. A part ça, les corridors sont déserts.

Je le rejoins et il ne repart pas, mais me la tend la main, je la serre dans la mienne, avec la crainte bizarre de la tenir trop fort. Comme il ne bouge pas je prends le temps de contempler son visage, d'effleurer une mèche de ses cheveux, puis de l'enrouler en une spirale brune autour de mon doigt. Je réfléchis à une phrase mais il pose son index sur mes lèvres, souriant malicieusement. On n'entend plus que la voix d'un prof de sciences dans la salle d'à côté, invisible, qui explique : " La force F1 appliquée sur le point A..."

Vertige. Son visage devient un paysage, vu de très près. Je caresse son cou, la lisière duveteuse de ses cheveux, la courbe de sa joue qui s'arrondit tandis qu'il me sourit. Ses dents légèrement irrégulières, ses canines et ses incisives forment un dessin qui n'appartient qu'à lui, à la façon d'une chaîne de montagnes sous la neige. Il pose son front contre le mien et le bout de nos nez se touchent. En silence. Les classes sont juste à côté, et pourtant, elles ne devinent pas notre présence. Je m'efforce de contrôler ma respiration, j'ai tellement peur que le moindre bruit ne nous trahisse.

Il m'enlace étroitement et je perçois son odeur, ma main plonge dans la masse de ses cheveux doux, épais et rebelles. Il ferme les yeux et je pose mes lèvres sur les siennes, délicieusement tendres et chaudes. Cela ne dure qu'un instant, je n'ose pas davantage, mais mon visage me brûle comme si je venais de tenter un geste déplacé.

A deux ou trois mètres de là, le cours continue, nous pouvons suivre chaque parole tandis qu'il reprend mes lèvres et goûte ma bouche, tandis que nos haleines se mêlent. Il me presse contre la cloison et je peux entendre le vague murmure d'une classe au travail derrière moi. C'est une expérience assez terrifiante, de sentir son corps appuyé contre moi, ses mains autour de ma taille, au creux de mon dos, sa chaleur me gagne et me grise, tandis que de l'autre côté de ce mur si mince, la vie réelle continue comme si de rien n'était. Je ferme les yeux, je ne voudrais être nulle part ailleurs.

_Je ne vous dérange pas trop, les pédales ? Nous chuchote quelqu'un à l'oreille.

Cette voix nasillarde, si proche, nous fait sursauter. En un instant, nous voilà redevenus aussi gauches et empotés que d'habitude, aussi encombrés de nous-mêmes, aussi hésitants. Pierre s'écarte d'un bon mètre, comme si cela pouvait faire oublier que nous avons été surpris en flagrant délit. Nous nous taisons, penauds, frappés par l'horreur de la situation. Comment cet abruti est-il parvenu à s'esquiver du cours de maths juste après nous ?

Kevin rit sans bruit, la face déformée par le plaisir de la vengeance. Son ricanement muet lui donne l'air de ce qu'il est : un sale type. Il va pouvoir me faire regretter notre dernière bagarre. Je me souviens que je l'ai rossé avec la plus grande joie, il y a deux mois, pensant lui faire ravaler sa stupidité. Je le fixe dans le blanc des yeux, tandis que mon copain baisse honteusement la tête, rouge comme une pivoine. Kevin s'approche de moi, qui suis encore adossé au mur, en proie à une sorte de vertige, comme si je tombais de très haut. Mon ennemi plante son regard dans le mien, son visage est si proche que je sens son haleine sur mes lèvres.

_Tu sais que tu es pas mal, dans tes nouvelles fringues. Vraiment pas mal du tout, me souffle-t-il.

J'esquisse un sourire sarcastique, ses compliments me donnent envie de vomir. Kevin se tourne vers Pierre, qui est toujours planté là, comme frappé par la foudre :

_Toi, retourne en classe, lui ordonne-t-il. Et tu as intérêt à fermer ta gueule.

Mon copain tourne les talons sans discuter, j'ai l'horrible impression qu'il m'abandonne, voire qu'il m'a attiré dans ce piège. Lorsque Pierre a disparu, Kevin me sussure à l'oreille :

_Accorde-moi dix minutes, et je ferai comme si je n'avais rien vu. Je ne dirai rien à personne. Dix minutes, rien que toi et moi, dans les toilettes. Juste le temps de t'essayer.

Je crois rêver. Il parle de moi comme si j'étais la dernière paire de baskets à la mode.

_Après tout, ça te plaira peut-être !

Je cille, sans bouger d'un pouce, lui jetant un regard glauque :

_Encore un mot dans ce sens, et je t'éclate la gueule, je te préviens !

_Réfléchis, poursuit-il en suivant du bout de l'index la courbe de mes mâchoires. Encore une baston, et tu es viré. Et puis, quand tu ne seras plus là, qui protégera ton cher petit Pierre ? Réfléchis...

Je n'avais pas pensé à ça. Ce ne serait que pour moi, je ne me poserais même pas la question. Dix minutes... J'avale ma salive, ça paraît si dérisoire... Et en même temps si long. Dix minutes enfermé avec ce fou furieux. Je cherche dans ses prunelles ce qui me déplaît aussi fortement. Ce type n'a pourtant rien de particulièrement répugnant. Son visage est même plus fin que celui de Pierre, quand on le voit de près. Il a le nez bien droit, des pommettes hautes, des sourcils clairs, bien dessinés, au-dessus d'yeux d'un bleu limpide. C'est peut-être cette cruauté que je peux lire dans son rictus, cette façon de me toiser. Depuis le temps que ce type me poursuit, me tourmente, je me doutais bien qu'il "voulait m'essayer". Comme une simple chaussette. Je soupire. Tout à coup, je regrette d'être à ce point ignorant sur les choses de la vie.

_D'accord, je soupire.

Kevin ricane, il en oublie même de me traîner jusqu'aux toilettes les plus proches, tellement il est content. L'espace d'un instant, sa face n'est plus si laide, le calcul et le chantage cèdent le pas à la curiosité. Ses mains effleurent mon visage comme pour en vérifier les contours, il m'examine, passe les doigts dans mes cheveux, sur mes lèvres. Ses prunelles bougent tandis qu'il me parcourt du regard, fébrilement. On dirait un chien qui va sauter sur son os, et qui se demande par quel coin attaquer. L'idée me vient soudain qu'il ne sait pas plus que moi par quoi commencer. Un baiser est exclu, il n'ose même pas le tenter. Il s'empare de ma taille, caresse mes reins, mon ventre, ses mains glissent sur ma peau, avant qu'il me plaque sans ménagement contre le mur. J'ai bien du mal à respirer, la panique commence à me gagner, bien qu'il ne fasse rien de plus que ce que vient de faire Pierre à l'instant. Il me presse plus étroitement et se frotte contre moi. Contre ma hanche, je sens quelque chose de dur. Sa main passe sous ma ceinture. Si j'avais assez de souffle, je le supplierais d'arrêter. Seul un pleur m'échappe, de frayeur et de dégoût.

Soudain, mon agresseur est éjecté, arraché de moi. Il y a là trois grands élèves, des BTS ou des prépas, un prof, et Pierre tout essoufflé, qui est allé les chercher. Il était moins une, là. Dire que j'ai pu croire qu'il s'était tranquillement esquivé. C'était mal de connaître !

Les trois étudiants et leur prof nous considèrent sans dire un mot, visiblement stupéfaits et réprobateurs. J'essaie de ne pas pleurer, parce que c'est vraiment la pire honte, mais mes joues sont déjà ruisselantes, avant même que j'aie pu seulement y penser. Le silence se prolonge, mon coeur bat toujours aussi vite, douloureusement. Je renifle et je sanglote à n'en plus finir, le spectacle ne doit pas être beau à voir. Les jeunes gens me contemplent un moment, leurs figures studieuses semblent toujours être en train de nous juger, d'évaluer la situation. Même leur prof reste là sans réaction, médusé.

_Bon, vous deux, conduisez ce mauvais sujet à la vie scolaire, et racontez-leur tout ça, en détail, finit par dire le prof.

C'est un jeune scientifique en blouse blanche, plutôt maigre, d'un blond terne, les yeux gris, dont l'attitude exprime une sorte de froideur hautaine.

_Entendu, répond le plus grand des trois élèves, qui tient Kevin par le collet, comme un chaton fautif.

_Toi, tu retournes en classe finir votre TP, dit-il au troisième élève. Vous deux, direction l'infirmerie, et sans traîner dans les couloirs, cette fois ! Compris ? Je vais rédiger un rapport.


Le vent se lève et emporte une feuille qui va se poser sur l'eau, juste à côté de moi. L'arbre immense jette une ombre profonde sur le lac, ses branches frôlent la surface, le bruissement des feuilles emplit l'air comme un parfum. Je traverse à la nage les courants froids, dans un mouvement régulier et silencieux. Enfin, le contact du sol mou sous la plante de mes pieds, puis la morsure de l'air sur ma peau mouillée. L'herbe frémit et ondule par vagues, les roseaux s'inclinent. Au milieux d'eux, se tient mon amour, ses lourdes boucles soulevées par le vent. Il vient à moi sans hésiter, m'enlace, sans se préoccuper de l'eau qui imbibe aussitôt ses vêtements. Je le renverse dans l'herbe au milieu des roseaux, je l'embrasse fiévreusement. Son corps doux et tendre contre le mien me réchauffe et m'électrise, sa tête gît dans l'herbe au milieu d'une vaste tache sombre formée par sa chevelure. Et il me dit, entre ses soupirs, tout en me caressant le front :

_Réveille-toi, Jordan, réveille-toi...

J'ai dû m'endormir dans le lit de l'infirmerie, avec une forte fièvre, de quoi me faire bouillir et grelotter sous une couverture jusqu'à ce que ma mère vienne me chercher en rentrant du travail. Mon corps est si lourd, si faible, que j'ai le plus grand mal à émerger. Les rayons obliques qui filtrent dans la chambre m'apprennent que je suis passé directement de la matinée au soir. Enfin je distingue les traits réguliers de ma mère qui est penchée sur moi, assise sur mon lit. Elle a de longs cheveux bruns, de larges yeux sombres, comme le miens. Son visage est un peu pâle, un peu creusé, on voit qu'elle essaie d'être sévère avec moi, mais que sa gentillesse l'emporte toujours.

_Le lycée m'a appelée, Jordan. Tu sèches les cours. Tu te promènes dans les couloirs avec ton copain au lieu d'aller à l'infirmerie, et pour finir...

Je souris, la défiant d'en dire davantage. Elle s'est inquiétée pour moi, ça se voit.

_Désolé, maman, désolé...

_Q'est-ce qui se passe, ces derniers temps ? Je ne te suis plus. C'est quoi, ce nouveau look ? D'où sortent ces vêtements que je ne reconnais pas ? Qui c'est, le garçon sur la moto ? Et le petit brun qui est passé te voir juste avant moi ? Est-ce que tu veux bien m'expliquer ce que tu fais de tes journées quand tu sèches les cours ?

Elle me caresse toujours la tête d'un geste délicat, lissant une mèche de cheveux trop longue sous ses doigts. Je lui raconte tout. Depuis le début. L'histoire avec Pierre l'année dernière. L'apparition de celui qui se faisait passer pour mon tuteur, et qui s'est révélé être mon demi-frère. La rencontre avec mon père. Les journées au plan d'eau, à fumer, réfléchir, à lire et à nager. Et puis, ce qui s'est passé ce matin. Tout ça prend une éternité. J'ai l'impression d'en dire beaucoup trop. Elle m'écoute d'un air passablement inquiet, d'un air un peu coupable.

_Ton père ne s'est jamais vraiment soucié de toi, ou de moi. C'était juste une aventure. Tu comprends aussi quel genre d'homme il a pu être. Un homme à succès, efficace dans les affaires, admiré des femmes, craint des hommes. Pas du genre à s'attacher facilement. Tu sais, je ne le regrette pas...

_Ni moi non plus, conclus-je en me relevant précautionneusement.

Au pied du lit, je trouve mon sac de cours qui m'a magiquement rejoint pendant que je dormais. Ma mère le soulève et le cale sur son dos, puis elle me raccompagne jusqu'à notre voiture.

_Tu espérais qu'il te reconnaisse ? Me demande-t-elle en mettant le contact. Parce qu'il l'a fait, finalement !

Je hausse les épaules, je soupire :

_ Je ne sais pas. Oui, peut-être. Ou du moins je voulais savoir quel genre d'homme c'est.

Elle hoche la tête.

_Jordan, tu ne dois pas t'attacher à ton demi-frère, dit-elle à mi-voix, si bas que le ronflement du moteur couvre presque ses paroles. La mère d'Alexandre me hait farouchement. Elle va t'en vouloir à toi aussi, quand elle découvrira la vérité. Et elle en voudra aussi à son fils. Elle aura l'impression que son aîné la trahit. Tu dois comprendre que nous ne serons jamais qu'une branche bâtarde de la famille, pour elle. Est-ce que tu comprends ?

_Pourquoi, maman ? Je veux dire... je proteste, faiblement.

Elle coupe le moteur, me jette un regard doux, si protecteur et si généreux que j'hésite à la questionner.

_Ton père a reconnu que tu étais son fils officiellement. Le notaire a appelé aujourd'hui. Tu vas hériter d'une belle somme. Tu pourras faire des études, t'acheter un appartement. Vivre tranquillement. Mais ça signifie que la famille de ton frère va devoir vendre son logement. Et ils t'en voudront d'avoir changé leurs vies. Ça signifie donc que tu dois arrêter de voir Alexandre. Il ne faut pas que tu lui crées davantage de problèmes. Tout ça va devenir une très sordide histoire de gros sous à présent. Ton papa était un homme riche, tu sais !

Elle rit avec une adorable légèreté. Elle se fiche bien de tout cet argent, elle n'en a demandé que lorsque c'était absolument nécessaire à notre survie.

_Ton père a légué un quart de ses biens à son épouse. Il y a ensuite un quart pour chacun de ses enfants, toi, Alexandre et Olive. Félicitations. Le tout sera bloqué sur un livret jusqu'à tes dix-huit ans. Pour l'instant, tu n'as pas le droit d'y toucher. Ça fait quelque chose comme cent quarante mille euros...

_Quoi ? En tout ? Je balbutie, stupéfait par ces gros chiffres que j'entends pour la première fois.

Maman hoche la tête :

_Non. Chacun.

Je reste pantois, tout cela ne signifie rien pour moi. Je préfèrerais de pas avoir mis les mains dans cette affaire d'argent.

_Pour l'instant, tu ne te rends pas bien compte, mais ça va changer ta vie. Je suis heureuse pour toi, mon fils. Tu le mérites bien.

_Mais pourquoi est-ce que la famille d'Alexandre va m'en vouloir ? Ils sont si gentils, je les ai déjà rencontrés, tu sais... dis-je plaintivement.

_Parce que tu prives leur maman de l'usufruit de leur grande et belle maison, mon chaton, explique ma mère.

_L'usu-quoi ? Et pourquoi tu me parles de leur maison, ils vivent dans un appartement ?

_L'usufruit, c'est quand une personne conserve le droit d'habiter un logement même après la mort de son mari ou de sa femme. Dans ce cas, la maman d'Alexandre l'a perdu, tout simplement parce que tu emportes ta part d'héritage. Ce qui est naturel et parfaitement légal.

Je me tais encore un long moment, frappé par ses paroles.

_"Après la mort de son conjoint". Tu veux dire que mon père est mort ? Fais-je, déconcerté.

Elle acquiesce.

_Mais apparemment tu l'as déjà rencontré de son vivant, dit-elle. Je te conseille de ne pas aller à la cérémonie. Tu pourras toujours aller lui porter des fleurs, plus tard, si tu le souhaites.

Le retour à la maison est silencieux. D'une part parce que je suis extrêmement fatigué, et d'autre part parce que je réfléchis, comme à vide, à tout ce qui s'est passé aujourd'hui. Les sensations de mon rêve me reviennent elles aussi, plus réelles que le baiser de ce matin. J'aurais dû embrasser Pierre, hier, lorsqu'il est venu me chercher au lac, au lieu de couper des cheveux en quatre. On aurait été bien tranquilles, sur la berge, sous le ciel parsemé de nuages, sous les frondaisons de mon arbre favori. J'aurais dû dire à mon père ses quatre vérités, lui faire savoir que malgré sa lâcheté, malgré son déni, je le reconnaissais, d'une certaine manière. Et surtout, je n'aurais pas dû parler ainsi à Alexandre. J'aurais dû comprendre qu'il agissait par pure amitié.

_Et il faut également qu'on parle de ta scolarité, ajoute maman lorsque nous arrivons devant chez nous.

_ Ma scolarité ? Je répète, anesthésié par tant de nouvelles.

_Oui. Maintenant que ton avenir est assuré, il faut s'inquiéter de tes résultats. Par ailleurs, tu ne peux pas retourner dans ce lycée. Je serais inquiète tous les jours si je te laissais retrouver ces élèves, cette classe...

_Quoi ? Je balbutie. Tu veux m'inscrire dans un autre bahut ?

_Oui, acquiesce ma très chère mère, sans se rendre compte de la catastrophe qu'elle m'annonce.

_Mais le lycée le plus proche est à trente kilomètres d'ici !

_Je t'ai inscrit au lycée privé de Saint-B. J'espère que tu es content !