Note de l'auteure et avertissement :
Bonjour à toutes et à tous ! C'est la première fois que j'arrive à écrire un véritable OS et ça n'a franchement pas été facile ! Bon il est très long (très-très long même !) mais j'espère que vous accrocherez quand même et que ça vous aidera à me pardonner mon retard dans la publication de Nox Arcana ! Je reviens un peu sur de la fantasy, ça me manquait, mais je dois quand même vous avertir : ce n'est pas de la grande littérature. Il s'agit surtout d'une histoire divertissante, trèèès perverse (non vraiment je plaisante pas, sur 24 000 mots, 15 000 parlent d'hommes tout nus…) et qui m'a servie de défouloir au milieu de mes publications plus sérieuses.
Avant de vous lancer dans la lecture de L'Astrolabe, assurez-vous :
– De ne pas détester les histoires de pirates,
– De ne pas détester les histoires d'amour entre hommes,
– De ne pas détester les histoires de soumission, de domination et de sexe entre hommes (sinon vous allez vraiment passer un mauvais moment…).
Si vous avez passé tous les crash tests, alors vous êtes prêt(e)s à lire cette histoire, et je ne vous fais pas attendre plus longtemps !
Bonne lecture, et à très bientôt !
Tendrement,
Korydwen

Remerciements : Merci énormément à Nine, mon amie qui me supporte à la fac et qui en plus relit et corrige mes histoires (et qui la pauvre a été fort choquée par celle-là !) et à Ryoujoku no ame, qui dévore mes histoires comme une loutre affamée (si, si !), me conseille, me corrige, m'inspire et commente... Vous êtes super moelleuses !

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L'Astrolabe

« Nous sommes là où nous devons être. »
Proverbe d'Idac

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Un coup brutal s'abattit dans le creux de mes genoux. Mes jambes se dérobèrent sous moi et je jurai entre mes dents, maudissant le freluquet qui osait me contraindre à m'agenouiller devant son roi. Le capitaine de la garde maritime profita que son officier me maintienne à genoux pour m'empoigner par les cheveux et me forcer à lever la tête vers le trône. Je n'aurais pas baissé les yeux de toute façon.

Meshqipsah Nabuzalassar était littéralement affalé sur son trône. Le roi d'Idac ne ressemblait pas à un noble. Ses vêtements de pirate, souples et larges, aux couleurs affadies par le soleil, n'avaient rien d'une parure de cour, tout juste le cuir de ses bottes semblait-il de meilleure qualité que celui des miennes. Et sa seule extravagance était une dague sertie de saphirs, attachée à son ceinturon – mais tous les pirates connaissaient cette dague dont la lame blanche était selon la légende en os de dragon et qu'il avait obtenue bien avant d'être roi.

Je dus me concentrer pour rester impassible. Le revoir après tant d'années était saisissant et je voulais à tout prix éviter qu'il s'en rende compte. Fort heureusement, le souverain d'Idac dont la jambe reposait pour l'heure nonchalamment sur l'accoudoir de son trône, consultait une carte maritime en cuir et j'avais eu le temps de reprendre contenance lorsqu'il daigna finalement baisser les yeux vers moi.

– Dastan Eskàndar, me présenta le capitaine Nehregan très sommairement. Et nous avons La Guivre Noire et tout son équipage. Le navire mouillait dans la Baie des Forbans.

Le roi se redressa pour mieux me voir et haussa ses sourcils noirs. Je ne sus pas du tout s'il m'avait reconnu. Sans doute pas. Notre rencontre avait été brève, et cela faisait maintenant plus d'une décennie. Je le détestai encore plus d'être ce qu'il était. Il était très bel homme pourtant, comme le disait la rumeur publique. Dix ans de règne et l'entrée dans la quarantaine, loin de le vieillir, avaient rehaussé son charme. Il avait un corps d'aventurier alerte, sculpté par une vie de combats, de labeurs manuels et de plaisirs charnels. La lueur qui brillait dans ses yeux était la même que celle qui habitait les joyaux noirs des statuettes funéraires nébéthéennes, elle était moqueuse, intelligente, farouche, intrépide, et sage. Je dus réprimer un frisson quand sa voix de sable s'éleva enfin.

– Quoi c'est tout ? demanda-t-il en m'observant comme s'il n'y croyait pas. Sa trirème est la plus rapide de la Mer Scorpion, ses attaques humilient toute la flotte du royaume, ses pillages mettent à genoux nos marchands, et vous l'avez trouvé dans une baie ?

Je lui adressai un sourire dangereux, celui que je réservais aux capitaines des vaisseaux que je m'apprêtais à couler. Celui que j'affichais quand je voulais cacher une émotion trop vive. Est-ce qu'il m'avait rendu aussi fébrile la première fois que je l'avais vu ? C'était peut-être le trône, le garde qui serrait toujours mes cheveux dans sa main ou ma situation désastreuse, mais sa seule présence me rendait tendu et incertain. Ce que bien sûr, il ne devait savoir sous aucun prétexte.

– Non sire, on l'a trouvé ce matin dans un bordel du port, répondit d'une voix laconique le capitaine Nehregan, un ancien corsaire que plus rien n'étonnait. Une prostituée est venue nous vendre l'information.

Meshqipsah me rendit mon sourire et la flamme noire qui illumina ses yeux m'apprit qu'il avait coulé bien plus de vaisseaux que je ne l'avais fait, et qu'il allait prendre un plaisir sauvage à me couler moi aussi.

– Les putains de Sacarnac sont irrésistible, hein ? me demanda-t-il avec un amusement mauvais.

– On dit qu'elles ne valent pas celles d'Ourand, répondis-je du tac-au-tac.

Le violent coup de pied qui s'abattit entre mes omoplates ne me surprit même pas. Je contractai mes muscles pour l'encaisser et repris mon souffle en grimaçant. Le capitaine Djinàn, l'épouse de Meshqipsah était également une pirate, et une ancienne prostituée d'Ourand qui avait navigué avec lui pendant des années et l'avait secondé lorsqu'il avait évincé le Conseil des Guildes Marchandes qui exerçait alors le pouvoir sur le Sud. Ils avaient proclamé ensemble la chute de la Corporation et l'avènement du royaume d'Idac. Ils s'étaient ensuite mariés pour la forme. Djinàn lui avait donné un fils légitime avant de reprendre le commandement de L'Océanide, son vaisseau. Tout le royaume était au courant que les escales de la reine étaient ponctuées de nuits de débauche et seuls les nobles s'en offusquaient encore. Meshqipsah lui, voyait sa popularité auprès des femmes s'accroître d'année en année, à mesure qu'il se confirmait que son lit était vide.

Le roi se pencha un peu en avant et enfonça en moi les abysses de son regard. J'étais loin d'être un novice à ce jeu de pouvoir et de cruauté. J'étais pirate depuis l'âge de quinze ans, et si je ne m'étais pas accidentellement saoulé à la liqueur d'algue cette nuit, je serais loin de la salle du trône à l'heure qu'il était, de l'or plein les poches, et le projet d'acquérir une seconde trirème avant mes trente ans. Mais être un hors-la-loi c'était savoir et accepter que la fortune tournait plus vite que les vents marins.

– Puisque tu es là, tu vas pouvoir me rendre la cargaison du Chant des Sirènes, que tu as pillée il y a deux lunes.

– La cargaison n'est plus sur La Guivre Noire, intervint le capitaine.

Le Roi Pirate releva les yeux vers Nehregan, son visage s'était fermé. Il tendit la main vers moi, déroulant sa peau d'or sombre et ses cheveux noirs glissèrent sur son visage comme un rideau de ténèbres. Je ne bougeai pas lorsqu'il saisit ma mâchoire, emprisonnant en même temps des mèches cuivrées collantes d'embruns et dorées de soleil. Je savais mon regard bleu glacier difficile à soutenir et je durcis encore mon expression. J'étais capable de contraindre n'importe qui à baisser les yeux devant moi, qu'il soit un voyou ou un prince. Du moins je le croyais.

Meshqipsah lui, n'eut même pas l'air de se rendre compte que j'essayais de l'impressionner.

– Où est-elle ? siffla-t-il d'une voix où perçait la fureur.

– Quelle partie ? J'ai vendu les épices à Aumasque, l'alcool dans les Îles du Couchant, et les pierreries à Ourand…

Le roi plissa les yeux.

– Ne te moque pas de moi, pirate. Qu'as-tu fais de la relique ?

Mince. Il savait pour la relique… C'était un objet ancien, retrouvé sur l'épave d'un navire échoué il y avait des siècles. J'avais passé ma vie à la chercher. C'était un sextant, un objet de navigation antique qui permettait au marin qui savait s'en servir, de calculer sa position exacte en pleine mer. Utilisé avec un astrolabe, il aurait été possible de naviguer loin des côtes. Très loin des côtes. En direction du couchant, sur l'Océan Inconnu.

La richesse, les femmes, et les petits plaisirs qu'offraient la piraterie n'étaient rien en comparaison de ce rêve. Je voulais découvrir la route oubliée qu'avaient emprunté les navigateurs légendaires de l'Empire du Sud pour sauver leur peuple du Fléau. Les récits d'autrefois disaient qu'au-delà de l'Océan Inconnu, s'étendait un continent immense aux richesses inimaginables, et tout mon cœur ne rêvait que de le voir.

Aucune menace, aucune torture, ne m'aurait fait avouer où j'avais caché le sextant. Réussir un jour cette entreprise demandait plusieurs navires, de nombreuses richesses et un équipage de confiance, mais cela m'aurait conféré une renommée et une puissance qui aurait éclipsé mille fois celle du Roi Pirate. Et Meshqipsah traqua cette ambition et cette fierté dans mon regard. Il comprit que je ne lui dirais rien et je sentis son aura se charger de colère et de frustration.

Je souris à nouveau. J'étais à sa merci, mais j'avais quelque chose qu'il voulait. Un secret que je ne pourrais lui révéler que s'il me gardait vivant. Et ça, c'était déjà une forme de pouvoir pour qui savait le reconnaître.

– Pourquoi veux-tu le sextant ? me demanda-t-il en plissant les yeux.

– Pour trouver le continent des légendes. Vous êtes roi, vous avez choisi d'être enchaîné aux rivages d'Idac, vous ne pouvez pas comprendre l'appel du large.

– Ah oui ? Et toi, tu ne voudrais pas t'assoir sur mon trône, Dastan Eskàndar ? me demanda-t-il comme une proposition aimable.

– Non, vous pouvez le garder, pirate, répondis-je d'un ton de défi. C'est le trône des mers que je veux.

Il éclata de rire et arrêta d'un signe de main le garde qui s'apprêtait à m'asséner un nouveau coup de pied pour mon insolence.

– Je ne peux pas t'offrir ça, reconnut-il. Mais j'ai un siège bien plus approprié à ta position, et je brûle de t'y assoir.

Je ne compris pas bien la menace, mais je sus que ça en était une. Et elle était assortie de quelque chose de sombre et d'inconnu qui ressemblait étrangement à de la concupiscence.

– Emmenez-le dans mes appartements, ordonna-t-il aux gardes. Et félicitations à vous, Capitaine Nehregan, cette prouesse ne manquera pas d'être récompensée.

Je pensais qu'il m'enverrait croupir dans ses cachots où des bourreaux habiles se seraient chargés de me torturer pendant des jours, mais contre toute attente, ce fut bien dans ses appartements privés qu'on me conduisit.

La chambre royale était une immense pièce pourvue d'un lit si vaste que tout mon équipage aurait pu y dormir à l'aise. Des voiles rouges qui devaient servir de moustiquaire la nuit volaient pour l'heure sur l'haleine tiède d'une brise marine. Tout était lumière et douceur, le grain soyeux des tapis faisait ressemblait le sol à une plage de sable doux, des mosaïques de coquillages blancs ornaient les murs agrémentées par endroit des légendaires trésors du Roi Pirate, et de profonds coussins s'entassaient sur le sol, autour d'une table basse chargée de fruits et d'alcools frais.

On m'amena dans un coin un peu particulier de la chambre. Au milieu d'une mosaïque rouge circulaire qui tranchait avec les couleurs douces des tapis, trônait un meuble étrange qui ressemblait à un pilori auquel on aurait ajouté deux repose-pieds. Sur le mur de derrière, des objets de torture et de plaisir, étranges et insolites étaient suspendus au-dessus d'une lourde malle.

– Retirez-lui ses vêtements, il n'en aura pas besoin, ordonna le roi dans mon dos.

J'expirai en silence, essayant de garder mon calme. Mon rêve valait toutes les tortures et les épreuves que pourraient me faire endurer ce roi hypocrite, mais l'idée d'être battu, découpé ou castré n'était quand même pas plaisante… Pour être honnête avec moi-même, j'étais franchement terrorisé. Je n'essayai même pas de me débattre quand les gardes me retirèrent mes bottes, mon pantalon, mon veston de cuir, et ma chemise de coton aux manches bouffantes. Je n'étais pas pudique, je savais que j'avais un corps de combattant, musclé et puissant, que les femmes regardaient toujours avec envie et dont je n'avais pas à rougir. Ce n'était pas en me retirant mes vêtements qu'on pouvait m'humilier.

Je le regardai se verser un verre au-dessus de la table basse. J'avais encore mal à la tête de ma beuverie de la veille et j'avais soif. Je me tendis imperceptiblement quand il revint vers moi. Son regard me scrutait sans aucune pudeur, dévalant ma peau nue sans cacher sa satisfaction. Je ne m'étais pas attendu à ça. Il avait une réputation de libertin invétéré, se glissant dans les cuisses de toutes les femmes du royaume, sans distinction d'âge ou de rang social. Je ne m'étais pas du tout attendu à ce qu'il pose sur moi ce regard vorace. Je n'avais pourtant rien de féminin.

Les gardes raffermirent leur prise sur mes épaules et me maintinrent nu, à genoux devant lui. Meshqipsah trempa les doigts dans son verre et fit tomber une goutte de vin frais sur ma lèvre. La brise souleva les voiles pourpres des rideaux et un petit sourire de convoitise hypnotique étira la bouche du roi. Cet instant suspendu fut bizarrement agréable, malgré la menace de torture et de mort qui planait au-dessus de ma tête. Ou peut-être était-ce agréable justement parce que je savais que la suite ne le serait pas.

– Tu ne l'as pas mérité mais tu as les lèvres sèches et les heures à venir vont être très éprouvantes, dit-il en posant le cristal de son verre contre ma lèvre pour verser dans ma bouche le liquide rosé et frais comme la mer en hiver.

Quand il toucha ma langue, je sus que jamais je n'avais bu un vin aussi doux, aussi fruité, de toute ma vie. Il devait venir des cépages du royaume de Dolmont et un seul tonnelet valait certainement plus que toutes les caisses de liqueur d'algue que j'avais revendues aux Îles du Couchant. Et il y en avait eu beaucoup.

Le goût incroyable envahit ma bouche de sa fraîcheur délicieuse et je me retins d'avaler avec une frustration douloureuse. Lorsque le roi retira le verre de mes lèvres, j'inclinai la tête vers lui, et lui crachai son vin au visage.

Meshqipsah ferma les yeux et je sentis les gardes se tendre et me tirer en arrière.

– Attachez-le, dit simplement le roi de sa voix terriblement calme en s'essuyant le visage d'un revers de main.

Cette vision me fit sourire, et j'en profitai pleinement, c'était peut-être le dernier petit plaisir de mon existence, et ça valait bien une gorgée du meilleur vin de Locult.

Les gardes s'exécutèrent rapidement, et cette fois encore, je ne leur résistai pas, conscient que c'était parfaitement inutile, et que mes forces me serviraient à conserver une volonté de fer pour résister à la tentation de céder et de révéler la cachette du sextant.

Ils m'attachèrent les mains à l'espèce de pilori, mes poignets furent sanglés à une barre horizontale en bois riche et poli au milieu duquel, un petit coussin de velours rouge me permettrait de reposer ma tête. Les gardes me firent poser les genoux sur deux repose-pieds également rembourrés et recouverts de tissus riches et doux, les jambes largement écartées, et ils sanglèrent cette fois mes genoux et mes chevilles au meuble solide. J'étais à genoux, je ne touchais pas le sol et pas une partie de mon corps n'était désormais inaccessible.

Une fois que je fus immobilisé, les gardes s'écartèrent et Meshqipsah qui venait de reposer sa coupe de vin vide et de s'asperger le visage d'eau, leur fit signe de sortir. Je tournai la tête pour voir la porte d'entrée se refermer et je sentis l'angoisse monter quand le roi passa dans mon dos. Je tournai la tête à m'en dévisser la nuque pour de le voir. Il décrocha une large bande de cuir noir et souleva mes cheveux pour la nouer à mon cou. Puis il serra légèrement trop la petite boucle du collier, comprimant un peu ma gorge. J'arrivais toujours à respirer, mais je devinai que cela deviendrait difficile si j'essayai d'inspirer plus rapidement ou plus profondément.

Le collier était orné d'un unique anneau en métal. Le roi appuya fermement sur ma nuque pour me forcer à poser la tête sur le coussin de velours. Je le sentis chercher quelque chose sous le montant de bois, et il attrapa finalement une petite chaînette courte qu'il attacha à l'anneau. Poser la tête sur le coussin m'avait contraint à abaisser mes épaules mon dos que j'avais voulu garder droit et fier, était désormais cambré, et je dus tendre les fesses en arrière. La chaîne qui me retenait la tête sur le pilori de velours m'empêchait de changer de position je n'étais pas à quatre pattes, mais pas à genoux non plus, dans une posture intermédiaire qui je le savais, finirait par être douloureuse.

Le nœud d'angoisse se resserra dans mon ventre.

– C'est un trône parfait pour toi, apprécia le roi. J'espère que tu l'aimes, tu vas y siéger longtemps puisque tu t'obstines à refuser de me dire où se trouve la relique.

Je grimaçai. Ma position était un mélange stupéfiant de confort et d'inconfort, totalement humiliante et faite pour m'ôter à la fois toute pudeur et toute résistance.

Il tira une chaise et s'assit en face de moi, à l'envers, les coudes croisés sur le dossier. Je ne baissai pas la tête, ignorant la gêne. Affronter son regard fit ressurgir à la surface de ma mémoire le souvenir lointain des aventures de ma jeunesse. Je la haïssais autant que je l'admirais, il était de plus de dix ans mon aîné, et il avait toujours été mon modèle. Des années avant qu'il soit roi, moi j'écoutais déjà avidement les récits de ses aventures. J'avais le sentiment de tout connaître de lui, de tout lui avoir envié. Quelle frustration bizarre d'être son ennemi…

Je m'attendais à un début d'interrogatoire pour me mettre à l'aise, mais sa main plongea entre mes cuisses et il saisit mon membre sans que je puisse l'en empêcher.

Je grognai de surprise, électrisé de plaisir. Bon sang… Qu'est-ce qui lui prenait ?!

– Ne vous donnez pas cette peine, j'ai déjà fait ça toute la nuit, réussis-je à articuler d'une voix assez décontractée qui ne révélait rien du séisme qu'il venait de déclencher entre mes reins.

Il ricana. Je me sentais déjà prendre forme entre ses doigts. Il faisait ça bien, il prenait son temps. Il me touchait vraiment, pas comme s'il voulait m'humilier ou comme si je le dégoûtais. Ses doigts étaient possessifs, et ses caresses étaient réelles et pleines. Aucune prostituée ne m'avait jamais touché comme ça… Mais la crainte sourde d'un sévisse atroce obscurcissait mon plaisir.

– Ça t'aidera à tenir, m'expliqua-t-il. Il faut équilibrer le plaisir et la douleur, sinon tu vas craquer trop vite.

Je me raccrochai à cette conversation, par fierté, pour ne pas montrer que c'était renversant. Mon sexe qui durcissait dans sa main me trahissait déjà bien assez.

– Ce n'est pas ce que vous voulez ? Connaître au plus vite l'emplacement de la relique ?

– Non, je suis sûr que tu connais sa valeur et que tu l'as mise en lieu sûr. Pour l'heure tu m'intéresses plus qu'elle.

Ça, c'était surprenant.

– La piraterie vous manque ?

– Non, mais les pirates, oui.

Son pouce s'attarda autour de mon méat. Je fermai les yeux et soufflai lentement en renonçant. Tant pis s'il voyait que j'adorais ça. Selon toute probabilité, et à moins que j'arrive à négocier adroitement, il allait de toute façon me torturer puis me faire exécuter. La souffrance et la mort étaient des choses plus intimes que le sexe, alors je pouvais bien abandonner toute retenue avec lui, surtout s'il m'offrait quelque chose de si bon.

– Tu as déjà torturé un homme ? demanda-t-il, parasitant mon plaisir de sa voix de sable.

– Oui.

– Comment tu t'y es pris ?

– Pas comme ça.

Il rit à nouveau, c'était un son riche et dénué de toute forme de méchanceté. Je ne doutais pourtant pas qu'il allait réellement me faire souffrir ensuite, mais il prenait le temps de tisser quelque chose entre nous et je dus reconnaître que c'était très intelligent. Toute personne qui était déjà passée près de la mort, ou avait déjà connu une terreur ou une souffrance extrême, savait la confiance que l'on porte à ceux qui sont autour de nous dans ces moments-là. C'était de là que naissait la piraterie-même, c'était une camaraderie sincère et vraie, éprouvée par la peur et le danger, par l'ivresse des combats, par cette folie sauvage qui rendait le cœur de ceux qui avaient frôlé la mort plus vivant qu'il ne l'avait jamais été. Et c'était ce sentiment de confiance qu'il venait fouiller en moi, je le sentais, avec cette façon de m'entourer de menaces et de plaisir.

– Alors, comment ? insista-t-il.

Je m'arrachai au plaisir de ses doigts sur mes bourses pour lui répondre. Où avait-il appris à faire ça ?

– Je commence par fouetter pour user les nerfs, énumérai-je. Puis je mets de l'eau de mer sur les blessures…

– Tu es vicieux… Et après ?

– Je ne vais pas vous apprendre votre travail ! Vous n'avez jamais torturé personne ?

– Si bien sûr. J'ai torturé plus d'homme que je n'ai baisé de femmes… Mais je voulais savoir ce que tu te sentais prêt à subir. Je ne voudrais pas commencer trop fort… Je veux que tu résistes, ça fait longtemps que j'ai envie de te faire ça…

Je ricanai à mon tour.

– Vous avez une liste de hors-la-loi que vous rêvez de torturer ?

– Non, c'est juste toi.

Ses caresses se firent plus douces, il me laissait me ressaisir.

– Je me souviens de toi, tu sais.

– Oh…

Je baissai les yeux pour la première fois. C'était tellement surprenant que je ne savais pas trop comment réagir.

– La bataille navale de la Gueule, compris-je. Je ne pensais pas que vous vous en souviendriez… Je n'étais qu'un moussaillon au service d'un capitaine médiocre.

Son rire soyeux me fit relever la tête vers lui, malgré la tension douloureuse de la chaîne.

– Pose ta joue, m'ordonna-t-il aussitôt d'un ton d'autorité naturelle. Ne crispe pas ton dos, tu vas te faire mal.

– Ça vous gêne de me faire mal ? Il est encore temps de tout arrêter, vous savez…

– Détrompe-toi, je vais adorer te faire souffrir. Mais c'est à moi de le faire, toi tu ne dois chercher que ton plaisir et ton bien-être.

Je lui lançai un long regard perplexe mais j'obéis finalement parce qu'il avait raison, soulever la tête et incliner la nuque était pénible avec la traction de la chaîne. Il avait vraiment des désirs très étranges. Je commençais à comprendre qu'il ne s'agissait pas juste du sextant, me torturer allait lui plaire pour l'acte lui-même, pas pour ce qu'il pouvait obtenir en le faisant. Et ça retournait quelque chose en moi.

– Heureusement que vos sujets ne savent pas ce que vous faites dans cette chambre, songeai-je tout haut.

– Je ne fais pas ça souvent.

– Je suis un privilégié alors. C'est parce que je vous ai sauvé la vie en vous entraînant dans l'eau quand les magiciennes du Dolmont ont déclenché leurs boulles de feu ?

Il rit à ce souvenir.

– Elles devaient l'avoir sacrément mauvaise ! Ça doit être la seule fois dans toute l'histoire de leur ordre qu'elles ont réussi à créer un tel sort au-dessus d'une étendue d'eau aussi vaste !

Je ris à mon tour. C'était étrange cette complicité. Il était roi d'Idac, il était mon ravisseur, mon bourreau, et pourtant je me sentais naturellement entraîné vers une surprenante familiarité, comme si nous n'étions toujours que deux pirates sur un navire malmené par les flots, et par la marine royale ennemie.

– C'était avant que je devienne roi. Tu étais très jeune.

– Je devais avoir seize ou dix-sept ans, calculai-je rapidement.

– Tu avais un sacré coup de rein ! se rappela-t-il avec admiration comme si la scène se rejouait sous ses yeux.

Je ne sus pas quoi dire. J'avais toujours été un excellent nageur. Mais j'étais vraiment surpris qu'il se rappelle de moi au point d'avoir gardé en mémoire la sensation de mon bassin contre le sien quand nous avions plongé et surpris qu'il choisisse justement ce détail ambigu. Je le regardai avec curiosité, craignant de comprendre quelque chose que je n'aurais jamais deviné.

– Pourquoi est-ce que tu m'as sauvé moi, et pas ton capitaine, quand tu as compris ce que faisaient les magiciennes ? demanda-t-il en intensifiant à nouveau ses caresses.

– C'était un alcoolique inutile, nous avions déjà perdu notre navire… Il ne méritait vraiment pas de vivre, répondis-je d'une voix un peu haletante.

Respirer avec le collier de cuir était de moins en moins facile.

– Mais moi oui ? Je suis sûr que tu n'imaginais pas que me sauver t'entraînerait finalement entre mes griffes.

– Vous étiez une personne d'envergure déjà à l'époque, expliquai-je sans relever l'ironie. Si quelqu'un pouvait nous sortir de là, c'était vous. Et je ne me suis pas trompé, vous avez pris le commandement du Trident, et les survivants ont pu s'enfuir.

Il rit à nouveau.

– J'ai pris le commandement du Trident parce que tu avais enfoncé ta dague dans la nuque de son capitaine ! C'est vraiment dommage que tu ne sois pas resté auprès de moi après ça. Tu aurais eu ta place parmi mes hommes de confiance au lieu de rester un paria. Ça t'aurait évité de partir chercher le sextant tout seul, et de finir par attirer à nouveau mon attention…

Je souris en suivant le cours de ses pensées. C'était comme si le destin avait décidé que nos chemins étaient faits pour se croiser dans la peur, le sang, et les conflits. Et le destin n'offrait pas souvent un tel compagnon de voyage.

– Nous sommes là où nous devons être, répondis-je en citant la maxime populaire.

J'allais sûrement mourir de ses mains, mais je ne voulais pas y penser, parce que la mort n'avait jamais eu la moindre importance à mes yeux. Seul comptait l'exaltation de la vie. Et entre ses doigts, j'étais devenu chaud, tendu, et douloureusement vivant. Ses yeux descendirent d'ailleurs sur mon membre dur qui palpitait dans sa main au rythme chaotique de mon cœur la lueur que j'y lus n'avait rien de cruelle ou de dégoûtée.

– Vous êtes un Rakhshan, pirate Nabuzalassar.

Sa pupille se dilata sous le coup de la surprise et l'insulte. Ses doigts se resserrèrent autour de ma hampe, j'haletai un peu difficilement à cause du collier de cuir qui serrait ma gorge.

Rakhshan était au sein des pirates, un nom qui servait à désigner un homme qui aime la chair mâle. C'était le nom d'un capitaine célèbre à qui on avait connu de nombreux amants et qui avait fini poignardé par l'un d'eux. Ce genre de penchants était très mal vu, surtout dans la piraterie ça créait des conflits entre les hommes. C'était déjà bien assez dur de s'entendre entre criminels et de contenir les risques de mutinerie, sans mêler le sexe à tout ça…

Il se pencha vers moi et mordit violemment ma lèvre. J'ouvris la bouche en gémissant. Il glissa sa langue en moi. Sa main me branla jusqu'à l'orgasme, et lorsque je fus sur le point de me répandre entre ses doigts, il serra si fort la base de ma hampe qu'il m'empêcha de m'assouvir dans un cri de douleur.

Mes yeux affolés cherchèrent son regard et ne rencontrèrent qu'un amusement cruel.

– Qui est le Rakshan ? demanda-t-il en sondant mes prunelles bleues.

Je baissai les yeux. Il avait toujours su, compris-je, il savait ce que je cachais avant même que moi je le sache. Est-ce qu'il avait deviné il y avait près de douze ans, quand j'avais collé mon corps au sien et que je l'avais précipité dans l'eau avec moi ? Est-ce qu'il avait compris à la crispation de mes muscles, à la proximité de mon corps, à la façon dont je le regardais, que j'étais déjà à sa merci ?

Je ris doucement, pour relâcher la pression, et passai la langue sur mes lèvres meurtries. Mon sexe pulsait douloureusement, frustré de ne pas s'être libéré.

Meshqipsah s'écarta de moi et son visage devint dur, comme s'il y replaçait un masque de pierre.

– Le fouet pour commencer, ça te va ?

Je ne répondis pas, le défiant du regard.

Il se moquait de moi ou quoi ? Comme si j'avais envie qu'on commence par un supplice ou par un autre ! Comme si j'avais envie qu'on commence, tout simplement !

Sa main vint glisser dans mes cheveux de cuivre, il les attrapa à la racine et me souleva la tête en tirant fermement dessus. Je crus que ma gorge allait se disloquer, étranglée entre la traction de sa main, et celle de la chaîne qui me liait au montant de bois.

– Réponds-moi quand je t'interroge, Dastan, toujours. M'ignorer te coûterait beaucoup trop cher.

Sa voix s'était faite très dure. La terreur s'était faufilée dans ma poitrine et mon cœur s'emballa.

– Alors ? Le fouet, est-ce que ça te convient ?

– Oui, soufflai-je, épouvanté de découvrir que c'était vrai, que ça me convenait, et que j'avais peut-être un peu envie qu'il commence, finalement.

Il eut un sourire d'une douceur inattendue et sa main libéra mes cheveux. La pression sur ma gorge diminua et je me laissai retomber sur le coussin en toussant un peu. J'entrevis avec horreur l'habileté de cet homme qui arrivait déjà à me plier à sa volonté alors qu'il ne m'avait pas véritablement commencé à me torturer.

Il passa derrière moi en serrant mon épaule comme s'il était mon allié, comme s'il me soutenait dans l'épreuve, comme si ce n'était pas lui qui allait m'infliger tout ça…

– Parfait. N'aie pas peur de craquer, je ne vais pas te poser de question sur la relique pour l'instant. Tu dois seulement te concentrer pour résister à la douleur. Tu craqueras uniquement quand je te l'ordonnerai. Pour l'heure, ton secret ne m'intéresse pas.

C'était la chose la plus perverse, la plus tordue, que j'aie jamais entendue. Meshqipsah était terriblement retors et manipulateur, et je compris pourquoi prendre le pouvoir alors qu'il n'était qu'un bandit des mers avait pu être si simple pour lui.

Sa main se posa entre mes reins, je sursautai et me tendis.

– Vous avez dit que vous rêviez de me faire ça depuis longtemps. Est-ce que vous aviez déjà envie de me torturer quand vous m'avez vu pour la première fois ?

– Tu n'as plus le droit de poser de question maintenant Dastan, tu ne parleras que quand je t'y autoriserai.

Je ricanai. Pour qui se prenait-il ?

Le premier coup s'abattit sur mes reins sans que je m'y attende, coupant mon rire qui se transforma en un cri silencieux. La peau de mon dos me brûla vivement, comme un millier de petites aiguilles de feu. Il y était allé fort. Très fort. Mais pas assez pour laisser de profondes cicatrices si jamais il devait répéter cela plusieurs fois – ce qu'il ferait sans le moindre doute.

– C'était le martinet classique, m'apprit-il, et celui-ci…

Un nouveau coup s'abattit sur moi, touchant mes cuisses. Je ne pus me retenir de crier cette fois. Ce n'était pas seulement la gifle brûlante des lanières, quelque chose de dur avait heurté ma peau aussi.

– Celui-ci est un fouet à billes.

Il fit le tour de la chaise et me présenta les deux objets. Le premier était effectivement un instrument classique, avec un manche en bois et des lanières fines de cuir noir, mais le second était beaucoup plus ouvragé. Le manche était plus court et recouvert de cuir, cinq longs fils tressés en sortaient, au bout desquels se trouvaient cinq grosses billes noires en métal, à motif d'écailles de serpents. Une multitude de petites lanières fines s'échappaient de ces perles d'argent. Le premier coup donné sur la peau de mon dos ne me picotait déjà plus, alors que le second se répandait encore sur mes cuisses comme un écho lancinant et je compris que j'aurais de petits bleus là où les perles s'étaient abattues.

– Lequel t'a fait le plus mal ? demanda-t-il d'un ton neutre parfaitement inapproprié.

J'hésitais longtemps à répondre. Il m'avait entendu crier au second, mais j'avais sans doute intérêt à lui mentir…

– Tu échafaudes des stratégies, me reprocha-t-il sévèrement. Ça ne sert à rien, tu ne sais pas jouer à ce jeu. Tu finiras par te piéger toi-même et ta punition pour m'avoir menti sera brutale et douloureuse.

– Alors c'est un jeu ?

Son regard se durcit, j'essayai de gagner du temps en parlant, et il le savait parfaitement.

– Oui, c'est un jeu, répondit-il néanmoins.

– Et qu'est-ce que je gagne, si je gagne ?

– Je répondrai à ta question. Je te dirai ce que j'ai voulu te faire la première fois que je t'ai vu.

Ça ne ressemblait pas à une victoire… Plutôt à une menace. J'expirai un souffle tremblant, conscient que je ne pourrais pas retarder le « jeu » indéfiniment, sa patience semblait limitée.

– Le fouet à billes, murmurai-je sans le regarder. Je le sens encore…

– Bien. C'est très bien Dastan.

Je fermai les yeux, fort, dégoûté de moi-même parce que sa voix venait de me flanquer un frisson de plaisir. Il était en train de manipuler mon esprit, cette interminable préparation, la tension de l'attente me rendait mille fois plus réceptif que s'il m'avait immédiatement torturé en entrant dans la pièce. Je m'étais promis d'être fort, inébranlable. Au lieu de ça j'étais attentif et ouvert, et déjà, il déversait un peu de sa volonté en moi.

– Je vais te poser des questions, qui n'auront rien à voir avec le sextant, ou le trésor du Chant de la Sirène. Tu as le droit de ne pas me répondre. Mais tu recevras un coup de martinet pour chaque silence. Je ne te préviendrai pas de l'endroit où je frappe. C'est compris ?

Je hochai difficilement la tête.

– Réponds-moi.

– Oui.

– Bien.

Il passa à nouveau dans mon dos. J'entendis les billes de fer tinter en s'entrechoquant lorsqu'il disparut de mon champ de vision.

– A quel âge est-ce que tu es devenu pirate ?

Qu'est-ce que c'était que cet interrogatoire ? On aurait pu aller dans une taverne pour faire ça…

– Vers quinze ans.

– Qu'est-ce qui t'y a poussé ?

– La faim.

– Tu n'avais pas de famille ?

– Non.

Je détestais parler de ça.

– D'où est-ce que tu venais ?

– De Tès.

– Il y a beaucoup de passage à Tès. Ce n'est pas si dur de trouver du travail. Pourquoi la piraterie ?

– Je voulais apprendre à me battre.

J'entendais au son de sa voix qu'il se déplaçait dans mon dos. Je me demandai s'il me regardait. Il pouvait vraiment tout voir de moi dans cette position. La tension de mes épaules, les muscles de mon dos, la cambrure forcée de mes reins, la forme rebondie de mes fesses écartées, la pesanteur de mes bourses et de mon sexe tendu, la crispation de mes orteils… Est-ce qu'il me tournait autour pour me voir sous les angles ? Cette idée égara mon esprit et fit pulser plus fort le sang au fond de ma queue. C'était presque pire que s'il m'avait entièrement caressé de ses doigts !

– La milice de la ville aurait convenu alors, continua-t-il sans rien dire de mon trouble. Les milices recrutent toujours, et tu avais la carrure idéale. Pourquoi la piraterie ?

– Pour voyager.

– Les marins voyagent dans la marine marchande, et parfois ils se battent aussi. On manque toujours de marins. Pourquoi la piraterie ?

Je me sentais traqué par son esprit, par son regard qui brûlait mon dos, que je devinais sur ma peau nue d'une façon presque intolérable.

– Pour m'enfuir, soufflai-je finalement.

– Qu'est-ce que tu voulais fuir ?

Je restai silencieux. Ne trouvant pas mes mots.

– Tu refuses de répondre ? Déjà ?

Il était trop ironique que refuser de parler de mon père, m'attire un nouveau coup. Je ne pouvais pas être frappé par sa faute, même en son absence, si longtemps après l'avoir fui. Je cherchai mes mots, difficilement.

– Mon père. Je fuyais mon père.

– Tu as dit que tu n'avais pas de famille. Tu as osé me mentir ?

– Cet homme n'était pas ma famille ! crachai-je. Les pirates sont ma famille !

Il demeura silencieux quelques secondes. Je me tendis. Mais le fouet ne s'abattit pas sur moi.

– Qu'est-ce qu'il t'a fait ?

Je me sentis nauséeux. Parler de ça était pire que la promesse du fouet. Ça me replongeait dans une période de ma vie où il n'y avait pas d'air dans mes poumons, pas de soleil au-dessus de ma tête, où j'avais toujours peur, où les coups pleuvaient sans raison et les effluves d'alcool avaient l'odeur rance de la folie et de la haine.

– Je ne répondrai pas à cette question, déclarai-je d'une voix ferme.

Ma propre assurance m'apaisa. Je préférai les coups finalement. J'avais l'impression de me protéger en gardant le silence, alors même que tout mon corps se tendit en attendant la douleur.

Il frappa mon épaule droite. Je fermai les yeux et serrai les dents. Je n'avais pas crié, je n'avais pas bougé. Mais je compris que ce jeu allait m'user. Ne pas savoir à quel moment exactement il allait frapper, ni à quel endroit, faisait se tendre tout mon corps et s'affoler mon cœur. Chaque muscle attendait le coup, se préparait à la morsure des billes, à la griffure des lanières, et l'attente était presque plus douloureuse que le coup lui-même.

– Qui était la première femme que tu as prise ?

Je souris malgré moi, soulagé qu'il passe à un sujet si léger.

– Une prostituée d'Ourand.

Il eut un silence.

– Je ne me moque pas de vous, m'empressai-je d'ajouter. C'était quelques mois après avoir rejoint l'équipage du Coutelas, nous avions fait escale à Ourand, après avoir pillé une cargaison d'armes venue du Nord. Le capitaine a insisté pour que je passe la nuit avec une prostituée, c'est même lui qui l'a payée. Il était saoul et il répétait « j'veux pas d'puceau sur mon vaisseau, ça porte malheur ! ».

Je sursautai quand il posa sa main au creux de mes reins.

– Et tu as aimé ?

Le sourire dans sa voix me soulagea. C'était étrange de découvrir combien la peur transfigurait ma perception des choses. Je n'avais jamais porté d'attention à ce qu'on pensait de moi, ni à l'effet que mes paroles pouvaient avoir sur mes interlocuteurs. Mais lui, je ne pouvais pas l'ignorer, j'étais à sa merci et sa colère ou sa satisfaction avait dans cette chambre l'importance du soleil.

– Oui.

– Tu aimes les femmes, Dastan ?

– Oui.

Sa main descendit sur mes fesses. Je me tendis et il glissa entre mes cuisses écartées jusqu'à atteindre mon membre dur. Je retins un cri de plaisir. Mon cœur s'emballa et toute pensée cohérente s'éclipsa de mon esprit. Le chant de la mer s'élevait par les hautes fenêtres ouvertes et tout mon corps s'engorgea de plaisir comme une voile gonflée par le vent. La caresse langoureuse de ses doigts suspendit les secondes. J'étais dans le creux de la vague, avant que le temps ne reparte, et je percevais toute chose avec une netteté acérée : les sons, son souffle sur mes reins, les palpitations lancinantes de ma peau irritée par les coups…

Il exécuta quelques caresses, comme pour vérifier que j'étais bien toujours solide et me rappeler qu'il avait ce pouvoir sur moi, de faire mon plaisir ou ma douleur. Puis il retira sa main, me laissant insatisfait mais étrangement calme. Ses doigts firent le chemin inverse, s'attardèrent sur mes bourses, sur la peau de mes cuisses, profitant que tout mon corps lui soit accessible. Je n'avais jamais été à la merci de personne comme j'étais à la sienne. Toute ma vie j'avais été méfiant, prudent, adroit, jusqu'à cette nuit avec la prostituée qui m'avait trahi… J'avais commis ma première grave erreur et quand on vit sur le fil d'un rasoir, on ne peut pas s'offrir le luxe de faire de faux pas. Je remerciai pourtant le sort de m'avoir fait tomber entre ses mains à lui. Il y avait de pires endroits pour mourir. Et de plus mauvaises compagnies…

Ses doigts remontèrent sur mon anus et tout mon calme vola en éclat. Je me crispai brutalement, tous mes muscles se contractèrent, tirant sur les sangles et je retins mon souffle, les yeux légèrement écarquillés. Est-ce qu'il s'intéressait à cette partie de mon anatomie ? J'avais pris pour acquis qu'en matière de torture, être un homme m'épargnait de subir des sévices sexuels. Mais son comportement était de plus en plus ambigu, et s'il était réellement un Rakshan, je devais m'attendre à tout.

– Et là ? Tu es puceau ? demanda-t-il en frottant doucement mon entrée avec la pulpe de ses doigts.

J'expirai tout l'air que je n'avais pas eu conscience de retenir. Le mot « puceau » qui m'avait amusé un peu plus tôt, prenait maintenant une dimension terrifiante. J'avais le sentiment horrible que comme le capitaine de mes jeunes années, le roi Meshqipsah considérait la virginité comme une imperfection dont il fallait se débarrasser au plus tôt. Et ma réponse resta coincée dans ma gorge. Je ne pouvais pas lui dire « oui », parce que malgré tout ce que j'essayais de laisser paraître, il m'intimidait. Ses caresses me faisaient peur, la curiosité qu'il éveillait en moi m'angoissait.

Il appuya doucement contre mon anneau de muscle et fit pénétrer une phalange sans que je puisse rien faire pour l'en empêcher. Ni le cri que je poussai, ni la contraction violente de mes muscles, ni ma tentative désespérée de m'arracher à ce « trône » d'humiliation n'eurent le moindre effet.

Mon corps avait dû répondre pour moi à sa question. Ma peur et mon rejet j'en étais sûr, étaient très éloquents. Mais ce ne fut pas suffisant du tout pour Mashqipsah. Il désengagea délicatement son doigt, m'arrachant un soupir de soulagement.

Mon cri dut tomber jusqu'au pied des murailles de son château lorsqu'il abattit le martinet à billes sur mes fesses. Entre mes cuisses écartées, les lanières de cuir vinrent lécher la peau fragile de mes testicules. L'embrasement de douleur me laissa légèrement tremblant et un peu effrayé. Une goutte de sueur roula sur mon dos. Le plus terrible était que je savais que malgré la douleur, s'il me reposait exactement la même question, je ne pourrais toujours pas répondre.

– Est-ce que tu commences à avoir peur ? demanda-t-il de sa voix sévère.

Je serrai les dents. Ce n'était pas une question rhétorique, il attendait une véritable réponse à chaque fois qu'il m'interrogeait. Mais je ne lui ferais pas le plaisir de lui répondre, cette fois encore. Ni pour lui avouer que je me sentais effrayé comme un enfant pris au piège, comme ça ne m'était plus arrivé depuis que je m'étais enfui de chez mon père, ni même pour lui mentir et le laisser entendre la peur dans mon mensonge.

Tout mon corps se durcit, attendant le coup. Le fouet s'abattit sur ma nuque. J'avais la mâchoire tellement serrée qu'aucun son ne franchit mes lèvres.

– Tu as perdu ta langue ou tu commences à aimer ça ? me harcela-t-il, impitoyablement.

J'étais complètement fou, je le savais. Répondre à ses questions ne me coûtait rien, je sapais moi-même mon endurance, je m'infligeais moi-même un supplice épuisant. Mais ma fierté m'interdisait de lâcher.

Je me contractai à nouveau pour encaisser le coup. Il me battit au flanc cette fois, mordant ma peau fine. Le bout d'une lanière en cuir vint s'égarer sur mon téton. Je me cambrai davantage. Sa main se posa sur mes fesses, me faisant sursauter. Il avait la peau fraîche, moi j'étais un brasier.

– Détends-toi, Dastan, me conseilla sa voix parfaitement neutre. Tu te contractes trop, tu tétanises tes muscles, et c'est pire. Laisse la douleur te surprendre, et tu aimeras ça.

– Vous êtes cinglé, soufflai-je, haletant.

Sa main agrippa mes cheveux et je serrai à nouveau les dents.

– Tu as tord de me défier, glissa sa voix menaçante au creux de mon oreille. Tu souffres et tu as peur parce que tu résistes à la douleur au lieu de la laisser te traverser.

Son corps s'était rapproché du mien, je sentais sa chaleur dans mon dos et la caresse légère du tissu de sa chemise sur ma peau incendiée. Le fouet vint visiter les chairs sensibles entre mes fesses d'une caresse cette fois éphémères et délicate. Les lanières de cuir effleurèrent comme des plumes la peau échauffée de mes bourses. Une perle de métal roula doucement sur mon entrée. Mon souffle chaotique s'emballa à nouveau. La perle était froide et mon entrée palpitait fort, comme chacun de mes membres. J'étais tout gorgé d'un sang chaud qui courrait vite, mes nerfs étaient à vif, j'étais tendu, anxieux, tremblant, et excité, surtout.

– Tu ne savais pas que tu pouvais prendre ton pied comme ça, hein ?

Sa question fit écho à mes réflexions et je me sentis rougir jusqu'à la racine des cheveux. Comment avait-il deviné ? Comment avait-il su que je pourrais bander aussi fort s'il me faisait tout ça ? Moi je ne l'aurais jamais parié…

Je n'avais toujours pas répondu. Mon corps était tendu comme un arc. Le coup s'abattit sur ma hanche. Je me mordis la lèvre si fort que les larmes me montèrent aux yeux.

Sa main se posa sur mon dos et ses doigts retracèrent une ligne que je savais être une ancienne cicatrice.

– Tu as déjà été fouetté ? demanda-t-il en caressant plus franchement la peau de mon dos.

J'aurais voulu lui répondre mais plus aucun son ne sortit de ma bouche. J'étais tétanisé par la douleur, par la peur, et par une chose plus sombre et plus profonde qui ressemblait à du plaisir. Il me frappa à la cuisse cette fois. J'expirai lentement, la douleur ne refluait pas. Il me battait tellement fort…

– Qui t'a fait ça ? insista-t-il.

Mes lèvres restèrent résolument closes. Je baissai les paupières sur mes yeux embués de larmes brûlantes. J'avais la gorge sèche. Ça ne m'empêcha pas de crier quand son poignet passa sous moi et qu'il me fouetta le ventre, me giflant juste sous le nombril, très près de mon membre dur comme de la pierre.

– Tu es toujours trop tendu, tu ne m'écoutes pas. Je vais t'expliquer… Tu préfères que je fouette ton mamelon droit ou le mamelon gauche ?

– Je préfèrerais vous regarder vous noyer dans votre sang, répondis-je entre mes dents serrées.

Le fouet s'abattit sur mes fesses à nouveau, mais cette fois les lanières touchèrent la peau incroyablement sensible de mon anus. Je criai à pleins poumons cette fois, en réponse à la tempête électrique qui vrilla chacun de mes nerfs.

– Celui-ci était pour ton insolence, m'informa-t-il.

Si je n'avais pas été aussi tremblant je l'aurais insulté. Mais j'étais trop occupé à siffler entre mes dents en attendant que la douleur reflue.

– Et ce sera le mamelon gauche puisque tu n'arrives pas à te décider.

Mes pectoraux se contractèrent, prêts à encaissant le coup. Mais il ne vint pas. A la place ses doigts pincèrent délicatement mon téton tendu.

– Tu sens comme tu te durcis quand je t'annonce où je vais frapper ? C'est pour ça que je ne te dis rien… Au lieu de contracter tout ton corps, essaye de te détendre entièrement. Ce n'est pas moins dur si tu anticipes, au contraire. Plus tu as peur, plus tu as mal. Je ne t'ai laissé aucune marque pourtant, tu sais. Tu as seulement la peau rouge, ça aura disparu dans quelques heures.

Je me tordis le cou pour croiser son regard. Comme est-ce que c'était possible ? J'avais tellement mal que j'avais l'impression d'être à vif ! Je me sentais douloureusement meurtri et écorché. Mais quand il passa ses doigts sur ma peau, sa main fraîche ne rencontra aucune imperfection. Il dévala mes épaules, accentua le creux de mes reins, épousa l'arrondi de mes fesses et je compris qu'il avait dit vrai, j'étais intact, je ne garderais aucune cicatrice. Ce qui était un miracle en soi.

Sa main vint appuyer doucement sur ma tête pour me forcer à reposer la joue, m'évitant de me faire mal en le cherchant des yeux.

– Essaye seulement, me proposa-t-il. Tu n'as rien à perdre à te détendre… D'accord ?

Je n'aurais jamais décrit une séance de torture de cette façon. Jamais. Tout y était pourtant. J'étais humilié, à sa merci, j'avais mal, j'avais même très mal, partout, sa voix me rendait fou, ma tête bourdonnait, mon cœur tambourinait de peur et mes nerfs étaient parcourus de petits spasmes électriques.

Mais un bourreau ne vous donnait jamais de conseil pour mieux supporter ses sévices. Il ne faisait pas attention à préserver votre peau, il ne veillait pas à ce que ses victimes soient sexuellement en éveil. Il entretenait mon érection pourtant, et pour une raison à laquelle je ne voulais surtout pas réfléchir, j'étais de plus en plus excité.

– C'est d'accord, répondis-je en soufflant pour me détendre.

Je fis le vide et fermai les yeux. Et bizarrement, ce fut facile. Mon cœur se calme peu à peu, comme s'il n'attendait que ça depuis que nous avions commencé. Je détendis mes muscles un à un et comme je ne savais pas où il allait frapper, j'acceptai de m'abandonner complètement au hasard.

Le martinet s'abattit sur mon téton droit. Je sursautai et poussai un cri de surprise. La morsure des billes fut vive, celle du cuir plus diffuse. Un grognement m'échappa quelques secondes après le coup, né de la sensation diffuse de la douleur qui se répandait comme de la chaleur. C'était bon en fait. C'était incroyable mais il avait réussi à trouver l'équilibre exact entre douleur et plaisir et maintenant que je ne me tendais plus, que j'étais calme et réceptif, j'éprouvais avec fascination cet équilibre instable entre deux sensations insoutenables.

– C'est bon, hein ? me poussa sa voix, faisant encore écho à mes pensées.

Je refusai à nouveau de répondre à la provocation. Mais cette fois je n'étais plus uniquement résigné, j'étais aussi curieux.

Je hurlai lorsqu'il fouetta mon membre viril. Il me fallut plusieurs secondes pour réaliser que j'avais hurlé de plaisir. J'avais la gorge sèche comme un désert, la peau brûlante de transpiration, et le gland humide de liquide pré-éjaculatoire.

– C'est dans ta tête que tu as le plus mal, m'expliqua-t-il. Ton corps lui, est parfaitement taillé pour supporter ça, et toutes les autres choses que je vais te faire…

Je cherchai à nouveau son regard, inquiet. Quelles autres choses ?

Je n'eus pas à me contorsionner longtemps, il repassa devant moi, et marcha jusqu'à la table basse. Quand il revint s'assoir devant moi sur la chaise tournée à l'envers, il tenait une carafe d'eau dans laquelle il trempa le bout des droits. Le fouet reposait sur sa cuisse comme un serpent endormi. Il allait peut-être encore me mordre, mais pour l'heure, la chose la plus intéressante au monde, était la carafe d'eau, si fraîche que de la buée s'était formée à sa surface, striée par endroit de gouttelettes d'eau qui dévalaient le verre transparent.

Il approcha ses doigts de ma bouche, j'ouvris les lèvres pour recueillir leur humidité bénie. C'était mille fois meilleur que le meilleur des vins. Et je parlais d'expérience.

– Si tu me mords je t'arrache les dents avec des tenailles, m'avertit-il.

Mais je n'avais pas l'intention de le mordre. Il retira ses doigts de ma bouche, les retrempa dans l'eau et me les présenta à lécher à nouveau. Je ravalai ma fierté et enroulai ma langue autour de ses doigts, les suçotai un instant, et je finis par les lui rendre. Si mon équipage m'avait vu… Si moi-même je m'étais vu, la veille encore, j'aurais sans doute prié pour une mort rapide !

Cet interlude m'avait permis de me reprendre. Ma respiration était beaucoup plus calme. Un bourdonnement dans mon crâne m'indiquait que j'étais épuisé, moralement et physiquement. La tension de mes muscles et la gêne de la position devenaient peu à peu douloureuses.

Le Roi Pirate m'adressa un sourire satisfait. Il était lumineux lui, nonchalant, et son sourire à lui seul devait être un crime honteux.

– Est-ce que j'ai perdu ? demandai-je sans le quitter du regard.

– Je ne sais pas, tu as l'impression d'avoir perdu ?

Je réfléchis et finis par secouer la tête autant que la chaîne me le permettait.

– Non.

Il sourit et approcha son visage du mien. Sans m'avertir, ses lèvres trouvèrent les miennes et il m'embrassa avec une brusquerie violente, pleine de désir. Et ça n'avait rien d'une séance de torture, ça ressemblait plus à un aveu.

– C'était ça, dit-il enfin en détachant sa bouche de la mienne, me laissant fébrile. C'est ça que j'avais envie de te faire depuis la première que je t'ai vu.

J'écarquillai les yeux de surprise mais il ne me laissa pas le temps de me remettre du choc. Il plongea la main dans la carafe avant de l'abandonner sur le sol. Il rapprocha son visage du mien et posa sa main mouillée et froide sur ma nuque. L'eau dévala mon dos, traçant des sillons glacés sur ma peau brûlante.

– Aaah…

Il sembla se repaître de mon gémissement. J'étais prisonnier de son regard et je m'enfonçais dans des abysses noirs et opaques au fond desquelles aucun instrument de navigation n'aurait pu me porter secours.

– On dirait que ça va, fit-il avec satisfaction en glissant une main dans mon cou pour tâter mon pouls calme. Bien. Je t'ai donné onze coups, maintenant que tu es chaud, on va pouvoir commencer.

– Commencer ? répétai-je en me sentant pâlir. Vous faisiez quoi jusqu'à maintenant ? Les présentations ?

Son rire grave chanta à mes oreilles.

– Précisément ! C'était juste un jeu pour te mettre en confiance.

Ah… Pour me mettre en confiance… Je commençais à me sentir mal.

– Vous savez que ça ne me marche plus si vous le dites ?

– Si, ça marche. Ce n'est pas ce que pense ta tête qui m'intéresse. L'esprit humain est comme les grands fonds marins : personne ne sait ce qu'il y a au-delà des ténèbres ni quels poissons aveugles y nagent. Ton corps est de loin plus rationnel. Si je lui apprends à me faire confiance, il le fera par habitude, naturellement, sans te consulter.

Je lui jetai un regard consterné. Il me répondit par un sourire espiègle, avant de se relever et de disparaître de mon champ de vision.

– Tu t'es assez reposé, déclara-t-il. On reprend.

Il s'éloigna de quelques pas et ouvrit une malle dont il sortir un récipient en verre teinté qu'il déboucha et rapporta. Je levai les yeux vers lui avec angoisse, craignant qu'il ait apprécié mes idées d'eau de mer sur les marques de fouet. Déposer du sel ou du citron sur les fines coupures laissées par le cuir serait un supplice effroyable. Surtout sur mes parties intimes qui palpitaient encore de l'irritation.

Mais il trempa ses doigts dans le pot et répondit à mes craintes de la plus douce des façons. Son pouce caressa mes lèvres en y déposant une huile parfumée. De l'huile de coco. Je me détendis aussitôt, soulagé, et ma réaction le fit rire.

– Je ne suis vraiment pas à la hauteur de l'idée que tu te fais d'une séance de torture Dastan, constata-t-il. Tant mieux, si c'est facile pour toi, tu me résisteras moins.

Je n'étais toujours pas sûr de savoir de quoi il parlait, mais ça n'eut bientôt plus la moindre importance, parce que ses mains venaient de se poser sur mes épaules et l'huile odorante merveilleusement douce et apaisante fit son ouvrage et délassa mes muscles. La tension disparut peu à peu, alors qu'il descendait sur mon dos et passait sous mon torse. Les chairs endolories par le fouet accueillirent avec un débordement de bien-être les caresses de l'huile douce. Si ma position n'avait pas été en train de devenir franchement inconfortable, je me serais sans doute endormi.

Il avait commencé en douceur, mais ses mains se firent de plus en plus sûres sur mon corps. Son massage relaxant devint bientôt un massage stimulant.

Aucune femme ne m'avait jamais caressé avec cette possessivité brutale dans les doigts. Il pressait fermement mes chairs, assouplissait et attendrissait mes muscles sur son passage. Il m'arracha des soupirs de plaisir en s'attardant sur mes tétons, mes flancs et mon ventre, où j'étais plus sensible.

Je fermai les yeux et finis par accepter de me détendre. Je comprenais ce qu'il avait voulu dire, le corps s'habitue très vite et est bien moins méfiant que l'esprit. J'étais en train de faire confiance à ses doigts, alors qu'il était mon bourreau et qu'il ne me voulait pas du bien. J'aurais dû être plus vigilent.

Ses mains s'égarèrent finalement sur mes parties intimes sur lesquelles il décrivit de larges caresses, englobant l'intérieure de mes cuisses, mes fesses, mon bas-ventre… Il vint prendre à pleines mains mes testicules et mon membre roide. Je ne retenais plus mes soupirs. Je ne frissonnais même pas quand il passa la première fois les doigts dans le sillon de mes fesses.

Lentement, ses caresses se concentrèrent sur mes parties, puis sur mon entrée de muscles opiniâtrement clos.

– Qu'est-ce que vous faites ?

– Ne te contracte pas.

Son conseil provoqua en moi la réaction inverse et mes muscles internes se serrèrent.

– C'est la première fois qu'on te fait ça, hein ? demanda-t-il sans cesser ses caresses.

– Oui. Et je voudrais ne pas avoir de première fois dans ce domaine. Je préfèrerais même que vous recommenciez à me fouetter si vous voulez !

Il rit et ses mains me communiquèrent la chaleur de son humeur joyeuse de bon vivant.

– Heureusement, ce n'est pas à la victime de choisir son supplice. Et crois-moi, ton corps m'en sera reconnaissant de te torturer de plaisir plutôt que de douleur.

Il avait posé le récipient en équilibre sur le haut de mes fesses. Je le sentis se resservir en huile. Il badigeonna généreusement mon entrée qui devint rapidement poisseuse, glissante et sensible. J'étais terrifié.

– Meshqipsah, soufflai-je d'un ton implorant qui me fit honte. Ne faites pas ça…

– Ne pense plus à rien, détends-toi.

Il n'y avait pas la moindre cruauté dans sa voix à cet instant, et le plaisir que j'y entendais n'était pas celui de faire du mal. Il semblait plutôt content de l'expérience, de ma présence, de ce qu'il allait me faire découvrir. Et cela changeait tout. Savoir qu'il aimait me faire ça rendait différente ma perception de ses caresses, de la douleur même, de chaque cri qu'il m'arrachait. Tout était moins oppressant en sachant que c'était le plaisir qui motivait ses gestes. Ça n'aurait rien dû changer à ce que moi je ressentais, mais pourtant j'avais un peu moins peur quand son premier doigt se faufila en moi, tout glissant d'huile. Je me tendis mais ne criai pas. Il ne s'enfonça pas profondément, il se concentra sur mon entrée. J'avais l'impression qu'il façonnait un vase d'argile. Ses doigts habiles s'activèrent sur mon anneau de muscles, il me caressa encore et encore, il me lubrifia, rendant le passage facile et m'assouplissant de ses pressions douces et circulaires.

J'étais complètement perdu, au bord de la panique, je serrai les dents pour ne rien laisser échapper et je haletais bruyamment. Mon esprit était bloqué quelque part entre fascination et déplaisir. Il ne me fouilla pas très profondément, et ne m'élargit pas excessivement, mais quand il retira ses doigts, j'étais ouvert et glissant d'huile. Je n'aurais pas su dire si j'avais aimé ou détesté, j'étais choqué, tremblant, des pieds à la tête.

Je le sentis bouger et il repassa devant moi en emportant le pot en verre qu'il abandonna près du lit. Il caressa ma joue quand il vit mon visage figé, ses doigts sentaient la noix de coco mêlée une odeur à demi-masquée qui devait être la mienne.

– Tu n'es pas obligé d'être effrayé, tu sais. Tu vas avoir mal, c'est une certitude, je vais même faire en sortes que ce soit presque insupportable. Mais la peur, elle, je ne te force pas à la ressentir.

Une de ses mains glissa dans mes cheveux de cuivre, je ne comprenais pas très bien ce qu'il m'expliquait.

– Essaye de me faire confiance, abandonne-toi.

– Vous allez abusez de moi, l'accusai-je d'une voix blanche.

Il sourit doucement.

– Oui. Beaucoup. Plus que ce que tu imagines. Et tu ne vas rien pouvoir faire pour m'en empêcher. Ma volonté est la plus fort ici, je suis ton roi à toi aussi, Dastan Eskàndar. Reconnais-moi.

Il s'éloigna et fouilla dans un meuble, hors de mon champ de vision. J'étais totalement incertain, et le trou légèrement élargi qui palpitait de plaisir entre mes fesses perturbait mon esprit bien plus que les tiraillements laissés par le fouet. Il revint un instant plus tard en tenant quelque chose dans la main.

Il approcha de mes yeux une longue ficelle tressée, au bout de laquelle pendait une sorte de perle blanche.

– Est-ce que tu sais ce que c'est ? m'interrogea-t-il.

J'écarquillai les yeux avec horreur quand je compris ce qu'il était en train de me montrer. C'était une sorte de corail marin, on les ramassait et on les faisait sécher pour les mettre ensuite dans les garde-mangers ou les garde-robes. Ils absorbaient l'humidité et s'en gorgeait, ce qui pouvait les faire grossir jusqu'à cinq fois leur taille. Cela évitait aux aliments et aux vêtements de moisir. Un autre usage atroce était une forme d'exécution réservée aux traîtres : on forçait le condamné à avaler le petit corail, gros comme une noisette, mais on le retenait dans sa gorge en le nouant à une ficelle. On versait ensuite de l'eau dans le gosier du traître qui mourait étouffé quand le corail gonflait. C'était une mort lente et horrible.

Je dévisageai Meshqipsah. Est-ce qu'il avait finalement décidé que je l'avais assez défié ? Est-ce qu'il allait me tuer de cette façon épouvantable et déshonorante ?

– Apparemment oui, répondit-il pour moi, amusé par mon expression.

Maintenant j'avais vraiment peur. Je cherchai son regard et lui adressai une supplique muette. S'il voulait me tuer qu'il le fasse vite, je ne voulais pas souffrir la mort horrible qu'il semblait me promettre. Meshqipsah soupira et du pouce, il massa un point entre mes sourcils.

– Ferme les yeux Dastan. Tu m'affoles quand tu as ce regard.

Ce fut à son tour d'avoir l'air suppliant, comme si la volonté lui manquait soudain.

– Vous craignez de n'être pas assez cruel ?

Son sourire carnassier m'apprit que ce que j'avais pris pour un début de pitié était tout autre chose.

– Je crains de n'être pas assez patient. Ferme les yeux…

Je respirai plus vite. Les yeux dans les siens, paniqué. Il me força doucement à reposer la joue sur le repose-tête.

– Obéis, souffla-t-il près de mon oreille.

Je finis par fermer les yeux, terrorisé. Il toucha ma bouche et mon cœur accéléra. Je ne voulais pas qu'il me fasse avaler cette horreur, et j'avais si peur que mon corps tremblait. Où était-il le courage qui ne m'avait jamais fait défaut ? Celui qui m'avait permis d'échapper à mon père, de vivre une vie dur, d'apprendre à me battre, de remporter tous mes combats… Celui qui m'avait permis de l'entraîner avec moi au fond des eaux avant que l'explosion de feu ne dévaste le pont du vaisseau sur lequel nous nous trouvions. Il glissa un doigt entre mes lèvres. J'avais tout perdu de ma bravoure, il ne me restait que mes frissons.

Il fouilla lentement ma bouche, joua avec ma langue, avec mon souffle court. Il m'humilia patiemment, et j'avais perdu jusqu'à l'idée de pouvoir le mordre ou me débattre.

Lorsqu'il retira ses doigts sans avoir essayer de me faire avaler quoi que ce soit, je rouvris les yeux, surpris. Il disparut à nouveau de mon champ de vision, et le petit corail avec lequel je craignais de mourir étouffé trouva sa place en moi lorsqu'il le glissa délicatement dans mon anus. Il m'avait suffisamment assoupli pour que la pénétration soit indolore. La surprise passée, je compris à quoi il allait réellement servir et j'écarquillai les yeux. Comme j'avais été naïf !

– Vous n'allez pas…

Il ricana.

– Tu n'imaginais pas quand même pas que j'allais te tuer comme ça ? D'une façon aussi déshonorante pour nous deux et sans avoir obtenu ce que j'attendais de toi ?

Hm, en effet, ça ne lui ressemblait pas. J'étais tellement effrayé que je n'étais plus très cohérent. Mais cette nouvelle perspective n'était pas plus rassurante que celle de mourir étouffé. Au contact de l'eau, le corail pourrait grossir en moi jusqu'à atteindre le diamètre d'un œuf. D'un gros œuf.

Un long frisson hérissa tous mes poils.

– Je t'explique les nouvelles règles : comme tu n'as pas l'air décidé à te détendre, je vais t'aider. Cette fois, tu n'as rien à faire, pas de question, pas de choix, c'est très simple : laisse-toi complètement aller. La seule limite est que tu n'as pas le droit de jouir tant que tu n'auras pas reçu mon autorisation. Je te punirai si tu tentes de me désobéir. On commence.

En tant normal, j'aurais sifflé entre mes dents qu'il n'y avait aucun risque : ce n'était pas un homme qui allait me faire jouir ! Mais avec Meshqipsah je n'étais plus sûr de rien. Personne ne m'avait jamais fait cet effet ravageur, personne d'autre que lui. Il y avait seulement une poignée d'heures, j'étais enfoui au fond d'une belle femme à la peau dorée et je ne pensais pas qu'il existait quelque chose au monde qui soit meilleur que ça. Lui pourtant était meilleur, son regard à lui seul était une promesse, la caresse de ses doigts était une torture délicieuse et chacune de ses menaces devenait un fantasme. Et je le détestai pour ça.

D'ailleurs c'était précisément la raison pour laquelle j'avais déclinée son offre d'intégrer son équipage, des années plutôt, lorsqu'il me l'avait proposé après la bataille de la Gueule. J'avais eu peur de ce que j'éprouvais en sa présence parce que quand il était là je ne me sentais plus libre et plus vraiment farouche. Quand il me regardait je voulais baisser les yeux, quand il me parlait j'avais envie d'obéir à sa voix et quand il me touchait tout mon corps réclamait de s'offrir à lui…

En cet instant je n'étais plus le capitaine de La Guivre Noire, je n'étais plus le pirate le plus redouté de la Mer Scorpion, je n'étais même plus un bandit sanguinaire et irascible ou un explorateur déterminé, j'étais juste moi, abandonné à lui. Et c'était désarmant.

Ses mains se posèrent sur mes épaules et descendirent sur mon torse. Ma peau était glissante d'huile et chaque geste était une caresse de soie. Ses doigts s'égarèrent sur mes mamelons dont il s'empara sans douceur. Il les fit rouler sur ses pouces et je les sentis durcir en frissonnant. Soudain il tira cruellement dessus et le gémissement rauque qui m'échappa n'aurait pas pu passer pour de la douleur. Je fermai les yeux aussi fort que je le pouvais, refusant de voir l'expression satisfaite de son visage.

Je n'étais plus capable de penser à autre chose qu'à ses gestes, j'étais attentif à la moindre sensation, j'étais conscient de chacun de mes souffles, de chaque battement chaotique de mon cœur mon corps me parlait comme il ne l'avait jamais fait, comme si j'étais vivant pour la première fois, sensible à tout, jusqu'à l'insoutenable.

Il caressa mon ventre, traçant des rosaces de feu à la surface de la fine pellicule d'huile qui couvrait ma peau. Je ne m'attendais pas au soulagement que j'éprouvai quand il s'empara de mon membre tendu à l'extrême. Ma peau lésée par la violence des coups de martinet palpitait douloureusement dans sa main, tiraillée entre le plaisir le plus intolérable et la plus intolérable souffrance.

Je me mordis violement la lèvre. Le souffle de son rire se perdit près de mon oreille.

– Tu es prêt ? me demanda-t-il avec un sourire indécent dans la voix.

Je secouai la tête négativement. Je n'étais pas prêt du tout, on ne pouvait pas être prêt à ressentir quelque chose d'aussi fort, on ne pouvait que le subir et essayer de ne pas devenir fou.

– Tant pis, ton corps l'est, lui. Il n'attend même que ça…

Il initia des mouvements de va-et-vient avec une lenteur atroce, ce fut comme une lame de fond qui ravageait mes reins. Tout mon corps se contracta d'anticipation et mes muscles épousèrent la forme de la perle de corail. Les doigts de Meshqipsah glissaient sur l'huile, voyagèrent sur ma hampe brûlante, massèrent mon gland et taquinèrent mon méat. J'asphyxiais de plaisir.

Il saisit mes bourses et je lâchai un dernier gémissement étouffé, emporté par un torrent incontrôlable. Tout mon corps se contracta, mes couilles se serrèrent et des braises liquides léchèrent mes entrailles. Un cri de douleur me déchira la gorge lorsqu'il empoigna la base de mon sexe et serra pour empêcher ma jouissance. Je crus que j'allais m'évanouir et relevai péniblement les yeux vers lui, des larmes coincées entre les cils.

Son visage était fermé et dur.

– Je t'ai dit : seulement quand tu auras mon autorisation.

Je reposai la tête sur le coussin et soufflai un coup. Ce type était un monstre. J'essayai vainement d'apaiser la douleur et la frustration. Il avait lâché mon sexe mais je sentais toujours la force de ses doigts qui m'avaient empêché de jouir si cruellement. J'étais tremblant et des spasmes d'inconfort cinglaient mes reins. Mon corps ne comprenait plus rien, passant brutalement d'un plaisir renversant à une douleur étourdissante.

J'étais insatisfait, crispé dans une position devenue franchement douloureuse, et chacun de mes muscles demandait grâce. Meshqipsah s'empara à nouveau de la carafe d'eau et j'eus envie de le supplier. Je compris alors qu'à partir de maintenant je n'avais plus de ressources. J'allais devoir tenir sur les nerfs. Ce serait ma volonté contre la sienne. Je lui jetai un regard farouche. Il se réinstalla sur la chaise, nonchalamment.

– Je suis désolé, je n'ai que de l'eau froide, m'apprit-il d'un ton absolument pas désolé.

Il tendit le bras au-dessus de moi et versa lentement l'eau sur le bas de mes reins. Je me cambrai brusquement. C'était glacé ! Il n'en versa pas beaucoup, mais cela suffit à ce que la caresse de glace se répande sur mes fesses. C'était si froid que je sentis avec une précision démoniaque un fin filet d'eau s'infiltrer à l'intérieur de moi. Je respirai vite, un peu paniqué, et je me mordis la lèvre en sentant le petit corail s'ouvrir et gonfler. Il repoussa lentement mes parois, se déploya comme une fleur, pourtant compact comme de la pierre. Je contractai involontairement les muscles pour résister, mais il m'écarta sans difficulté.

– Détends-toi, me conseilla Meshqipsah de sa voix exigeante. Tu vas t'habituer.

L'eau continua à s'écouler et vint lécher mes bourses. Je frissonnai, déchiré de sensations contraires. Mon esprit concentré à l'extrême sur la sensation de tiraillement qui contraignait si implacablement mes muscles à s'ouvrir ne perçut pas tout de suite la caresse fraîche dont le Roi Pirate gratifia ma nuque. Je calmai un peu mon souffle. La douleur commençait à refluer, laissant place à une sensation plus terrifiante encore, une crispation légère, vibrante, intime, atrocement excitante. J'aimais ça…

Meshqipsah me laissa reprendre mon souffle.

– Tu as une bonne endurance, me félicita-t-il.

Je souris.

– Vous êtes assez tenace, vous aussi, reconnus-je.

Il m'avait amené à ma limite assez vite, et lui résister à partir de maintenant serait difficile.

– Si ça n'avait pas été aussi important, ajoutai-je, je vous aurais déjà dit ce que vous vouliez savoir.

Le Roi Pirate eut un rire franc. Il reprit mon sexe et recommença à me caresser.

– Ça aurait été dommage. J'aime que tu me résistes, je vais pouvoir aller jusqu'au bout avec toi.

Je cherchai son regard qui errait sur mon corps et lui adressai une interrogation muette.

– C'est comme ça que je préfère prendre mes partenaires, m'avoua-t-il avec un sourire un peu triste en balayant tout mon corps du regard.

– En les torturant ? demandai-je sans aigreur en mettant un coup de rein involontaire pour pousser mon sexe plus loin dans sa main.

Il affermit sa prise et accéléra le mouvement. Je gémis de plaisir.

– Oui, et en les attachant, en les fouettant, en leur faisant mal, et en les regardant craquer et baisser les armes peu à peu. Et je préfère que ce soit des hommes.

– C'est pour ça que la reine a déserté votre lit ?

C'était une question impudente. Mais il ne releva pas, c'était invraisemblable la liberté qu'il laissait à mon esprit, alors qu'il tenaillait si fermement mon corps. Il m'égarait avec un naturel déroutant.

– Djinàn est un esprit libre. Elle aime les pillages, le danger, et changer d'amant tous les soirs. On n'enferme pas une femme comme elle dans un château au milieu d'une meute de nobliaux avides.

– Vous l'aimez ?

Cette question-là aussi aurait dû me valoir une violente brimade. Mais ses doigts voyageaient inlassablement sur ma hampe qui palpitait de plaisir. J'étais à cran et je ne pourrais pas retenir ma jouissance longtemps. Mais cet instant était un instant de pur plaisir et j'en profitais à fond.

– Non. C'est une vieille amie, répondit-il, j'ai confiance en elle et je voulais à tout prix que mon héritier tienne d'elle, qu'il ait sa force, son audace…

– Quel âge a-t-il votre héritier déjà ?

– Neuf ans, répondit-il.

– Et vous êtes fier de lui ?

– Il va devenir un pirate terriblement doué.

– Il vit au château ?

– Non, je ne veux pas qu'il fréquente trop longtemps les charognards de la cour, ce monde ne ferait que le rendre mesquin et fourbe. Il voyage avec sa mère pendant les mois d'été.

Meshqipsah avait effectivement l'air très fier. Et c'était un peu surprenant, l'éducation qu'il donnait au petit prince. Il le laissait grandir à la dure, dans un monde dangereux, au cœur des conflits du royaume. Je ne doutais pas que le prince ferait un excellent successeur.

Je soupirai. Son pouce venait de trouver mon méat et il le titillait de caresses circulaires.

– Tu aimes, là ?

– Oui, reconnus-je sans pudeur, porté par le ton de confidence de notre discussion.

Il accentua un peu ses attouchements. Je me cambrai.

– Je n'en reviens pas que tu sois enfin tombé dans mes filets, fit-il avec une satisfaction sincère en caressant mon torse.

– N'ayez pas l'air aussi fier de vous, je vous ai donné du mal !

Il eut un rire de plaisir qui me fit sourire aussi, entre deux halètements.

– Tu as été parfait, j'adore qu'on me résiste.

– Meshqipsah, quand vous dites que vous voulez aller jusqu'au bout…

Je ne sus pas comment tourner ma phrase, mais il comprit.

– Je vais te prendre, oui.

Je plongeai mon regard dans le sien. J'avais beaucoup à apprendre de lui, réalisai-je. Je n'avais jamais dit à une femme que j'allais la faire mienne avec une telle assurance, et j'étais certain que je n'avais jamais déclenché chez aucune d'elles l'émotion sauvage qu'il venait de déclencher en moi.

– Pour ça aussi je vais beaucoup vous résister, vous savez.

Il sourit.

– Je suis content que tu ne hurles pas d'indignation, pour commencer. Je m'attendais à une réaction beaucoup plus violente.

J'eus un ricanement un peu tremblant, je commençais à perdre mes moyens.

– Vous avez votre main sur ma queue… Je n'arrive pas à réfléchir.

Il rit avec moi et concentra ses caresses sur mon gland. Je savais ce qui m'attendait si je craquais et de grosses gouttes de sueur dévalèrent mes tempes. Ce fut une bataille âpre que nous menâmes les yeux dans les yeux. Je résistai de toutes ma volonté et il me caressa avec une sorte de dévotion possessive et brutale, il traqua mon plaisir, l'intensifia, m'accula.

J'abandonnai la bataille, au bord de l'évanouissement et sentis le délicieuse picotement de l'orgasme, la contraction de mes bourses, l'embrasement de mes reins. Je criai à nouveau quand il bloqua ma jouissance dans se main. Je ne le lâchai pas des yeux, il regarda ma souffrance, ma frustration, et je compris qu'il adorait ça.

Je poussai un long gémissement de plaisir quand l'eau glacée dévala mes reins en feu. Puis je fermai les yeux et baissai la tête quand elle s'infiltra en moi et fit enfler le corail. Je le sentis se déployer avec une précision atroce. Une longue crispation secoua mes muscles écartés de force.

– Souffle, me conseilla Meshqipsah.

Cette fois-ci je lui obéis. Ça aidait un peu, bien que ma respiration soit gênée par le collier.

– Je vais avoir mal comme ça ? demandai-je essoufflé.

– Quand je vais te pénétrer ? comprit-il. Ce sera beaucoup plus douloureux. Je suis plus gros, plus long, et je vais bouger.

Je soupirai en sentant monter la peur.

– Montrez-moi, exigeai-je.

Quelque chose passa dans son regard. Je ne sus si c'était de la surprise ou de l'excitation, mais ça me plut. Il défit les lacets de son pantalon de cuir et libéra une érection volumineuse et rigide. Il était plus gros que moi, et plus large surtout.

– Vous allez me déchirer, soufflai-je horrifié.

Il éclata de rire.

– Mais non ! Je vais te préparer et t'assouplir, tu auras sans doute encore mal demain mais tu n'auras pas de blessure grave.

Je secouai la tête.

– Comment est-ce que vous avez fait pour cacher ça à votre équipage ?

– Quoi ? La taille de ma queue ?

Je ris, ça calma un peu ma crispation. La taille du corail commençait à être supportable, même si je le sentais à chaque contraction.

– Comment vous leur avez caché que vous êtes un Rakhshan ?

– Et toi ? Comment tu as caché au tien que ce que tu aimes le plus, c'est qu'on te traite comme ça ?

J'ouvris la bouche pour lui répondre que ça n'avait rien à voir et qu'il se trompait, que je n'aimais pas ça. Mais les mots ne purent franchir mes lèvres parce que je n'étais plus sûr, soudainement. Il enroula à nouveau ses doigts autour de mon sexe. Je ne répondis pas.

– Tu ne le savais pas ? demanda-t-il sans moquerie. C'est normal remarque, si tu as passé ta vie à être fort, à montrer de l'audace, de la témérité si tu n'as jamais été à la merci de personne, tu ne pouvais pas te douter que tu en avais envie…

– Toute mon enfance j'ai été à la merci de mon père, répliquai-je, acerbe. Il était stupide, maladroit, violent. Il me haïssait parce que ma mère était morte en me mettant au monde. Il buvait et il frappait fort. Je sais ce que c'est d'être à la merci de quelqu'un. Et c'est ce que je hais le plus au monde. Je suis un homme libre, et vous n'êtes pas mon roi, Meshqipsah.

Le regard de défi que je lui lançai ne rencontra que deux prunelles sombres, profondes, et sans haine. Est-ce qu'il avait le droit de me torturer avec ce regard ? Est-ce qu'il avait le droit de faire souffrir mon corps comme il le faisait, tout en me dévisageant avec respect, avec douceur, comme un égal, comme un frère d'armes ?

– Ce que tu connais, Dastan Eskàndar, c'est la tyrannie. Moi je te parle de soumission volontaire, de confiance, du soulagement qu'on peut éprouver à s'abandonner…

Je soupirai. Je n'avais rien à répondre à ça. J'avais toujours eu la langue bien pendue pourtant, et pleine de venin. Mais contre lui je n'étais pas armé. Mes lames glissaient contre sa carapace et ma volonté s'émoussait à trop se frotter à sa peau. Le pirate farouche que j'avais toujours cru être n'était peut-être fait que de vent et du miroitement éblouissant du soleil à la surface des eaux. Lui était un rocher sûr et tangible sur lequel mes vagues se brisaient.

Ses mains de virtuose voyageaient à nouveau sur ma peau, elles me harcelèrent de caresses précises mais trop légères qui me faisaient désirer la bestialité d'un vrai contact. Mon vit était douloureux et la crispation de mes membres tendus et immobilisés devenait insoutenable.

– Je sais des choses sur toi-même que tu ignores, laisse-moi te les montrer, insista-t-il d'un ton bas de confidence. Tu ne m'as pas laissé l'occasion de te remercier, après la bataille de la Gueule…

– Je vois très bien ce que vous faites et c'est abject ! éclatai-je, suffoqué de colère et de plaisir. Vous ne me ferez pas baisser ma garde avec quelques caresses et des mots doux ! Si vous voulez me remercier, rendez-moi mes lames et offrez-moi une mort digne, dans un combat singulier !

Sa main saisit brutalement mon menton et il me força à redresser la tête et à le regarder droit dans les yeux. J'essayai de me dégager de sa poigne comme un animal acculé. Voir son visage tordu par la colère alors que son autre main s'activait si vivement sur ma hampe menaçait beaucoup trop dangereusement le peu de contrôle qu'il me restait.

– Je t'interdis de me traiter de lâche, pirate, cracha-t-il entre ses dents serrées. C'est une trêve que je t'offre là, je n'essaye pas de te tromper, je t'ai dit que je n'attendais pas de réponse ni sur le sextant ni sur quoi que ce soit. Je veux juste ta capitulation. Et tu n'as rien à m'apprendre en matière de loyauté…

J'étais complètement épuisé physiquement, et ses mots qui insinuaient le doute en moi m'étourdissaient. Je baissai les yeux, ne supportant plus d'affronter son regard qui me poignardait d'une sincérité et d'une droiture que je n'aurais pas voulu lire sur ce visage qui me hantait depuis trop longtemps.

Ce fut malheureusement une nouvelle erreur car mon regard tomba sur l'érection de Meshqipsah.

Une plainte de frustration douloureuse s'échappa de ma gorge malgré moi. C'était incompréhensible. Jamais un homme ne m'avait fait cet effet. Je me fichais bien des corps mâles, les caresses de n'importe quel autre homme m'auraient profondément dégoûté, surtout au milieu d'une séance de torture ! Pourtant ses doigts semblaient naturels sur ma peau, ils me touchaient sans hésitation, avec familiarité, comme si je lui avais toujours appartenu. Et ma position qui aurait dû être la plus terrifiante au monde, était seulement inconfortable. Et excitante.

Je fixai son sexe dressé. Il était épais, long, et parcouru de veines saillantes. C'était moi qui le mettait dans cet état réalisai-je en le regardant. Et cela me fit l'effet d'un coup de poing. Je me vis à travers son regard, comme lui devait me voir : les genoux tremblants, écartés, sanglés, le dos cambrés, les mains attachées, les fesses tendues. J'étais ouvert, écartelé, frissonnant de désir et de douleur. J'étais complètement vulnérable, et ça l'excitait de me voir comme ça.

La jouissance me prit pas surprise, mais Meshqipsah fut plus rapide et bloqua mes spasmes de plaisir. Je criai comme un possédé sous sa poigne implacable. Il serrait tellement fort que les larmes me montèrent à nouveau aux coins des yeux. C'était trop dur, j'allais craquer…

Je ne réagis même pas quand il se pencha pour ramasser la carafe. Il en versa généreusement sur mon dos cette fois. Mes muscles fébriles et tremblants tressautèrent à peine au contact du liquide glacé. Je me mordis la lèvre en sentant l'eau dévaler mes reins, arriver sur mes fesses… Quand elle s'infiltra en moi je pris une inspiration profonde. Il y en eut beaucoup et le corail se déploya jusqu'à sa taille maximale.

J'émis un sifflement de douleur, les derniers millimètres furent les plus pénibles. Mes muscles pulsaient autour de l'intrusion devenue beaucoup trop imposante et je tremblais comme une feuille.

Le plus humiliant était que j'avais failli jouir parce que j'avais réalisé à quel point j'étais exposé, vulnérable et offert. J'avais compris dans quelle position de faiblesse il m'avait mis, et j'avais aimé ça.

Je n'osais plus le regarder. Sa main avait lâché mon menton, et j'avais laissé ma joue retomber sur le coussin, les paupières résolument closes.

Je le sentis se lever et passer derrière moi. Il caressa le bas de mes reins et mes cuisses qui tremblaient de soutenir mon poids dans cette position impossible. Je ne résistai même pas quand il glissa un doigt en moi avec une délicatesse que sa large carrure n'aurait pas laissé soupçonner. Je le sentis jouer avec le corail, le repousser lentement, l'ajuster… Puis il tira doucement sur la cordelette à laquelle il était attaché.

Je poussai un vrai cri, à gorge déployée. Mes tremblements redoublèrent, il venait de frotter quelque chose au fond de moi et ça avait été comme un coup de tonnerre, blanc et fulgurant comme la foudre.

Il poussa à nouveau le corail au fond et retira sur la cordelette pour qu'il frotte une nouvelle fois ce point de faiblesse que je n'avais pas eu conscience de posséder. Je ne pus retenir mon cri cette fois non plus.

– Arrêtez, asphyxiai-je. Pitié !

Mais sa seule réponse fut d'accélérer le rythme de la torture. Je perdis totalement le contrôle, de tout. Mon esprit devint silencieux et noir comme le fond des abysses. Mes cris, mes gémissements et mes halètements laborieux peuplèrent la chambre du roi de suppliques incohérentes. Mon corps entier ne fut plus qu'un long frisson, une voile qu'il faisait claquer furieusement comme s'il commandait aux ouragans.

Jamais le plaisir n'avait eu ce goût-là, avec aucune femme, jamais. C'était comme une morsure de métal, comme une tempête, comme une noyade, c'était comme tout ce que le plaisir n'aurait jamais dû être.

Le tissu doux de sa chemise effleura la peau volcanique de mon dos alors qu'il se penchait sur moi. Je me cambrai, rapprochant mon corps du sien.

– Je suis ton roi, Dastan, glissa-t-il à mon oreille. Dis-le.

– Vous êtes mon roi, répondis-je sans hésiter parce que je n'avais plus la moindre force, plus la moindre volonté.

Et ces mots me semblèrent vrais, et doux. Ils étaient une musique. Ils étaient une promesse.

Soudain il tira un peu plus sur la ficelle et le corail glissa hors de moi. Je me mordis la lèvre et grognai de douleur et de frustration. Je crus qu'il allait le remettre à sa place entre mes reins, mais ses mains s'activèrent cette fois sur mes jambes. Le temps que je comprenne ce qu'il faisait, il avait défait les sangles qui me retenaient. Il dénoua également celles de mes poignets et détacha l'anneau qui forçait ma nuque à rester baissée. Je me serais effondré sur place, tétanisé et sans force, s'il ne m'avait pas soutenu et soulevé.

Je n'étais vraiment pas un gringalet, j'avais un corps lourd aux muscles forts. Mais il semblait que sur ce point-là aussi, il était plus fort que moi. Il me porta sans mal, un bras sous mes genoux et l'autre sur mon dos. Je gémis de détresse lorsque ma peau rencontra la soie fraîche de son lit. Je n'étais plus en mesure de comprendre ce qu'il faisait, être libéré de la tension atroce à laquelle mes muscles avaient été contraints n'était même pas un soulagement. J'avais mal absolument partout, mais je m'en fichais complètement parce qu'il était sur moi.

Je relevai les yeux vers son visage. Ses cheveux d'ombres formaient un rideau de nuit autour de nous, ses genoux étaient enfoncés dans le matelas de part et d'autre de mon corps nu. J'avais le souffle court, j'étais couvert d'huile et de sueur. Lui était éclatant dans ses vêtements de corsaire. Son sourire indécent captura mes lèvres, vola mon souffle. Je lui répondis sans réfléchir, brutalement, avidement, comme mon corps l'exigeait.

Il enfouit son visage dans mon cou, mordilla mon oreille, gifla mes tétons et griffa mes flancs. Je me cambrai en gémissant. Je n'étais plus attaché mais j'avais déjà perdu. J'aimais beaucoup trop chacune de ses caresses, chacun de ses coups, j'étais allé trop loin maintenant pour feindre de ne pas vouloir aussi ce qu'il m'avait promis.

Il ne prit le temps de se déshabiller et je trouvai cette urgence plus excitante encore.

Je vis vaguement réapparaître le pot d'huile dont il m'avait enduit. Je redressai légèrement la tête, même le mouvement le plus simple déclenchait une douleur harassante. Ses doigts étaient en train de voyager sur son propre sexe, le rendant luisant et plus rigide encore. Je me mordis la lèvre en laissant retomber ma tête. Je jetai mon bras en travers de mes yeux comme si ce geste avait le pouvoir de faire disparaître de mon esprit ce que je venais de voir. Je n'aurais jamais dû regarder. Cette vision allait me hanter toute ma vie. La crispation de ses cuisses, la fermeté de sa main sur son propre sexe, son gland qui réapparaissait entre ses doigts…

Il écarta mes cuisses en repoussant mes genoux et je dégageai mes yeux pour le voir s'installer au-dessus de moi.

Le bout de son sexe tâtonna paresseusement entre mes fesses et trouva mon entrée. Il était plus gros que le corail réalisai-je en le sentant contre moi. Plus large, plus long, plus chaud, plus dur. Je le voulais mais une peur sourde serra ma poitrine, je le voulais mais je me faisais honte de trouver l'épaisseur de ce membre menaçant aussi excitant.

– Ne faites pas ça, soufflai-je en cherchant ses yeux.

Il eut un sourire crispé. Son souffle était un peu court. Il avait l'air à bout lui aussi.

– Ta bouche dit non, mais tes yeux me supplient de te prendre. Je leur fais plus confiance…

D'une main il écarta l'une de mes fesses, et il appuya l'autre sur le matelas, à côté de mon visage tout en initiant la pénétration. Tout mon corps se souleva en réponse au mouvement lent et continu de son membre qui forçait mon anneau étroit. Je laissai passer toute la poussée en apnée. La brûlure fut violente, chacun de mes muscles se contracta, cherchant un moyen de se défendre de l'intrusion, de contenir la douleur.

Meshqipsah avait fermé les yeux et il émit un râle de plaisir typiquement masculin. Ça avait l'air meilleur que ce qu'il avait prévu, parce qu'il lutta pour garder de contrôle. Je sentis tout son corps se crisper, se retenir de bouger, et sentir son désir embrasa mes reins davantage encore. Je me sentais beaucoup trop rempli, écartelé, mais le corail m'avait suffisamment préparé et maintenant que j'avais franchi la ligne interdite, celle que j'avais regardé avec envie toute ma vie, je me fichais bien de me perdre avec lui sur cette mer inconnue. J'en avais envie même.

– Vous n'avez pas l'air bien, soufflai-je. Vous voulez que j'appelle quelqu'un pour vous aider à me baiser ?

Je sentis très nettement son sexe durcir encore en moi, il était devenu un mât de pierre, et son regard vrilla le mien, entre surprise et excitation. Apparemment il n'aimait pas la provocation, mais les mots crus lui faisaient de l'effet.

Ma punition vint vite et fort. Il se retira entièrement de moi et me posséda à nouveau jusqu'au fond. Je hurlai en accusant le coup. Le collier serré à ma gorge m'étouffait presque. C'était atrocement bon, et douloureux comme un écartèlement, violent, sauvage, et aussi incroyablement doux parce que sa main libre vint caresser l'intérieur de mes cuisses.

– Je ne sais pas, fit-il en se retirant à nouveau.

Il s'enfonça durement. Je criai en me cambrant.

– Tu penses que je ne vais pas te suffire ?

Il me laboura à un rythme diabolique. Cette fois je ne pouvais plus le provoquer, je ne pouvais même pas parler. Je n'aurais même pas pu l'implorer si ma vie en avait dépendu.

Sa main libre vint trouver le creux de mon genou et il me fit relever une jambe autant que ma souplesse très limitée me le permit. Il bougea le bassin tout en continuant à me besogner brutalement. Je ne contrôlai à nouveau plus mes cris ni mes tremblements.

Soudain il trouva le bon angle, celui qu'il avait cherché à tâtons et qui fit taper son gland contre ce point inconnu qui me terrassait complètement.

Je hurlai en renversant la tête. Il plongea comme un prédateur sur ma gorge offerte et me mordit fort.

– Encore ? m'interrogea-t-il avec un sourire dans la voix.

– Non ! suppliai-je parce que je ne m'étais pas encore remis de la première décharge.

Il rit entre ses dents serrées par le désir et me fit crier impitoyablement. Son sexe s'enfilait en moi avec une précision atroce, frappant encore et encore cette zone trop sensible. Je finis par me débattre pour reprendre le dessus, pour contrôler la pénétration. Mais ses jambes continrent les miennes. Son souffle devenait aussi erratique que le mien.

Il emprisonna ma main qui essayait de le repousser dans sa poigne brûlante et me fit trouver le chemin de mon propre sexe.

– Touche-toi, m'intima-t-il. Mais attends que je te l'ordonne pour jouir.

Je ne résistai pas à l'appel de mon membre fébrile, je gémis du contact de ma propre main sur ma queue douloureuse et lésée de dizaine de minuscules éraflures brûlantes. Je refermai mon autre main sur ses cheveux que je serrai dans mon poing pour le forcer à m'embrasser. Il mordit ma lèvre, j'ouvris la bouche pour crier, il glissa sa langue en moi.

C'était l'étreinte la plus violente de ma vie, et la meilleure surtout.

Il m'empalait sauvagement, m'égarant quelque part entre le plaisir le plus vif et une douleur intolérable, lancinante, poignante.

Il relâcha ma bouche, je ne relâchai pas ses cheveux, j'avais besoin de me tenir à lui.

– Jouis maintenant, ordonna-t-il d'une voix si basse qu'elle ressemblait à un grondement de bête.

Et ses dents se refermèrent sur un de mes mamelons. Il mordit fort. Je criai et mon ventre se contracta. Je le sentis devenir un bloc de marbre contre moi, il s'enfonça au plus profond de mon ventre en repoussant mes chairs avec la violence implacable d'un conquérant. Son membre pulsa en moi, coulé dans ma peau, vibrant de chaleur, il déchargea dans une série de pulsations qui envoyèrent de puissants jets de lave au fond de moi. Je jouis dans une dernière crispation, ma propre semence éclaboussa mon torse nu, mon anus se contracta comme un étau de métal, l'emprisonnant dans une étreinte intime que je n'avais jamais donnée à personne.

Nos cris durent porter bien plus loin que les appartements royaux, surtout par les larges fenêtres ouvertes. Mais cela ne sembla pas le préoccuper un instant. Il s'affaissa sur moi, lorsque la tempête retomba et appuya son front contre le mien en fermant les yeux. C'était un geste presque plus intime que tout ce que nous venions de faire, parce que ça ressemblait à de la tendresse. Mais je le laissai faire sans rien dire. J'étais de toute façon trop épuisé, fourbu et sidéré pour avoir la moindre réaction, et bientôt, la guerre reprendrait. Il chercherait à obtenir le sextant, il me torturerait sans doute à nouveau, il me mettrait peut-être même à mort, maintenant qu'il avait eu ce qu'il voulait.

J'essayai de retrouver un souffle moins chaotique et de respirer correctement malgré le collier. Meshqipsah se retira de moi en m'arrachant une grimace. Je gémis, incapable de bouger et il se leva. Il était juste transpirant et décoiffé, moi j'étais brisé, tremblant et plus vulnérable que jamais. Mais je me sentais plutôt bien, bizarrement, soulagé comme si la bête que j'avais muselée toute ma vie était enfin libre. Comment est-ce que j'avais pu croire que j'étais vivant avant ça ?

Il se pencha au-dessus de moi et approcha une carafe de vin rosé – le même que lui avait craché au visage. Il soutint ma nuque pour m'aider à presser mes lèvres contre le verre.

– J'ai drogué le vin, dit-il.

Je me figeai.

– Ça va t'aider à te décontracter et à dormir, tu ne seras pas réveillé par la douleur.

Je tendis le cou jusqu'à croiser son regard. Je ne comprenais rien à cet homme. Son honnêteté me déroutait.

– Tu as été parfait, Dastan. Fais-moi encore confiance s'il-te-plaît. Je ne vais pas te faire de mal pendant ton sommeil. Je vais te laver, te soigner, et te laisser dormir.

Je battis lentement des paupières et demeurai immobile plusieurs longues secondes. Son regard était d'un calme de statue, doux, rassurant. Je poussai sur mes abdos jusqu'à me redresser assez pour boire. La moindre contraction musculaire était infernale. Meshqipsah me soutint, il m'aida à boire de longues gorgées de vin sucré et frais qui glissa dans ma gorge comme un élixir divin.

Je fermai les yeux, étourdi de plaisir et de douleur, épuisé, repus. C'était lui qui avait eu raison depuis le début, j'avais aimé être à sa merci, j'aimais l'être davantage encore maintenant que je sentais un sommeil lourd peser sur mes paupières. C'était irrationnel mais je ne me sentais pas en danger.

Je me demandai fugacement si le vin était déjà drogué quand il m'en avait proposé avant de me torturer. Si c'était le cas, ça en disait beaucoup sur lui, sur la domination qu'il avait entendu exercer sur moi. Il m'avait donné de quoi me détendre et mieux supporter la douleur… Le Roi Pirate était beaucoup de choses, mais il n'était pas un vrai tortionnaire. Il n'avait pas blessé ma dignité et il m'avait libéré de moi-même.

Si l'enjeu n'avait pas été le sextant, si ça avait été un objet de moindre valeur, je lui aurais déjà dit. Il avait mérité d'obtenir des confidences. Mais c'était trop précieux. Je regrettais un peu qu'il ne m'ait pas demandé autre chose, quelque chose de plus simple, parce que lui céder était bon. Mais peut-être que mon secret me permettrait de rester un peu plus longtemps auprès de lui.

– Je ne vous dirai jamais où j'ai caché le sextant, murmurai-je presque désolé.

– Je sais, répondit-il sans colère en reposant la carafe et en pressant un linge humide et frais contre mon front. Ça n'a pas d'importance. Dors.

~.~.~.~

Une brise douce caressa ma peau. Le vent marin chantait l'appel du large, c'était l'hymne pur de ma patrie qui me reprochait en riant de m'être éloigné. La terre était un lieu dangereux, soumis au règne des hommes, où des ennemis mortels nous traquaient, invisibles, où l'espoir pesait lourd, comme des chaînes de plomb nous ramenant au sol à chaque pas. En mer tout était léger, un bâtiment de la taille d'un palais pouvait se mouvoir au gré des vents et des flots.

Mais mon corps me rappela que tout avait changé. Que maintenant j'avais connu une nouvelle forme de liberté… L'histoire du Roi Pirate avait bercé mon enfance malheureuse d'espoirs de délivrance, notre première rencontre avait affermi mon courage de jeune adulte, et aujourd'hui ses doigts hantaient ma peau comme un sortilège. Il semblait que toute ma vie, j'avais mis mes pas dans les siens jusqu'à cet instant où nous n'avions fait qu'un.

J'ouvris les yeux au milieu d'un lit de soie pourpre dont les rideaux dansaient comme les voiles d'un bateau. La chambre était vide. J'étais allongé sur le ventre, nu. Mon seul vêtement était un collier de cuir un peu trop serré. Mon corps était fourbu de courbatures, ma peau tirait un peu. Mais j'étais propre et je sentais l'odeur douce de l'onguent cicatrisant qui avait été appliqué sur mes plaies et mes bleus.

Je me levai précautionneusement, en grimaçant. Le bas de mon dos en revanche était franchement douloureux. Il n'y était pas allé de main morte ! Le souvenir de son visage tendu au moment où il s'était enfoncé en moi me fit l'effet d'un coup de point dans le ventre.

Je m'arrachai à la sensation encore tenace de son corps dans le mien et je parcourus la chambre des yeux. Je trouvai des vêtements sur un meuble bas, à côté d'une vasque d'eau fraîche dans laquelle je me rafraîchis le visage. Où était Meshqipsah ?

Je secouai la tête en maudissant ma propre bêtise. Quelle importance ?! S'il était assez naïf pour croire qu'il pouvait me laisser seul dans ses appartements comme un amant languissant son retour, il n'avait vraiment pas compris qui j'étais ! Je m'habillai en vitesse, je ne parvins pas à retirer le collier de cuir et je renonçai. Je n'avais pas le temps, me dis-je en faisant taire la voix fourbe qui me susurrait que j'aimais ça, porter ce symbole de sa domination. Je cachai le collier dans le col de ma chemise et me penchai discrètement par le balcon. Il donnait sur les jardins du palais, et je ne vis aucun garde. Un jeune page passa en contrebas d'un pas pressé en transportant des bougies.

Je jetai un œil vers le soleil couchant. Il ferait nuit dans moins d'une heure. C'était l'heure idéale pour s'enfuir ! Un courant de plaisir fit battre mon cœur, je le reconnus sans mal, c'était l'appel de l'aventure et du danger.

Parmi les trésors du Roi Pirate je trouvai des armes précieuses, serties de gemmes, une petite arbalète aux flèches d'or, des épées immenses, des sabres, des boucliers, des masses… Je ne pris qu'une dague effilée que je coinçai dans ma ceinture. Il n'y avait rien de moins discret que de se promener avec des objets de valeur quand on avait l'air d'un forban.

Je jetai un dernier coup d'œil à la pièce derrière moi, mes yeux glissèrent sur le pilori, puis sur le lit et sur l'ensemble des trophées qui décoraient la chambre. Il n'y avait qu'un seul trésor que j'aurais voulu emmener ici, et il n'était pas là. Je me détournai et m'interdis d'y penser. Je repassai sur le balcon, vérifiai qu'il n'y avait personne, puis j'enjambais la rambarde de pierre. Je me suspendis à la balustrade et sautai souplement dans l'herbe quelques mètres plus bas. Tout mon corps protesta et la longue séance de torture se rappela à chacun de mes membres mais j'avais été dans des situations plus dramatiques. Je me relevai et fit l'effort d'avancer vite, et discrètement, en me penchant pour me cacher derrière une haute haie.

C'était incroyable après tout ce que j'avais ressenti entre ses mains, mais je devais reconnaître que dans l'ensemble, Meshqipsah m'avait plutôt épargné. Je n'avais aucune blessure grave, je pouvais marcher sans que la douleur soit intolérable, et mon corps était étrangement apaisé. Je n'éprouvais plus la moindre nervosité. Aucune prostituée ne m'avait jamais laissé dans cet état de bien-être et de paix.

A propos de prostituée, l'une d'elles méritait bien une petite visite…

Je me repérai par rapport au port de Sacarnac et escaladai la muraille des jardins à un endroit discret où les arbres empêchaient que l'on me voit depuis le château. Par un chemin pierreux, je redescendis jusqu'au le port et bifurquai immédiatement dans une petite ruelle entre des entrepôts pour éviter des miliciens en patrouille. Je n'avais pas aperçu mon navire dans le port. La Guivre Noire ne passait pourtant pas inaperçue…

Je me cachai dans l'ombre de caisses vides laissées derrière un entrepôt et j'observais le port un long moment. Je m'attendais à voir surgir des poursuivants à tout instant. Meshqipsah n'aurait jamais dû me permettre de lui échapper aussi facilement. Ma fuite avait été beaucoup trop facile, je le savais. Ce n'était pas normal, et ça me paniquait.

Mon instinct me hurlait de quitter la ville immédiatement, de rejoindre un village de pécheurs et d'embarquer pour les Îles du Couchant. Le sextant était à l'abri, je pourrais revenir le chercher dans quelques mois… Mais mon équipage avait été fait prisonnier par ma faute. La marine royale s'était emparée de mon vaisseau, je ne pouvais pas tout abandonner sans rien tenter.

Je regardai avec inquiétude le soleil nimber d'or le vaste port de Sacarnac. C'était étrange. J'étais en train de tout perdre, j'étais seul, en danger, et pourtant je n'avais aucun regret.

Je soupirai. Je n'avais pas l'air d'être suivi. Et ça aussi c'était vraiment très suspect. Je me remis finalement en route, et remontai le port en direction d'un bordel fréquenté des marins, des pécheurs et des pirates. J'attendais à nouveau un long moment à l'abri d'une ruelle peu fréquentée, le temps qu'une patrouille de la milice s'éloigne de devant le bordel. Si je revoyais Meshqipsah, il faudrait que je lui dise que ses miliciens passaient plus de temps à faire de l'œil aux prostituées qu'à garantir la sécurité du port…

Lorsque la voie fut libre, je traversai rapidement la rue. J'avais l'impression atrocement angoissante d'être suivi. Et j'étais incapable de repérer d'où venait le regard qui brûlait ma nuque. Peut-être que c'était moi qui me faisais peur tout seul. Mais en général mes intuitions étaient justes…

Je repérai Sybil, la prostituée entre les cuisses de laquelle j'avais passé ma nuit précédente. Elle se trouvait dehors à moitié nue, et mettait son opulente poitrine sous le nez des passants comme une vendeuse de fruits. Je pressai le pas et l'attrapai par le coude. Elle me présenta d'abord un superbe sourire surfait qui se fana instantanément lorsqu'elle réalisa qui j'étais.

Elle voulut se débattre et crier, mais c'était trop tard, je l'avais entraînée trop rapidement hors de vue. Je plaquai une main contre sa bouche et la lame de ma dague contre sa gorge en la poussant sous l'arche à demi-effondrée d'une ancienne muraille qui marquait autrefois les limites de la ville, avant que le roi Meshqipsah ne prenne le pouvoir et ne sécurise suffisamment le port pour que les murailles ne soient plus nécessaires.

– Si tu cries, c'est la dernière chose que tu feras, l'avertis-je en libérant sa bouche.

– Attends, Dastan, c'est pas ce que…

– La ferme ! sifflai-je à voix basse. Où est mon équipage ?

– Je n'en sais rien, ils ont été arrêtés par la milice ce matin…

– Où amène-t-on les prisonniers ?

– Le roi ne fait jamais de prisonnier quand il capture des pirates. Il les prend à son service, ou il les pend s'ils refusent.

– Où est mon équipage Sybil ? C'est la dernière fois que je te pose la question.

Son corps tremblait de peur contre le mien. Mais je n'étais pas connu pour ma pitié, surtout quand il s'agissait de mon vaisseau et de mes hommes.

– Les donjons du palais, souffla-t-elle. S'ils n'ont pas été pendus et qu'ils n'ont pas non plus été libérés, ils doivent être dans les geôles du roi…

Le roi. Il me semblait que sa présence emplissait cette ville toute entière. Il m'attendait à chaque tournant, il était chacune de mes embuches. Il avait été chacun de mes soupirs aussi.

– Et mon vaisseau ?

– Je crois qu'il est resté dans la Baie des Forbans.

Je sifflai de frustration. La Baie des Forbans n'était pas facile à atteindre à pied. Il me faudrait une embarcation pour rejoindre mon navire, et même si j'y arrivais, il était certainement sous bonne garde, et je ne pourrais de toute façon pas le faire voguer tout seul. Une trirème de cette envergure nécessitait un équipage.

Je reportai mon attention sur la traîtresse qui m'avait vendu.

– J'espère que la milice t'a payée cher pour m'avoir trahi, crachai-je, acide.

Elle secoua la tête, des larmes faisaient briller ses yeux.

– Tu ne sais pas ce que c'est, sanglota-t-elle. Je suis une putain, Dastan, je ne possède rien, même pas le corps que je vends. On me prend le peu d'or que je gagne, ma vie ne veut pas plus que celle d'une esclave !

– La reine Djinàn était une putain aussi, Sybil. Tes excuses ne valent rien. Ce monde est façonné par d'anciens esclaves affranchis… Et si tu m'avais demandé de te sortir de là, au lieu de me vendre, je t'aurais aidée à t'enfuir.

Ses larmes redoublèrent. J'abaissai ma lame. Je n'avais même plus envie de la tuer. Assassiner une prostituée désarmée derrière un bordel miteux n'était vraiment pas honorable, même pour moi. Et la vie qu'elle menait serait une punition suffisante. Je la relâchai.

Elle sembla surprise, je la regardai avec dégoût, rangeai ma dague et partis. S'il lui prenait l'envie de retourner voir la milice pour leur vendre l'information selon laquelle elle m'avait aperçue après ma fuite du palais, je serais encore plus en danger que je l'étais. Mais tant pis. De toute façon cette situation entière était catastrophique, je n'avais pas envie de me salir les mains plus qu'elles ne l'étaient déjà.

Je m'éloignai d'un pas vif entre les ruelles que je connaissais mal. Je n'avais pas souvent mis les pieds à la capitale dans ma vie. Ça m'avait rarement réussi… Et cette fois ne faisait pas exception, elle était même au sommet de la liste de mes situations désastreuses. Mon équipage était prisonnier du Roi Pirate, et il m'aurait fallu une armée pour aller le délivrer. Quant à mon vaisseau, il était hors d'atteinte, et sans doute aux mains de la marine royale, ce qui signifiait qu'il me faudrait une seconde armée pour le récupérer.

Un capitaine sans équipage et sans navire était-il encore un capitaine ? Je n'avais pas un sou en poche, et je n'avais que très peu de contacts à Sacarnac. Sans compter que j'avais fait de l'ombre à beaucoup de pirates en Mer Scorpion. Si mes rivaux apprenaient que j'étais maintenant seul, vulnérable et sans ressource, ils me planteraient certainement un poignard entre les omoplates pour éviter que je me relève…

Il ne me restait donc plus qu'une chose, un dernier trésor, mon sextant. J'avais tout perdu, mais il me restait mon rêve. Je n'avais plus qu'à le récupérer et à quitter la ville. Définitivement.

Ma nuque me picota une nouvelle fois, comme si depuis les ténèbres, des yeux d'ombre avaient glissé sur moi.

~.~.~.~

Des croissants de lune s'élevaient lentement au-dessus de la mer. Je fis une pause de quelques minutes en m'effondrant sur un rocher. J'avais habituellement une bonne endurance, mais mon corps était encore fébrile et douloureux et mes fesses me rappelaient sans cesse combien Meshqipsah était un amant ardant. J'aurais certainement dû éprouver de la honte, ou le sentiment pesant d'avoir été sali. Mais pour ça encore, mon propre esprit me surprenait. Le Roi Pirate m'avait possédé pleinement, entièrement, sans délicatesse. La piraterie était un monde violent, qui n'épargnait personne, et où personne ne voulait être épargné parce que la liberté n'avait de valeur que lorsqu'on s'était battu pour l'obtenir.

Et Meshqipsah qui venait du même monde que moi avait respecté ce code, cette loi tacite. J'aurais été humilié s'il m'avait pris avec douceur, comme on lutine une prostituée de valeur, ou une femme dont on veut ravir le cœur.

Etre un Rakshan était censé être interdit. Mais être un pirate c'était envoyer au diable les interdits. Et peut-être que s'il était le Roi Pirate, c'était justement parce qu'il avait compris ça mieux que personne.

En contrebas, les flots noirs léchaient la falaise avec de profonds soupirs et de hautes éclaboussures. Je jetai un regard circulaire aux ténèbres. Il n'y avait personne de visible entre les falaises noires, et la nuit dissimulait ma fuite. Mais mon instinct me hurlait toujours qu'une ombre silencieuse et furtive me suivait.

Je me remis en route en grimaçant de douleur. Les pierres blanches des ruines que je cherchais apparurent enfin à ma vue.

J'escaladai des rochers escarpés en serrant les dents, mes muscles me maudirent, surtout ceux de mes cuisses. Mais ça n'avait pas d'importance parce que j'arrivais enfin à la cachette de mon trésor. C'était un ancien observatoire céleste qui devait avoir été construit des siècles plus tôt et qui était maintenant en ruines. Le vent de la mer hurlait entre les pierres effondrées et la lumière des lunes jumelles faisait apparaître par endroits des pans de murs bleus mouchetés de constellations. Ce devait être l'endroit le plus mélancolique du monde. Les pierres polies par le temps et les vents marins semblaient dire que jamais je ne retrouverais la route perdue. Les terres qui s'étendaient par-delà l'océan étaient bien trop loin pour moi, et la relique que j'avais cachée ici, n'avait pas le pouvoir de m'y conduire.

Mais pour la première fois, je trouvais ce pressentiment un peu moins triste. Même si je n'y arrivais pas, même si j'étais condamné à contempler l'océan sans jamais atteindre l'autre rive, j'avais déjà connu le sentiment extraordinaire de découvrir un nouveau monde. Quelques heures plus tôt, contre la peau d'un autre, j'avais voyagé jusqu'aux confins de mon propre esprit, au-delà de mes propres limites. Elle m'habitait encore, cette illusion dangereusement sensible, trop douloureuse pour ne pas être extatique. Elle me laissait sur les lèvres un goût de vin et de musc, de territoire vierge à explorer et à conquérir…

Je secouai la tête et fis taire cette voix trop joyeuse et trop naïve qui soufflait à mon oreille qu'il existait peut-être un bonheur qui m'était destiné. Ce n'était pas réaliste, c'était un rêve idiot né de l'habile manipulation de mon tourmenteur. Meshqipsah n'avait pas d'avenir à me promettre. Il avait joué avec moi, il avait semé le doute et la confusion pour émousser ma détermination. Et tôt ou tard, il m'aurait fait pendre.

J'arrivai enfin devant la table d'observation. Le passage des siècles ne l'avait presque pas endommagée, elle était miraculeusement intacte. A la surface, sous une patine brillante, une nuée d'étoiles blanches reliées entre elles par de fines lignes d'argent formaient les visages mystérieux de constellations aux noms oubliés. L'Empire Nébether disparu lors du Fléau, nous avait laissé les fantômes de ses rêves et de sa grandeur. Mais je lui en étais reconnaissant parce que si je n'avais pas eu le rêve de suivre son chemin vers l'Ouest, de posséder ses reliques afin de découvrir ses secrets de navigation, cette nuit, j'aurais sans doute été l'homme le plus démuni au monde.

J'inspirai profondément. Cette fois encore, j'allais tous risquer. Si mon intuition était juste, le spectre qui me suivait surgirait des ombres lorsque je m'emparerais du sextant.

Je m'accroupis et tâtonnai sous la table d'observation. Cet endroit était si peu fréquenté – puisqu'il était difficile d'accès et qu'il n'y avait ici aucun trésor à piller – qu'il m'avait semblé être le lieu idéal pour cacher une relique nébethéenne. Dans le pied massif de la table, il y avait une pierre dont le mortier s'était fissuré. Je la tirai délicatement, la fit glisser entre les aspérités en la guidant grâce au jeu laissé par l'effritement du mortier. Je finis par la sortir complètement, en dévoilant une cavité dans la pierre. Entre les blocs de granit blanc, le sextant d'or refléta la lumière des lunes. Je m'en emparai et me relevai.

Je fermai les yeux et écoutais le silence. Le vent murmura à mes oreilles, il trahit le son presque inaudible d'un bruit de pas tout proche et l'haleine de la brise transporta jusqu'à moi une odeur riche d'épices et de musc. Tout mon corps se tendit, je tirai ma dague, et pivotai en assenant un coup d'estoc à l'ombre apparue derrière moi. J'avais été rapide comme un serpent, mais ma dague rencontra néanmoins l'acier brillant d'une rapière fine.

Je croisai un regard noir, et l'éclat d'un sourire dans la nuit.

– Excellents reflexes ! me félicita le Roi Pirate de sa voix de sable.

– Vous n'auriez pas dû venir, le défiai-je.

Je fis un pas de côté sans mettre de distance entre nous, conscient qu'il avait plus d'allonge que moi. Je serrai le sextant contre mon torse et cherchai son flanc de ma lame. Ma seconde attaque fut déviée, et je fis un bond en arrière pour éviter le violent coup d'épaule qui manqua d'heurter ma poitrine.

– C'était un très bon choix de cachette, s'exclama-t-il, je n'y aurais pas pensé !

– C'est aussi l'endroit parfait pour se défaire d'un poursuivant trop entêté…

Le bruit du ressac en contrebas de la falaise s'intensifia, comme pour confirmer ma menace. Et le vent fraîchit et tourna, présage de tempête.

– Oh, tu savais que je te suivais ? sourit-il en me contournant lentement pour trouver une faille dans ma garde. Pourquoi avoir pris le risque de me montrer la cachette de ton trésor alors ? Tu aurais dû t'enfuir…

Je pivotai en même temps que lui, concentré sur le moindre de ses gestes. Le déplacement me permit d'avoir un aperçu circulaire des ruines qui nous entouraient. Où était son escorte ?

– Je ne suis pas un fuyard, je ne veux pas sentir votre souffle sur ma nuque toute ma vie.

Il ricana. Un moulinet de sa rapière passa tout près de mon visage, et sa pointe chercha mon cœur. Je parai et le repoussai. Ma peau frôla la sienne et je serrai les dents.

– Quel dommage Dastan, c'était un plan qui me plaisait à moi…

L'allusion grivoise le fit rire, j'allais le tuer… Je feintai un déplacement sur la droite et l'attaquai à la gorge. Sa rapière bloqua ma dague, je glissai une jambe entre les siennes et poussai mon corps contre le sien pour le faire basculer. Son bras libre s'enroula autour de ma taille pour assurer son équilibre, sa main descendit sur mes fesses…

Je me dégageai brutalement et ma dague qui chercha à percer le creux sous sa clavicule ne rencontra que le vide, et un rire amusé.

Il jouait ! Réalisai-je horrifié. Dans ce combat où je donnais tout, toute mon adresse et toute ma hargne, lui jouait avec moi. Une fureur terrible me prit aux tripes, et l'angoisse monta avec elle.

Je ne voyais toujours personne autour de nous. Pourtant il ne pouvait pas être seul… Ses hommes d'armes ne serraient pas difficiles à disperser et à éliminer – ils le serraient très certainement moins que lui ! – mais j'avais d'abord besoin de les voir !

Il frappa comme la foudre, avec une fulgurance inattendue. Son attaque visait ma cheville, je ne m'attendais pas à un coup aussi bas ! Il n'avait pas vraiment l'air de vouloir me tuer, mais plutôt de vouloir m'immobiliser, compris-je en bloquant son coup. Ce qui était assez surprenant puisque maintenant qu'il savait où était le sextant, il n'avait pas plus besoin de moi. Il tourna son poignet, dévia l'angle de sa rapière et chercha ma gorge. Je fus obligé de faire basculer mon poids en arrière pour échapper à la morsure de sa lame. Il était rapide, souple et précis malgré sa carrure, il avait un style de combat flamboyant et étourdissant et les passes de notre début de combat se transformèrent une réelle pluie d'attaques aussi lestes qu'intelligentes. J'étais un très bon bretteur et je lui rendis coup pour coup, j'esquivais, je parais, je cherchais une faille mais je n'avais jamais mené un combat si difficile…

Mes muscles protestaient violemment et ma main gauche crispée sur la relique m'handicapait. Pourtant il était hors de question que je renonce ! Je l'avais emmené ici pour le vaincre, et cette fois, ce serait moi qui aurais le dessus !

– Vous m'avez suivi en personne ? m'exclamai-je d'un ton admiratif pour détourner sa concentration. Où sont vos soldats ?

Les ruines autour de nous semblaient obstinément désertes, mais je n'imaginais pas le roi d'Idac parcourir les falaises en bordure de la ville seul et sans escorte ! C'était déjà surprenant qu'il soit venu lui-même…

– J'étais un pirate avant d'être un roi, gamin, répliqua-t-il avec un sourire insolent dans la voix. Je n'ai pas besoin d'une armée bruyante et voyante pour retrouver un seul fuyard.

Il recula légèrement et changea de posture d'attaque en se tassant sur lui-même comme un félin prêt à bondir. Une bourrasque de vent balaya les vieilles ruines, hurlant dans les falaises, déchaînant encore les eaux noires, froissant les cheveux du Roi Pirate. Je souris malgré moi en évitant une attaque tournoyante d'un bond en arrière, la pointe de sa rapière venait de caresser ma gorge, il ne faisait plus semblant ! D'ailleurs il n'avait pas fait semblant pour le reste non plus, réalisai-je. Il n'avait pas fait semblant de me torturer, il n'avait pas fait semblant d'être mon amant. Ce combat était intensément réel, comme ses coups, comme ses baisers.

Je lui rendis ses attaques, ses feintes et ses fourberies, mais la fatigue s'insinuait peu à peu dans mes muscles et plus le combat durait, plus je craignais de le perdre. Il se battait comme il torturait et comme il faisait l'amour, avec brusquerie et passion, et avec une endurance inhumaine ! Ses gestes étaient fulgurants, imprévisibles, sûrs. Il était souple mais il frappait fort, il ne me tenait pas à distance comme le faisaient souvent les bretteurs inexpérimentés. Il se rapprochait au contraire lorsque je reculai, envahissant mon espace d'une menace électrisante. Ses parades étaient adroites mais il n'avait rien du style propre et calculé des nobliaux de la marine ayant appris à tenir une épée dans la cour d'un château. Meshqipsah était spontané, il prenait des risques, me laissait des ouvertures pour mieux me piéger…

Je perdis progressivement du terrain, mes gestes se firent plus lents alors que lui ne faiblissait pas… Dans quel enfer avait-il appris à se battre pour n'avoir jamais besoin de repos ? Il me fit reculer jusqu'à l'extrémité des ruines, au bord de la falaise. J'étais désavantagé à cause du sextant que je serrais précieusement contre moi. Mais si j'étais honnête avec moi-même, je devais reconnaître que même avec une meilleure arme et mes deux mains disponibles, Meshqipsah m'aurait surpassé.

Je reculai d'encore d'un pas en faisant attention de ne pas trébucher. Je montai sur une pierre, toujours concentré sur les éclairs blancs de la rapière qui tournoyaient en reflétant par moment la lueur des astres, m'indiquant vaguement la direction dans laquelle il allait frapper. Ma légère ascension m'offrit l'avantage d'être surélevé, je repérai une faille dans sa garde : il avait dû lui-même bouger pour éviter une irrégularité du sol, et il m'offrait un peu trop son flanc. Je me tassai sur moi-même, mais au moment de bondir en avant, le sol se déroba sous moi, m'entraînant dans le vide.

Mes yeux s'agrandirent de surprise et je croisai le regard de Meshqipsah, deux gemmes noires et brillantes dans l'océan de la nuit. C'était la dernière chose que je verrais de ce monde, compris-je en manquant la prise à laquelle j'essayai désespérément de me rattraper. En contrebas, au fond du vide noir où hurlait le vent, m'attendaient des rochers aiguisés comme les dents monstrueuses de l'océan dont la gueule ouverte s'apprêtait à me déchiqueter. Ce serait une mort rapide…

Une poigne dure saisit mon bras et le serra à m'en faire mal. Je fus brutalement tiré en avant et tombai contre le torse dur du Roi Pirate. Mon genou s'écorcha sur une pierre tranchante et la douleur aiguë dans mon poignet droit m'indiqua que je m'étais très mal réceptionné. La chute me coupa le souffle, et je sentis au spasme qu'eut le corps du Roi Pirate sous le mien, que l'atterrissage avait été raide pour lui aussi. Mais j'étais vivant. Il ne m'avait pas laissé tomber. Il aurait pu m'arracher le sextant et me laisser basculer dans le vide… Pourquoi est-ce qu'il ne l'avait pas fait ?

Il était venu lui-même, songeai-je. Il aurait pu envoyer ses hommes à mes trousses et leur demander simplement de lui rapporter ma tête et la relique. Mais il avait choisi de mettre sa vie en jeu dans un combat singulier pour la récupérer et au moment de l'obtenir il me sauvait. Est-ce que j'étais une sorte de défi personnel, un jeu ? Le regard de soulagement que je vis se poser sur moi dans la lumière des lunes m'indiqua que je n'y étais pas du tout, j'avais peut-être tout interprété de travers depuis le début. Et ma colère se mua en curiosité.

Je reculai pour le laisser se dégager en suivant chacun de ses gestes comme s'ils pouvaient me révéler quelque chose de ce qu'il pensait. Un rapide coup d'œil m'indiqua que ma dague ne trouvait nulle part à porté de main. Mais de toute façon il n'aurait pas été loyal de reprendre le combat maintenant, il m'avait vaincu et il m'avait sauvé. Ça méritait une reddition.

C'était très étrange mais savoir que j'avais perdu, que je pouvais arrêter de me battre, au lieu de me terrifier m'apaisa. J'avais passé ma vie à me battre et à gagner, j'avais passé ma vie à traquer des rêves inaccessibles, à cacher ma vraie nature pour avoir l'air fort… Maintenant je venais de tout perdre. Et je n'éprouvais aucune amertume. Ce qui faisait que j'étais moi, ce n'était ni mes sabres, ni mon vaisseau, ni mes trésors. J'étais toujours le plus grand rival du Roi Pirate, même vaincu, même à terre. Et je lui tendis le sextant avec un regard de défi.

– Vous êtes venu chercher ça je crois…

Sur son visage pâle dans la lumière des lunes, ses sourcils noirs se froncèrent et il secoua la tête.

– Garde-le, je ne le veux pas. Il n'a pas la valeur que tu crois.

– Vous vous moquez de moi ? demandai-je froidement, totalement sidéré. Vous m'avez torturé pour ça ! On s'est battus pour ça !

Je me relevai en ignorant mon corps qui protestait et lui fis face. Tant pis pour la loyauté, j'avais envie de le frapper.

– Non, toi, tu t'es battu pour ça, rectifia-t-il.

Je lui jetai un regard noir.

– Et pourquoi vous battiez-vous, vous ? Pour le plaisir de m'humilier ?

Il secoua doucement la tête en signe de négation, mais il ne répondit pas.

Au-dessus de la mer le vent qui hurlait toujours transportait un océan de nuages noirs. Au loin, la lumière verticale d'un éclair sur les eaux déchira l'horizon. Mes poils se hérissèrent sur ma nuque. Le pirate en moi reconnut la tempête qui se levait. Elle eut le même effet sur Meshqipsah qui se tendit comme si son instinct répondait au mien.

– Il faut rejoindre la ville avant que l'orage soit sur les falaises, viens, m'ordonna-t-il.

J'obéis sans discuter cette fois et serrai le sextant contre moi pour ne pas risquer de le lâcher. Il avait été l'instrument léger de mon rêve, mais à présent il me semblait plus lourd qu'un bloc de marbre.

– Qu'est-ce ma fuite va me coûter ? demandai-je pour briser le lourd silence.

– Des excuses, pour commencer, répondit-il sur un ton de contrariété. Personne ne s'est jamais enfui de mon lit.

Je ricanai.

– Vos autres amants ont peut-être eu trop peur que vous recommenciez à les torturer si vous les rattrapiez…

– J'espérais plutôt qu'ils soient restés parce que je suis un excellent amant… Mais toi apparemment, je ne t'ai pas assez torturé si tu as eu l'énergie et l'audace de t'enfuir.

Il avait l'air vraiment en colère. Sa voix était plus grave et plus sèche. Un frisson agréable picota ma nuque, le même frisson que celui qu'avait déclenché la tempête. Il n'éveillait rien de moins en moi que le sentiment d'excitation et de danger d'un océan déchaîné.

– Vous m'emmenez visiter vos cachots cette fois ?

– Est-ce que tu sais comment s'appelle mon vaisseau ? m'interrogea-t-il en ignorant ma question sarcastique.

Oui. Je savais exactement quels noms avaient porté chacun des vaisseaux dont il avait été le capitaine. En fait je connaissais tout de sa vie, depuis que j'étais gosse, je ne me lassais pas t'écouter des marins me la raconter autour d'une chope de mauvaise bière. Mais il était vraiment préférable qu'il ne le sache pas, il était bien assez sûr de lui sans que je lui avoue qu'il me fascinait depuis des années…

L'Arrogant ? proposai-je pour le provoquer.

– J'ai envie de te fouetter, répondit-il avec un soupir d'irritation.

Les cheveux de ma tête se hérissèrent. Ma peau se souvenait parfaitement de la morsure des lanières et des billes. La myriade de petits bleus qui marquaient mon corps, et les petites marques de lacérations laissées par le cuir étaient toujours délicieusement douloureuses. Je les sentais très nettement à chaque frottement de mon pantalon sur la peau sensible de mes bourses.

Et il suffit que j'y pense pour que mon sexe s'éveille. C'était atroce et terrifiant, mais moi aussi, j'avais envie qu'il me fouette.

– Tu ne sais vraiment pas ? insista-t-il, vexé.

L'Astrolabe, répondis-je.

Et je compris au moment où il me le fit dire. Pourquoi n'y avais-je jamais pensé ?!

– Vous possédez l'astrolabe ? murmurai-je en m'immobilisant.

Il se retourna vers moi, dans les ténèbres de plus en plus épaisses, je le vis hocher la tête lentement.

Pour se repérer en pleine mer, il fallait un sextant et un astrolabe. Et on disait que l'astrolabe retrouvé à bord de l'épave nébéthéenne – et que j'essayais d'obtenir depuis des années – avait été perdu. Pourquoi n'y avais-je jamais pensé ? Quel autre pirate avait assez d'influence et de détermination pour s'emparer d'un tel trésor ?

– Tu veux le voir ? demanda-t-il en penchant la tête sur le côté.

Je fus certain de ne pas avoir rêvé le sous-entendu grivois suggéré par son sourire, à moitié dissimulé par les ombres.

– J'en rêve depuis des années, soufflai-je en répondant à ses deux questions à la fois.

Il dut le comprendre parce qu'il eut un rire bref et se remit en marche. Nous descendîmes jusqu'à la ville, soulagés d'être arrivés avant que l'orage soit sur nous. Dans le port, des vents violents secouaient les navires, et des langues d'eau sombre venaient lécher les coques des bateaux comme si la mer les goûtait avant de les avaler.

Le plus grand trois-mâts du port était L'Astrolabe. Ses voiles étaient noires et une tête de mort couronnée ornait son pavillon. Une pluie lourde et froide fouettait nos visages, nous devions être les seuls idiots dehors par cette tempête.

– Halte-là, n'approchez pas ce vaisseau ! ordonna une voix dure derrière nous en m'apprenant qu'apparemment non, nous n'étions pas les seuls…

– C'est moi, dit simplement Meshqipsah en se tournant vers le milicien qui nous menaçait de la pointe de sa lance.

– Oh, pardonnez-moi, majesté ! Je ne vous avez pas reconnu…

– Je passerai la nuit sur L'Astrolabe, tu n'as pas besoin de le surveiller. Va te mettre à l'abri, la tempête n'est pas près de se calmer.

– Merci, majesté !

Le milicien m'adressa un regard perplexe et méfiant mais il partit sans demander son reste, trop content de ne pas avoir à surveiller le port sous la pluie battante.

Nous montâmes à bord de L'Astrolabe par une passerelle de fortune que Meshqipsah retira et abandonna sur le pont pour qu'on ne puisse pas nous suivre. Etre ici, seul avec lui sur son vaisseau, c'était plus intime à mes yeux qu'avoir dormi dans sa chambre. Et j'étais certain qu'être devenu le Roi Pirate ne changeait rien pour lui : le royaume accaparait son temps et son esprit, mais c'était à bord de L'Astrolabe que se trouvait son cœur.

Il me conduisit jusqu'à sa cabine et alluma une petite lampe à huile qui projeta une lumière vacillante dans la petite pièce. Elle était faite de bois doré. Une lourde table recouverte d'objets étranges avait été scellée au sol. Une couchette assez large disposée sous un hublot permettait de regarder la mer tout en restant allongé. Des livres et des cartes encombraient tout l'espace.

Je le vis immédiatement. Il trônait sur son bureau sur un petit présentoir, il était fait d'or finalement ciselé. Des rosaces complexes s'entrelaçaient au milieu des aiguilles et des symboles incompréhensibles. L'astrolabe était le plus bel objet que j'aie jamais vu. Même sans savoir ce qu'il était, j'aurais voulu le posséder.

Meshqipsah eut un sourire amusé en lisant la convoitise sur mon visage.

– Vas-y, tu peux le toucher, m'invita-t-il avec à nouveau cette nuance grivoise dans le ton.

Je ne relevai pas cette fois, j'étais trop fasciné par ce que je voyais.

– Depuis quand est-ce qu'il est en votre possession ? demandai-je en posant le sextant sur la table et en approchant l'astrolabe.

Ils étaient de facture identique, probablement réalisés par le même artisan. C'étaient deux objets magnifiques. C'étaient deux objets grâce auxquels, il était possible de naviguer jusqu'aux confins de l'océan.

– Depuis presque vingt ans.

Tout ce temps… Est-ce qu'il avait poursuivi le même rêve que moi pendant toutes ces années ?

– Maintenant qu'ils sont réunis, vous allez pouvoir voguer vers l'Ouest, plus loin qu'aucun marin vivant n'est jamais allé.

Il me regarda un long moment et finit par secouer la tête.

– Non, je ne peux pas y aller. Aucun de nous ne le peut.

Je le regardai, surpris. Déchiffrer le fonctionnement de ces deux objets ne devrait pas être très difficile !

– Je n'ai pas réuni que des objets de navigation, m'expliqua-t-il. J'ai aussi retrouvé des ouvrages, des cartes, des récits… Regarde.

Il s'empara d'un très vieux rouleau de parchemin usé par les siècles et le déplia précautionneusement devant moi. Les côtes de Locult étaient parfaitement retracées, avec une précision que je n'avais jamais vue, sur aucune carte. Je reconnus le royaume d'Idac, les contours de la Mer Scorpion, les Îles du Couchant… Et l'océan immense, inconnu, fantasmé. La vaste tache bleue était découpée à l'autre extrémité de la carte par les côtes d'un continent immense, bien plus vaste que le nôtre, et dont on ne voyait que la forme presque imaginaire.

Il existait ! Ce n'était pas qu'une légende ! Je l'avais toujours su, je l'avais toujours voulu ! Il existait, il était immense comme la liberté, il avait été cartographié, ce n'était pas un mythe ! Il était là, sous mes doigts qui l'effleuraient, qui mourraient de ne pas le voir entier, de ne le toucher que sur du vieux parchemin…

J'avais envie de pleurer de joie, de crier, de rire. Je levai les yeux vers Meshqipsah qui me regardait gravement. J'avais envie de l'étreindre aussi. Et c'était même plus fort que le reste.

Le Roi Pirate se pencha sur la carte à son tour. Ses doigts parcoururent l'eau bleue et redessinèrent les formes folles de tourbillons au centre de la carte.

– On ne peut pas y aller Dastan. Je suis désolé. Au milieu de l'océan, il y a une immense chaîne de volcans immergés. De la lave jaillit des abysses et forme des récifs invisibles, des tourbillons marins gigantesques qui coule les navires par le fond. C'est une barrière naturelle impraticable, et inévitable pour atteindre l'autre continent…

Je demeurai interdit comme s'il m'avait frappé. Ça ne pouvait pas être vrai…

– C'est impossible, soufflai-je en regardant la carte, horrifié. Les légendes racontent qu'au moment du Fléau, le peuple de Nébether a construit d'immenses vaisseaux et s'est enfui par la mer. Ils ne seraient pas partis s'ils savaient qu'ils allaient mourir.

Meshqipsah hocha la tête et s'empara d'un énorme volume relié. Quand il l'ouvrit, il sembla que le livre avait si souvent était ouvert à une page précise, qu'il tomba immédiatement sur ce qu'il cherchait. Au milieu d'un texte de runes illisibles, des gravures représentaient la construction complexe d'un énorme navire qui ressemblait à la carapace d'un long scarabée. Tous les plans, les côtes et les détails d'assemblages avaient été reproduits. Il me sembla que les dessins seuls auraient suffis à construire ce vaisseau. Je tournai les pages, des images expliquaient que ce type de navire était insubmersible, montraient la réaction de la coque si elle heurtait un rocher, si elle était touchée par de la lave, si une vague gigantesque s'abattait sur le bateau…

La dernière page expliquait comment était fait l'alliage extérieur de la coque. Des artisans frappaient des pièces sur des enclumes pendant que d'autres jetaient du minerai dans le creuset d'une immense fournaise, alimentée par le feu d'un dragon rouge. Je cessai de respirai et levai les yeux vers Meshqipsah.

– Un dragon ?

Il hocha doucement la tête.

– Oui. C'est à cette impasse-là que m'ont conduit mes recherches. Pour créer un alliage de métaux à la fois léger et résistant aux chocs les plus violents et aux variations de températures les plus radicales, les Nébethéens chauffaient du minerai à une température que ne nous pouvons pas atteindre, dans aucune forge à travers le continent. Le feu des dragons ne peut pas être égalé.

– Et si on fabriquait une fournaise immense ? Les forgerons du Nord ont des techniques stupéfiantes de fabrication des armes, ils pourraient nous aider, et la magie des sorcières d'Osgholt…

– Est insuffisante, acheva-t-il. J'ai déjà essayé. J'ai engagé des traducteurs pour expliquer la technique décrite dans le texte, j'ai mandaté les meilleurs forgerons, des architectes navals, des sorciers, des inventeurs, des alchimistes... Personne ne peut reproduire ce qui a été fait pas les Nébethéens. Et s'ils n'ont plus l'appui des dragons, eux-mêmes ne le peuvent plus.

Il referma doucement le livre avec un regret immense.

– Nous ne pouvons pas traverser l'océan. Et il se peut que les réfugiés, s'ils ne possèdent plus des navires en état de retraverser les récifs, ne puissent plus venir vers nous, ou ne le souhaitent pas.

Ce fut comme si le soleil venait de cesser de briller. Je fis quelques pas dans la cabine, oubliant que j'étais son prisonnier, que je n'avais de toute façon plus de vaisseau, n'entendant rien hormis le désespoir de voir mon rêve mourir sous mes yeux.

Meshqipsah me regarda sans rien dire. Sans doute avait-il vécu la même horrible frustration ? L'espoir, la recherche, l'acharnement, et l'insoluble obstacle.

– Et en passant par le Nord ? Ou par le Sud ? On peut-être contourner ces volcans sous-marins ? Peut-être ont-ils une faille, un passage ?

– Le Nord et le Sud forment deux larges continents de glace impraticables, ni par mer, ni par terre. C'est bien trop dangereux pour une expédition. Quant à l'existence d'une faille, je l'ignore. Il faudrait remonter toute la chaîne des récifs du Sud jusqu'au Nord, ça pourrait prendre des mois, et nos vaisseaux sont fragiles, ils risqueraient d'être happés par les lames de fonds invisibles depuis la surface. Cette partie de l'océan est très dangereuses selon les textes.

– Mais c'était il y a longtemps ! Peut-être que l'océan s'est calmé, peut-être que les volcans se sont éteints ? Ou peut-être qu'on pourrait atteindre ce continent en passant par l'Est ?

– Peut-être, répondit Meshqipsah qui n'en savait pas plus que moi. Peut-être.

– C'était votre rêve le plus cher, à vous aussi ? compris-je, surpris qu'il n'éprouve pas plus d'exaltation. Vous êtes roi à présent, vous pouvez tout. Vous n'avez pas voulu essayer ?

Il baissa les yeux sur la carte avec une émotion de lassitude et de frustration que je ne lui avais encore jamais vue. Quelle énergie avait-il dépensé au juste, pour cette quête infructueuse ?

– Si j'ai voulu. J'ai demandé le conseil des plus grands navigateurs du continent, des plus grands constructeurs navals, des plus intrépides voyageurs. Je pourrais équiper une petite flotte, construire les bateaux les plus résistants de Locult, envoyer les meilleurs marins chercher cette route… Mais un chantier de cette ampleur coûterait une fortune au royaume. Le règne des guildes marchandes a appauvri le peuple, et pendant que les puissants rêves de pouvoir, de grandeur et de voyages, les petites gens meurent de faim.

Je le regardai sans comprendre. Avait-il abandonné son rêve pour son peuple ? Se pouvait-il qu'il soit capable d'autant de noblesse ?

– Que vaut le rêve d'un seul homme face à la misère de tout un peuple ? me demanda-t-il. Je n'avais pas réalisé, tu sais, quand j'ai renversé le Conseil des Guildes. Je voulais seulement plus de pouvoir et plus de richesses, je voulais plus que tout au monde trouver cette route. Mais je suis devenu roi d'Idac, j'ai montré aux hommes qu'on pouvait partir de rien et atteindre les hauteurs du monde quand on visait les étoiles. J'étais naïf. Etre roi ce n'est pas être libre d'aller où on veut et de faire ce qu'on veut, être roi c'est avoir sous son commandement un navire vaste jusqu'à l'horizon, et un équipage innombrable à guider…

Il avait renoncé pour nous. Pour Idac, pour le peuple, pour la justice bafouée par le règne des marchands, pour la dignité des hommes vendue à prix d'or sur les marchés aux esclaves… Je l'admirais depuis près de vingt ans, depuis que ses exploits se racontaient dans les tavernes, et j'avais cru admirer un forban. Jamais je ne me serais douté qu'il y avait l'âme et le cœur d'un vrai roi sous ses vêtements de pirate.

Je me laissai tomber sur la couchette. Les vagues violentes faisaient tanguer L'Astrolabe et des éclairs blancs rayaient par moment l'horizon noir derrière le large hublot, avant d'exploser en grondement de tonnerre.

Mais à l'intérieur de moi, la tempête s'était tue. Il n'y avait plus qu'un calme plat, inquiétant, et las.

– Reste avec moi Dastan, demanda le Roi Pirate resté devant ses cartes inutiles. Le petit peuple d'Idac ne vaut peut-être pas un continent inconnu, mais il n'a personne d'autre pour le guider. Si les hommes qui croient en la liberté l'abandonnent, il retombera entre les mains des tyrans. Reste avec moi, je te rendrai ton navire. Djinàn voyage et sécurise les principales voies de navigation, j'ai besoin d'un bras droit ici, à mes côtés. J'ai besoin d'un allié, d'une personne de confiance, d'un homme de force et de courage qui soit mon égal et puisse parler en mon nom en mon absence.

Ses mots glissèrent sur moi sans imprégner mon esprit. Je ne comprenais plus ce que j'entendais mais je su qu'il y avait quelque chose que je voulais plus encore que traverser les océans.

Le tonnerre gronda à nouveau. Je fermai les yeux, fort, pour retenir le rêve avant qu'il ne s'enfuie. Quand je soulevai les paupières pourtant, il était toujours là. Il avait les cheveux noirs et les yeux sombres comme les joyaux des statuettes funéraires de l'ancien empire perdu, il avait une peau d'or sombre comme un trésor interdit, un goût de vin et musc, et d'épices, et d'aventures. Il était un forban avec la droiture d'un chevalier, il était roi, et pirate, et corsaire, un amant implacable, invincible à l'épée, et il m'offrait tout ça.

J'avais peut-être eu tord, au fond. Même sans le sextant, je n'étais pas démuni. Je ne perdais pas l'espoir de trouver un jour la route vers l'Ouest, je refusais de renoncer, mais il y avait maintenant autre rêve, plus accessible, plus doux, auquel je voulais croire.

Je pris ma décision très vite, et très facilement, bien que plus que je ne l'aurais imaginé. Je me relevai et retirai ma chemise. Meshqipsah me regarda faire sans comprendre, ses yeux s'égarèrent sur ma peau, accrochèrent le collier de cuir que je portais toujours. Je vis le départ d'un incendie illuminer les ténèbres de ses prunelles de fauve.

– Vous voulez me rendre mon navire, mon équipage et ma liberté, et m'offrir en plus d'être votre second ? demandai-je en m'approchant de lui.

J'ignorais ce que signifiait être le second d'un roi, mais je savais bien ce qu'était le second d'un capitaine. C'était l'homme en qui on avait le plus confiance, celui à qui on remettait sa vie, son trésor, ses secrets…

Il hocha la tête. Son regard hantait mes lèvres, ma gorge, il glissa sur mes mamelons et se délecta du frisson qui naissait sur ma peau nue.

– Qu'est-ce que vous voulez en échange, Roi Pirate Meshqipsah Nabuzalassar ?

Il plongea ses yeux dans les miens et je compris que son honneur s'était interdit de me demander une seconde danse. Il n'avait pas honte de ce qu'il était, il avait le courage de regarder en face ses propres désirs, mais il ne s'était pas autorisé à réclamer ce que l'homme en lui voulait de moi, et que le Roi ne pouvait exiger sans entacher son honneur. Car même le Roi Pirate ne pouvait ordonner à son second d'assouvir ses désirs…

Mais moi, je n'étais pas un noble chevalier, j'étais un pirate et un débauché avant d'être un guerrier, un navigateur ou un capitaine. Et je ne me souciais guère des convenances.

Je me penchai vers lui et léchai ses lèvres, je reçus une morsure douce en retour, curieuse, prudente. Ses mains se posèrent sur mes hanches comme je pressai mon corps contre le sien. Un soupir m'échappa au contact de son membre tendu contre ma hanche.

– Dites-le, suppliai-je.

Et la tempête fit rage à l'intérieur aussi. Meshqipsah me renversa sur son bureau, projetant sur le parquet, livres et cartes. L'astrolabe tangua sur son socle de bois, les mains du Roi Pirate envahirent mon pantalon de cuir, et sa bouche se perdit dans ma gorge qu'il revendiqua âprement.

– Je te veux toi, exigea-t-il entre ses dents. Je te veux tout entier, sans réserve, sans résistance.

Je frémis sous ses caresses. Il ne m'avait fait sien qu'une seule fois, mais je savais déjà avec une certitude sans faille que je voudrais lui appartenir toutes les autres nuits.

– Vous avez ma parole, acceptai-je sans effort en m'abandonnant à lui.

Ses lèvres capturèrent les miennes dans un baiser qui avait la brusquerie du désir, et la douceur de la dévotion.

Il me prépara vite et me posséda fort, profondément, sans s'arrêter pour écouter mes cris. C'étaient des cris d'extase pourtant, et ils louaient son nom. J'allais vivre mon rêve et j'allais l'aimer, un peu plus chaque jour, et plus fort et plus durement, intensément comme on connaît la mer, avec crainte et respect, avec confiance, avec passion. Et je ne pouvais qu'espérer que toute une vie d'exploration me suffise à apprendre les contours de son corps, la vastitude de son cœur et la profondeur de son regard.

Le sextant venait de cesser d'être mon trésor le plus précieux, car quand la position des astres et les instruments savants échouent à indiquer la route de nos désirs, c'est que l'on est déjà arrivé là où l'on devait être.

Fin

Écriture achevée le 25/04/2015