N.A. : Première fois que j'écris ici mais j'ai participé récemment à un concours de nouvelles et ais été rejeté donc quitte à perdre mon texte, je le publie ici pour ceux que ça peut intéresser. C'est très différent de ce que j'écris d'habitude, donc ne vous étonnez pas, si vous êtes habitués à me lire. Enjoy.


LA CAVERNE DE THOMAS

La nuit est belle, presque lumineuse.

C'est toujours délicat de parler de la vie de quelqu'un, peu importe à quel point vous avez été proche de cette personne. Il y a toujours le poids des non-dits et l'interprétation. Et je ne parle pas de l'imagination. Comment voulez-vous être objectif dans ces conditions ? Comment voulez-vous être objectif sur une personne lorsque vous ne pouvez pas décrire un nuage sans y voir un mouton ?

Et je ne veux même pas chercher à être ''objective''. Je ne cherche pas à dresser un rapport. Des rapports sur lui, vous en trouverez plein si vous vous donnez la peine de regarder. Prenez les vite, avant que les services de les archivent. « Pour faire de la place. » ont-ils expliqué en prenant un air navré. C'est fou cet air triste que les gens prennent ces derniers temps pour nous parler.

Maman dit que je suis une poète et ça n'arrange rien. Et d'ailleurs, c'est faux. Pour être poète, il faut se soucier de la Beauté et déclamer, et son souci, et son amour pour Elle à tout propos en roulant les r d'un air tragique. Papa le faisait autrefois. Il écrivait, un peu. De mauvais vers sans mètre, sans rythme, sans souffle. Papa était un vrai poète.

Je ne suis pas poète. Mais je voudrais que vous puissiez le voir comme je le voyais, et pas détourner le regard comme vous saviez si bien le faire lorsqu'il vous adressait la parole. Moi, je le regardais, bien en face, et c'était lui qui regardait autre part, mais je le regardais, je le regardais, je ne pouvais rien regarder d'autre, et parfois il me regardait aussi. Jamais mes yeux, mais mon front, mes cheveux, un point fixe entre ma joue et mon épaule droites. Je parie que vous n'aviez jamais remarqué qu'il regardait tout le temps par là.

Je le regardais et je voyais ses yeux verts mousse où se baladaient quelques tâches de soleil et des prunelles aussi noires que la nuit qui bougeaient et papillotaient comme deux insectes brillants. Ils étaient énormes, ces yeux, et magnifiquement vivants, deux fleurs palpitantes, mais fuyantes, craintives. J'appelais « Thomas ! » et voilà mes deux fleurs terrifiées. Je faisais un geste et elles se chuchotaient « Méfiance ! ». Comme si j'aurais pu un jour les abîmer.

Je l'écoutais et j'entendais ses hésitations et ses élans, tous ces petits signes qui montraient qu'il ne disait pas ses mots de manière seulement mécanique. Il clignait un peu de l'œil, et je savais déjà ce qu'il avait voulu dire par ce tic stupide. Il haussait deux fois les épaules, et aussitôt, sa voix montait, signe qu'il s'énervait. Maman disait alors qu'il ne faisait aucun effort, et il répondait, très rouge avec un sourire trop grand, les larmes aux yeux : « Mais je fais un effort ! ».

Pauvre Thomas.

Maman dit que je raconte mal. « Comme un poète. » Elle veut dire « Comme Papa. »

Elle a sûrement raison. Je raconte mal. Je dis « Pauvre Thomas. » et déjà vous savez la fin, vous connaissez l'histoire et il vous vient peut-être des larmes aux yeux en pensant à ce « Pauvre Thomas » qui avait de si jolis yeux et qui a « fait un effort. »

Je vous méprise.

La nuit est belle ce soir.

Je disais plus haut que la Beauté m'était indifférente. Ce n'est pas tout à fait vrai. Disons que la beauté m'exaspère. Au moins, la laideur veut dire quelque chose. Elle a une volonté. C'est toujours laid quelqu'un qui se bat. Si laid qu'il y aura toujours un imbécile pour dire « Que c'est joli. »

Thomas était beau. Il fallait être aveugle pour ne pas le voir. Ca ne lui apportait rien, et je ne l'aimais pas plus pour cela. Je l'ai haï, même, je crois. Tout devient déjà si flou.

Maman me dit d'arrêter d'écrire, que je me fais du mal. J'ai encore hurlé.

La nuit est belle ce soir. Les étoiles brillent. Leur lumière nous éclaire. Sirius, Caniopus, Véga, Alpha du Centaure. Thomas, Thomas, Thomas, je me souviens encore de leurs noms.

Je me sens mieux. Je comprends pourquoi Thomas hurlait autant.

Il faudrait peut-être recommencer du début. Thomas est mon frère. Il a quatorze ans. Etait. Avait. Parler au passé n'est pas encore naturel. Maman dit que ce n'est qu'une question d'habitude. Elle devrait le savoir, elle vient de perdre son troisième frère l'été dernier. Je lui ai demandé comment elle faisait pour se supporter. Elle m'a giflé. Je lui ai demandé si ça lui procurait autant de bien que hurler. Elle a pleuré.

Je me sens mieux.

Je ne me souviens pas vraiment de la petite enfance de Thomas. Et puis, quelle importance. Ce n'est pas comme si ces années avaient été celles qui comptaient.

Ce que je viens de dire est inexact elles avaient compté pour mes parents. C'est durant ces années que Thomas a été diagnostiqué.

Vous avez déjà remarqué à quel point certains mots sont laids ? Diagnostiqué. Il n'y a pas moyen de rendre ce mot plus beau. Il se tapit comme une bête affreuse le long des murs blancs de l'hôpital pour mieux faire des gorges chaudes lors des rendez-vous officiels, coassant d'un air important. Il se ramasse et il est déjà sur vous, sa peau rugueuse contre la vôtre, les bords coupants. Et il vous déchire, vous renverse et vous ne pouvez que frissonner de dégoût et de honte. C'est un mot qui défigure. Il ressemble presque à une personne.

Je me souviens de l'enfance de Thomas. C'est étrange que je le formule ainsi, vous ne trouvez pas ? Comme je m'exclue volontairement de cette période. Reprenons.

Je me souviens de notre enfance.

Cette phrase sonne faux. Je n'ai jamais vraiment assumé mon passage en enfance. J'ai honte d'avoir osé être une enfant quand mon petit frère avait besoin de moi.

Papa dit que Maman « psychote ». J'aimerais comprendre ce qu'il veut dire par là. Comprendre réellement, pas seulement vaguement deviner et faire semblant de savoir. Oui, oui, je t'ai compris, comme nous nous comprenons toujours, nous partageons après tout le même héritage intellectuel et culturel, ce serait un comble. Non.

J'aurais aimé comprendre Thomas.

Je suis trop fatiguée aujourd'hui. J'essaierai de questionner Papa demain.

Je veux vous voir.

Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point c'est frustrant de ne pas vous voir. Vous me jugez et je ne vous vois pas. C'est peut-être le sentiment qu'avait Thomas. C'est peut-être la raison pour laquelle il aimait tant les étoiles et les interrupteurs. Parfois, il se mettait à un bout de pièce, moi à l'autre, et nous alternions les poussées d'interrupteurs. Ca le faisait rire. « Viens jouer au lumières, Nana. »

J'aimerais vous voir en allumant la lumière.

Vous me jugez et vous me trouvez horrible. Trop sale. Trop franche. C'est la même chose, non ?

Vous m'en voulez au fond parce que vous sentez la vérité : je détestais Thomas. Et vous m'en voulez pour cela.

Vous avez le droit.

Je vous entends, vous savez. « Ha, moi madame, si j'avais eu un frère comme lui, je ne l'aurais pas lâché. Il me brise le cœur à rester seul. N'avez-vous pas honte, vous êtes sa sœur… » Bien sûr que j'ai honte. J'ai honte de jouer, sortir, rêver, sans lui. Mais ce n'est rien.

« Si j'avais eu un frère comme lui… » Vous l'auriez haï. Haï de toutes vos fibres, jusqu'à ce que la Haine vous soit aussi familière que votre chat. Et si vous l'aviez vu souffrir, ça aurait été pire, vous auriez senti vos boyaux se tordre, l'amertume et l'impuissance remplir votre bouche, votre cœur se déchirer mais vos bras auraient été ballants.

Vous l'auriez aimé aussi. Mais c'est la moindre des choses.

« Pauvre Thomas. » Oui, Pauvre Thomas, et plutôt cent fois qu'une ! Pauvre Thomas, pauvre thomas, pauvre thomas pauvre thomas pauvrethomaspauvrethomaspauvre

Maman vient de me dire d'arrêter de hurler.

La nuit brille ce soir. Les étoiles nous éclairent. Leur lumière est belle.

Comme je ne pouvais pas rêver pour moi, j'ai rêvé pour lui. Il serait devenu astronaute. Il aurait vu les étoiles.

Pollux, Mimosa, Bellatrix. Thomas, Thomas, répète moi encore une fois leurs noms.

Mais Thomas se fichait des étoiles. Il était dissipé, comme disent les gens polis. Il n'aimait que leur lumière.

« Leur lumière est froide. » m'avait-il dit un jour en clignant ses yeux. « Elle ressemble aux gens. »

« Si elles ressemblent aux gens, elles ne peuvent pas être toutes aussi belles que tu le dis. »

« Oh, si. Elles sont belles. Mais elles se font peur parfois. C'est pour ça qu'elles ne se montrent que la nuit. »

Même nos dialogues, je les romance. Je vous mens. Tant pis.

La nuit est si belle ce soir.

J'aurais voulu pouvoir emmener Thomas voir une nuit sans étoiles. A chaque fois que le ciel me paraissait plus sombre que d'ordinaire, je le trainais dehors avec une sorte de curiosité sadique et je le regardais fouiller le ciel. Il était méthodique. Il reportait chaque soir les positions théoriques des étoiles et il les cherchait comme de vieilles amies. « Voilà Alpha du Centaure. » Il avait une bonne vue.

Je me demande encore comment il aurait réagi si toutes les étoiles avaient pu s'éteindre pour un soir. Il aurait paniqué d'abord. Hurlé. Pleuré. Il m'aurait détesté, juste parce que j'aurais été là. Et puis, il se serait calmé. Il aurait regardé encore. Il se serait senti en sécurité. La nuit aurait été belle, à ses yeux aussi.

« Personne n'aime la nuit, Nana. Les gens n'aiment pas les ombres. »

« Les gens n'aiment que les Ombres. Regarde autour de toi. Ils vivent parmi elles. »

« Nana, tu dis n'importe quoi. »

Vous ne le regardiez jamais. Pourquoi ne le regardiez-vous jamais ? Il vous parlait des étoiles et vous ne le regardiez pas. Alors il recommençait. Ca ne faisait rien si c'était la dixième fois. Un jour, vous serez heureux de savoir que Polaris brille plus fort que Merak.

Je romance encore. Papa a l'air un peu triste, hausse une épaule, dit qu'il faut laisser parler son cœur. Il n'a pas compris.

Je ne comprends pas pourquoi Maman tenait à ce que Thomas fasse tant d'efforts finalement. Ce n'était pas nécessaire. « Sors de ta caverne ! Fais des efforts ! » « Mais je fais un effort ! »

Maman, la caverne de Thomas était plus petite que la moyenne mais elle aurait pu être confortable et éclairée. Vous la laissiez dans l'obscurité noire avec des parois tranchantes. Les vôtres ont au moins quelques bougies et des ombres dansantes pour vous tenir compagnie.

Je dis vous et je pourrai tout aussi bien dire je.

Et maintenant la caverne est détruite, il ne reste que des ruines, et moi parmi elles. Tu vois, Thomas ? Elles ne seront pas perdues. Atria, Castor, Saïph. Je me souviendrai de tout.

Thomas, Thomas, Thomas. Pauvre Thomas. Quel dommage que tu sois


Note postérieure :

Je n'ai pas pu finir.

Aujourd'hui, des années plus tard, je me relis pour la première fois sans pleurer.

J'ai mis un miroir en face de moi. Je me vois écrire et ce n'est déjà plus moi que je vois mais une petite fille, presque une étrangère, qui renifle, la main tout aussi tremblante que la mienne et qui court sur le papier.

Cette fois-ci, mes yeux sont secs.

Thomas est mort le dimanche précédent l'écriture de ces pages d'un accident de voiture. Pauvre Thomas.

Les étoiles sont si belles ce soir. La lumière brille. La nuit nous éclaire.

FIN