Son plus ancien souvenir était pour le moins inhabituel. Il est dans un village voisin, il ne saurait pas dire lequel, lorsqu'un chien, derrière une barrière, se met à grogner. Il ne doit avoir que deux ans, alors il a peur. Le chien devient fou, et fonce contre la barrière. C'est un grillage métallique vert, probablement en acier. Il tremble et se déforme très légèrement à chaque assaut du chien. L'animal grogne et se jette contre la barrière de toutes ses forces, de tout son être. On dirait qu'il n'a d'autre but que passer de l'autre côté du grillage. Le chien, un berger allemand dans la force de l'âge, arrête soudainement ses charges.

Il regarde le chien, tétanisé par la peur. Il n'est rien d'autre que peur, par ailleurs. Pourquoi il est seul, à cet âge-là? Il ne sait pas. Ses parents déjeunaient peut être chez des amis, et ils l'avaient laissé aller jouer dehors. A la campagne, il n'y a pas de danger. Normalement. Soudainement, le berger allemand saute. Il s'ouvre le ventre sur le sommet de la barrière, mais il passe. Il se tient là, devant lui, grognant sans aboyer, le ventre gouttant de petites perles pourpres sur le bitume couvert de poussière.

Le souvenir s'arrête-là. Le noir. Le néant complet. Lorsqu'il reprend, le chien est au sol, la tête broyée. Un voisin l'avait très certainement abattu d'un coup de fusil.

Il ne savait pas pourquoi il pensait à cela, pourquoi toute l'action s'était déroulée en un instant dans sa tête, pendant que ses parents lui expliquaient. Qu'ils n'étaient pas ses parents.
Ils l'avaient trouvé un jour, sur la petite route communale, à cent mètres de la maison. C'était un nourrisson, mugissant sa faim, en pleine forme. Comme ils n'arrivaient pas à avoir d'enfants, ils l'avaient recueilli. Bien sûr, ils avaient fait rechercher les vrais parents, mais personne ne s'était manifesté. Il était donc devenu leur fils.

"Mais ça, c'est ce qu'on a raconté. Il y a autre chose...
-Comment, il y a autre chose? C'est déjà pas mal, je trouve...
-Là où on t'a trouvé... Tout autour, il y avait un dessin à la craie rouge. Ça m'a fait penser à un cercle celtique. Et sur ton ventre, il y avait une lettre...
-Elle disait quoi, cette lettre?"
Son père lui tendit l'objet. L'enveloppe était quelconque et vierge. La longue prose à l'intérieur était écrite sur un papier qui semblait ordinaire. L'écriture ressemblait un petit peu à la sienne.
Sa mère scrutant son visage, s'inquiétait du choc de la révélation.
Il se sentait en paix, pourtant. Il se fichait de la biologie. C'était ses parents, purement et simplement.

" Il se nomme Aaron.

Un jour, un paysan travaillait son champ, et un vieillard vint à passer non loin de lui. Le paysan avisa le vieillard, lequel semblait très fatigué. Il lui proposa de partager sa soupe, son pain et son toit pour une nuit, en échange de quoi, il devrait émerveiller ses enfants par les plus beaux contes amassés en une vie. Le vieillard accepta le marché, et, le soir venu, ayant fini sa pitance, le vieillard tira sa chaise contre le mur de la masure du paysan, et raconta. Il raconta pendant longtemps, mais tous, captivés, tant par les anecdotes personnelles que par les fables les plus farfelues, oublièrent la fatigue. Le vieillard termina la soirée par ces mots: Ce que je vais vous dire maintenant, je ne l'ai jamais dit à personne, et je ne le répèterai pas. Un jour, écumera les routes un être, qui aura percé le secret de la vie éternelle et en jouira. Sa main aura un simple cercle tatoué, ce qui vous en conviendrez, est peu courant. Ne vous approchez pas de lui. Il se peut qu'il soit accompagné. En ce cas, plaignez en silence ce pauvre bougre. S'il vous réclame la charité, donnez-lui un croûton de pain, mais ne le laissez pas entrer.
La famille du paysan, terrifiée, s'empressa d'acquiescer. Vingt ans plus tard, le paysan était devenu vieillard, et ses enfants paysans. Arriva sur la route un jeune homme d'environs 18 ans, à la main tatouée d'un cercle. Il était accompagné d'un adolescent et d'une jeune femme. Les paysans, se rappelant de l'avertissement du vieillard, leurs lancèrent des restes de pain en les priant de partir. Ils obtempérèrent, visiblement perplexes.
Jamais ils ne revirent le jeune homme à la main tatouée, et ils vécurent une vie tranquille.

1642"

Aaron termina de lire la lettre, perplexe. Élevant soudain la voix, il annonça: " Bon, je sais que tu es derrière une porte à nous écouter, viens là Paul."
Paul ouvrit la porte, et vint s'asseoir avec le reste de sa famille, silencieusement. Leur père prit la parole:

"Et trois ans plus tard, tu naissais, Paul. On n'a jamais compris pourquoi on n'avait pas eu d'enfant avant, mais on était comblés.
-Pourquoi ne m'avoir rien dit avant?
-Il y a... Beaucoup de raisons. La principale était qu'on avait peur. Et qu'il y a des choses pas nettes... Je n'ai jamais compris le sens de cette lettre...
-Je suppose que la date est celle d'origine de ce conte... Je pourrais passer au département d'histoire de la fac, ils pourraient peut-être m'aider. Même si c'est l'été, ça doit être ouvert. Tu peux venir si tu veux, Paul.
-Tu n'es pas trop... Choqué, énervé, chamboulé?
- Non, ça ne change rien pour moi.
-Comment cela?
-Eh bien... Biologie ou non, tu es ma mère, toi tu es mon père, et voilà, je vais pas chercher plus loin que ça. Bon... Je crois que je ferais mieux de rentrer, Vivian risque de râler si je ne suis pas là pour déjeuner. J'irais à la fac dans l'après-midi. Au pire, Paul, viens manger à la maison, ça posera pas de problèmes. Je te ramènerai sûrement ce soir... Sauf si dormir sur le canapé te poses problèmes?
-Non non.
-J'avoue que je suis plus intrigué qu'autre chose par toute cette histoire. Bon, et ben, merci de... De m'avoir dit la vérité... Le jour où vous m'avez trouvé, c'est mon anniversaire, je suppose?
-Oui... Ça a fait vingt ans cette année... Un jour plutôt orageux et doux, ce sept juillet... "
Il y eut un instant de silence, puis Aaron embrassa ses parents, et, emmenant avec lui son frère, prit la route. Ses parents n'avaient jamais déménagés, aussi, leur maison à la campagne se trouvait assez éloignée de la ville dans laquelle Aaron vivait et suivait les cours. Pendant l'heure et quart de trajet, Aaron et Paul échangèrent des suppositions quant au sens du message trouvé sur l'aîné, partant parfois dans d'interminables fou rires, lançant des spéculations sans queues ni têtes à tout va. Évitant les embouteillages, ils arrivèrent sans histoire, et s'empressèrent de faire lire la lettre et de tout raconter à Vivian qui se trouva bien sûr très intéressée par l'histoire, assez originale, de son mari. Aaron et Vivian se connaissaient depuis cinq ans, et s'étaient mariés l'année précédente, à tous justes dix-neuf ans.
Ils habitaient dans un petit trois pièces, assez éloigné de la fac, mais qui leur permettait de ne pas trop dépenser leurs économies dans un loyer qui s'apparenterait à un acte de piraterie en grandes pompes. L'intérieur était sobre, avec un petit canapé dans la pièce principale, pas de télé, deux bureaux et un lit double dans la petite chambre.

La rencontre entre Aaron et Vivian était par ailleurs plutôt singulière. Au lycée, vers le milieu de la Seconde, Aaron s'était énervé contre son professeur de français, qui l'avait collé. Le lendemain de sa colle, il avait été pris d'une incapacité presque physique à se rendre au lycée ce jour-là. Sachant que ses parents seraient tôt ou tard au courant, il s'était simplement promené en ville, explorant des rues où il n'allait jamais et ne se serait jamais rendu sinon. Mais vers treize heures, il avait dû se rendre à l'évidence il s'ennuyait fermement. Il avait alors décidé d'aller au cinéma, ce qui l'occuperait sûrement pour les deux prochaines heures. Mais arrivé sur place, la caissière, très certainement la propriétaire des lieux, l'avait regardé d'un air méfiant. Aaron n'ayant jamais été bon menteur, s'était vite retrouvé dépassé.

« Dis voir, toi… Tu es au lycée d'à côté, non ?

-Euh… Oui.

-Et tu n'as pas cours ?

-Eh bien…

-Il est dans ma classe, on a terminé tôt ce matin !

-Ah ! Il suffisait de le dire ! »

Celle qui avait parlé était une adolescente, qui devait, à peu de choses près, avoir le même âge qu'Aaron. Il la regarda avec stupéfaction, et elle lui fit un clin d'œil, tandis que la caissière leur amenait des places. La providence avait fait que Vivian, elle aussi, avait eu envie de sécher, et avait parfaitement compris le petit manège de son futur époux. Par la suite, ils s'étaient retrouvés dans la même classe en Terminale, ce qui ne les avait que rapprochés.

Paul découvrait pour la première fois l'intérieur de la fac, et, disposant d'un sens de l'orientation peu développé, se trouva rapidement complètement perdu dans les bâtiments, et renonça à tenter de savoir où ils se trouvaient. Après quelques minutes, ils arrivèrent au département d'histoire. Ils saluèrent la femme qui était présente et qu'ils ne connaissaient pas, qui se présenta comme docteur en culture nordique. Elle leur indiqua une section de la bibliothèque universitaire qui pourrait peut-être contenir des fables et des légendes de toutes époques. L'échange n'avait pas duré longtemps, et Paul, Vivian et Aaron, la remerciant, s'empressèrent d'aller à la bibliothèque. Paul était quelque peu découragé par l'état des couloirs, laissant parfois apparaitre au plafond les installations électriques, ou qui, d'un coup et sur quelques mètres, répandaient une forte odeur d'œuf en état de décomposition avancé. Ils finirent par sortir, Vivian et Aaron connaissant les lieux aussi bien que leur domicile. Paul se demandait à quoi ressemblait la bibliothèque universitaire, étant féru de lecture, et en entrant dans le bâtiment, il ne fut pas déçu. Celle-ci ressemblait un peu aux gigantesques constructions des films sur les campus américains, les étagères se répartissant sur trois étages, tout semblant parfaitement ordonné.

Vivian avait récemment hérité une grosse somme d'un oncle décédé dans un accident de moto, aussi, Aaron et elles vivaient de cet argent, préférant se reposer un petit peu durant l'été. Ils avaient donc beaucoup de temps libre, et, lorsqu'ils étaient honnêtes avec eux-mêmes, reconnaissaient qu'ils s'ennuyaient un peu. Aussi, cette enquête les fascinaient plus qu'elle ne l'aurait fait en temps ordinaires, si c'était possible. Avec enthousiasme, ils se rendirent vers l'accueil, où il n'y avait personne. Ils attendirent une dizaine de minutes en trépignant, avant qu'un jeune stagiaire ne s'approche d'eux, écoute leur requête, et ne les redirige vers la troisième porte à droite du couloir au fond, juste derrière la grosse étagère, porte correspondant très certainement à celle du bureau de sa supérieure.

Guidés par une vieille bibliothécaire à l'air sévère mais néanmoins très sympathique, ils trouvèrent, parmi l'immense dédale d'étagères, la partie consacrée aux contes populaires, partie qui, comme tant d'autres, selon la bibliothécaire, était très peu fréquentée. Étant tout au fond du bâtiment, au troisième étage et contre le mur de droite lorsqu'on arrivait, ils ne se gênèrent pas, une fois la responsable des lieux partie, pour laisser les livres déjà étudiés en vrac sur le sol.
Plusieurs heures durant, ils parcoururent sans relâche des ouvrages plus ou moins vieux, souvent rédigés à la main avec une graphie approximative, une grammaire douteuse et une orthographe désastreuse, tentative des enfants de pauvres ayant reçu une maigre instruction pour permettre aux histoires de leur enfance de résister au temps.
Finalement, l'après-midi était déjà bien avancée lorsque Paul poussa un cri de triomphe.
Il avait trouvé une histoire très semblable à celle recopiée dans la lettre.
Vivian intervint:
"Ce n'est pas tout à fait la même... Et regarde la date en début d'ouvrage... 934... C'est bien trop vieux...
-Oui, mais l'histoire est peut être très vieille, et a été retranscrite plusieurs fois...
-Peut-être..."
Au même moment, dans un vieil ouvrage à la couverture de cuir et au nom illisible, Aaron retrouvait le texte de la lettre. L'écriture était assez soignée, un petit peu comme la sienne. De nombreuses histoires extraordinaires figuraient dans le livre, qui semblait bâtit autour du conte qui les intéressait, situé au cœur de l'ouvrage. Les autres histoires semblaient n'être qu'un prétexte à celle-ci, rédigées à la va-vite, ce qui est assez curieux dans les anciens livres.
Aaron était absorbé par sa découverte, et n'en parla aux deux autres qu'après quelques instants de contemplation. Dans la marge, une écriture ressemblant un petit peu à celle du conte indiquait :
"34 Rue du bûcher
Demander "Théories et symboles " de Poisson".

La rue du bûcher avait sans doute été importante à une époque, mais c'était désormais un simple lieu de passage, où peu de gens s'attardaient. Le temps était assez lourd, et c'est avec empressement que le trio cherchait le numéro trente-quatre. C'était le lendemain de la découverte de l'adresse, et ils avaient eu le temps de chercher l'emplacement de la rue sur internet. C'était une rue piétonne, non par choix de la mairie, mais par manque de place, les anciennes artères étant souvent étroites.
Ils trouvèrent rapidement l'entrée recherchée. C'était un magasin d'antiquité, sobrement appelé "Antiquités Duloiret". Aaron supposa que Duloiret était le nom du propriétaire.
Il avait presque raison, Duloiret étant le nom de la tenancière, une femme qui semblait prête à partir en poussière si le vent soufflait un peu trop fort.
"Bonjour Madame, je voudrais... Attendez, je l'ai noté... Théories et symboles, de Poisson, s'il vous plait.
-Qu'est-ce que c'est, ça?
-Je ne sais pas trop, à vrai dire... Un livre, je suppose.
-Et... Et quel est votre nom, jeune homme?
-Je m'appelle Aaron, Madame.
-Aaron...
-Pourquoi cette question?
-Pour rien, pour rien, simple curiosité. Je vais voir ce que je peux faire pour vous."
Sa voix aussi grinçante qu'une charnière de porte semblait s'être brutalement interrompu, et elle tenta un vague sourire à son interlocuteur, dévoilant une canine en piteux état,
Elle passa dans l'arrière-boutique, et revint quelques minutes plus tard avec un ouvrage moyennement volumineux, qui semblait assez ancien.
"Je crois que c'est ce que vous vouliez, jeune homme.
-Merci. Combien je vous doit?
-Oh, oubliez ça. On m'a... Demandé il y a plusieurs années déjà de le mettre exprès de côté pour un jeune homme qui s'appellerait Aaron, et on me l'a payé dix fois son prix pour cela.
-Ce "on" était bien informé, quand même... Dites-moi, à quoi ressemblait-il?
-Il avait un peu les mêmes yeux que vous et était peut être légèrement plus grand, je ne sais plus... Il m'a marqué, pourtant... Il n'était pas très vieux, c'est toujours surprenant les jeunes dans mon magasin, ça ne les intéresse pas trop, ce genre de choses, généralement.
-Et combien coûtait le livre, en temps normal?
-Vu l'état de certaines pages, je l'aurais vendu dix euros.
-Très bien... Merci beaucoup en tout cas, Madame, et bonne fin de journée!"

On lui avait toujours appris à être respectueux, presque en exagérant, avec n'importe qui. La boutiquière avait été très surprise de tant de politesse. Elle avait eu un peu peur aussi. Dans ses souvenirs, l'homme qui avait réservé le livre, sous des aspects convenables, lui avait semblé dangereux. Et celui-ci aussi, bien qu'il n'en fut probablement pas conscient.

En sortant, Aaron examina le livre. La couverture arborait le titre, en lettres simples. "Théories et symboles des alchimistes".

"Regardez... Le titre inscrit sur le livre de la bibliothèque n'était pas complet, visiblement…
-C'est quoi ces conneries d'alchimie? Ce n'est pas un truc qui permet de transformer le plomb en or, ou un truc comme ça?
-Si si, en théorie. En pratique, c'est pas possible, faudrait toucher au noyau de l'atome."
Vivian se rappelait d'une histoire qu'elle avait entendu, quelques années auparavant.
"Y a pas une histoire de pierre alchimique, aussi?
-Ah, oui! Il me semble bien!
-Et ce livre dit comment créer la pierre?"
Aaron ouvrit l'ouvrage. Et soupira. Les pages étaient couvertes de symboles incompréhensibles.
Paul proposa de rentrer et d'effectuer des recherches sur l'alchimie. Aaron et Vivian opinèrent.
"Mais... Pourquoi ce livre? Pourquoi l'alchimie?
-C'est peut-être une énigme.
-Dont la finalité serait quoi? Que je trouve mes parents biologiques? Je m'en fous complètement... Je veux juste savoir le sens de la lettre, moi!
-Peut-être qu'il y a encore des annotations à la main sur une marge?"
Le livre fut parcouru entièrement. Il était bien sûr vierge de toute note manuscrite.

La bibliothécaire qui leur avait indiqué la section des contes et fables avait un jeune frère, Roger, qui travaillait à la DGSE. Pour des raisons qui restaient obscures, il lui avait demandé de le prévenir si jamais quelqu'un se montrait intéressé par cette section. Cela faisait au moins quinze ans qu'elle devait s'acquitter de cette tâche, et elle n'avait signalé qu'une trentaine de personnes à son frère, qui généralement, les retrouvait facilement, se contentait d'un coup d'œil, et les laissait tranquille. Seulement, lorsqu'il aperçut Aaron, il appela un de ses collègues, Jean-Pierre.
"On va devoir intervenir, cette fois."
Jean-Pierre et Roger étaient notoirement connus, dans leur service, pour être fermés d'esprit. Tout comme leur supérieur, . Tout trois s'étaient déjà retrouvés à critiquer des découvertes, sous prétextes que les expériences faites étaient trop dangereuses; ils louaient au contraire les savants qui révisaient d'anciennes formules et faisaient "du neuf avec du vieux". C'est donc naturellement que l'opération en cours était sous la responsabilité de Jean-Pierre et Roger, qui étaient les seuls à avoir été mis au courant par Delatour.

Aaron soupira. L'alchimie était bel et bien considérée par beaucoup comme un ramassis d'imbécilités par la plupart des gens. Les quelques recherches qu'il avait eu le temps de faire amenaient en tout cas toutes sur la même conclusion: c'était un travail personnel. Il fallait étudier. Visiblement, la tradition voulait que lorsque l'alchimiste serait prêt, il trouverait son maître. Il y avait aussi des pèlerinages, des livres... L'alchimie passait beaucoup par les livres, bien qu'il n'y ait que peu de livres d'alchimie (contre un certain nombre de livres sur l'alchimie, à priori peu intéressants). Et tous les livres d'alchimie qu'il avait vu étaient codés. De l'interprétation de symboles, des paraboles, des métaphores... Et visiblement, le livre de Poisson était une référence. Il contenait tout, paraissait-il. D'où venait cette information, nul ne le savait.
Vivian lui suggéra de commander un ou deux livres sur l'alchimie, afin de comprendre peut-être un peu mieux l'état d'esprit dans lequel il fallait être. C'était très probablement la démarche que le livre de Poisson était censé amener. Aaron en choisit quelques-uns, et Paul l'appela pour lui dire qu'il avait trouvé un ou deux documentaires vidéos sur internet. Tous trois passèrent la soirée devant, captivés. Aaron reçut un SMS de ses parents lui demandant quand il ramènerait Paul, à quoi il répondit qu'il était désolé et n'en savait rien.
Les documentaires leur en apprirent un petit peu plus sur l'alchimie, quelques symboles fréquemment utilisés, l'histoire de Nicolas Flamel, quelques personnalités connues qui étaient des alchimistes. Ou plutôt, des philosophes. La légendaire pierre philosophale s'appelait ainsi car les alchimistes étaient avant tout des philosophes, voulant comprendre le monde. Purement et simplement. La discipline remontait à plusieurs millénaires, et personne ne semblait pouvoir dire à quand exactement, ni ce qui marquait le début exact de la discipline (et d'ailleurs, peu de gens s'intéressaient à la question). En cela, certain disent qu'Aristote, par exemple, pouvait être plus ou moins considéré comme un alchimiste, car il tentait de comprendre la matière.
Un second documentaire revint sur Aristote, et expliqua que sa théorie des éléments composants la matière avait de l'idée; par ailleurs, lesdits éléments étaient visiblement importants pour les alchimistes, qui croyaient aux esprits du feu, de l'eau, de l'air et de la terre.
Il y avait énormément d'informations, et tous, bien que très intéressés, se sentirent perdus devant l'impossibilité de la tâche qui les attendait pour comprendre le sens de la lettre.

Roger et Jean-Pierre, de leur côté, étaient en grande conversation pour tenter de savoir "où ça se passerait", et comment l'arrêter. Ils avaient peut-être pensé, séparément, aux emplois qu'il pourrait être fait d'un tel savoir, mais les implications de l'existence de ce savoir les effrayaient bien trop, même s'ils ne l'admettaient pas. Tous deux, bien que n'en ayant jamais parlé, se souvenaient du jour (pas de son emplacement précis dans leurs vies, mais qu'importe) où Delatour leur avait parlé de sa découverte. Jean-Pierre se souvenait même de certaines phrases.
Cela faisait quelques années que "le Patron" s'absentait souvent de son bureau, parfois en plein service. Rien d'étonnant, à la DGSE. Seulement, ils avaient ensuite appris la véritable raison de ces absences, ce qui leur avait tout de même fait un choc.
"Voyez-vous, messieurs, l'histoire a toujours été mon violon d'Ingres. Et récemment, je me suis intéressé aux petites affaires sans suite. Bien sûr, il n'y avait pas tous les dossiers que nous avons maintenant, mais j'ai réussi à dégoter le journal d'un policier de 1738."
Ainsi avait-il introduit le discours le plus étrange qu'ils aient jamais entendu. Delatour avait jonglé entre les anciens registres, et quelques témoignages. Il leur avait expliqué qu'un livre, de la section "contes et fables" de la bibliothèque universitaire leur permettrait de faire avancer l'affaire. Si la personne qui consultait la section était bien la bonne, il les collerait sur une fausse mission de routine, et mentirait à ses supérieurs au besoin. Ce qui se passait était trop important, selon ses dires, auxquels Jean-Pierre et Roger agréaient.
Leur discussion avait abouti sur la filature. Pendant leurs temps libres, sous couvert de fausses missions, il devrait être suivi. D'ailleurs, il allait falloir qu'ils trouvent son nom.

Pendant cinq ans, Jean-Pierre et Roger s'ennuyèrent. Aaron ne faisait rien d'extraordinaire. Ils n'avaient bien sûr pas les moyens de savoir qu'il planchait sur le problème de l'alchimie plusieurs heures par semaine, mais néanmoins, ils demeuraient fidèles au poste. Ils savaient qu'il travaillait dans une boutique d'informatique, et savaient que son CDD était terminé depuis une semaine, la dernière de Juin.
Au moment même où ils quittaient leur poste devant l'immeuble où Aaron et Vivian habitaient depuis trois ans, celui qu'ils filaient étaient en plein plaidoyer, qui était en train de tourner au vinaigre.
"Tu vas bien m'écouter; tu ne partiras pas faire ton pèlerinage à la con! C'était marrant cinq minutes, mais tes histoires d'alchimie, je commence un peu à en avoir jusque-là! C'est pas possible, ça existe pas, ou si ça existe, ça ne nous regarde pas! Tu ferais mieux de te dépêcher de retrouver un boulot! Oui, il nous reste une part de l'héritage, oui, j'ai un boulot stable pas trop mal payé, mais il n'empêche, je tiens pas des masses à avoir des difficultés financières qui pourraient survenir n'importe quand parce que t'as préféré aller te faire une rando de deux mille bornes plutôt que de trouver un job! N'importe quoi, même à mi-temps à la rigueur, au début, le temps de trouver un truc bien!
-Mais... C'est important pour moi! Cette lettre, cette histoire, je veux savoir pourquoi c'était là! Ça veut bien dire quelque chose, non? C'est obligé! Je partirai quatre mois, c'est peut-être un peu long, mais on s'appellera tous les jours! Je dormirais dans des gîtes pour pèlerins, y aura peut-être des gens un peu bizarres, mais c'est pas grave! Y aura bien des prises pour faire charger le téléphone, et une fois rentré, promis, je trouverai un travail rapidement!
-C'est long, quatre mois!
-Au moins je ferai quelque chose! Nan parce que bon, quand tu cherches du boulot, tu restes posé dans un fauteuil une bonne partie de la journée, quand même. Là, je marcherai tous les jours! Ca me fera un bien fou!"
Il y eut un silence, qui parut durer une éternité, mais qui ne dura que quelques minutes.
"Oh et puis merde, fais donc ce que tu veux... Mais t'as intérêt à ce que ça te serve à quelque chose! Et à trouver un boulot en rentrant, sinon, tu devras pisser assis le restant de tes jours, compris?
-Parfaitement!
-Tu pars quand?
-Ce Week-end, je pense. Tu pourrais m'emmener à Bruxelles?"

Le lendemain était un jeudi, et comme tous les jeudis, Vivian rentrait vers dix-huit heures.
Aaron était absorbé dans la contemplation d'une ancienne gravure médiévale représentant la Salamandre, l'esprit du feu, dans un livre au titre sonnant étrangement. Lorsqu'il réalisa que sa femme risquait de rentrer d'une minute à l'autre, et qu'il n'avait pas descendu la poubelle, il se leva précipitamment, s'empara du sac, et descendit les marches quatre à quatre. Il traversa la rue, et laissa les ordures là où le camion allait les récupérer, lorsqu'il vit, une cinquantaine de mètres plus loin, quatre jeunes adultes, tous masculins, qui entouraient d'un demi-cercle peu large Vivian, plaquée contre un mur.
En pantoufles et mal rasé, Aaron se précipita vers le groupe.
"...ton portefeuille, d'accord?
-Laissez-moi...
-Hey! Vous là! Foutez la paix à ma femme!
-Casse-toi, on parle tranquillement avec la dame, alors tu te calmes, et tu vas gentiment attendre dans ton coin qu'on ait fini avec elle, d'accord?
-Vous la laissez partir, et fin de l'histoire, vu?
-Retourne dans ton trou mettre des godasses, et on en reparle. D'ailleurs, t'as pas un ou deux billets à aller nous chercher?"
Celui qui avait parlé semblait être le chef du groupe. Vêtu d'un pantalon de survêtement, d'une casquette, de lunette Ray-Ban qui ressemblaient autant à des vraies qu'un cylon à une yaourtière et de collier dorés avec le symbole de la monnaie américaine, il était néanmoins sûr de lui. Aaron supposait qu'il avait un cran d'arrêt ou un papillon dans sa poche, et se sentait peu sûr de lui, mais il réussit à lui proposer un rapport avec sa génitrice.
Et effectivement, il dégaina un cran d'arrêt, et s'approcha d'Aaron sous les encouragements de ses larbins, en lui proposant de réitérer sa suggestion.
Aaron sut alors ce qu'il devait faire, ou plutôt, ses mains le surent, comme si c'était un geste qu'il avait fait toute sa vie. Il le vit dans sa tête, mais ne se souvint pas l'avoir fait. Ce fut le trou noir. Il repris ses esprits avec son agresseur au sol, le nez et les oreilles en sang, inconscient. Déjà, ses acolytes fuyaient à toutes jambes, observés par une Vivian confuse, qui ne cessait de tourner la tête d'un côté et de l'autre. Plutôt sonnés, ils vérifièrent tout de même que le pouls du fauteur de troubles était correct, puis le laissèrent là, ne préférant pas être mêlés de trop près à l'histoire.
Ils regagnèrent l'appartement, où ils restèrent silencieux quelques minutes. Vivian pris ensuite spontanément la parole, expliquant que les quatre gredins semblaient avoir surgit du mur, tant ils s'étaient approchés discrètement. Juste après, Aaron était arrivé.
"Et... J'ai fait quoi exactement?
-Je sais plus trop, un geste bizarre des doigts, que tu as plaqué contre le front de l'autre. Tu l'as juste... Poussé, presque doucement, et il est tombé sans réagir, et s'est mis à saigner... Comment tu as fait ça?
-Je ne sais pas... Je savais que c'était comme ça qu'on faisait, c'est tout. D'ailleurs, j'ai presque perdu connaissance à ce moment-là..."
Tous deux méditèrent quelques instants de plus, puis Vivian, pragmatique, décida de commander une pizza pour se remettre tranquillement de leurs émotions, proposition qui déclencha l'approbation d'Aaron.

Jean-Pierre, comme Roger, n'aimait pas conduire, aussi, ils avaient pris la voiture la plus petite disponible, un petit modèle de Volkswagen. Aussi, tout le voyage vers Bruxelles se passa dans un silence pesant, qui semblait maugréer tout seul. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait, Aaron n'ayant jamais vraiment voyagé en cinq ans, et cela ne leur plaisait pas. L'autoroute française laissa place à celle du "plat pays", mais cela ne fit guère sensation. L'important n'était pas la Belgique, mais celui qui s'y trouvait actuellement. Ils suivirent la voiture de Vivian et Aaron, une petite Toyota qui avait au moins quinze ans jusqu'à Bruxelles, où le couple sortit, Aaron portant un gros sac à dos. Ils éprouvèrent bon nombres de difficultés à se garer, le trafic urbain étant "plus dense que le diamant" selon les mots de Roger, et faillirent même laisser s'échapper leur cible. Etant à peu de choses près aussi discrets qu'une vache dans une salle de classe, c'était fort heureux pour eux qu'Aaron et Vivian ne se doutent pas qu'ils étaient suivis. Ils les filèrent avec professionnalisme jusqu'à la grande place, magnifique selon les centaines de touristes massés sur les lieux, dépassée selon les employés de la DGSE. Aaron et Vivian firent plusieurs fois le tour de la place, Aaron prenant des notes dans un petit calepin, puis ils s'embrassèrent, et Vivian partit, sous le regard perplexe des deux hommes, qui ne se parlaient guère, se connaissant suffisamment pour savoir à-peu-près à qui l'autre pensait.
Finalement, Aaron se mit en route vers un hôtel, ce qui les rassura quelque peu. Ils prirent une chambre dans le même établissement, et chacun prenait deux heures de tour de garde dans la nuit. La soirée se passa sans histoires, et Roger fut réveillé à 6h par Jean-Pierre; Aaron partait.
Les deux hommes tirèrent une tête de dépressif en voyant Aaron sortir de la ville, et emprunter un chemin de randonnée. Roger retourna récupérer la voiture, tandis que Jean-Pierre, qui était légèrement plus sportif étant donné qu'il faisait son jogging le dimanche matin, suivait l'homme qu'ils devraient arrêter. Ils attendaient. Ils voulaient le prendre sur le fait, et tout stopper.

Et ainsi, ignorant tout des deux hommes qui le suivaient, Aaron fit son pèlerinage. Il passa par quelques lieux hautement symboliques, comme la cathédrale de Chartres. Il y restait très longtemps, prenant à chaque fois des notes dans son calepin, et dormant souvent dans des refuges pour pèlerins, même s'il lui arriva néanmoins de devoir dormir sur un banc public ou sous un pont, ce qui ne le dérangeait nullement. Son esprit bouillonnait sans cesse, et il n'arrivait à dormir qu'à cause des kilomètres qu'il faisait chaque jour.
Quelques semaines après le début de son périple, en arrivant non loin de Rocamadour, il se rendit compte que son stylo était tombé de son sac. Faisant marche arrière pour le récupérer, étant le seul en sa possession, il tomba sur un homme, qui eut l'air surpris.
Il déclara n'avoir pas vu le stylo, et comme Aaron, d'habitude plutôt bavard, n'avait pas vraiment eut l'occasion de discuter depuis un bon moment, il engagea la conversation avec Roger, qui se retrouva bon gré mal gré à l'accompagner à Rocamadour.

"Vous voyez là, sur les collines, ces deux croix?
-Oui, bien sûr...
-Bon, eh bien, au-delà du symbole religieux, certaines croyances y voient un repère. Si on prend le milieu du segment créé entre ces points, on voit qu'il est coupé à la perpendiculaire par la droite de la vallée. À ce point précis, il y aurait un point d'énergie très fort, car les deux droites représentent deux flux d'énergie..
-Ah.
-Ouais. C'est là que j'irai, après m'être acheté un stylo... Vous m'accompagnerez?
-Eh bien, heu...
-Parfait!"
Aaron n'avait plus d'argent liquide, et fut bien en peine pour trouver un magasin qui prenait la carte bleu pour un achat de cinquante centimes. Une fois son stylo bien calé au fond de son sac, il se dirigea, accompagné de Roger, vers le point d'énergie. Il leur fallut pour cela outrepasser une propriété privée, ce qui ne pose guère de problèmes de conscience à Aaron, et continua d'inquiéter Roger, qui, décidément, n'aimait pas cela du tout.
Ils cherchèrent à vue d'œil le segment entre les croix, et le suivirent. Et puis, Aaron le sentit. Juste une petite sensation au bas de la nuque, dans l'entrejambe et dans les talons. Il se sentait calme. Il resta sans bouger sous le regard interloqué de Roger pendant presque dix minutes, puis subitement, tourna les talons et se dirigea vers le village perché.
Il ne se souviendrait jamais vraiment de cette expérience, gardant en mémoire principalement les courbatures inhumaines qui lui martyrisèrent les épaules le lendemain.
Ce point géographique précis semblait être la perfection, tout simplement. C'était une sensation complexe dans sa simplicité, songea-t-il avant de presque oublier qu'il avait été là.
Ils gravirent en silence les escaliers, et parcoururent en silence les rues marchandes qui, profitant de l'été, vendaient moult boissons rafraichissantes.
Ils arrivèrent à la cathédrale, et Aaron montra deux arches côte à côte à Roger:
"Ces arches sont des portes. La porte de droite était la porte d'entrée à une époque, on arrivait par-là, juste devant nous. C'était une porte physique. Je vais l'emprunter, et examiner un peu les lieux... Ensuite, je ressortirai par celle de gauche, une porte spirituelle, qui, selon les croyances, est sous l'œil d'un gardien, dans la paroi rocheuse, en face, et il est sensé me laisser passer si j'ai pris ici ce que j'avais à prendre."
Aaron passa deux fois la porte physique, et fit comme s'il arrivait dans les lieux par l'entrée prévue à l'origine. Roger regarda la paroi, et vit le gardien. Un visage taillé dans le roc.
Aaron resta sur place six heures, durant lesquelles il échafauda plusieurs théories sur l'histoire locale et pris des notes dans son calepin. L'épée fichée dans le roc, par exemple, qui était censée être Durandal. Personne ne comprenait comment elle était arrivée là, alors la légende voulait que ce fût Saint Michel qui la planta. Aaron se surpris à se demander pourquoi l'épée n'avait pas pu sortir de la paroi.
Il supposait aussi que le corps de Saint Amadour avait été conservé sans se décomposer durant de nombreuses années grâce au flux d'énergie. Il examina la vierge noire, l'architecture et les gravures, et lorsqu'il fut prêt à partir, il se rendit compte que Roger était déjà parti. Il haussa les épaules, et se dirigea vers la porte spirituelle. Il souffla un coup, et la passa, sereinement. Il regarda le gardien, qui semblait le contempler aussi, et repassa par la porte physique pour rejoindre l'escalier qui le ferait redescendre dans le village. Il décida, avant de rejoindre le refuge pour pèlerins et d'appeler Vivian, d'aller à la fontaine.

La fontaine était considérée comme sacrée, car elle était toujours pleine, alors qu'aucune arrivée d'eau n'était visible. Aaron s'engagea sur le sentier, et gravit la légère pente qui menait là où, selon les croyances des alchimistes, la Salamandre était sensée résider. Tranquillement, il arriva devant une petite construction en pierre, au bord du chemin, sur sa gauche, qui n'était pas sans rappeler une chapelle. Malgré le caractère religieux de la fontaine, il n'y avait absolument personne. Aaron pénétra dans la petite bâtisse, et se retrouva au frais, une fraîcheur revigorante, face à un bac rectangulaire, en pierre, haut d'un mètre trente environs, rempli d'une eau limpide et propre, sans pièces de monnaie ni déchets au fond. Le bac était dans le même sens que la route, et un étroit couloir permettait d'aller à son extrémité la plus éloignée de l'entrée. Il alla au fond de la bâtisse, observa l'eau un moment, puis trempa ses deux mains dedans, et se mouilla la nuque et le front. Il allait ressortir, lorsqu'il vit l'homme, qui se tenait vers l'entrée. Il sursauta, et ses yeux, habitués à la pénombre, purent détailler l'étranger, qui se tenait immobile. Il était assez grand, les cheveux d'un brun clair tirant presque sur le blond, vêtu d'un costume noir et d'une cravate d'un rouge vif. Il émanait de lui une aura particulière, qui semblait faire vibrer l'air autour de lui. Ses yeux étaient trop loin pour être vus clairement, mais ils semblaient être d'un bleu profond. Aaron prit la parole le premier.
"Hem... Bonjour!
-Salutations.
-Navré si la question vous importune, mais que faites-vous ici?
-Ici je vis, ici je vois et j'entends, ici j'attends.
-Vous attendez quoi?
-Quelqu'un à qui j'aie quelque chose à dire.
-Et... vous avez quelque chose à me dire?
-Oui.
-Avant d'aller plus avant... Que voulez-vous dire par le fait qu'ici vous vivez?
-Je réside ici.
-Oh. Vous êtes la Salamandre, alors?
-C'est cela."
L'homme qui n'en était pas un avait souri, et Aaron s'inclina brièvement.
"Je suis honoré que vous me jugiez assez digne pour vous voir.
-Certes. J'ai fait un pacte, par le passé. Je dois, à chaque fois que tu viendrais ici, te donner cette figure."
La Salamandre lui tendit une feuille de papier pliée, qui ressemblait à du parchemin. Aaron la déplia et y vit un symbole ressemblant à un cercle agrémenté de fioritures ésotériques.
"Et... avec qui avez-vous passé ce pacte?
-Cela, je ne peux le révéler. Tu n'es pas allé trouver la Sylphe.
-Y a-t 'il un moyen pour que je le sache?
-Oui. C'est l'objet même de ta quête, à vrai dire. Tu dois désormais retrouver la Sylphe, à la pierre du troll. Elle aussi a passé un pacte, différent du mien, toutefois.
-Quel est l'objet de votre pacte? Qu'a-t-on fait pour que vous me donniez ce parchemin?
-On m'a bâti des autels, des lieux de résidences.
-Cette pierre du troll, où est-elle?"
La Salamandre eut l'air surpris.
"Ainsi, tel est ce que je supposais... L'enseignement est de pire en pire... Le but de l'alchimie se perd. L'emplacement de la pierre, je ne peux te le révéler."
L'esprit fit un pas de côté, vers la sortie, se soustrayant ainsi au champ de vision d'Aaron, qui se précipita à sa suite. Bien sûr, nulle trace.

Il se dirigeait vers Rocamadour, se questionnant sur la pierre du troll, lorsqu'il sentit une piqure au niveau de son cou. Il était au bord de la route, et lorsqu'il se retourna, il vit une petite Volkswagen, puis, il s'évanouit.

Roger avait profité qu'Aaron ait le dos tourné pour aller rejoindre Jean-Pierre. Il l'avait finalement retrouvé tout simplement au parking, en contrebas du village. Tous deux se sentaient dépassés, et ils avaient appelé Delatour. Il les avait houspillés, et leur avait dit de l'arrêter sans plus tarder, car il l'avait trouvé à plusieurs reprises dans les registres du refuge pour pèlerins, contrairement aux autres du parcours, qui pouvait, semblait-il, varier un peu à chaque fois. Rocamadour était donc une étape très importante, et il risquait de trouver des réponses. Paniqués, les deux hommes avaient fait ce qui leur semblait le plus simple: arrêter Aaron de façon efficace. Maintenant qu'il dormait sur le siège arrière, ils savaient qu'ils disposaient d'environs deux jours avant que Vivian ne s'inquiète vraiment et avertisse la police de sa disparition, ce qui pourrait leur poser quelques problèmes. Restait plus qu'à trouver ce qu'il convenait de faire.

Aaron se réveilla sur une aire d'autoroute déserte, deux hommes mis à part. Il était devant la petite voiture qu'il avait aperçue avant de s'évanouir. Une petite rivière coulait paisiblement en contrebas d'un talus, et le chant des criquets emplissait l'air. Le soleil avait largement entamé sa chute vers l'ouest.
"Où suis-je? Qui êtes-vous? Qu'est-ce que vous me voulez?
-On veut tout arrêter. C'est pas des choses saines et normales, ce que tu fais?
-Quoi, voyager?
-Non... C'est... Je peux pas le dire, vas-y Roger...
-Et bien..."
Soudain, les deux hommes s'effondrèrent. Une femme se tenait derrière eux, dos à la rivière. Elle était d'une beauté sans pareille, vêtue d'une simple robe blanche, qui semblait onduler comme le placide courant du court d'eau. Ses cheveux très clairs tombaient en cascade jusqu'à sa taille.
" Ce n'est pas d'eux que tu dois savoir le but de ta quête, alchimiste.
-Que... Qui êtes-vous?
-Je suis celle que tu devais rencontrer à la fin de ton périple, mais visiblement, qu'importe. Tu n'as plus pour but l'alchimie, malheureusement.
-Bien sûr que si!"
La femme qui semblait ne pas en être une sourit tristement.
"Tu ne le sais pas, mais ton but est la vie éternelle, alchimiste. D'ailleurs, tu ne mérites plus ce titre depuis bien longtemps, Aaron.
-Mais... De quoi vous parlez? La vie éternelle? Comme dans l'histoire de la lettre qu'on a retrouvée sur moi? Et qui êtes-vous précisément? Je suis où? Il se passe quoi?
- Je suis l'Ondine. Je suis chargée, par un ancien pacte, de veiller sur toi pendant ton voyage, et de t'annoncer la finalité de ta quête, que tu t'es toi-même fixé. Normalement, la Sylphe aurait dû te donner certains objets, dont tu n'aurais compris l'utilité que sous mes paroles.
-Quel était ce pacte?
-On m'a permis, pendant un temps, d'aimer un homme. Mais fi.
-Qu'entendez-vous par "la vie éternelle"?
-Rien de plus, rien de moins que le sens de ces mots.
-Mais... Pourquoi?
-Tu étais un alchimiste puissant, Aaron. En quête de la vérité, comme tous. Mais tu craignais de n'avoir pas assez de temps pour la trouver. La vérité, c'est la Pierre, puis au-delà d'elle. Aussi, quand tu as trouvé moyen d'accéder à la vie éternelle, tu l'as fait. Tu l'as fait pour avoir le temps de finir ce que tu avais commencé. Et la vie éternelle est devenue une quête en elle-même. Ta nature d'homme a par la suite repris le dessus.
-Mais je ne comprends pas... Comment cela peut être une quête, puisque j'y ai déjà accédé?
-Tu as trouvé le moyen d'avoir une vie éternelle cyclique. En clair, à chaque fois que tu réalises une cérémonie précise, tu repars du début, perds tout souvenir psychique de ce que tu as vécu.
-Je... repars du début? Je redeviens nourrisson?
-Exact. Cependant, la nature et donc par conséquent l'alchimie, fonctionne sur le principe de l'équilibre. Pour une vie qui souhaite repartir pour un cycle, deux ne le souhaitant pas, une du sang, une de pacte, doivent être sacrifiées.
-Hein... Mais... Une de sang et une de pacte?
-Les personnes qui comptent pour toi. Une par le sang, une par le pacte. Ton frère, et ta femme, Aaron. Telle est devenue ta quête.
-Attendez... combien de ... de cycles ai-je vécu?
-Je ne le sais pas. Des dizaines.
-Des dizaines de fois, j'ai passé ma vie à vouloir la recommencer... Et des dizaines de fois, j'ai... J'ai tué Paul et Vivian?
-Exact. Les hommes veulent la vie éternelle, et toi, tu l'as eu. Tu as payé ton prix, Aaron.
-Ça... Ça ne fait aucun sens! Et la lettre?
-Je n'ai pas connaissance d'une lettre. Je sais que d'un cycle sur l'autre, tu te laissais des messages, pour retrouver la voie de l'éternité, mais c'est tout ce que je sais.
-Donc ma vie n'est rien de moins que... Qu'une boucle, que je m'oblige à suivre uniquement pour la suivre!?
-C'est une façon de formuler les choses. J'ai rempli ma part du contrat pour ce cycle; lorsque tu me reverras, tu ne te souviendras pas de moi.
-Je brise la boucle...
-Comment?
-Je brise la boucle! Je ne sacrifierai pas Vivian, je n'assassinerai pas Paul! Si le but de ma vie est de la recommencer, je repars en quête de la Pierre. Je veux savoir ce qu'elle est!
-C'est ton choix, alchimiste. Adieu."
L'ondine sembla trembler, puis disparu, simplement.

Aaron se laissa choir au sol, sur les genoux, et attendit. Finalement, lorsqu'il vit que les deux hommes au sol commençaient à grogner, il se leva. Dans la voiture, il récupéra son sac. Et il se mit à marcher. Il allait appeler Vivian, il allait trouver où dormir, mais surtout, il allait marcher. En suivant la route de la Pierre, qu'il commençait à peine à arpenter.