Un été entre amis -12-

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Vinza

Dimanche a été une très bonne journée au final. Quand je me suis réveillé, j'avais complètement oublié pourquoi j'étais dans le canapé, jusqu'à ce que mes souvenirs rappliquent au pas de course pendant que j'enfilais mes vêtements de sport. Et autant dire que tout est revenu comme un boomerang qu'on oublie. Bam, en pleine tête. Je suis resté prostré sur mon lit quelques minutes à y repenser. Daniel embrassant Arnaud. Arnaud ne repoussant pas Daniel. Et la réalité était douloureuse.

J'ai retrouvé les filles pour courir et j'ai de nouveaux pu réfléchir. Je me suis toujours un peu voilé la face concernant Arnaud. Même s'il ne me l'a jamais ouvertement dit, beaucoup de monde autour de nous, l'ont fait. Déjà aux lycées, certaines rumeurs me parvenaient. Je faisais tout pour préserver mon meilleur ami et démentais ouvertement les accusations portées avant qu'elles ne l'atteignent. Cependant, j'ai échoué certaines fois. Quand je voyais la douleur au fond de ses yeux, je savais qu'ils avaient frappé là où ça faisait mal, mais qu'Arnaud faisait bonne figure. À la fac, ça a été plus facile de le protéger. Car il a rencontré Naïs. Une jolie fille, de belles formes, un rire cristallin… bref, une fille. Les rumeurs se sont taries d'elles-mêmes. Sauf qu'ils ne sont jamais sortis ensemble. Quand j'évoquais l'idée au tout début, Arnaud rougissait, balbutiait et finissait toujours par « ce n'est qu'une amie ». Comme Arnaud n'a jamais su avec qui je sortais, je ne l'ai jamais su non plus. Je pensais que nous avions une sorte d'accord tacite entre nous. Pas de petites amies à la maison. Encore une fois, je tentais aussi de me persuader que ce serait plus fille que garçon. Il n'y avait qu'une exception. Nous pouvions ramener LA personne. Si c'était celle de notre vie. Personnellement, je n'ai jamais rencontré quelqu'un dans le but de vivre avec.

J'ai eu cette conversation plusieurs fois avec Carmen, quand on déjeunait au boulot. Et avec nos autres collègues qui parlent tout le temps de leurs histoires de couples, des enfants, des travaux qu'ils font dans leur nouveau nid d'amour. Je n'ai jamais pensé à me poser. Fonder une famille n'était et n'est pas ma priorité. J'arrive sur la trentaine et je n'ai toujours pas cette envie. Au grand déplaisir de mes parents. Ma sœur est enceinte du troisième et mon grand frère a été marié deux fois. Pourquoi devrais-je changer mon rythme de vie ? Avec Arnaud, tout se passe bien. On vit facilement tous les deux. On s'arrange de tout. Il tient la maison propre, moi je descends les poubelles et je suis présent pour faire les courses. S'il y a du bricolage, on s'en occupe ensemble. On a un grand panneau pour dire quand on est là, ou pas. On fait nos menus ensemble.

Mais le voir se faire embrasser, que ce soit par un garçon ou une fille, me rappelle que même si pour moi, notre collocation tourne bien, peut-être que lui, a envie de changement.

Cette façon qu'il a de ne pas parler de sa vie sentimentale et celle que j'ai de ne pas en parler non plus, comme si, amorcer le sujet pourrait rompre notre équilibre, nous a fait vivre dans une sorte de bulle. Mais ce jour devait arriver. Arnaud n'est pas un moine et je ne le suis pas non plus.

On a couru une petite dizaine de kilomètres avant de rentrer. J'ai pris une douche rapidement et je me suis habillé. En regardant ma collection de bandana, j'ai eu envie de mettre le vert et bleu que m'a offert Arnaud cette année. Il arrive toujours à trouver un tissu que je n'ai pas.

Daniel a embrassé Arnaud.

Je n'arrive pas à retirer cette image de ma tête. Et surtout, je ne comprends pas pourquoi j'ai fait comme si je dormais. Arnaud m'a déjà vu embrasser des filles. Pourquoi cela me dérangerait qu'il fasse de même ? Merde ! Mon cerveau a déjà assimilé depuis longtemps la possibilité qu'il soit gay. C'est mon meilleur ami. Ça ne change rien entre nous. Mais le voir, en vrai. Pourquoi ça me tracasse autant ? Je devrais être content pour lui. Les vacances sont faites pour ça. Pour faire des rencontres, profiter, s'amuser. Daniel n'a pas l'air méchant, ils s'entendent bien… alors pourquoi ? Il faut que j'arrête d'être autant protecteur avec lui. C'est plus un gamin qui se faisait taquiner aux lycées. C'est un homme, bien portant, avec un visage fin, de grands yeux noisette pétillants, des jolies boucles… Je me suis arrêté deux secondes devant sa porte, j'ai soupiré et j'ai rejoints tout le monde pour le petit déjeuner.

On déjeune à présent tranquillement sur la terrasse, savourant les rayons du soleil et la petite brise qui va avec. Naïs nous demande comment s'est passé notre sport matinal, on lui raconte notre parcours. Benjamin s'étire en baillant et se prépare une tartine. Arnaud nous rejoint peu après. Carmen lui tombe rapidement dessus, puis la discussion reprend son cours. Rien de compliqué. Arnaud semble faire comme s'il ne s'était rien passé hier soir. Et je ne peux pas faire autrement. Je suis censé n'avoir rien vu. On parle de tout et de rien et on décide ensuite de passer sur le tri de nos dépliants. Un grand moment. Entre les divers choix, la météo, le planning, on finit par avoir un emploi du temps pratique, efficace et plutôt sympa. L'heure du déjeuner arriver, et chacun part chercher de quoi se restaurer. Lorsque je pousse la porte vitrée pour entrer, je me tourne vers Arnaud qui sourit.

— Alors, ça te plait ce qu'on a choisi ? je lui demande.

— Oui, j'ai hâte. Ça nous promet encore deux belles semaines.

Je me stoppe dans le salon alors qu'il me dépasse et je lui pose la question qui me turlupine depuis un moment.

— Les vacances te plaisent ?

Arnaud se tourne vers moi, surpris. Mais, je me dois de la poser. Après tout, j'ai quand même été odieux en ramenant ces filles. Et, il y a eu quelques tensions entre nous.

— Bah oui, pourquoi ?

— Non rien, je me disais que cette première semaine s'était déroulée très vite et qu'on avait à peine eut le temps tous les deux d'en parler.

Il se rapproche de moi doucement. J'appréhende un peu ce qu'il va me dire.

— Cette semaine était très bien. Il y a eu quelques hauts et quelques bas mais c'est routinier pour nous.

Je souris rassuré. Arnaud ne semble pas m'en vouloir. Il reste fidèle à lui-même.

— Et puis regarde !

Il s'éloigne et fait une sorte de mouvement étrange, presque comique.

— Mon coup de soleil est devenu un bronzage pas trop mal.

Je reste incrédule par ce qu'il vient de dire avant de rire.

— Quoi ?

— Tu es encore rouge. Mais oui, en effet, ça change de ta peau de bébé toute blanche.

— Tu sais ce qu'elle te dit ma peau de nourrisson.

Et on continue à se chamailler tout en prenant de quoi manger dans le réfrigérateur.

Le repas s'est plutôt bien déroulé, dans une parfaite ambiance de vacances. Pour notre après-midi, après avoir bien traîné sur la terrasse autour d'un café, on décide de faire un roulement lessive. Naïs, Carmen et Arnaud prennent ce tour, la semaine prochaine, ce sera Saundra, Benjamin et moi. Comme on dit, les bons comptes font les bons amis. Je prépare mon petit baluchon de linge pour Arnaud et je retrouve Saundra et Benjamin avec qui on a décidé d'aller faire un tour à la plage. On délaisse donc nos binômes et on se met en route pour la marée humaine. Car c'est ce que l'on trouve en arrivant. Il fait beau, il fait chaud, on est dimanche… tout pour plaire.

— Vous voulez vraiment y aller là ? Je crois que je n'aperçois même pas grain de sable.

— Benji', j'ai beau chercher, moi non plus.

— Oh allez les mecs, vous n'êtes pas joueur.

Saundra, sa serviette sur l'épaule, descends la petite dune et se fraye un chemin entre les parasols et les serviettes jonchant le sol. Elle repère un petit espace et s'installe en souriant sensuellement à son voisin.

— Elle va pas faire ça ? me demande Benjamin.

— Je crois bien que si.

On la suit du regard. Elle continue de sourire, retirant son débardeur et son short, dévoilant ses longues jambes et son ventre plat à la peau caramel dorée. L'homme semble apprécier ce qu'il voit. Elle se tourne ensuite complètement vers lui et lui parle. De là où nous sommes, on ne l'entend pas, mais on s'imagine très bien ce qu'elle est en train de faire. On le voit se lever, hocher la tête, et resserrer un peu les serviettes et sacs. Il se réinstalle et reprend la conversation. Elle nous fait signe de venir et on la rejoint. Notre voisin semble déçu. On le remercie poliment avant de déposer nos affaires et d'aller se baigner. Une fois dans l'eau, Saundra se met à rire.

— Tu as vraiment fait ce que je pense ?

— Bien sûr Benji'. Je suis une femme. Vous êtes tous faibles face aux femmes. Que ce soit par gentillesse ou avec espoir d'autre chose. Mais j'avoue qu'il était plutôt séduisant.

Benjamin se met à rire.

— Tu n'es vraiment pas possible, je soupire en riant à mon tour.

— N'empêche que c'est grâce à moi que vous avez une place au milieu de cette marée humaine.

Et elle s'en va faire quelques brasses. On profite de notre après-midi. Nos voisins nous invitent même à faire une partie de jeu de balle dans l'eau. Au final, je pensais que ce ne serait que des mecs, mais non. Dans le groupe de cinq, il y a quand même deux nanas. Dont une plutôt jolie. L'autre est trop jeune. Quand notre voisin, Sébastien, nous a présentés, nous nous sommes retrouvés face à trois garçons, Sébastien, Mathieu et Dominique et deux filles, Nathalie et Océane la petite jeunette qui est la sœur de Mathieu. Elle est encore au collège. En fait, ils sont tous cousins et sont venus passer les vacances en famille et sont au camping de l'autre côté de la plage. Saundra nous présente à son tour, sans oublier les absents. On a tous sympathisé. À part Océane, on est dans la même tranche d'âge et il est du coup facile de tisser des liens rapides et efficaces. Le jeu de balle est très animé et Nathalie me fait un peu de rentre dedans. Mais rien de très violent. J'ai plus l'impression qu'elle jauge pour le moment. Pour voir si je réponds ou pas à ses avances. Son maillot de bain met ses formes en valeur et je crois qu'Océane prend exemple sur elle au désespoir de son grand frère. Et je le comprends. Elle a quoi, treize ans, c'est l'âge où on a envie que les garçons nous regardent et qu'on essaye de se sentir bien dans notre peau. Et il le faut. Parce que ce sera une jolie jeune femme plus tard. Elle n'aura rien à envier à sa cousine. Qui repasse d'ailleurs à la charge. Dès qu'elle me délaisse à nouveau, Sébastien vient me glisser de faire attention, car elle a décidé de se faire un été « muy caliente ». Ce qui n'est pas incompatible avec mes propres projets. Je m'imagine très bien m'occuper de ce corps huilé au monoï et embrasser sa bouche pulpeuse au sourire narquois… le baiser entre Arnaud et Daniel s'affiche sans prévenir dans mes pensées.

— Vinza, attention.

Trop tard, je me prends la balle en pleine face et tombe à la renverse dans l'eau. Benjamin et Saundra sont vite sur moi pour m'aider à reprendre pied.

— Est-ce que ça va ? je crois reconnaître la voix de Benjamin.

— Mais à quoi tu pensais, abruti !

Je souris pour tenter de les rassurer mais, moi aussi je me le demande Saundra. Pourquoi je viens de penser à ce putain de baiser. Merde !

— Je vais aller m'asseoir un peu.

Saundra veut me raccompagner mais Nathalie m'attrape le bras et prend sa place. Je me laisse tomber sur ma serviette, la tête dans les genoux.

— Tu veux un peu d'eau ?

— Merci.

Je prends la bouteille d'eau fraîche qui sort tout juste de la glacière et me la pose sur ma future bosse.

— Plus de peur que de mal.

— Oui, heureusement. Je ne suis pas en vacances pour terminer à l'hôpital. Océane lance fort pour une gamine !

Nathalie rit avant de me répondre.

— Elle est dans le club de Handball et ils sont plutôt bien classés en compétition.

— Tout s'éclaire.

Ou pas.

— Allonge-toi.

Elle m'aide à m'installer et je garde la bouteille contre le front. Elle me fait la conversation, doucement. Elle me raconte donc les victoires de l'équipe de sa cousine, ce qu'ils ont fait dans le coin depuis leur arrivée. Je lui réponds par monosyllabe car je débute une migraine. Mais sa voix chantante ne m'agresse pas et j'apprécie. Plusieurs fois, le baiser entre Arnaud et Daniel est venu briser mes pensées, mais je le chasse vite fait. Je suis avec une belle femme. Alors, merde, fichez-moi la paix !

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