Elle marchait dans la forêt, au milieu des sapins. Les arbres étant bas et très resserrés, seule une maigre lumière passait. La neige reflétait sa fraîcheur jusqu'à l'intérieur de ses chaussures. Dans la blanche obscurité de la sylve, elle avançait vers sa destination.

Elle ne pouvait pas se perdre. Impossible.

Elle n'était pas très vieille, quinze ou seize ans, dix-sept tout au plus. Il était difficile de la distinguer, parmi les troncs noircis par l'œil qui souffrait d'un manque de lumière. Néanmoins, on ne pouvait la manquer. Premièrement, parce qu'elle faisait craquer la neige et les brindilles sous ses pas, démonstration de sa nervosité. Ce bruit, dans la forêt, signifiait pour les petits animaux qu'ils allaient mourir dans les quelques secondes. Sans elle, le silence aurait été plus assourdissant que la foudre, lors du plus puissant des orages d'été.

Elle était aisément repérable, secondement, par ses cheveux, semblables à de l'or liquide, lui tombant sur les omoplates. Blond sur noir, il eut fallu être aveugle pour ne pas la voir.

Le problème qui allait s'imposer à elle quelques instants plus tard, c'est que les loups ne sont ni sourds ni aveugles. Encore moins lorsqu'ils sont affamés par l'hiver.

La meute était famélique, et sa descendance était loin, très loin d'être assurée. L'Alpha faisait tout pour ramener le plus possible de petits rongeurs, mais ceux qu'il trouvait suffisaient généralement à peine pour lui-même. Les proies plus grosses étaient rares, et aucun loup ne se souvenait de la dernière fois qu'ils avaient vu un chevreuil. Non pas que les loups éprouvent un quelconque intérêt à se remémorer des faits passés n'ayant pas d'incidence sur le présent, mais quand bien même ils l'auraient voulu, ils n'auraient pas pu.

Aussi, ce grand animal balourd était pour eux plus qu'une aubaine.

Elle grelottait, car elle n'était pas assez riche pour avoir un manteau très épais, et le pantalon de cuir usé qu'elle portait permettait au froid de lui lécher langoureusement les jambes. De la buée sortait de sa bouche à chaque respiration, et elle commençait à se demander si elle parviendrait à trouver la cabane. S'arrêtant un bref instant pour vérifier que son pantalon ne souffrait pas de trous à cause d'une ronce mal placée, elle entendit soudain les autres respirations.

Elle se retourna brusquement, oubliant le froid, raidissant ses muscles, se préparant à courir. Elle scruta quelques instants les ténèbres entre les arbres, pour voir, par un bête réflexe, à quoi pouvait ressembler l'animal qui respirait. Ou plutôt les animaux. Elle n'avait pas les sens très entraînés, et pourtant, malgré le sursaut d'adrénaline qui continuait de la parcourir, elle percevait quatre respirations, qui se voulaient discrètes mais n'avaient pas la force de l'être. Soudain, surgissant d'un coin d'ombre plus sombre encore si c'était possible que le reste des bois, l'Alpha se jeta sur elle. Il avait beau être maigre, affamé, affaibli, elle n'était pas assez forte pour repousser l'assaut de quarante-cinq kilos de muscles.

L'Alpha était en plein bond. Le temps semblait s'être arrêté. Il sentait déjà dans sa bouche le goût de la chair de sa proie, et dans son nez l'odeur de son sang. Soudain, en une fraction de seconde, il sut qu'il fallait déguerpir. Il fallait qu'il court, qu'il court pour sa vie.

Sacrée poisse que la vie d'un loup en pleine forêt.

Elle encaissa le choc tant bien que mal, et tomba comme une feuille à l'automne. Une feuille qui aurait été percutée par l'arbre voisin. Elle se reçut à plat dos, ses mains ayant le réflexe de protéger sa tête des puissantes mâchoires du prédateur. Elle attendait et redoutait la morsure qui lui broierait le bras, le ferait tomber, impuissant dans la neige, puis celle qui lui ouvrirait la gorge pour que la bête lui lape le sang, aussi simplement qu'il avait à une époque lapé le lait de sa mère.

Mais la morsure ne vint pas. D'ailleurs, elle ne sentait pas le poids de l'animal sur son ventre. Elle s'autorisa un coup d'œil. Parti. Le monstre, terreur des petits enfants, rôdant dans les recoins sombres des contes et des histoires de son enfance, était tout simplement parti. Elle failli rire.

Elle avait une sacrée chance, clairement, qu'est-ce qui pourrait pousser un loup à s'enfu...

Arrivée à ce point de son raisonnement, toute envie de rire la quitta. Qu'est-ce qui pourrait pousser un loup à s'enfuir, alors qu'il tient sa proie et n'a probablement mangé qu'une grive ou deux ce dernier mois? Ou plutôt, qu'est-ce qui pourrait pousser des loups à s'enfuir? Qu'est-ce qui pourrait pousser des loups à s'enfuir, sinon un animal plus gros et plus dangereux, qui pourrait potentiellement les avaler en trois coups de langue?

Elle se plaqua au sol, à plat ventre, réflexe ancestral de ne pas dévoiler cette partie sensible à un potentiel prédateur, et malgré le froid de la neige qui cette fois, ne l'embrassait plus comme un amant l'aurais fait mais la giflait comme un adepte de pratiques peu recommandables l'aurait fait, elle ne bougea pas, et se força à maintenir sa respiration au point le plus faible possible, observant, profitant du faible champ de vision qu'elle avait à disposition.

Jamais elle n'aurait pu dire combien de temps elle resta ainsi, le froid ayant la nette tendance, fort désagréable, à ralentir la perception du temps, tout comme la peur. L'action combinée des deux lui avait semblé être une suite d'éternités. En réalité, elle ne tint qu'une dizaine de minutes.

Lorsqu'elle se releva, toute engourdie par le froid et par une circulation sanguine désastreuse, elle le fit lentement, avec prudence. Jamais on ne lui avait expliqué quoi faire en cas d'attaque de loup, ou d'un potentiel plus gros prédateur potentiellement caché dans un potentiel coin d'ombre très potentiellement derrière elle, parce que bien sûr, les plus gros prédateurs sont fourbes et malins et attaquent leur proies potentielles par derrière, et elle agissait uniquement mue par un instinct plus vieux que le plus ancien ancêtre que son arrière-grand-mère ait connu.

Elle fit trois tours sur elle-même, et, ne voyant rien, n'entendant rien, elle se remit en route, partant dans la direction opposée à ses traces, direction empruntée par les loups pour prendre la tangente. Elle aurait pu commencer à avoir faim, mais la peur avait coupé toute envie de manger. Elle espérait bientôt arriver, mais pas trop non plus. Si elle déplaisait à la vieille, nul ne savait ce qui aurait pu lui arriver. Elle ne marchait pas depuis dix minutes qu'elle entendit un bruit, venant de sa gauche, probablement derrière un arbre. Ni une respiration, ni un craquement de branche, ou de neige. Un petit toussotement. Méfiante, elle recula, et planta son regard dans la direction d'où venait le bruit. Preuve qu'elle avait une oreille suffisamment bonne pour avoir détecté d'où le court bruit venait, une silhouette ne tarda pas à sortir de derrière l'arbre, et à s'approcher d'elle.

Elle failli s'enfuir en courant, puis se ravisa. Une silhouette humaine, en pleine forêt? Sa curiosité était piquée. Et puis, elle avait une petite idée de l'identité de la personne (si c'était bien une personne) qu'elle avait en face d'elle.

Dès qu'elle vit son visage, elle sut qu'elle ne s'était pas trompée. Tambouriné par le temps, tanné par les hivers, le visage de la vieille femme semblait aussi vieux que la forêt. C'était "la vieille", comme on l'appelait, mais bien sûr, jamais devant elle. Elle était petite, voutée, et son visage semblait à première vue bienveillant, mais cela sonnait légèrement faux, sûrement à cause de sa profession.

"Excuse-moi, gamine. D'habitude, j'aime ménager un peu mes effets, mais là, j'ai attrapé un méchant coup de froid. Enfin bref. Tu me cherchais, je suppose?

-Bonjour madame. Si fait, j'aurais besoin de vos services.

-Viens, viens, on va aller à l'intérieur. Là on pourra causer."

Et ainsi, la jeune suivant la vieille, deux silhouettes avancèrent dans la forêt. Après quelques minutes de marche, elles arrivèrent dans une clairière, qui semblait improbable par sa rondeur parfaite. Les arbres semblaient simplement fuir cet endroit, contrairement à la neige, qui, sans le bouclier naturel de la végétation, atteignait une vingtaine de centimètres de haut. Au centre de la clairière se tenait une cabane en bois, un attrape-rêves accroché à un angle. Sans rien dire, elles atteignirent la cabane, dont la vieille ouvrit la porte, et fit entrer la jeune.

Elles étaient assises sur des chaises en paille, très confortables. L'intérieur était lumineux, et, contrairement à ce que l'on pourrait penser des goûts en matière de décoration des sorcières, assez sobre. La vieille servit des infusions, et s'assit. Elle prit ensuite la parole, d'une voix plutôt grave et agréable.

"Alors, gamine, dis-moi tout. Comment tu t'appelles, et qu'est-ce que tu viens faire toute seule dans ces bois? Me trouver je pense, pour sûr, mais pour quelles raisons, dis-moi?

-Je... Je m'appelle Claire.

-Et donc? N'aie pas peur mon enfant, dis-tout à la mère Gandeau.

-Eh bien... Nous aurions besoin d'une aide... D'une protection...

-Nous?

-Mes parents, mes deux frères et moi...

-Et donc, une protection, ma petite? Vas-y, parle, parle, je ne suis qu'écoute et attention.

-Nous somme régulièrement visités par des esprits mauvais.

-Et comment sais-tu que ce ne sont pas des renards, à deux ou quatre pattes, ou des animaux errants quelconques?

-Nous n'avons pas beaucoup de moyen... Trois poules, deux chèvres et une vache... Il nous est très difficile de survivre avec ça, par les temps qui courent... Deux fois déjà, nous nous sommes levés, et au chant des engoulevents, nous avons découverts une de nos bêtes assassiné. Et éparpillée de partout, mais nulle trace de dents, nul morceau manquant, excepté leur sang. Une poule et une vache, on a perdu. Et toutes les nuits, il y a les bruits. On a peur, madame. On ne tiens pas à finir comme nos bêtes.

-Je vois je vois... Mais tu sais, jeune fille, mes services ne sont pas gratuits?

-J'en suis consciente, madame. Quel sera votre prix?

-Je ne sais pas encore. Il faudra que je vienne voir sur place, et j'aviserai ensuite. Bon. Combien de temps as-tu marché?

-Je suis partie hier matin, et j'ai dormi au relais.

-Bon bon bon. On va dormir ici cette nuit, on partira demain matin, et on arrivera dans l'après-midi.

-Mais jamais nous n'aurons le temps de...

-Tu sembles oublier à qui tu t'adresses, ma petite. Et pourquoi donc est-ce toi qui t'es collée à la dangereuse corvée de venir me quérir?

-Mon père et mes frères doivent épandre le fumier, tandis que ma mère tiens la maison. Le travail est trop dur pour une femme, les seaux de fumiers sont lourds, mais on me juge trop jeune pour pourvoir à tous les besoins d'intérieur.

-Je vois, je vois. Bon. Va t'installer dans le lit là-bas, mon enfant, et dort. Je prendrai le fauteuil, ne t'en fais pas. Mais veux-tu bien m'aider à me lever?"

Claire obtempéra et la vieille s'extirpa de la petite chaise sur laquelle elle venait de boire sa décoction. Elle encouragea Claire à aller s'allonger, et celle-ci, plus qu'intimidée, obéit. La sorcière n'était finalement pas si impressionnante, mais Claire comme beaucoup de gens des villages et des fermes voisins ayant grandis abreuvée des histoires sur l'étendue de ses pouvoirs, préférait rester méfiante.

Le lit était rembourré de paille, et plutôt confortable. Elle pensait que jamais elle ne dormirait dans cet endroit, qu'elle n'y arriverait pas, mais à peine cinq minutes après, elle démontrait le contraire. La vieille Gandeau, elle, s'afférait à manipuler des herbes, dans un but connu d'elle seul (but qui en réalité n'était autre que calmer sa sciatique). Claire dormit d'un sommeil d'où nul rêve précis ne s'échappa de son inconscient pour se fixer à sa mémoire. Elle fut réveillée le lendemain par le bruit de la porte de ma cabane, et se leva, fraîche et dispose. La sorcière venait de rentrer, et elle lui tendit une racine en lui conseillant de la mâcher, ce qu'elle fit. Si elle avait éprouvé un petit peu de faim en se levant, la racine lui tint bien le ventre. Après ce curieux petit-déjeuner, la vieille l'invita à sortir, et elles se mirent toutes deux en marche, à travers la silencieuse forêt enneigée.

Cela faisait une heure qu'elles marchaient en silence parmi les arbres. Claire ne comprenait pas du tout où elles allaient, étant parties dans la direction opposée à chez elle, et n'ayant pas dévié leur route d'un pouce. Cependant, elle n'osait pas contredire la sorcière, qui, semblant savoir ce qu'elle faisait, avançait l'air serein. Au bout d'un moment, la vieille demanda subitement:

"Et combien de temps ça dure votre histoire?

-Je dirais deux décades.

-Et les bêtes mortes, c'était quand?

-Une il y a une décade et demie, l'autre avant-hier. C'est pour ça que je suis venue.

-Je vois je vois... Des ennuis avec un fermier, mon enfant?

-Oh non, pas spécialement.

-Je vois."

Et la vieille s'emmura de nouveau dans le silence. Claire sentait toujours le froid, mais néanmoins, il semblait plus doux, comme s'il fuyait sa présence. Et puis, ne se souciant de rien, se contentant parfois de jeter un bref coup d'œil à la vieille, elle marcha. Peut-être deux ou trois heures plus tard, elles arrivèrent brutalement à la limite de la forêt. Devant elles courrait une route, déserte pour le moment, mais Claire savait qu'elle était très prisée des voyageurs. Elle était sobrement appelée "La grande route" dans les environs, ce qui convenait à tout le monde.

Passé un bref instant de stupéfaction, Claire s'exclama:

"Mais... C'est la grande route! On n'aurait pas dû y arriver avant demain!

-La vieille Gandeau connait des raccourcis, mon enfant.

-Mais... Tout de même...

-Pas question de perdre un temps précieux en stupides ergotages, gamine. Plus vite on avance, plus vite on arrivera à ta ferme."

Claire s'abstint de tout commentaire supplémentaire, se contentant d'obéir. La forêt, sur leur côté droit, laissa bientôt place aux mêmes pâturages plus ou moins enneigés que sur leur gauche, développant ainsi un paysage fichtrement monotone, brisé uniquement par quelques fermes à l'horizon. A un moment, la sorcière lui donna une racine pour calmer sa faim. Celle-ci avait un goût amer, mais tenait très bien au ventre, et après une seule, elle pensa qu'elle aurait été bien en peine d'avaler quoi que ce soit d'autre. Une petite heure après, toutefois, Claire fit signe à la vieille de s'engager sur un petit sentier, sur leur gauche, déneigé grossièrement. Bordé de petits arbustes, le chemin aurait été joli au printemps ou en été, mais il ne respirait pour le moment qu'une profonde léthargie, propre à l'hiver. Un petit quart d'heure après, sous un petit vent frais passablement désagréable, elles arrivèrent finalement à la ferme. La partie habitée était d'une taille plus que convenable, avec un étage, et les écuries et la grange étaient franchement grandes. C'était quelque peu du gâchis, mais les temps étaient difficiles, et on survivait bien comme on pouvait. Les bâtiments s'agençaient en forme de L, avec une petite cour, dans laquelle les poules devaient gambader lorsque le temps était meilleur. L'écurie et la grange étaient faites en pierres, qui semblaient entassées un peu à la va-vite et recouverte rapidement d'un quelconque mortier, mais les édifices étaient néanmoins très solides, appartenant au grand-père du père de Claire, et n'ayant pour le moment nécessitées qu'une seule petite réparation.

Si l'arrivée de Claire ne provoqua aucun émoi, celle de la sorcière, en revanche, fit frissonner les habitants des lieux. La vieille cracha vers le sol, et se tourna ensuite vers le père de Claire et ses deux frères. Leur mère arriva pendant la conversation, intriguée par les sons de voix, car elle avait l'ouïe aussi fine que l'avait sa fille.

"Longue vie à vos récoltes, maître fermier.

-Longues vie aux votre, madame. Vu votre présence, j'ose supposer que vous êtes prête à nous accorder votre aide ?

-Absolument, maître fermier, absolument. En ce qui concerne mes tarifs... Eh bien, nous verront cela une fois le tintouin accompli, cela vous convient-il?

-Si fait, madame. Je suppose que la petiote vous a expliqué notre problème?

-Absolument, maître fermier, absolument. Et j'avoue que je n'avais pas traité de cas comme ça depuis un certain temps.

-Je vous fais confiance, madame.

-Enfin, si cela ne vous fait rien, je vais inspecter un peu le terrain. Faites comme si je n'étais pas là, maître fermier. Reste avec moi, ma petite, tu pourrais m'être utile.

-Faites, madame, grand merci."

Et la sorcière se mit à inspecter le sol, déchargé plus ou moins de sa neige, autour de la maison, secondée par Claire, qui se demandait bien ce qu'il lui faudrait faire. Et finalement, un petit quart d'heure plus tard, la sorcière eut un sourire victorieux, et désigna d'un doigt long et presque squelettique sur le bois de la maison, au ras du sol, un petit symbole gravé, qui aurait pu être une marque de griffe.

"Tu vois gamine, ça, c'est pas bon, pas bon du tout même!"

Elle sortit une lame, Claire ne comprit jamais d'où, et gratta le symbole. Bien qu'elle dise que ce symbole était mauvais, elle semblait jubiler. Peut-être en avait-elle marre de devoir intervenir sur des cas stupides, bien que les gens n'aimaient pas avoir recourt à ses services.

Claire crut qu'elles en avaient terminé, et se prépara à partir, mais la vieille continua son inspection, et Claire la suivit donc. Une autre gravure fut grattée de la même façon, et finalement, la vieille alla montrer à Claire une porte en bois, oblique, derrière la maison.

"Et ça, ma petite, qu'est-ce donc?

-La porte de la cave, madame.

-Hum... La fermez-vous?

-Nenni, y a pas de voleur dans les environs.

-Je vois je vois..."

Et la vieille ouvrit la porte, et s'engouffra dans la cave avec agilité, malgré l'escalier qui glissait un peu. Claire la suivit avec précautions. Lorsqu'elle arriva à la hauteur de la vieille, ses yeux n'étaient pas encore habitués à l'obscurité, et il lui fallut quelques instants avant de voir ce qu'elle faisait.

Elle avait visiblement trouvé quelque chose par terre, dans la froide poussière du sous-sol. Claire commença à distinguer ce que c'était. Une construction de bois, certes, gros comme une main, mais elle mit du temps avant de voir avec précision ce que c'était, temps pendant lequel la vieille agitait sa main au-dessus et marmonnait des incantations.

Claire n'arrivait pas à reconnaître ce que représentaient ces branchettes accrochées les unes aux autres par des bandes de cuir, mais c'était indéniablement mauvais. Elle resta à la contempler, envahie de crainte, lorsque soudain, l'aura maléfique de l'objet disparut.

"Bon. J'ai exorcisé toutes les traces de malédiction de cette maison, mais le travail n'est pas pour autant terminé, ma petite. Ce soir, je partagerai votre soupe et dormirai sous votre toit. Indéniablement, y a quelqu'un qui vous veut du mal, c'est de la bonne magie puissante qui a attiré les esprits ici, pour sûr.

-Je ne vois pas qui, madame. Peut-être devriez-vous aller demander à mon père?

-Je vais le faire, mon enfant, bien sûr. Attend moi ici, et regarde si tu ne vois pas des gravures comme celles que j'ai gratté tout à l'heure quelque part, tu veux bien?"

Claire n'était pas stupide, et voyait bien que la sorcière avait trouvé un prétexte pour la tenir à l'écart, mais elle ne savait pas pourquoi. Elle jeta quelque bien quelques regards autour d'elle, mais savait pertinemment qu'elle ne trouverait rien. Finalement, quelques instants plus tard, la vieille revint la chercher, et elles sortirent de la cave. La neige, de par sa blancheur, était plus qu'éblouissante, et Claire fut obligée de fermer ses yeux. L'air était plus froid qu'au fond de la cave, mais toujours supportable avec les vêtements qu'elle portait. La sorcière la libéra de ses obligations, et annonça qu'elle allait récupérer quelques plantes, et Claire rentra dans la maison.

Sa mère, en habituée de l'hiver, tenait l'intérieur bien au chaud, ce qui était pur bonheur par les températures qui couraient. Elles mirent à chauffer un baquet de neige fondue, et Claire se décrassa, ce qui l'amena à conclure que jamais plus elle ne mettrait un pied à l'extérieur. Elle passa outre cette résolution quelques minutes après, pour aller vérifier si son père et ses frères ne manquaient de rien.

En s'avançant dans le champ où le fumier était en train d'être répandu, quelques instants avant de se faire assaillir par l'odeur, elle vit la vieille Gandeau au fond du terrain, accroupie dans la neige, qui semblait arracher des tiges de plantes. Il était bien curieux qu'elle en trouve en cette saison, mais c'était une sorcière, et elle connaissait son affaire.

Les membres masculins de sa famille se passant de tout service, elle retourna à l'intérieur avec empressement, et aida sa mère à préparer le repas. La soupe fut servie sur la table en chêne au coucher du soleil, et tout le monde fut invité avec force à rentrer se restaurer.

Claire était inquiète que la sorcière ne trouve pas la soupe à son goût, mais celle-ci ne fit aucun commentaire, et mangea en silence l'épaisse bouillie verte, principalement à base de racines, qui ne mourraient pas pendant l'hiver. Personne n'osait parler, et lorsque la vieille eut terminé son bol, ce fut elle qui brisa la marque.

"Je ne pense pas que vous le sachiez, maître fermier, mais chaque esprit à sa marque. Et celui qui a fait les marques dont je vous ai parlé tout à l'heure, c'est pas un tendre. Il vient toutes les nuits, c'est bien ça?

-Si fait, madame.

-Eh bien! Je l'attendrai de pied ferme! Demain matin, quoi qu'il se passe, tout sera réglé, il ne viendra plus!

-Merci mille fois, madame! Nous ne sommes pas très riches, mais j'ai dans la grange des sacs de grains, et je pourrais vous en donner...

-Ne parlons pas salaire tout de suite, maître fermier. Attendons demain.

-Vous choisissez madame. Mais si vous voulez bien nous excuser, mes fils et moi, mais nous avons eu une longue journée, et nous allons nous coucher. Je vous souhaite le bonsoir. Ma femme et ma fille vous installerons une couche après avoir débarrassé.

-Bonsoir, maître fermier, bonsoir. Et à vous aussi, jeunes hommes."

Les frères de Claire, craintifs de nature, répondirent d'un signe de tête bref, et se dépêchèrent de regagner leur chambre, qu'ils partageaient. En tant que fille et cadette de sa famille, Claire disposait de sa propre pièce. Elle aida sa mère à débarrasser la table, et elle alla chercher des sacs vides qu'elle remplit de foin dans la grange, pour la sorcière, qui les remercia, et s'installa dessus, ne tardant pas à ronfler aussi fort qu'un moulin broie le grain, tandis que Claire et sa mère nettoyaient les bols et les couverts avec de la neige fondue et un chiffon lavé à grand peine. Puis, chacune monta se coucher.

Dans la nuit, Claire fut réveillée par les bruits. Des objets légèrement déplacés, ou le plancher qui craquait, en général, ce qui faisait que les bruits restaient raisonnables. En l'occurrence, c'était une véritable cacophonie, des craquements, des bruits sourds, qui résonnaient dans toute la maison. Personne ne sorti de sa chambre, comme d'habitude, chacun étant trop effrayé et laissant agir la sorcière. Mais rien ne se passait. Claire supposa que la table venait de basculer, dans la pièce du dessous, de même que les chaises devaient probablement voler, et se briser contre les murs, heureusement solides. Et toujours pas d'intervention magique. Et puis, les bruits cessèrent. Claire sentait qu'elle aurait dû se sentir soulagée, que ce répit était certainement de bonne augure, et que la sorcière devait avoir apaisé l'esprit. Mais il n'en était rien. Elle était en sueur, au fond de son lit, bien sous sa maigre couverture, tremblant de peur. Son cœur s'emballait dans sa poitrine, et soudain, rata un battement.

Un pas lourd et sourd venait de retentir de l'escalier. Un deuxième vint le rejoindre quelques instants après, suivit d'un troisième. Jamais, même lorsqu'elle s'était faite attaquer par les loups, même les soirs précédents, jamais elle n'avait eu aussi peur. Elle n'aurait pas pu bouger s'il avait fallu courir, elle n'aurait pas pu crier s'il y avait eu quelqu'un à avertir. Tout son corps était tellement tendu, tellement surchargé de peur, qu'elle ne pouvait rien faire, sinon entendre. Et voir, par le maigre rayon de lune qui passait au travers de sa fenêtre, la porte de sa chambre, et le reste de la petite pièce, vide, à part un grand miroir, qui avait dû être beau en son temps. Elle ne pouvait rien faire d'autre sinon entendre les pas lourds dans l'escalier, montant inexorablement les marches, et bientôt, elle sentit également. L'odeur rappelait celle du chevreuil mort, qu'elle avait trouvé étant petite, une odeur très forte, très désagréable, qui rappelait la mort... Et autre chose, qu'elle n'arrivait pas à définir, et n'avait pas envie, étant trop occupée par sa terreur.

Elle attendait l'événement magique qui serait salvateur, mais qui ne venait pas. Et puis, le son sourd, inéluctable qu'elle entendit, c'était celui du parquet de l'étage. L'esprit était là. Et soudainement, comme la plus belle chose du monde, retentit la voix de la sorcière.

"Esprit! Je t'ordonne de quitter cet endroit, et de ne jamais revenir!"

La voix qui lui répondit était grave, suave, bestiale, amusée, comme peuvent l'être des gamins qui arrachent leurs ailes aux mouches.

"Tu n'aurais pas dû retirer mon marquage, sorcière.

-Et tu n'aurais pas dû suivre la piste qui t'a menée en ces lieux !

-Hahaha ! Tu sais qui je suis, sorcière.

-Parfaitement! Je connais tes marques, vile créature !

-Certes. Tu sais donc mes pouvoirs, n'est-ce pas ? Tu sais très bien que j'ai la capacité de te promettre et t'octroyer une seconde jeunesse.

-Cesse tes marchandages, démon!

- Imagine-toi, belle, jeune... Mais avec tout le savoir d'une vie. Imagine ce que tu pourrais faire, sorcière, imagine seulement, et tu en feras le double.

-Tais-toi! Tais-toi! Mais tais-toi donc!

-Alors, vieille folle, acceptes-tu mon offre?"

Il y eut un silence, long. Claire entendait sa respiration, lourde, plus lourde que l'univers, peser sur sa gorge et sa poitrine.

" Que veux-tu?"

La bête lui répondit avec excitation:

"Me repaitre de la pucelle, une fois seulement. Alors, femme, qu'en dis-tu?"

Claire attendit le refus de la sorcière, ne pouvant plus contrôler son souffle, qui paraissait doué d'une vie propre. Le refus ne vint pas. Le sang lui battait les tempes, sa respiration perdait les pédales, et le pseudo-silence était le plus terrible.

Et soudain, la porte de sa chambre, droit devant elle, s'ouvrit à la volée et se referma aussitôt, tandis qu'un bruit de course se faisait entendre. Le sol s'imprimait de marque de griffes, et la descente de lit s'arracha, et vola dans la pièce. Elle sentit une masse énorme à ses pieds, mais ne vit rien. L'odeur était épouvantable, comme une odeur de bouc en rut, mort. Sa couverture se déchira, de même que sa chemise de nuit. Ses cuisses furent brutalement écartées, et elle le sentit, oh oui, elle le sentit. Elle avait l'impression qu'il lui plantait un tisonnier brulant dans le bas ventre, qu'il le remuait, l'enlevant et le replantant à un rythme démoniaque. Elle ne sut jamais si elle avait hurlé, mais de l'air s'échappait néanmoins de ses poumons. La chose la maintenait ainsi, et s'appuyait également sur son buste, lui écrasant les seins dans d'invisibles mains avides, ce qui lui fit à peu près aussi mal que si on lui broyait un doigt dans un étau, selon elle. Auparavant, jamais elle n'avait eu si peur, désormais, jamais elle n'avait eu si mal. Elle souffrait à chaque coup de boutoir que lui assénait la chose. Vaguement, elle crut entendre son père et ses frères tenter d'ouvrir la porte de sa chambre, qui restait bloquée. Elle crut que sa vie s'écoulait, tant le monstre semblait ne jamais s'épuiser, tant jamais il n'était calmé. Chaque coup de pilon était pour elle un supplice, et elle aurait tout fait pour que ça s'arrête, absolument tout. Le temps s'était étiré à l'infini, dans un abime de souffrance sans fond, dans lequel elle chutait continuellement, toujours plus bas. On lui dit plus tard qu'une demi-heure, l'acte avait été perpétué, mais elle ne le crut jamais. Ça ne pouvait pas avoir duré moins de cent ans. Elle était désormais écrasée de partout, sentant un souffle chaud et fétide sur son oreille droite, endurant des grognements bestiaux à chaque coup de bélier que lui envoyait l'esprit du mal. Jamais elle ne s'était sentie souillée, c'était chose faite. Jamais elle n'avait pleuré si longtemps, chose faite également, les larmes lui ruisselaient jusqu'à la taille. Le lit craquait, menaçant de s'écrouler à tout instant, sous les assauts déchaînés, toujours plus forts, de la créature. Et lorsque, finalement, elle prodigua à sa victime un coup de rein final, dans un râle sauvage, Claire ne sentait pas les choses finies, bien au contraire. Soudainement, elle fut libre de ses mouvements, mais ne bougea pas. La fenêtre s'arracha du mur, et elle entendit un bruit sourd, de chute, sans réagir. Et la porte s'ouvrit, et sa famille entra, mais elle ne bougea pas. Elle ne voulait plus bouger, plus jamais. Et malgré la nuit, comme pour rire de l'horreur en bonne et due forme, résonna, moqueur, cynique, macabre, le chant des engoulevents.