Nda : Bonjour à tous ! Comme je suis confuse… de longs mois se sont écoulés depuis le dernier chapitre. Je ne sais pas quoi dire, le temps est passé tellement vite entre le boulot, le confinement, le déconfinement et tout le stress que cette période a engendrée et engendre encore aujourd'hui. Je ne sais combien de fois j'ai relu ce chapitre qui est pourtant terminé depuis longtemps. Mais malgré cela, il ne me satisfaisait jamais et c'est encore un peu le cas aujourd'hui. Mais il faut que j'avance dans l'histoire et de toute façon, lorsque ce premier livre sera terminé, il subira un gros travail de relecture et de correction. Bref, j'espère que malgré ses nombreux défauts, ce chapitre vous plaira. Et pour me faire pardonner pour cette longue attente, je vous offre un chapitre bien plus long !

Résumé du dernier chapitre : Les rebelles se retrouvent piégés dans le marais des Esprits maudits. Là-bas, la vase les enlise et alors qu'ils cherchent à s'extirper de cet environnement malfaisant, des monstres apparaissent et menacent de les engloutir pour de bon. Don se retrouve en fâcheuse posture, ses compagnons n'ont malheureusement pas le temps de lui venir en aide qu'il se fait dévorer par le monstre. Alors qu'Heiric se trouve lui-même en danger, une magie puissante s'échappe du corps de Gaël et réussit à faire disparaître le marais et les monstres. Les rebelles se retrouvent à nouveau au milieu du paysage aride, sur la route des Territoires du nord mais Gaël perd connaissance et oblige les compagnons à chercher un abri pour la nuit. Ils se dirigent alors vers une grotte non éloigné de la route.

Crédit : Cette histoire, son univers, ses personnages m'appartiennent intégralement ! Prière de ne pas la plagier, merci !


Réponse à Sonia-suki : merci beaucoup pour ton commentaire d'encouragement ! J'espère que tu continueras à apprécier la suite de cette histoire.
J'en profite pour remercier tous les lecteurs qui continuent à suivre Le porteur d'étoile malgré l'attente parfois longue entre les
chapitres. Sachez que cette histoire me tient toujours à cœur et que je compte bien aller au bout ! ;)


Le Porteur d'étoile



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Livre I
Le destin du Porteur d'étoile


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Chapitre XIV

La grotte de Dragor

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Le temps que dura le trajet, Heiric garda Gaël étroitement blotti contre lui. De peur qu'il glisse ou peut-être, de peur qu'il disparaisse… Boréal resta à ses côtés, veillant sur son jeune cavalier endormi. Il n'était pas rare de voir un cavalier et sa monture construire un tel lien de confiance et d'amitié mais entre Gaël et Boréal, ce lien s'était immédiatement instauré si bien que l'homme et l'animal semblaient ne former qu'une seule et même entité. Cet attachement était à la fois touchant et terrifiant. Car si l'un d'eux venait à disparaître, il était fort probable que l'autre le suive dans sa chute. En attendant, l'équidé veillait sur son jeune compagnon comme une jument sur son poulain, posant régulièrement ses naseaux sur le visage endormi du jeune homme comme s'il vérifiait qu'un souffle de vie s'en échappait encore.

Gaël ne reprit pas une seule fois connaissance. Son corps était balloté par les mouvements lents de la jument d'Heiric, complètement indifférent à son environnement et à l'irrégularité parfois brutale, du chemin, parsemé à certains endroits, de pierres et de crevasses. Observant attentivement son visage, Heiric eut un pincement au cœur en faisant l'amer constat de l'état d'épuisement dans lequel Gaël se trouvait. Les traits tirés, la peau diaphane et les poches sombres qui soulignaient ses yeux révélaient que l'énergie puisée pendant son combat contre le marais des Esprits maudits avait été conséquente. Certes, il avait accompli un petit miracle mais à quel prix ? Heiric ne put s'empêcher de lui caresser tendrement la joue, espérant ainsi lui redonner un peu de chaleur. Pourquoi fallait-il que ce jeune homme innocent ait un tel poids à porter sur ses épaules… ? Heiric aurait souhaité l'entourer d'un cocon protecteur dans lequel rien ne pourrait lui arriver. Dans lequel il pourrait vivre dans un monde fait de paix et d'amour, sans aucune ombre menaçante planant au-dessus de lui. Malheureusement, ce monde n'existait pas… pas encore tout au moins. Et le seul qui avait le pouvoir de rendre ce monde meilleur était justement celui-là même qui n'aurait jamais dû connaître l'injustice d'un tel fardeau.

Autour des deux hommes, un silence pesant s'était installé, la mort de Don planant au-dessus du groupe comme un rappel constant de la tragédie avec laquelle ils devraient désormais vivre jusqu'au bout de leur voyage. Le paysage défilait, de plus en plus aride et d'une monotonie assommante, semblant s'être mis au diapason de l'atmosphère morose, comme un écho silencieux à la douleur des cœurs.

Emery et Hadrien avaient pris la tête de l'expédition, gardant un œil acéré sur l'horizon. Même si Emery avait émis le doute d'une éventuelle réapparition du marais des Esprits maudits, ils étaient tous d'accord sur l'importance de rester vigilant. Sans compter les autres dangers qui pouvaient les menacer à tout instant. Carte en main, le guérisseur avait certifié à ses compagnons qu'ils ne se situaient qu'à quelques heures de chevauchée de la grotte et qu'ils pourraient rapidement se mettre à l'abri, bien avant que l'ombre de la nuit se répande sur le monde. Ce fut donc avec un soulagement généralisé que les cavaliers atteignirent la grotte de Dragor avant la tombée de la nuit. Une nuit à l'abri ne serait pas de refus après la journée infernale qu'ils venaient de vivre.

La cavité était isolée de la route par une butte qui en dissimulait l'entrée. D'épais buissons épineux masquaient l'ouverture, offrant à cette dernière une protection supplémentaire contre d'éventuels intrus. En même temps, cela laisserait aux rebelles le temps nécessaire à l'application des soins dont ils avaient besoin avant de reprendre la route vers leur destination finale. Sans compter le repos bien mérité dont il pourrait profiter au passage.

Dragor, était une cavité qui portait son nom avec justesse. Celui-ci provenait d'une légende ou d'un passé si lointain, que nul homme ou femme encore de ce monde n'en avait souvenir. L'histoire racontait que cette grotte avait été la demeure du dernier dragon, créature légendaire qui peupla Siriusea dans les temps anciens. Selon la légende encore, cette époque fut l'une des plus prospères que le royaume eût connue. Les grands reptiles, s'ils avaient existé à une époque lointaine, n'étaient visiblement jamais reparus depuis. Aujourd'hui, Dragor, dont l'avantage résidait dans le fait de se trouver éloignée de la route principale, était devenue le refuge idéal pour certaines espèces d'oiseaux de la région à la recherche d'un nichoir ou d'un abri temporaire pour s'abriter des intempéries. Les chauves-souris y avaient également élu domicile puisqu'une nuée d'entre elles s'enfuirent à l'approche des intrus.

Une fraîcheur ambiante suintait de la paroi rocheuse mais la légère humidité qui régnait serait vite atténuée par la chaleur d'un foyer.

Heiric étendit Gaël délicatement sur la paillasse que Galan avait installée dès leur arrivée. Juste à côté, Emery aidé de Calisle, préparaient le feu à proximité de l'entrée. Pendant ce temps, les autres membres de l'expédition installaient le campement ou s'occupaient des montures laissées à l'extérieur, à l'abri des buissons. Sitôt le foyer prêt, Emery ne perdit pas de temps et prépara immédiatement les herbes qui lui seraient utiles à la préparation de ses potions. Les premières seraient réservées aux soins de Gaël, plus longs à préparer, les suivantes à panser les douleurs, calmer la fatigue et les éventuelles blessures des autres guerriers.

Après avoir observé une dernière fois le visage assoupi du jeune homme, Heiric s'en éloigna à contrecœur pour rejoindre Karl resté en retrait à l'extérieur de la grotte. Il laissa son protégé sous la surveillance d'Emery jusqu'à son retour. Dans d'autres circonstances, il n'aurait pas quitté une seule seconde le chevet de Gaël mais il se devait de soutenir Karl dans l'épreuve qu'il traversait. Pour lui et pour le bien du groupe.

Assis sur une petite saillie rocheuse, le guerrier aux larges épaules regardait d'un œil absent l'horizon assombri par l'obscurité tombante. Une légère brise faisait voler ses cheveux sans qu'il n'en ait même conscience. La nuit poignait à l'horizon, le ciel gris se teintant d'une légère ligne pourpre.

Une nouvelle nuit sans lunes, songea Heiric gardant le silence quelques instants…

Puis, il s'assit à côté de son compagnon, suivant du regard la même direction que lui tout en étant conscient que ce qu'observait Karl, nul autre que lui ne pouvait réellement le voir. La mort de Don ? Des souvenirs partagés ? Ou bien le vide laissé dans son cœur…

Heiric prit une profonde inspiration, pesant bien ses mots avant de prendre la parole.

— Karl, je suis désolé pour Don… souffla-t-il d'une voix sourde. Je sais que vous étiez proches tous les deux, je ne peux qu'iimaginer ce que tu dois ressentir à cet instant.

Karl inspira profondément avant de répondre, un léger sourire triste étendant ses lèvres crispées.

— On se connaissait depuis qu'on était gamin, bredouilla-t-il, des sanglots persistants dans la voix malgré ses efforts pour les contenir – si Don le voyait à cet instant, il lui rirait au nez et le bousculerait, tout en le traitant de fillette dans un éclat de rire dont lui-seul avait le secret ! – Lui et moi, on a fait les quatre cent coups ensemble. Puis on a pris la route jusqu'à ce qu'on trouve un sens à notre voyage… Pour nous, rejoindre les rebelles ce n'était pas comme pour la plupart d'entre vous. Nous n'avions perdu aucun proche à cause du roi usurpateur et nous battre pour protéger la veuve et l'orphelin ne faisait pas partie de nos aspirations. Puis on vous a rencontré, vous et vos paroles d'espoir d'un monde meilleur…

Karl esquissa un léger sourire, le souvenir de ce jour ravivant des instants heureux, loin de ce dont ils avaient pu être témoins par la suite. Cette cruauté gratuite de la part de leur souverain, censé protéger son peuple, et qui avait fait naître chez les deux amis, une envie de justice, inconnue d'eux jusqu'alors.

— Vous nous avez apporté ce qui nous manquait : une raison de nous battre pour un monde plus juste et ce qui ressemblait le plus à une famille pour nous. Mais malgré tout cela, nous sommes restés inséparables et un peu à part par rapport à vous tous. Me battre à ses côtés était naturel, dans la logique des choses, comme si nous faisions partie d'un tout. Aujourd'hui…

Karl ferma un instant les yeux tout en reprenant son souffle, les lèvres tremblantes. Heiric patientait à ses côtés.

— Après tout ce que nous avons vécu jusqu'ici, je ne pensais pas qu'il pourrait… disparaître. Enfin, je sais que nous sommes en guerre mais… Don n'aurait pas dû mourir et encore moins de cette façon !

Le chef rebelle ressentit un pincement au cœur et une certaine impuissance devant la sincérité de Karl, comprenant la profonde affection qu'il avait eu… qu'il avait toujours pour Don et la souffrance qui s'était emparée de lui depuis sa mort. Il imaginait sans peine la douleur qui pouvait l'étreindre et même si celle-ci finirait par s'atténuer avec le temps, la blessure infligée ne cicatriserait jamais complètement. Il en savait quelque chose…

Le poing de Karl se crispa, sa mâchoire se serra, l'injustice qui entourait la mort de Don s'exprimant à travers le corps de son plus proche ami. Heiric éprouvait le même sentiment mais il n'en fit pas mention, refusant d'interrompre la confidence de Karl qui se livrait pour la première fois. En tout cas, la première fois face à lui. En vérité, il le connaissait peu, tout comme Don ; et quelque part, Heiric s'en voulait un peu de ne pas avoir créé davantage de liens avec ses deux hommes depuis leur départ du campement, plusieurs semaines en arrière. Il avait l'impression de ne pas avoir été à la hauteur, d'avoir manqué à son devoir.

— Je pensais bêtement que tant que nous serions ensemble, il ne pourrait rien arriver de ce genre, reprit Karl. Nous veillions l'un sur l'autre comme… comme deux frères prennent soin l'un de l'autre. C'est comme si j'avais perdu une partie de moi-même aujourd'hui, Heiric… et je ne sais pas si je pourrais combler ce vide un jour.

Heiric posa une main amicale sur l'épaule du guerrier pour lui témoigner son soutien infaillible. Il sentit sans peine les muscles contractés de son compagnon. Karl devait se retenir depuis un bon moment déjà, pensa-t-il le cœur lourd. Restait à savoir s'il finirait par exploser ou s'il réussirait à contenir le magma d'émotions qui devait bouillir en lui. Rien n'était moins sûr…

— Je comprends Karl et si tu as besoin de temps, prends-le. Je sais que nous sommes en mission mais nous sommes suffisamment nombreux pour prendre ton tour de garde.

— Merci Heiric mais je préfère me rendre utile plutôt que de devenir un poids mort pour vous tous.

Heiric n'insista pas. Il le comprenait et s'il s'était trouvé dans la même situation que Karl, il aurait réagi de la même façon que lui. Aller de l'avant pour mieux affronter l'adversité, c'était de cette façon que beaucoup de guerriers fonctionnaient.

— J'aurais aimé pouvoir faire quelque chose pour Don, regretta le chef rebelle le poing serré. J'aurais voulu être… plus utile pour lui. Être capable de le secourir. C'était mon devoir en tant que chef.

Si seulement Milon avait accepté de prendre la tête de leur groupe de rebelles après la mort de David, rien de tout cela ne serait arrivé, songea Heiric avec amertume. A cet instant, il ne se sentit plus l'étoffe d'un meneur d'hommes, incapable malgré lui de les protéger contre le danger. Il était bien loin du talent de David, se fustigea-t-il intérieurement. Cette prise de conscience était difficile à accepter. Et faire cet aveu de faiblesse devant l'un de ses hommes n'était sans doute pas la meilleure idée qu'il ait eue depuis leur départ. Mais cette honnêteté, il la devait à Karl et il se la devait à lui-même.

— Tu n'as rien à te reprocher Heiric, répondit Karl le sortant de ses sombres pensées. Je sais que tu as tout tenté, je n'ai aucun doute là-dessus. Tu as toi-même failli y passer en essayant de l'aider… Aucun de nous n'aurait pu faire quoi que ce soit contre ces foutus bestioles ! Et puis, le petit s'en est sorti lui, j'imagine que pour toi, c'est le principal.

— Karl…

— Ce n'est pas un reproche, le coupa le guerrier en le sondant d'un regard légèrement brillant, l'amertume affleurant malgré tout quelque part en dessous de la surface. Quand tu l'as pris dans tes bras, je crois qu'on a tous compris qu'il n'était pas n'importe qui pour toi.

Sur ses paroles, Karl se redressa et partit s'occuper de sa monture avant que ses larmes ne finissent par recouvrir son visage. Pleurer devant son chef ou n'importe quel autre de ses compagnons n'était pas envisageable. Cette douleur, il devrait la taire tant qu'il serait avec eux. Une fois seul, il pourrait se laisser aller à son chagrin.

Heiric resta là à réfléchir un instant. S'était-il montré aussi transparent ? Bien sûr que oui ! se sermonna-t-il. Mais aurait-il pu en être autrement ? Le rebelle songea à la terreur qui s'était emparé de lui lorsqu'il avait vu Gaël flancher, puis à son soulagement en constatant qu'il était en vie. Il avait eu l'impression d'être resté en apnée jusqu'à cet instant de délivrance. Jamais il n'aurait pu contenir un tel déferlement de sentiments et pourtant, son rôle de chef aurait dû l'y obliger. Heiric soupira, glissant ses doigts crispés dans sa chevelure désordonnée. Ses responsabilités lui avaient-elles déjà semblé si lourdes par le passé ? Devoir leur faire face ne lui avait jamais paru si éprouvant. Et pourtant, il lui faudrait bien. Réfléchir à ses actes et à ce qu'il aurait pu faire pour changer le cours des choses. Ne plus refaire les mêmes erreurs…

Mais l'heure n'était pas aux lamentations ni aux remises en question. Il y avait des priorités qui ne pouvaient être reportées. Et la conversation qu'il aurait bientôt avec ses hommes en faisait partie. Celle-ci s'annonçait houleuse, il en était bien conscient. Et plus particulièrement avec l'un d'entre eux… Le chef rebelle observa du coin de l'œil Hadrien qui était assis auprès de Galan et soupira une fois de plus profondément. Non, cette discussion ne serait pas une partie de plaisir mais il serait grand temps d'y penser à ce moment-là. Pour l'instant, seule la santé de Gaël devait le préoccuper. Heiric se força à évacuer les pensées négatives qui venaient de le submerger avec tant de force pour se concentrer sur l'essentiel. Il se tourna vers la silhouette étendue près du feu et sentit une chaleur douce se diffuser dans ses veines avant que son cœur ne se serre douloureusement dans sa poitrine.

Après avoir repris contenance, il revint s'asseoir auprès du jeune homme toujours endormi, les flammes dansantes de l'âtre se reflétant sur son visage pâle. A côté de lui, Emery préparait ses potions dans un silence religieux, devant Calisle qui attendait patiemment qu'il soigne son poignet, comme le guérisseur le lui avait demandé. Le guerrier semblait très intéressé par le travail minutieux d'Emery qui connaissait les plantes aussi bien que Milon connaissait l'art de la guerre.

— Comment va Karl ? s'enquit le guérisseur tout en conservant sa concentration sur sa préparation.

— Comme un homme qui vient de perdre un ami proche…, soupira Heiric d'un air las en se laissant tomber à côté de son précieux protégé.

— Je ne le côtoyais pas vraiment avant notre départ mais au fil du voyage, j'ai appris à le connaître et à l'apprécier. Don était un type bien, dit Calisle en posant un regard compatissant sur Karl.

Ce dernier gardait ses distances avec les hommes de l'expédition depuis la disparition de Don. Rien d'anormal lorsque l'on connaissait les liens qui les unissaient. Heiric non plus ne connaissait pas plus que cela les deux hommes et contrairement à Calisle, il n'avait pas pris le temps de les connaître, en partie réfréné par les aveux de Gaël sur la conversation qu'il avait surprise entre les deux amis. Il le regrettait désormais. Pour autant et malgré ses aprioris, Heiric savait qu'en dépit de leur caractère d'apparence frivole, le talent de Don et Karl au combat n'était plus à prouver. Tous deux s'étaient brillamment illustrés dans nombre de batailles contre les sbires de Didier. C'était pour ces mêmes raisons qu'Heiric les avait choisis pour accomplir cette mission. Don n'aurait malheureusement plus l'occasion de montrer ses talents de guerrier et Heiric le regrettait amèrement…

— J'aurais dû être capable de le sauver… c'est de ma faute si nous avons pris cette route, murmura-t-il, inconscient d'avoir prononcé ces dernières paroles à voix haute.

— Nous étions tous d'accord, lui rappela Emery sans quitter un instant sa préparation des yeux.

— Non, pas tous, souffla-t-il à son ami en regardant Hadrien.

Son regard croisa celui de son homologue et Heiric put sentir pour la première fois, la profonde rancœur que celui qu'il avait cru être un ami éprouvait pour lui. Depuis quand le détestait-il à ce point ? s'interrogea le guerrier un pincement au cœur. Il connaissait la réponse mais la raison lui laissait un arrière goût amer.

— Je vais pouvoir m'occuper de toi Calisle, déclara Emery en se tournant vers le guerrier blessé. Je vais te passer cet onguent puis tu prendras cette décoction de plantes qui calmera la douleur. Tu as de la chance, ton poignet n'est pas cassé, il devrait parfaitement se remettre.

— Heureusement que tu es là, le gratifia Calisle d'un grand sourire.

— Tu me remercieras plus tard.

Emery appliqua avec soin l'onguent sur le poignet foulé puis l'enveloppa d'une bande de lin qui le maintiendrait le temps qu'il se consolide. Ses gestes étaient à la fois doux et sûrs, montrant une maîtrise parfaite des soins apportés aux guerriers blessés.

Calisle remercia une nouvelle fois Emery puis s'éloigna pour rejoindre Hadrien et Galan, restés tous deux à l'entrée de la grotte, en en surveillant les abords.

— Comment vas-tu Heiric ? s'enquit Emery maintenant qu'ils étaient seuls.

Le guerrier haussa des épaules tout en ne quittant pas du regard le visage crispé de Gaël. En le regardant ainsi allongé et inconscient, il ne put s'empêcher de l'imaginer étendu et sans vie. Ses joues à la teinte rosée et sa poitrine qui se soulevait doucement lui prouvaient pourtant le contraire mais l'angoisse était bien réelle et le seul fait d'avoir cru un instant le perdre faisait naître en lui une terreur dont il n'avait jamais été victime. Ce sentiment lui faisait peur… Comment aurait-il réagi s'il s'était agi de Gaël à la place de Don ? Karl avait raison. Tant que Gaël était en vie, il se sentait capable de poursuivre leur combat. Sans lui… il n'était même pas sûr d'y survivre alors rester combatif relèverait du miracle ! Cette prise de conscience fut difficile à accepter, lui qui avait tout fait pour ne pas succomber à son attirance pour Gaël, pour le bien du jeune homme et pour son propre bien. Une attirance qui allait bien au-delà de la simple attraction physique. Gaël était beaucoup plus que cela pour Heiric. C'était Gaël dans toute son entièreté qui l'attirait tel un aimant. Sa sensibilité à fleur de peau qui le rendait plus humain que jamais, si rafraîchissante et inquiétante à la fois. Son caractère à la fois impulsif et pourtant plein de sagesse. Gaël était empli de toutes ces contradictions, le rendant si unique et attachant à ses yeux. Il aimait ce Gaël, avec ses forces et ses faiblesses. Il l'aimait, tout simplement. Une boule naquit au creux de sa poitrine en même temps que ses sentiments se révélaient en toute liberté, loin du carcan dans lequel il s'était forcé à les enfermer.

— Je ne sais pas très bien, admit-il finalement. Je crois qu'aujourd'hui… j'ai vécu la plus grande frayeur de toute ma vie. Et je ne parle pas seulement des monstres ou esprits, peu importe ce qu'ils sont, qui nous ont attaqués aussi lâchement. Je culpabilise pour la mort de Don et en même temps… je suis soulagé que les dieux aient épargné Gaël, déclara le guerrier en glissant ses doigts dans les cheveux du jeune homme étendu. Je suis pitoyable…

Son visage était si beau, si lisse qu'il avait l'impression d'être face à une créature divine. Heiric était bien conscient qu'il observait Gaël avec les yeux de l'amour et non avec l'objectivité qui devait caractériser tout bon chef qui se respectait. Mais se laisser aller à cette contemplation était pour lui un réconfort dont il ne voulait en aucun cas se priver, surtout pas au moment où Gaël était si vulnérable et avait été sur le point de lui être enlevé.

— J'ai essayé Emery de ne pas… de ne pas l'aimer, murmura-t-il les lèvres tremblantes. Mais je crois que c'est trop tard cette fois-ci… Qu'est-ce que je dois faire ?

— Nous avons déjà eu cette conversation mon ami et je te dirai la même chose qu'alors : pour une fois, il serait bon que tu écoutes ton cœur et que tu cesses de te torturer ainsi.

— Mais je n'en ai pas le droit ! J'ai des devoirs envers lui et envers vous ! refusa Heiric, s'efforçant d'étouffer sa voix pour ne pas alarmer ses autres compagnons.

— Permettre à ton cœur de se laisser aller à l'amour ne t'éloignera pas de tes obligations Heiric. Au contraire, cela les renforcera ! Tu es un bon chef, personne ici ne le contestera. Et ce qu'il s'est passé dans le marais n'a rien à voir avec ce que tu ressens pour Gaël. Tu as agi comme tout chef aurait agi. Tu as tenté de sauver Don et de nous sortir de ce bourbier. Tu as fait ce qu'il fallait faire.

— Tu oublies Hadrien…

— Hadrien…, soupira Emery. Il t'admire tu sais, mais le problème c'est qu'il voudrait que tu agisses exactement comme lui le ferait. Seulement, je doute qu'un homme fermé à tous sentiments soit capable de nous mener à la victoire. Par contre, depuis que Gaël nous a rejoints, j'ai vraiment l'impression que nous avons désormais le pouvoir de renverser Didier et pas seulement grâce à son ascendance… Sa présence est positive dans tous les sens du terme. Et Hadrien lui-même devra finir par l'accepter.

Emery sortit la petite casserole en fer du feu et versa l'eau chaude dans le bol destiné à Gaël.

— Veux-tu soulever sa tête pour que je lui administre sa potion ?

Heiric s'exécuta, glissant ses bras doucement derrière le dos de Gaël. Son corps était aussi mou qu'une poupée de chiffon, ajoutant encore un peu plus à son inquiétude. Il le hissa puis le cala contre son torse en maintenant son visage pour qu'Emery puisse lui faire avaler la boisson sans qu'il ne s'étouffe.

— Cette décoction devrait l'aider à se réveiller. Une fois que cela sera fait, je lui donnerai une autre préparation pour qu'il reprenne des forces.

Emery fit couler lentement l'infusion dans la bouche de Gaël, laissant le temps au liquide chaud de glisser le long de sa gorge. Bien qu'inconscient, le jeune homme avala par petite gorgée le remède administré par Emery. Ce dernier reproduisit le geste jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien dans le bol.

— Voilà, tu peux le rallonger.

— Il se réveillera dans combien de temps ?

— Bientôt je l'espère… En attendant, je vais examiner les autres pour voir s'ils n'ont pas quelques blessures qu'ils auraient omis de me mentionner. Ces guerriers, toujours à vouloir jouer les héros ! railla le guérisseur un sourire en coin.

Emery rangea ses plantes dans son sac et, avant de laisser Heiric seul avec Gaël, il se tourna une dernière fois vers lui.

— Pour ce qui est de Don, tu n'es pas responsable de sa mort, Heiric, n'en doute pas.

Emery n'attendit pas de réponse de son ami, se dirigeant déjà vers la sortie pour s'occuper du reste du groupe, laissant Heiric à sa contemplation. Le guerrier rebelle songea un instant aux paroles de son ami, paroles qui auraient dû le réconforter. Mais il se sentait si perdu qu'il était bien incapable d'en tirer le meilleur parti. Heiric décida de laisser tout cela de côté, ne dirigeant ses pensées que sur le jeune homme étendu devant lui. Il ferma un instant les yeux tout en glissant sa main dans celle, si froide, de Gaël puis, pria silencieusement les dieux de donner la force nécessaire au jeune homme à son réveil. Et enfin, qu'ils le protègent autant que possible des épreuves à venir.

— Que penser de ce tu as été capable d'accomplir aujourd'hui ? murmura-t-il doucement, plongeant le regard sur la peau pâle qui s'animait sous les reflets des flammes.

Bien sûr, Heiric connaissait la prophétie du Porteur d'étoile, tout au moins dans les grandes lignes, et il savait que Gaël en était le principal protagoniste. La marque qu'il portait derrière la nuque en était l'une des preuves les plus criantes. Il savait aussi que sur sa jolie tête, pesait la lourde tâche de sauver le royaume. Mais de quelle façon ? Il n'aurait su le dire… Tant de question le tiraillaient mais celles qui concernaient les capacités de son protégé n'étaient pas celles qui le torturaient le plus. Ces sentimentsqui avaient lentement fait leur nid au creux de son âme, avaient explosé si brutalement que son cœur s'embrasât, lui donnant l'impression que son corps se consumait de l'intérieur, ne laissant derrière lui que l'empreinte brûlante de Gaël.

— Que m'as-tu fait ? souffla le guerrier d'une voix à peine audible et tremblante.

La lueur des flammes sur le visage du jeune homme endormi ajoutait encore un peu plus à son aspect éthéré. Heiric resta là, plongé dans sa rêverie, bien loin des préoccupations qui viendraient une nouvelle fois le tourmenter.

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La nuit était tombante lorsque Gaël ouvrit les yeux. Malgré les longues heures qu'il venait de passer à dormir, l'épuisement se lisait encore sur son visage marqué par des traits tirés et une pâleur persistante. Pour autant, son réveil prouvait que son état général était bien meilleur que ce qu'il paraissait au premier regard. Pour Heiric, le simple fait de le voir les yeux ouverts était pour le moment suffisant, faisant naître en lui un profond soulagement au moment où son regard croisa les perles d'ambre légèrement voilées du jeune homme.

— Bonjour, lui dit-il les yeux brillants d'émotion.

— Hei… Heiric, répondit le jeune homme d'une voix rauque.

Gaël tenta de se redresser mais son corps était encore bien trop faible pour qu'il puisse rester ne serait-ce qu'assis.

— Prends ton temps, lui conseilla le guerrier en l'aidant à se rallonger sur sa paillasse.

Il tira la couverture jusque sous son menton, bordant les côtés pour que Gaël soit parfaitement protégé de la température extérieure. Malgré le feu crépitant à ses côtés, la nuit apportait avec elle une fraîcheur humide, presque mordante.

— Soif… bredouilla Gaël en déglutissant difficilement.

Heiric se saisit de la timbale qu'il avait gardée près de lui, versa du contenu de son outre et glissa son bras sous sa nuque pour l'aider à boire. Lorsqu'il fut repu, Gaël se rallongea, prenant au passage de profondes inspirations.

— Que s'est-il passé ? bredouilla le jeune homme.

— Rien ne presse, Emery va te donner une potion pour que tu te sentes en meilleure forme. Après nous parlerons.

Trop épuisé pour riposter, Gaël hocha lentement de la tête en papillonnant des yeux. Il ne se sentait pas le courage d'insister tant ses paupières étaient alourdies de sommeil. Le jeune homme avait l'impression de ne pas avoir dormi depuis des jours et son cerveau était bien trop embrumé pour réfléchir à la cause de cette fatigue inhabituelle.

Heiric fit un geste à l'attention d'Emery pour qu'il les rejoigne.

— Content de te voir réveillé Gaël, comment te sens-tu ? s'enquit le guérisseur en observant attentivement le visage du jeune homme et l'état de ses pupilles.

— J'ai l'impression d'avoir été piétiné par un troupeau de chevaux en furie mais à part ça, tout va bien, déclara Gaël la bouche pâteuse.

— Ton humour est intact lui, se réjouit Emery un léger sourire en coin. C'est plutôt bon signe. J'ai préparé une infusion qui devrait vite te remettre sur pied. Laisse-moi juste le temps de chauffer l'eau, essaie de rester éveillé en attendant.

— D'accord, murmura Gaël.

Mais l'effort sembla pénible pour le jeune homme à deux doigts de se rendormir. Pourtant, comme le lui avait indiqué son ami, il s'efforça de garder les yeux ouverts. Pour ce faire, il s'arrima à l'image d'Heiric qui lui souriait tendrement.

En l'observant ainsi, Gaël eut l'impression qu'il avait été sur le point de le perdre mais de quelle façon, il n'en avait aucune idée. Ses souvenirs étaient coincés sous un épais brouillard qui peinait à se dissiper. Tout ce dont il était sûr, c'est qu'il ressentait un profond soulagement à sa présence à ses côtés et une chaleur douce se diffuser à l'intérieur de ses veines.

— C'est prêt, informa Emery. Heiric, veux-tu m'aider ?

Celui-ci glissa une nouvelle fois ses bras dans le dos de Gaël pour l'aider à rester assis. Il s'inséra derrière lui puis le maintint doucement contre son torse. Le jeune homme ne prononça pas un mot mais cette promiscuité avec son ami était à la fois embarrassante et réconfortante. Mieux valait ne pas trop y réfléchir et profiter simplement du bien-être ressenti. Emery, de son côté, l'aida à boire l'infusion bien chaude et parfumée par petite gorgée. La sensation chaleureuse de la boisson associée au doux parfum des plantes qui la composaient, procura un bienfait immédiat sur Gaël. Son corps se détendit, la chaleur se diffusant dans chacun de ses muscles, les dénouant un par un. Et même si pour le moment, sa mémoire lui faisait défaut, demeurant dans le flou le plus total, il sentit que la potion accomplissait déjà son œuvre.

Il ne fallut pas plus de quelques instants pour que le brouillard commence à se dissiper, son cerveau engourdi se libérant par la diffusion du précieux remède qui circulait à l'intérieur de ses veines. Et, alors qu'Emery venait de lui faire boire la dernière goutte, les nébulosités qui le maintenaient encore dans un état vaporeux disparurent.

— Le marais ! s'exclama-t-il en se redressant brutalement.

Mais malgré l'infusion, le jeune homme ne se sentait pas encore au mieux de sa forme. Les membres gourds et pris d'un soudain vertige, il dut se repositionner contre le torse puissant d'Heiric pour éviter la chute ou pire, l'évanouissement. Les battements furieux de son cœur dans sa poitrine furent tels qu'il en fut douloureux, l'obligeant à le compresser fermement de sa main dans l'espoir de le calmer. Son front ruisselant de sueur fit froncer des sourcils le guérisseur.

— Doucement Gaël, le prévint Emery. Tu es encore faible et je préfère que tu y ailles lentement pour l'instant. Tu as beau être jeune et en bonne santé, si tu malmènes ainsi ton cœur, il peut ne pas y résister.

— Ça va aller, déclara le jeune homme en déglutissant avant de prendre une profonde respiration pour se reprendre. Ça va aller…

Heiric se servit de la serviette qui reposait sur la bassine métallique laissée à côté de sa couche et lui épongea doucement le front pendant qu'Emery lui faisait boire quelques gouttes d'eau fraîche que le jeune homme reçut comme une bénédiction.

— Très bien, mais ne force pas sur tes souvenirs, ils reviendront par eux-mêmes, le prévint Emery.

— Ils reviennent déjà, marmonna le jeune homme le regard semblant à mille lieues de là.

Heiric jeta un regard incertain en direction d'Emery, attendant un accord silencieux de sa part pour pouvoir poursuivre. Ce dernier hocha légèrement de la tête non sans surveiller attentivement son jeune patient qui avait tendance à n'en faire qu'à sa tête.

— Tu veux dire que tu te souviens de ce qu'il s'est passé ? s'enquit Heiric doucement.

— Oui… enfin, je crois, reprit Gaël d'un ton plus calme, apaisé par l'humidité du tissu sur sa peau.

Il respira lentement pendant quelques instants, replaçant dans l'ordre ses souvenirs émergeants et se laissa aller à l'étreinte rassurante de son protecteur.

— Nous nous sommes retrouvés piégés dans un marécage alors que nous chevauchions vers les terres du nord, commença-t-il en fixant un point invisible devant lui, son regard perdu dans les limbes de son esprit. Un épais brouillard est brusquement tombé, nous n'y voyions plus rien… et ce marais est apparu de nulle part. Je me souviens de… de ces créatures… elles étaient immondes ! Elles… oh par tous les dieux ! Don, où est-il ?!

Le jeune homme s'était exclamé en tournant tour à tour son regard écarquillé vers Heiric puis Emery.

— Il… il n'est pas revenu, lui apprit Heiric d'une voix incertaine.

Gaël observa son protecteur attentivement, sondant son regard noirci par de sombres pensées.

Emery observa les deux hommes attentivement. Il sentit qu'il devait les laisser seuls mais le guerrier-guérisseur voulait d'abord être sûr que Gaël était suffisamment remis pour leur laisser cette intimité dont ils avaient de toute évidence besoin. Il l'observa encore un moment avant de décider s'il pouvait s'éloigner quelques instants sans risque. En partie rassuré par son état, il s'éloigna discrètement pour laisser à Gaël la liberté nécessaire de se confier à Heiric tout en restant non loin d'eux en cas de besoin.

— C'est ce monstre, n'est-ce pas ? Don… il a été dévoré vivant, se souvint le jeune homme d'une voix chevrotante.

— Oui, acquiesça Heiric à regret en lui caressant les cheveux tendrement.

A quoi bon lui cacher la vérité ? Gaël finirait par s'en souvenir plus clairement et ce moment ne serait pas moins douloureux qu'à présent.

— Est-ce que tu te souviens de ce qu'il s'est passé ensuite ? s'enquit aussitôt Heiric pour le détourner un instant de la disparition de Don.

Gaël éloigna les images violentes qui emplissaient sa mémoire pour se recentrer sur ce qui avait suivi la mort tragique de Don. Ses souvenirs étaient encore un peu flous et il fut difficile pour le jeune homme d'avoir une image précise en tête.

— Je n'en suis pas sûr…, bredouilla-t-il.

A force de froncer les sourcils, il sentit une migraine sur le point d'émerger mais le jeune homme poursuivit malgré tout ses efforts devant le regard inquiet d'Heiric.

— Gaël écoute, tu devrais te reposer, on parlera de tout cela un peu plus…

— Non ! le coupa le jeune homme brutalement. Laisse-moi me souvenir, s'il te plaît. J'en ai… besoin, supplia Gaël en s'accrochant à la manche de son ami comme si sa vie en dépendait.

Heiric jeta un œil à Emery à quelques pas d'eux, occupé à préparer des onguents qui aideraient à détendre les muscles gourds des guerriers. Le chef rebelle croisa son regard affûté et reçut son assentiment silencieux. Emery n'ignorait pas le caractère entêté de Gaël et, même s'il aurait de loin préféré que le jeune homme prenne du repos, il savait que tant que tous ses souvenirs n'auraient pas refait surface, il insisterait sans prendre en compte son propre bien-être. Emery décida donc de le laisser faire tout en continuant à le garder à l'œil.

— Je me souviens que j'ai eu très peur, poursuivit Gaël les yeux horrifiés, les images défilant à nouveau devant lui. Tu… tu étais sur le point de te faire dévorer à ton tour !

— C'est exact et tu m'as sauvé, répondit Heiric d'une voix douce en se saisissant de la main de Gaël qui s'était crispée sur la couverture.

— Moi ? Mais comment aurais-je pu faire une chose pareille ? s'enquit le jeune homme surpris. J'étais complètement enlisé dans la…

Alors qu'il était sur le point de terminer sa phrase, Gaël fixa brusquement son regard sur l'anneau qu'il portait désormais à son doigt. Depuis que la pierre s'était mise à lui brûler la peau dans le bois de Maldios, il avait décidé de porter le cercle d'argent à nouveau autour de son doigt. A cet endroit, il serait plus à même de voir la pierre le prévenir du danger, s'était-il dit. Désormais, elle avait repris la même teinte bleutée que lorsque Théobald lui avait offert le jour de ses dix-huit ans. C'est à cet instant précis que sa mémoire décida de revenir comme un raz-de-marée, des images affluant d'abord pêle-mêle dans son esprit puis se replaçant tout doucement dans le bon ordre.

La colère… une intense colère s'était emparée de son esprit, s'imprimant dans son cœur et libérant une énergie nouvelle. Puis, une lumière diffusant une chaleur vibrant dans tout son corps l'avait enveloppé dans un cocon, lui faisant oublier son corps physique pour ne se concentrer que sur la puissance qu'il renfermait.

Le jeune homme observa Heiric d'un air incrédule.

— Qu'est-ce que j'ai fait… ? bredouilla-t-il en regardant ses mains tremblantes.

— C'est une bonne question Gaël… et…

— Et quoi ? s'enquit le jeune homme en voyant l'air embarrassé de son ami. Que se passe-t-il ?

— Gaël, je ne suis pas le seul à avoir vu tes capacités. Nous en avons tous été témoins.

— Oh…, répondit le jeune homme en observant du coin de l'œil ses compagnons de voyage. J'imagine qu'ils doivent se poser des questions.

Comment pourrait-il justifier ce qu'il avait été capable de faire dans le marais des Esprits maudits ? Lui-même ne savait pas comment cette magie avait pu surgir de lui… ou bien venait-elle de la pierre ? Beaucoup de questions et si peu de réponses…

— Je serais bien incapable de leur dire comment, murmura Gaël, répondant à ses propres réflexions.

— Ne t'inquiète pas pour ça, nous y réfléchirons tous ensemble, tenta de le rassurer Heiric en récupérant sa main, la serrant doucement dans la sienne.

Gaël fit un petit geste de la tête, encore un peu confus de ce qu'il venait de comprendre.

— D'accord, répondit-il d'une voix incertaine.

— Gaël, je sais que tu as déjà beaucoup à encaisser mais je dois te révéler autre chose. Je pense qu'il est temps et étant donné les circonstances, nous n'avons pas d'autre choix.

Intrigué par le regard fuyant de son ami, et légèrement inquiet de ce qu'il était sur le point de lui révéler, une boule d'angoisse naquit dans la poitrine de Gaël.

— Je t'écoute, répondit-il en prenant une longue inspiration, s'attendant au pire.

— Galan et Emery sont au courant de ton identité.

— D'accord, répondit simplement le jeune homme en hochant de la tête pendant qu'il assimilait cette information.

Il n'en était pas vraiment surpris étant donné les liens qui unissaient ces trois hommes. Et d'ailleurs, Gaël était presque sûr que Desle et Milon connaissaient également la vérité à son sujet. Quoi de plus normal pour un chef que d'avertir ses plus proches conseillers d'une telle information ? Cette nouvelle, au lieu de l'horrifier, le soulagea d'un poids qui devenait de plus en plus lourd à porter. Et encore plus depuis qu'il avait appris à connaître ces hommes et à les apprécier. Aujourd'hui, ils faisaient partie intégrante de sa vie et plus que des amis, ils constituaient sa nouvelle famille. L'idée de pouvoir s'ouvrir un peu plus à eux sans la crainte de risquer de trop en dévoiler et d'en payer les conséquences, était à la fois rassurante et libératrice.

— Je ne me voyais pas cacher une telle chose à mes plus fidèles amis, justifia Heiric contrit.

— Je comprends, tu n'as pas à te justifier. Et puis… c'est moi qui t'ai mis dans cette position. Je t'avoue que je suis plutôt soulagé qu'ils le sachent, dit-il les yeux brillants.

— Je suis rassuré de l'entendre, déclara Heiric un léger sourire aux lèvres.

— Mais tu n'as pas parlé d'Hadrien, qu'a-t-il dit quand il l'a su ?

— Je ne lui ai encore rien dit, révéla Heiric en soupirant tout en jetant un regard à la silhouette de son rival qui se découpait dans l'ouverture de la grotte.

— Oh…

— Ce n'est pas que je ne lui fais pas confiance, se justifia Heiric mal à l'aise avec cette idée, mais… depuis ton arrivée il ne cesse de te malmener, il n'accepte pas ta présence malgré tous mes efforts pour la lui faire accepter et j'ai peur que lorsqu'il apprendra la vérité, la situation s'envenime plutôt qu'elle ne s'arrange.

— Et tu penses que ça n'aurait pas arrangé la situation si tu lui avais dit la vérité aussitôt ? demanda Gaël sans nul reproche dans la voix.

— Disons que je craignais que ça l'empire. Je voulais que tu lui prouves qu'il avait tort.

— Mais je n'ai pas réussi cette prouesse, marmonna le jeune homme blessé malgré lui par l'antipathie d'Hadrien vis-à-vis de sa personne.

— Je suis désolé Gaël mais je crois que tu n'es en rien responsable de son aversion pour toi. A travers toi, c'est moi qu'il rejette et… je crois que je n'ai pas arrangé les choses, poursuivit le chef rebelle en évitant le regard du jeune homme.

— Que veux-tu dire ? s'enquit Gaël intrigué par l'attitude de son ami.

— Eh bien… il s'est vite rendu compte de ton importance à mes yeux et s'il avait encore des doutes avant notre passage dans le marais, il en est maintenant persuadé, lui apprit-il, glissant ses doigts crispés dans sa chevelure ébène.

— Mon importance… ? répéta Gaël sans comprendre. Je ne comprends pas…

Heiric prit son courage à deux mains avant de plonger son regard argent dans les ambres de Gaël et lui sourit doucement.

— Oui, murmura-t-il en lui caressant la joue, frôlant ses lèvres au passage. Ton importance…

Gaël s'empourpra face à son regard incandescent qui manqua le faire défaillir. Avait-il raison de croire qu'Heiric tenait bien plus à lui qu'il ne l'avait cru jusque-là ? Mais dans ce cas, pourquoi avoir repoussé ses avances ? Le jeune homme se souvint à cet instant du regard bouleversé de son protecteur au moment où Gaël avançait vers lui et le monstre. Comment oublier ce regard baigné de désespoir ? Ce seul regard était une preuve plus qu'aucune autre. Pourtant, le doute persistait malgré tout dans le cœur malmené du jeune homme.

— Je ne comprends pas, pourquoi… ?

Heiric l'interrompit avant qu'il n'aille plus loin en posant son pouce sur ses lèvres.

— Plus tard Gaël. Nous en parlerons autant que tu veux lorsque nous serons seuls tous les deux. Mais avant, nous devons parler avec les autres. Je pense qu'il est temps qu'ils connaissent ton identité à leur tour. Nous n'avons de toute façon pas le choix, il serait difficile de justifier tes dons autrement qu'en leur disant la vérité.

— Je comprends, acquiesça Gaël. Et il est hors de question qu'on leur mente à ce sujet. Ça me mettrait… mal à l'aise.

— Tu as raison… Mais tu dois d'abord te remettre complètement, déclara Heiric en voyant le jeune homme papillonner des yeux. J'aime autant que tu sois en forme à ce moment-là. Alors en attendant, repose-toi un peu, tu veux ?

— D'accord, accepta Gaël, tellement apaisé par la douceur du regard de son ami et par la caresse dans ses cheveux qu'il ne mit pas plus d'un instant avant de s'endormir.

— Je veillerai sur toi autant qu'il le faudra, murmura Heiric.

Il le garda blotti dans ses bras, restant à l'observer pendant de longues minutes, inconscient des regards posés sur lui. Tout ce qui lui importait à cet instant était la présence de Gaël auprès de lui, en vie et en bonne santé. Une présence qui lui était devenu désespérément vitale.

oOoOo

Nda : Ce chapitre était plus calme que le précédent, laissant le temps à Gaël de se remettre de ses émotions et à Heiric de réfléchir à ses sentiments contre lesquels il ne peut plus lutter. Dans le prochain chapitre, nous aurons la fameuse discussion sur l'identité de Gaël et ses capacités. Comment réagiront les autres guerriers ? Comment va se dérouler la suite du voyage ? La suite au prochain épisode ! Et comme d'habitude, je préfère ne pas me prononcer sur la date de publication du prochain chapitre mais il sortira, pour sûr !

Merci de votre lecture et surtout de votre patience !

A bientôt !