Partie 1

Il était une fois, en des temps reculés, un roi connu sous le nom de Merug menait son empire avec droiture et bienveillance. Sa bonté était réputée à travers tout le royaume de Causä, aussi lorsqu'il tomba malade, le peuple pria-t-il chaque jour pour son rétablissement. Des guérisseurs accoururent au château pour partager leur savoir mais aucun remède ne le soulagea du mal qui le rongeait inexorablement.

Peu à peu, le roi se mourrait.

Comme toujours en pareille circonstance, les rumeurs allaient bon train, se répandant telle la peste à travers tout le royaume. D'aucun ignorait lequel des princes serait désigné comme son successeur et, malheureusement, leur père se trouvait dans l'incapacité d'exprimer sa préférence. La coutume désignait de facto l'aîné mais personne ne savait lequel des jumeaux tenait cette place privilégiée. Les deux frères commençaient déjà à se disputer le trône, sous le regard peiné de leur cadet.

― Cessez donc de vous quereller, les suppliait-il. Il doit forcément exister un moyen pour sauver Père !

Ses frères se tournèrent vers lui d'un même mouvement, faisant voler leurs longs cheveux d'ébène autour de leurs visages similaires. Leurs yeux noirs brûlaient de tristesse et d'impatience.

― Tu n'es plus un enfant, Gillian, exposa calmement Graïl. Père ne s'en sortira pas, et tu le sais.

Le prince cadet refusait l'évidence. En son fort intérieur, il contestait cette fatalité.

― Ça suffit, Gillian, sors d'ici ! s'impatienta Bolkas en le tançant d'une voix dure.

Ne voyant aucune issue à cette lutte vaine et acharnée, le plus jeune quitta le petit salon où les deux hommes s'étaient réfugiés pour discuter avec véhémence, à l'abri des oreilles indiscrètes. Par habitude, ses pas le dirigèrent vers les cuisines où la présence de Dainna lui mit du baume au cœur. La naine se retourna à son arrivée et lui sourit avec chaleur, son regard céruléen brillant d'un éclat mystique. Bien que l'étiquette le lui interdît, elle s'approcha du garçon et le serra dans ses bras.

― Ça va aller, mon petit, lui chuchota-t-elle en le consolant.

Le haut de son crâne coiffé d'une longue chevelure rousse et rêche atteignait à peine le torse du prince mais cela ne dérangeait pas ce dernier qui l'enlaça en retour. Suite au décès prématuré de la reine, les princes avaient été confiés à une nourrice qui ne se préoccupait que des aînés. Gillian, quant à lui, avait trouvé refuge dans les bras de la cuisinière qui représentait pour le jeune homme la figure maternelle lui faisant alors défaut.

― Tout le monde pense qu'il ne s'en sortira pas, murmura le jeune homme d'une petite voix.

― Je sais, mon garçon… Ainsi va la vie, malheureusement.

― Ce n'est pas juste ce qui lui arrive, Dainna. Pourquoi un roi aussi bon que lui devrait partir aussi vite ? se plaignit-il en s'écartant légèrement.

― Ce que le Destin décide de faire, nul n'en comprend les raisons, tu sais…

Devant le profond soupir de tristesse du prince, la cuisinière chercha un moyen de l'apaiser. Aussi elle lui rapporta quelques histoires qu'elle avait entendues par-ci par-là narrant comment certains individus étaient parvenus à détourner les plans du Destin. On disait de ces gens qu'ils étaient bénis par le Destin lui-même, qu'ils avaient en eux la force de jouer avec Lui pour le faire changer d'avis, qu'il existait toujours un remède à tous les maux de la terre et que, surtout, il fallait se battre pour le trouver.

― Un remède existe probablement quelque part, Gillian, acheva-t-elle.

― Personne n'a réussi à le guérir, lui rappela le jeune homme d'une voix brisée.

― Parce que les guérisseurs ne savent pas toujours où chercher. Pour trouver un remède, il nous faut identifier le mal et… Ah ! Mais oui ! Je sais qui pourrait nous aider ! s'exclama-t-elle avec un enthousiasme soudain qui surprit le prince. Oui ! Lui pourrait savoir !

― Lui ? la questionna-t-il avec curiosité.

Elle lui sourit avec bonheur avant de lui expliquer.

― Un de mes cousins éloignés pourrait très certainement t'aider. Il est doué pour ça.

― Pour quoi, Dainna ?

― Pour tout savoir. S'il existe un moyen de sauver le roi, il pourrait bien être le seul à pouvoir le découvrir, j'en suis sûre.

― Vraiment ?

La petite note d'espoir teintant la voix de son protégé lui réchauffa le cœur. Un sourire, léger mais sincère, se dessina sur son visage.

― Vraiment. S'il existe un moyen de le sauver, Dwilïn te le dira, confirma-t-elle d'une voix douce.

― Et où puis-je le trouver, Dainna ?

― Dans les montagnes de Daghnild.

Le prince grimaça au nom de ces terres reculées, réputées dangereuses. Peu de gens s'aventuraient dans cette contrée qui n'appartenait à aucun empire mais qui en partageait ses frontières avec bon nombre d'entre eux. Un royaume entier séparait Causä de ces montagnes.

― Oui, poursuivit la cuisinière désolée dans un souffle. Ce ne sera pas facile, Gillian. Dwilïn n'aime pas vivre parmi le peuple. Ses connaissances ont été trop exploitées pour qu'il accorde sa confiance aux humains. Mais toi tu as bon cœur, je sais qu'il viendra à ta rencontre. Crois-moi, Gillian, quand tu seras dans les montagnes de Daghnild, ne le cherche pas ce sera lui qui te trouvera. Tu verras.

Le jeune homme fronça les sourcils mais se retint de questionner la naine, réfléchissant à cette nouvelle situation. Il y avait donc encore un espoir et il se devait de partir à la recherche de ce Dwilïn pour sauver son père. Mais un obstacle de taille se plaçait déjà sur sa route avant même son départ.

― Mes frères ne me laisseront jamais partir, soupira-t-il.

Dainna rit de sa voix grasse. D'un air taquin, elle lui assura de garder le secret. Elle soutenait sa quête, aussi dangereuse et incertaine fut-elle, car elle comprenait la peine que le jeune homme ressentait, elle-même ayant perdu ses parents de nombreuses années auparavant. Cependant, elle lui fit promettre de rester discret et prudent durant son voyage qui sera long et périlleux, et de la laisser s'occuper de tous les préparatifs, allant des provisions au sellage de son cheval. Ainsi au petit matin, personne d'autre que Dainna ne saura la quête que le prince était sur le point de mener.

Confiant en cette nouvelle perspective, le prince la remercia chaudement. Il écouta les quelques instructions que la naine lui énonçait puis, alors que le soleil descendait sur la cité, Dainna lui intima d'aller préparer ses affaires. Alors qu'il semblait sur le point de quitter les cuisines, Gillian se retourna et demanda, incertain :

― Tu me penses vraiment capable d'atteindre Daghnild ?

― Oui, répondit-elle avec confiance. Non seulement tu atteindras les montagnes mais Dwilïn se dévoilera à toi et t'aidera. Et s'il ne veut pas t'aider, dis-lui simplement que c'est moi qui t'envoie à lui et qu'il aura à faire à moi s'il refuse, conclut-elle en riant.

Le prince sourit en hochant de la tête avant de retourner dans ses appartements. Le soir venu, il dîna en compagnie de ses frères alors que la tension entre eux était désagréablement palpable. Il tenta vainement de les radoucir et de prier pour que leur père en réchappe mais les deux hommes se montraient trop têtus pour lui accorder la moindre attention. À la nuit tombée, lorsque tout le château fut plongé dans un sommeil de plomb, Gillian retrouva Dainna qui l'aida à tout charger sur sa monture. Après quelques embrassades, la naine lui souhaita bonne chance et le prince s'engagea à travers une porte de service peu utilisée, commençant ainsi son long périple.