Gillian observa la route sinueuse devant lui, son cheval marchant au pas. Avant d'arriver dans les montagnes de Daghnild, il devait parcourir bon nombre de régions, dont la Forêt des Fées. Cette dernière, délimitant parfaitement le Royaume de Causä sur son bord Ouest, avait la réputation d'être magnifique et enchantée. Cependant, un frisson d'angoisse remonta le long de sa colonne vertébrale en découvrant les friches pourries qui parsemaient le chemin et les arbres aux troncs envahis par les insectes.

Le prince s'avança prudemment à travers les rouvres déracinés qui menaçaient de s'effondrer sur lui à tout instant. Des racines lui barraient constamment la route et des lianes semblaient chercher à le blesser. Son propre cheval frémissait d'inquiétude, montrant une certaine réticence à avancer. Il força sa monture à poursuivre sur l'unique chemin accessible aux hommes, souhaitant atteindre l'autre versant de la forêt. Il la guida lentement parmi les sinistres buissons. Il envisageait de traverser cette dernière sans encombre mais un obstacle de taille contraria son avancée : s'élevant loin au-dessus des cimes des arbres, un mur de ronces infranchissable leur barrait la route. Gillian descendit de son cheval, s'arma d'une dague cachée dans une de ses bottes et s'approcha de l'étrange végétal. D'énormes épines, probablement empoisonnées au vu de leur aspect inquiétant, sortaient des tiges épaisses et densément entrelacées. Il toucha leur peau rugueuse et testa sa lame dessus. Le poignard ripa, glissant sur le tronc comme s'il s'agissait d'une roche indestructible. Devinant qu'il ne parviendrait pas à se frayer un chemin entre elles, le prince décida de longer le mur, espérant trouver une brèche naturelle par laquelle passer.

De longues heures plus tard, Gillian supposa que le mur était interminable. De temps à autre, un animal se faisait entendre non loin de lui toutefois, seuls les insectes lui tenaient compagnie durant sa traversée. Le prince ne cessait de se demander ce qui avait bien pu arriver à cette forêt, autrefois connue sous le nom de Forêt Enchantée. Elle devrait être magnifique, incroyablement fleurie et peuplée d'animaux paisibles, le tout protégé par de mystérieuses petites fées et autres dryades mais aucune preuve de leurs existences ne semblait subsister. Le rideau de la nuit commençait à recouvrir le ciel, aussi décida-t-il de s'arrêter et de préparer son campement pour la nuit. Il attacha la bride de son cheval autour d'un arbre au pied duquel l'herbe paraissait aussi saine que possible dans ces bois maudits. Il récupéra sa couverture, s'en couvrit les épaules et s'adossa à une épaisse racine pas trop moisie. Il grignota un peu de viande sèche, prit une longue gorgée de sa gourde, puis ferma les yeux. Gillian espérait s'endormir rapidement malgré l'angoisse constante qu'il ressentait mais un tintement attira soudainement son attention. L'étrange bruit se répéta à plusieurs reprises si bien que le prince décida d'en découvrir sa provenance. Il suivit le son léger à travers les arbres, jusqu'à parvenir aux abords d'une clairière baignée par les rayons de la lune. Un immense saule pleureur, sain, trônait en son centre, surplombant un bassin minuscule où l'eau brillait tel un cristal poli. Deux petites fées bleues se disputaient une place à l'intérieur avec deux nymphes plutôt imposantes, tandis qu'une grenouille peinait à rester sur son nénuphar surmonté d'un énorme lotus. Un lapin se rafraîchissait le gosier. Trois renardeaux quémandaient à manger à une fée rouge qui leur confia de petites billes de différentes couleurs. Des taupes s'entassaient à l'entrée de leur tunnel creusé dans la terre. De majestueux chênes les encerclaient aux côtés de quelques bouleaux, cyprès et sapins, tous respirant la bonne santé et semblant protéger le petit attroupement du maléfice abattu sur la forêt. Des flocons de pollen bleu virevoltaient librement dans l'espace clos et offrait au prince l'exacte image qu'il se faisait d'un lieu enchanté de nuit. Tout semblait merveilleux autour de lui, si bien qu'il en oublia de se montrer discret. Un craquement de branche les avertit de sa présence et les créatures fuirent se cacher. Bien que leur absence fut notoire, l'endroit n'y perdait pas de son charme.

Le prince s'avança d'un pas prudent au centre de la clairière et observa les parterres de fleurs multicolores qui le parcouraient. Il ne doutait pas de leur beauté en plein soleil. Gillian savoura longuement l'air pur et sain qu'offrait cette partie de la forêt, si différent de l'air vicié qu'il avait dû supporter jusqu'ici. Il resta ainsi un long moment, les yeux fermés, profitant du bien-être que lui procurait la véritable Forêt des Fées.

Un nouveau tintement se fit entendre près de lui et il fixa son regard sur une petite fée jaune. Elle était menue et magnifique, ses traits fins et gracieux mis en valeur par l'unique feuille d'érable qu'elle portait. Elle papillonna quelques secondes autour de lui puis s'adressa au prince de sa douce voix d'enchanteresse, tel le murmure du vent.

Qui es-tu ?

― Je suis le prince Gillian de Causä.

Que viens-tu faire dans notre forêt ?

― Je cherche à la traverser pour atteindre les montagnes de Daghnild.

Impossible.

― Pourquoi ?

La sorcière a fermé le passage.

― Vous parlez de ce mur de ronces ?

La fée s'agita autour de lui.

Elle est mauvaise. Elle a tué tous les arbres. Beaucoup d'animaux et des nôtres sont morts.

― Pourquoi a-t-elle envahi votre territoire ? demanda le prince, naïf.

Pour son pouvoir.

Le prince pensa qu'en effet, un nid de créatures aussi fantastiques que les fées devait receler un pouvoir bien désirable pour les plus vils.

Elle puise son énergie dans notre terre et l'a détruit.

Outré que quelqu'un puisse ainsi réduire à néant un endroit aussi magnifique et n'ayant d'autre choix que de traverser l'immense Forêt des Fées pour atteindre son but, le prince décréta qu'il allait s'occuper de cette sorcière maléfique et rendre leur terre aux fées.

Suivant les indications des petits êtres magiques, le prince Gillian parvint devant une demeure cachée au plus profond de ces bois maudits. Au milieu de ce paysage de flore en décomposition, la maison de la sorcière se distinguait singulièrement.

Bâtie sur deux étages, les briques de la chaumière ressemblaient à de savoureux et moelleux gâteaux au chocolat. Le rez-de-chaussée était parcouru de multiples fenêtres aux encadrements en canne à sucre, dont les volets en petits biscuits semblaient délicieusement croquants, et permettaient de voir la sorcière s'affairer dans sa cuisine. Mais le regard du prince se focalisa sur les jardinières décorées de macarons où poussaient de nombreuses fleurs d'orge autour de bonbons multicolores. Des bougies placées à l'intérieur de citrouilles en pâte d'amande éclairaient un porche dont les colonnes de nougat soutenaient une charpente en nougatine. On avait forgé la porte d'entrée dans du pain d'épice, dont la décoration en réglisse rappelait les contours des fenêtres de l'étage supérieur. Un coulis de framboises s'écoulait lentement du toit aux tuiles de caramel. De la cheminée en guimauve se dégageait l'odeur d'une tarte aux pommes en pleine cuisson.

Prudemment dissimulé derrière des buissons, le prince était subjugué par la vue que lui offrait cet impressionnant spectacle de sucrerie. Il décida de rester suffisamment à l'écart afin d'observer la sorcière mais la senteur alléchante de la maison parvenait tout de même à chatouiller ses narines. Une faim tenace se manifesta dans son estomac. Gillian dut faire preuve d'un puissant contrôle sur lui-même pour ne pas céder à la tentation de goûter à la maison. Mais plus les secondes passaient, plus sa volonté vacillait dangereusement. Elle disparut définitivement lorsque, totalement envoûté par le sortilège, son doigt toucha une moulure crémeuse qu'il lécha avec une avidité non feinte. Ses papilles dégustèrent avec bonheur la crème et lui renvoyèrent des frissons de plaisir à travers tout le corps.

Un éclair d'avertissement traversa aussitôt l'esprit de la sorcière, une grimace malicieuse étirant ses lèvres. Son piège avait une fois de plus fonctionné et une nouvelle victime s'était prise dans ses filets. Elle quitta promptement sa demeure et emprisonna l'intrus avant que ce dernier ne se rende compte du traquenard dans lequel il était imprudemment tombé.