« Lève-toi, Stupido Bionda, sinon, les autres vont remarquer ton absence… »

Réveillé par cette voix suave et autoritaire qui ne pouvait appartenir qu'à un seul, Kilian ouvrit tout doucement ses petits yeux tirés, puis essaya de remettre ses idées en place en séparant les songes du réel. Son esprit était encore un peu embrouillé depuis la veille et ses souvenirs morcelés ne l'aidaient pas à se situer dans l'espace. Sans relever le museau de ces draps blancs et doux et sans faire attention à toutes ces douleurs qui lui parcouraient les muscles et le bas de dos, il essaya de se remémorer ce qui avait bien pu se passer.

Ce qui était sûr, c'était qu'il avait supplié Aronne de lui prêter main forte pour retrouver Salaï, qu'il avait pour cela payé un très lourd tribu dont il était presque fier et, qu'accompagnant Leonardo, ils avaient fini par mettre la main sur le fugitif dès le lendemain. De loin, le blondinet avait pu observer les retrouvailles touchantes et sincères entre l'artiste et son élève. Pour ne pas céder à une crise de larmes trop évidente, Kilian avait ressenti le besoin de s'accrocher à un bras rassurant. Gabriele était à cinq mètres de lui, Aronne à seulement quatre. Sans réfléchir, il avait été au plus court.

La suite était un peu plus embrouillée. Pour fêter le retour de la progéniture du diable à l'intérieur de l'enceinte de Milan, la famille Ariane avait invité tous les membres de l'atelier Leonardo Da Vinci pour une petite soirée improvisée, où la nourriture fut abondante et le vin délicieux. Les portraits d'Aronne et de Giuditta, réalisés par les meilleurs élèves du Maestro, furent livrés à cette occasion et accrochés au mur, à côté de ceux des parents et ancêtres. Alors que Kilian s'était proposé de faire le service, le jeune noble lui avait indiqué que son seul devoir était de s'empiffrer et de s'enivrer.

Jusqu'à présent, en tant que serviteur plutôt jeune, le blondinet n'avait jamais poussé certaines expériences au-delà du raisonnable. Et maintenant, il n'arrivait toujours pas à déterminer si, ce soir-là, c'était lui qui s'était amusé à découvrir le pouvoir euphorisant de l'alcool ou si c'était les autres qui s'étaient amusés à le faire boire. Une chose était sure et certaine, Gabriele ne s'était pas gêné pour lui resservir quelques verres et lui imposer de tous les boire. Kilian était particulièrement obéissant. Ainsi, il avait laissé le vin remplacer peu à peu le sang dans ses veines, et cela n'avait pas été si désagréable que ça.

« Eh, j'te parle, Piccoscio, te rendors pas ! Debout ! »

Cette voix, toujours cette voix, et cet horrible surnom incompréhensible… et cet oreiller si moelleux sur lequel il posait sa joue. Et toujours cet horrible brouillard. Passer sa main sur son flanc et sa cuisse confirma à l'adolescent qu'il s'était endormi relativement peu vêtu, pour ne pas dire complétement nu. Mais ce qui avait caressé sa peau avec une extrême douceur pendant la nuit n'avait pas été fait que du tissus des draps. Les yeux toujours fermés, il grogna et se replongea dans ses pensées. Vers la fin de la soirée, Salaï lui avait raconté sa vie et l'affection qu'il ressentait pour Leonardo avant de raccompagner ce dernier jusqu'à la bottega, bien avant le reste de la troupe Gabriele avait récité des poèmes à Giuditta avant de réaliser son portrait à la sanguine et de s'endormir pendant la réalisation de son ouvrage la jeune femme s'en était amusée, avant de sombrer elle aussi dans un profond sommeil, loin de toutes cette agitation Kilian, enfin, s'était proposé de raccompagner son pauvre maitre et ami qui avait une fois de plus échoué à arriver à ses fins.

Il s'en souvenait maintenant, Aronne l'en avait empêché en le retenant par le bras.

« T'es complétement beurré, j'voudrais pas qu'il t'arrive malheur. On va coucher cet idiot dans une chambre et je vais te préparer une paillasse pour que tu puisses dormir à ses pieds. »

Si le blondinet accepta moyennement la sentence quant à son état, il accueillit encore plus mal le fait d'être considéré comme un simple animal. Chez les San Ferrante, il avait sa petite couche confortable et, en hiver quand il faisait trop froid, il dormait souvent avec celui qu'il servait, dans un lit spacieux et agréable. Là, l'obliger à coucher à même le sol, c'était plutôt méchant. Et même si cela avait été prononcé sur le ton de l'humour et qu'Aronne avait déjà donné des consignes à ses propres valets pour que son invité aux yeux verts soit bien traité, ce dernier ne put s'empêcher de s'énerver.

« J'veux pas ! J'suis pas un chien ! Et j'suis même pas beurré ! » furent les mots qu'il prononça en boudant avant de rendre une partie de ce qu'il avait mangé sur les souliers de son hôte. Non seulement il l'était, mais en plus il supportait plutôt mal certains mélanges. Suite à quoi fut décidée une punition exemplaire. Puisque Kilian ne savait pas se tenir et salissait tout, cela serait à lui de nettoyer ses bêtises. L'air piteux, la tête toute rouge et avec une douleur au crane comme si quelqu'un tapait de l'intérieur, le concerné ouvrit béatement la bouche avant de baisser les yeux au sol ou il ne put que constater sa faute. Quelques minutes plus tard, tirés par la peau du cou jusqu'aux appartements privés d'Aronne, il assista les serviteurs dans la préparation d'un bain chaud devant le regard intéressé du jeune noble qui, après avoir mis tout le monde à la porte sauf le blondinet, demanda à ce dernier de l'y rejoindre.

Trop honteux et fatigué pour réaliser ce qui était exigé de lui, Kilian acquiesça et s'allongea sur le corps nu du brunet, ventre contre ventre. Porté par les effluves, la chaleur du liquide et le contact de cette poitrine ferme et soyeuse, il s'était senti partir pour un autre monde, celui des rêves. Tout le reste n'était qu'un immense trou noir dans son esprit.

« Mais tu te fous de ma gueule ? DEBOUT ! »

Ce troisième coup de semonce fit sursauter Kilian qui, yeux grands ouverts, se redressa et, tira machinalement le drap sur sa croupe pour cacher ce qu'il pouvait au garçon qui le regardait les bras croisés. Les joues complètement écarlates, il réalisa ou il était et tenta de recoller les quelques morceaux manquants de ses souvenirs. Tout indiquait qu'il était présentement nu, dans la chambre d'Aronne, et même plus encore dans son lit. Le désordre semblait indiquer qu'il n'y avait certainement pas dormis seul, et les frissons qui lui parcouraient la colonne vertébrale ajoutés à la difficulté qu'il avait à se mouvoir sous-entendaient que la nuit avait été agréable et sportive. Les quelques images fugaces qui lui revenaient à l'esprit, il fit tout son possible pour les chasser. Il n'était plus question d'avoir honte, cela semblait de toute manière trop tard. Le seul objectif était plutôt de savoir comment la cacher pour que personne n'apprenne que lui, simple serviteur, avait choisi un bien drôle de sommier pour roupiller. Pour le reste, des dénégations suffiraient bien à masquer cet embarra causé par une mémoire défaillante. Puisqu'il était incapable de se rappeler précisément de ce qui avait bien pu se passer, alors cela voulait forcément dire que rien ne s'était passé, justement, et le brunet ne pouvait d'ailleurs qu'être de cet avis. Il aurait été suicidaire de sa part de prétendre le contraire. D'ailleurs, son visage paisible trahissait son calme, preuve de l'innocence de cette nuit partagée. Aarone se comportait bien comme s'il n'avait rien à se reprocher. Son regard, sincère, en était une preuve ! Avoir terminé dans son lit n'était pas synonyme de stupre ou de luxure ! Ils étaient forcément tous les deux d'accord, c'était obligé.

La seule chose que Kilian ne comprenait pas dans le comportement de son camarade, c'était son sourire. Enfin, c'était ce qu'il comprenait le moins, avec son regard tendre et gourmand et la façon qu'il avait de s'approcher de lui alors qu'il venait juste de se réveiller pour mieux lui caresser la joue du plat de la main. Étrange, mais pas désagréable. Par contre, la petite phrase que le brunet osa lâcher d'une manière horriblement calme et décontractée à cet instant précis, elle, elle piquait un peu.

« T'as piaillé, un truc de fou ! J'te jure, cette nuit, t'as piaillé Piccoscio, c'était trop mignon, même ! »

Complètement sonné, Kilian ouvrit grand sa mâchoire en lâchant un « han » de désespoir et de surprise, très rapidement étouffé par le contact de ces lèvres sucrées dont il avait encore le goût en bouche depuis la veille et qui sentaient toujours aussi bon. Ce nouveau baiser eut pour seuls effets de lui faire exploser la pression artérielle et d'irriguer son pauvre cerveau endolorit de bien trop de sang et de chaleur. Dieu qu'il détestait adorer ça !

D'un coup sec, il chercha à repousser celui qui semblait, encore plus qu'avant, vouloir lui dérober sa dignité, geste qui eut pour seul effet l'exact opposé. Plaqué le dos au sommier, le nombril à l'air, le bassin masqué par un drapé et un jeune brun à califourchon sur ses hanches, Kilian avait autant peur que honte. Alors, avec des larmes qu'il n'avait même pas senti venir plein les joues, il bafouilla d'une voix claire et aigüe tout son désaccord.

« J'ai pas piaillé ! J'piaille pas, moi ! C'est pas vrai ! »

Sans se démonter, le brunet rétorqua aussitôt :

« Si, tu piailles ! T'es un vrai piailleur ! Tu veux une preuve ? »

Plus d'une demi-heure après, et malgré ses « non » qui voulait bien dire oui, le blondin admit qu'en effet, il piaillait peut-être un tout petit peu, mais que c'était vraiment chipoter. Allongé sur le ventre, les reins en compote, l'esprit plus troublé que jamais, Kilian peinait à accepter la réalité de ce qui venait de lui arriver. Par deux fois. Cela faisait plus mal à son petit cœur qu'à son pauvre corps. Jamais il n'aurait cru avant cela que le plaisir, les caresses, les souffles et les murmures pouvaient être aussi douloureux. Pas étonnant que l'église fasse son maximum pour éloigner les pauvres humains du péché, sans quoi ils passeraient leur temps vautré dedans. Et pire encore, alors qu'il se faisait déshonorer de la pire des manières, plutôt que de s'en plaindre, Kilian avait supplié Aronne d'arrêter de le traiter de Piccoscio entre chaque coup de reins, ou de lui révéler le sens de cet ignoble terme, ce qui avait fini par arriver juste après l'explosion de leurs sens respectifs. Prononcés au creux de l'oreille, ces simples mots l'achevèrent.

« Il mio piccolo sciocco… mon petit idiot… Piccoscio d'amour… Ti amo… »

C'était la première fois qu'un noble lui disait je t'aime. C'était la première fois qu'on le lui disait, en fait. Même ses parents ne s'étaient jamais abaissés à lui offrir une telle affection. Là, les mots semblaient parfaitement s'accompagner des gestes. Kilian se sentait définitivement foutu. En tant que garçon et roturier, c'était mal barré pour vivre une longue histoire d'amour. Et pourtant, sentir tout le poids du brunet et la douceur de son torse contre son dos était sans doute une des plus grandes extases qu'il n'avait jamais connues. Honteuse, mais délicieuse. Suffisamment pour qu'il en vienne à se demander si certains sentiments qui le parcouraient n'étaient pas la réciproque de ceux qui lui avaient été témoignés, même s'il se sentit obligé de réaffirmer sa vérité.

« Qu'on soit bien clairs, hein, je suis pas un sodomite ! J'étais pas d'accord, c'est toi qui m'a obligé, je suis une victime, c'est un viol, c'est pas juste ! Et les prochaines fois, je voudrai pas non plus, donc faudra me forcer, d'accord ? »

Un peu de mauvaise foi était le meilleur allié pour faire passer tous les maux qui agitaient ses pauvres neurones. Le baiser plein de tendresse qu'il reçut dans le cou en retour de cette étrange demande s'accompagna d'un rire, de quelques murmures et de doigts fins s'emmêlant aux siens.

« Ne crains rien, je te forcerai aussi souvent que nécessaire, tu n'auras jamais rien à te reprocher… si ce n'est peut-être un jour de m'aimer… »

« Ça, ça fait longtemps que je me le reproche déjà…», soupira simplement l'adolescent en se laissant picorer la nuque.

Après cette folle nuit et matinée, Kilian courut jusqu'à la bottega ou personne ne semblait avoir remarqué son absence. Quelques regards amusés, quelques rires et quelques sourires, pourtant, lui indiquèrent que certaines horribles rumeurs presque infondées devaient déjà circuler sur son compte, en réaction de quoi il haussa les épaules. C'était trop tard pour regretter, maintenant ! Alors, sans y prêter attention, il se mit à la recherche de Gabriele, qu'il retrouva en train de clôturer une discussion agitée avec Leonardo. Si les souvenirs du blondinet étaient bons, le châtain aussi avait dormi au palais de la famille Ariane, et il semblait tout autant agité que lui.

« Hep, t'étais où ? J't'ai perdu de vue hier soir ! », lui demanda Kilian avec curiosité, en espérant que la question ne se retourne pas contre lui.

La réponse ne se fit pas attendre. Avec un air des plus espiègles, Gabriele lui chuchota à l'oreille ce qu'il avait bien pu faire de son côté après leur séparation.

« Mhhh, moi ? Oh, rien, j'étais simplement en train de consommer le mariage ! »

Choqué par cette révélation, Kilian ouvrit grand ses paupières et dévisagea son camarade, avant de s'exclamer :

« Mais, t'es même pas encore marié ! »

« Bof, tu sais, moi, les formalités… »

Et en effet, pendant que le blondinet servait de jouet docile au fils de la maison, Gabriele s'était réveillé en pleine nuit et, par accident d'après lui, avait fini par rejoindre Giuditta à qui il compta mille merveilles et en montra une bien particulière. Le lendemain matin, alors que Kilian jouait une réplique de ses drôles d'aventures nocturnes, le châtain était allé supplier le Marquis Ariane de lui accorder au plus vite la main de sa fille, histoire d'éviter un scandale dont les deux familles se seraient bien passé. L'accord fut vite trouvé, les fiançailles officialisées dans la foulée et le mariage programmé pour le mois prochain, scellant ainsi une alliance profitable à chaque partie. Littéralement sur les fesses, Kilian écouta cet étrange récit qui n'avait pas grand-chose à envier à ses propres aventures, puis s'inquiéta de son propre devenir, poussant son ami à la rassurer.

« Un homme marié ne peut pas devenir artiste, trop compliqué. Et je vais avoir des responsabilités, maintenant. J'en ai parlé à Leonardo, il est préférable que je quitte la Bottega, il comprend tout à fait. Et toi, tu fais comme tu veux, ou tu restes ici à poser et à nettoyer les pinceaux, ou tu me suis pour t'occuper de moi ! Après, maintenant, comme je vais devenir le beau-frère d'Aronne, on devrait beaucoup se fréquenter, je ne sais pas si cela te gêne… Je comprendrais que tu préfères me laisser, ça serait normal après tout ce que tu as vécu ces derniers mois… »

« Je viens avec toi ! », le coupa instantanément le garçon aux yeux verts, autant par amitié et fidélité que par intérêt sincère.

Après tout, il fallait bien quelqu'un pour s'occuper du beau frère, et les autres serviteurs étaient tellement gauches et peu délicats qu'ils auraient été capables de créer un incident diplomatique ! Non, c'était bien son devoir de suivre le mouvement, dût-il en souffrir ! Et puis, cette nuit lui avait au moins appris que certaines souffrances n'étaient pas si désagréables ni impossibles à endurer que ça ! Gabriele, lui, sembla immédiatement comprendre les réelles motivations de son camarade, ce qui se traduisit par un sourire complice et une tape amicale sur l'épaule.

Pour fêter le mariage et célébrer le départ du jeune châtain, une grande réception fut organisée à l'atelier. Les préparatifs furent gérés par Salaï lui-même, qui ne vola ni ne brisa rien, à la plus grande satisfaction de Mathurina et des autres. Avoir dérobé le cœur du Maestro lui était bien suffisant, montrer qu'il avait grandi et qu'on pouvait lui faire confiance lui apparaissait enfin comme une nécessité. Et au moment des accolades et échanges de bons sentiments, Kilian s'effondra en larmes dans les bras de son camarade et afficha sa tristesse sincère de devoir le quitter.

« T'as intérêt de poser comme un roi, j'veux te voir sur tous les tableaux de Leonardo ! Même ceux avec que des femmes, je m'en fiche, démerde-toi ! »

Juste avant d'être mené à l'autel, Gabriele remercia une dernière fois chaleureusement tous ceux qu'il avait rencontrés et côtoyés pendant ces quelques mois.

« C'était un court mais intense apprentissage, mais j'en sors grandi ! Je n'oublierai jamais ces semaines passées à découvrir à vos côtés ! Je m'excuse vraiment de devoir vous abandonner, mais je dois assurer mon devoir familial ! Mais sachez-le, je continuerai à peindre et à dessiner dès que je le pourrai, et j'espère bien, une fois installé, devenir votre plus grand mécène ! »

Alors que tous applaudissaient le héros de la fête, Kilian, lui, admirait la rue par la fenêtre, sans savoir de quoi son lendemain serait fait. Une seule envie lui parcourait le corps, mais il n'arrivait pas à y mettre des mots. Des regrets, il n'en aurait point. Si son histoire devait prendre fin trop tôt, alors il ferait le nécessaire pour renaitre à une autre époque pour pouvoir la continuer, si possible avec ses magnifiques cheveux dorés, et dans les bras de la descendance ou de la réincarnation de ce brun qui l'avait fait vibrer.

« Viens Kilian, on y va, c'est l'heure… »

En direction de l'église, le blondinet ne regarda pas derrière lui et ne vit pas Salaï et Leonardo main dans la main, ni n'entendit la dernière phrase que le maestro prononça en direction du cortège, et qui expliquait à la fois toute sa philosophie, et les raisons qui le poussaient à ne jamais se détourner de son art.

« L'artiste meurt sans enfants, il a été son roi, son prêtre, son Dieu. »

Fin