– Dépêche-toi, Jéro'bam, on va être en retard. Je compte sur toi pour faire bonne figure devant l'Aar'on, il en va de la survie de notre peuple. Même si cela t'est désagréable et insupportable, nous devons le faire. Le convaincre de nous accorder le titre d'Âminêtre est notre seule et unique chance de récupérer la souveraineté de notre chère Tlaloc.

Jéro'bam détestait que son père lui parle humain. Comment un être aussi fier et noble pouvait-il tomber aussi bas ? Comment son espèce avait-elle pu, elle qui avait dominé le système de Solmanassé pendant des millénaires ? Il avait fallu qu'une nouvelle espèce provenant d'une étoile lointaine profite de l'apparition du regard et des vorticos pour semer le trouble dans la galaxie toute entière. Et pour soumettre les siens, au passage. Maudits humains ! Après des siècles de combats, les Ztekojs avaient fini par rendre les armes. Et bientôt, leurs alliés tomberaient aussi. La chute de Solmanassé n'avait été que le début. La Fédération venait de libérer Solphéra, et Soljamine était sur le point de céder à son tour. La guerre approchait de sa fin et la bannière verte et dorée flotterait bientôt sur les douze systèmes.

– Arrêtez de me parler dans cette langue, père ! Même s'ils nous ont soumis et nous ont imposé leurs règles, ce n'est pas une raison pour oublier qui nous sommes ! Des Ztekojs ! Nous avons notre façon de communiquer, notre culture et notre fierté ! Et… je ne comprends même pas pourquoi je vous réponds en utilisant ces mots infâmes qui me brulent la gorge et la bouche !

Si les lèvres de Jéro'bam étaient en effet chaudes et gercées, il n'en était pas de même pour son magnifique visage bleu gorgé de larmes. Tétanisé par la morsure violente des vents soufflant à la surface de Tlaloc, l'adolescent trahissait des émotions profondément enfouies. À chaque fois qu'il repensait à la défaite, il se revoyait des années plus tôt au milieu de l'océan en train de fuir les troupes ennemies avec sa sœur et Thé'ro, son meilleur ami avec qui il avait passé toute sa jeunesse et qu'il aimait comme un frère. Derrière eux, des hommes les poursuivaient avec un seul objectif : les exterminer. Simple vengeance pour une guerre qui n'avait que trop duré ? Barbarisme sauvage de soldats en manque d'adrénaline ? Ordre donné par ceux d'en haut de commettre un génocide aussi violent qu'inutile afin de s'assurer une victoire totale ? Jéro'bam ne savait pas ce qui motivait ses adversaires, si ce n'était le goût du sang. Celui de sa sœur, peut-être encore plus que tout le reste. Lorsque l'enfant vit le corps rose de sa cadette se faire déchiqueter à quelques centimètres à peine de sa tête, ses yeux prirent une teinte améthyste. Cette réaction soudaine et inconnue provoqua chez lui une sensation de brulure qui déchira son âme. Pour la première fois de sa vie, il expérimentait le vrai pouvoir. Pas celui commun à toutes les espèces évoluées peuplant la galaxie et qui consistait à générer autour des organes sensoriels captant la lumière un champ de force protecteur d'un rayon d'un à dix mètres – la sphère focale – dans lequel était rendu possible la manipulation d'objets et de matière. Les humains appelaient cela « le Regard », et de son intensité dépendait beaucoup de choses. Jéro'bam avait appris à l'utiliser avant même de savoir nager. Là, alors que les morceaux de chair de sa sœur se faisaient gober sous son propre nez par quelques créatures affamées trop heureuses du festin gratuit qui s'offrait à elles, le jeune Ztekoj découvrit qu'il faisait partie des élus, ceux chez qui le regard était si profond que ses effets dépassaient l'entendement.

Il possédait un Regard « Particulier ». Un RP.

En transe, il finit par s'évanouir en laissant faire son corps. Quand il rouvrit les yeux, ses agresseurs avaient disparu et l'eau tout autour de lui s'était tintée d'un rouge proche de la couleur des entrailles de ces maudits humains. Et pourtant, cela n'avait servi à rien. Sur le moment, son ami Thé'ro l'avait simplement dévisagé comme un monstre, puis ne lui avait plus jamais adressé la parole. Sa sœur, elle, était morte et finissait de nourrir les poissons. Son peuple était vaincu et la défaite totale. Son grand-père rampait à genoux sur une ile à la surface devant le vingtième Aar'on, dit le Valeureux, maitre incontesté de la Fédération. Cet homme aux cheveux noirs, comme tous ses prédécesseurs, prouva surtout sa très faible valeur en faisant exécuter sur place les plus hauts dignitaires Ztekojs tout en subissant les caresses affectueuses et les baisers déplacés d'un jeune humain gourmand aux cheveux dorés. Ainsi se terminait une guerre et commençait la vie de honte de tout un peuple ayant perdu sa fierté au fond de l'océan.

La voix sourde du roi sortit Jéro'bam de ses pensées

– Tais-toi, fils ! Ne crois-pas que cela me fasse plaisir, mais l'humain est la langue officielle de la Fédération, et si nous voulons obtenir des droits pour nos semblables, nous n'avons pas le choix que de nous conformer à leurs règles ! Je sais que cela te déchire le cœur, mais c'est ainsi. Tu n'étais qu'un enfant quand Tlaloc est tombée. Et tu es encore jeune, tu viens à peine d'atteindre ta maturation. Je t'ai élevé pour que tu puisses vivre dans ce nouveau monde et que tu puisses un jour me succéder, si notre peuple en décide ainsi. Mais mon rôle aujourd'hui est de négocier une place satisfaisante pour les nôtres, et le tien est de m'accompagner.

Quelques minutes plus tard, installé confortablement dans un croiseur stellaire de la Fédération, Jéro'bam regardait rapetisser au loin Tlaloc, sa planète natale, et Hecatl, magnifique lune qu'il était bientôt en âge de visiter. Finalement, il avait atteint sa maturité sexuelle. Physiologiquement, les lois de l'évolution avait fait des Ztekojs des êtres assez proches des humains, mais avec quelques particularismes bien marqués. Le développement et l'espérance de vie des Ztekojs, basées sur la révolution de Tlaloc autour de son étoile Totec, étaient deux fois plus longs que ceux de l'ennemi. Ils avaient des bras et des jambes se terminant chacun par quatre doigts. Leur visage était composé d'une mâchoire, de magnifiques yeux, de deux ouvertures faisant office de nez et d'une étrange chevelure fine ressemblant à des algues mais pourtant encore plus soyeuse que celle des humains. Dimorphisme sexuel intéressant, les mâles avaient la peau bleue et les femelles la peau rose. Mais quel qu'en soit la couleur, un trait ressortait sur l'épiderme de chaque Ztekoj : la douceur. Sans doute parce que la surface de Tlaloc était composée à quatre-vingt-quinze pourcent d'eau, les autochtones étaient parfaitement rompus à la vie marine. Un jour, un humain lubrique se comportant de bon droit comme en terre conquise avait fait remarquer à Jéro'bam, en lui caressant le dos, que sa peau avait l'apparence et la suavité de celle d'un dauphin. Le jeune Ztekojs n'avait jamais entendu parler d'un tel animal mais avait gardé l'image en tête au moment d'égorger le pauvre homme vicieux qui avait laissé ses phalanges se balader avec une trop grande liberté sur son glabre épiderme. Ce que l'adolescent n'avait pas supporté, cela avait surtout été la tentative d'intrusion digitale de sa poche pectorale dont l'impudent s'était rendu coupable.

Pour ça, les humains adoraient les Ztekojs ! Il fallait bien l'avouer, pour l'envahisseur, cette espèce représentait un parfait jouet des plus sensuels. Heureusement que le code sexuel en vigueur dans la Fédération interdisait les comportements reproductifs entre espèces différentes, sans quoi de nombreux hybrides auraient pu voir le jour. Mais si les actes ayant pour but l'enfantement étaient prohibés, il n'en était pas de même pour tous ceux qui avaient pour finalité le seul plaisir des sens et de l'âme. Ils étaient même plutôt encouragés pour leur part. En tant que partenaires de galipettes, les Ztekojs de tous âges se vendaient plutôt bien sur le grand marché d'Horus, planète centrale du système Solruben. Depuis la soumission de Solmanassé, il était à la mode chez tous les dignitaires de la station orbitale Thot d'avoir leur propre petit Ztekoj personnel pour passer une bonne nuit en charmante compagnie. Et dans le vide galactique, personne n'entendait ni les cris ni les pleurs.

Rien n'interdisait un tel comportement, tel était le statut de tous les « âminaux », les espèces animales que l'humanité considérait comme dotées d'une âme, mais pas suffisamment évoluées pour prétendre au titre d'âminêtre. Et dans la Fédération, seule cette catégorie bien précise d'espèces pouvait avoir accès aux mêmes droits que les humains et à la possibilité de dominer un ou plusieurs systèmes. Être reconnu comme tel était donc un enjeu de souveraineté et, surtout, l'assurance d'être traité convenablement pour les prochains siècles. Jéro'bam le savait très bien, cette mission était capitale pour son peuple.

Alors que Tlaloc n'était déjà plus qu'un point minuscule au loin, une secousse se fit sentir. C'était le signe que l'équipage venait d'utiliser un vortico, sorte de trou noir apparu dans l'univers en même temps que le regard et permettant de se déplacer à des vitesses inimaginables. Déjà, le système Solruben apparaissait de l'autre côté du vortex. Tremblotant, Jéro'bam se vêtit d'une combinaison ©Végéscratch comme l'exigeait les mœurs humaines, puis regarda par la fenêtre. Une magnifique planète dorée composée à moitié de terres et à moitié de mers lui faisait face. Horus, la capitale de l'humanité. Le bijou astral s'offrait à son regard. Les cours d'histoire imposés par le vainqueur lui avaient appris que cet astre n'avait pas toujours appartenu à l'humanité et que cette dernière l'avait conquis dans le sang après avoir manqué de disparaitre. Ses ennemis d'alors existaient toujours et vivaient reclus, comme des bêtes en cages, sur la planète voisine de Seth. En jetant un coup d'œil sur l'astre qui luisait au loin, Jéro'bam ne put que regretter que les évènements se soient déroulés ainsi. Mais ce n'étaient pas les ennemis qui manquaient dans l'espace, et peut-être un jour, toutes les espèces opprimées par ces satanés humains finiraient par s'allier entre elles pour reconquérir leur liberté. Ou tout simplement pour s'adonner à un petit génocide salvateur. Et peut-être même serait-il encore vivant à ce moment-là pour poser un pied triomphal sur le sol de cette Horus qu'il rêvait depuis l'enfance de fouler, ne serait-ce que pour se baigner une seule fois dans un de ses magnifiques océans safranés. Tel n'était pas son destin actuel. C'était dans la station orbitale de Thot, siège du pouvoir fédéral, que lui et son père étaient attendus pour se confronter à l'Aar'on, le maitre incontesté de toute la galaxie.

– Est-ce l'homme qui a tué mon grand-père ? demanda timidement Jéro'bam à son géniteur.

– Non, nous avons à faire à son successeur. Le vingt-et-unième Aar'on. Il s'est auto-attribué le surnom du « Héros » après sa libération triomphante de Solphéra, il y a de cela quelques semaines Horusiennes. C'est de fait le onzième système à rejoindre leur maudite Fédération. Et là, il prépare l'offensive finale sur Soljamine. La guerre semble définitivement perdue, nos alliés ne pourront pas contenir les assauts humains très longtemps. C'est la raison pour laquelle notre peuple m'a confié la mission de réclamer le statut d'âminêtre et notre intégration à la Fédération en tant qu'espèce dominante. Si l'Aar'on l'accepte, nous pourrons récupérer notre souveraineté et construire un avenir serein pour les nôtres. D'après la loi fédérale, il devra nous soumettre au test de l'âmination. Tout est déjà prêt, j'ai réglé les détails avant notre départ. Si nous réussissons, notre avenir sera assuré.

– Et si nous échouons ?

– Alors c'est la fin des Ztekojs…

Un frisson parcouru les épaules de Jéro'bam. Le destin de tout un peuple dépendait du bon vouloir d'un seul homme. Heureusement, d'ailleurs, qu'ils n'avaient pas affaire au précédent maitre de la Fédération, un homme violent et cruel qui avait prouvé par le passé sa faible appétence au dialogue. Quoique, les Aar'on à travers les âges n'étaient pas connus pour être des enfants de cœurs. Et celui-là semblait être aussi présomptueux que les précédents. Mais avait-il vraiment le choix ? Le grand conflit durait depuis le neuvième du nom. Il fallait une poigne de fer pour mener une espèce pendant si longtemps sur les sentiers de la guerre. Jéro'bam le savait, il ne fallait pas trop compter sur « l'humanité » des humains, et certainement pas sur celle de leur chef suprême. Les siens devaient réussir le test, sans quoi…

Les couloirs de la station Thot étaient froids, songea le jeune garçon. Froids et interminables. Le plus étonnant, c'était la masse de gens qui s'affairaient sans même lui prêter attention. Des hommes de différentes sortes des âminêtres de différentes espèces des âminaux aussi, souvent réduits en esclavage ou s'occupant des basses œuvres et des plantes, végétaux et autres animaux de compagnies. Thot semblait vivante. Vivante, immense et décadente. À l'image de ceux qui l'avaient construite. Cette machine abritait la pire des administrations que la création n'avait jamais pu imaginer. Plus de la moitié des habitants travaillaient pour la Fédération, et le reste à les servir. La station avait été construite de manière empirique : à l'origine, elle n'était composée que d'un long tube de mille étages et d'un kilomètre de diamètre, surplombé d'un sommet en forme d'ogive dans lequel on trouvait, entre autres, les somptueux appartements privés de l'Aar'on, l'assemblée des représentants, le siège du gouvernement fédéral et les différentes cours de justice. Les espaces centraux servaient de bureaux, de commerces et de logements là où les étages inférieurs contenaient diverses usines de production et de recyclage ainsi que les principaux hangars et garages. Avec le temps, des besoins de toutes parts se faisant sentir, les hommes avaient ajouté des modules ici et là sans le moindre respect artistique pour la symétrie. Certains étaient purement militaires, d'autres recréaient les plages d'Horus pour faire faire aux familles résidentes des économies en frais de transport pour les vacances. L'ensemble ressemblait à une énorme bestiole mécanique obèse aux nombreuses ramifications et passerelles. Et pourtant, tout fonctionnait parfaitement et chacun trouvait sa place. Des légendes urbaines naissaient et mourraient au sein de cette immense ville spatiale qui comptait des millions d'âmes. Certaines étaient connues dans la galaxie entière, comme l'histoire de ce couple ayant voulu se séparer sous le dixième Aar'on et dont le divorce avait finalement été prononcé après d'interminables débats sous le dix-septième, plusieurs siècles après leur mort. Ou bien l'épisode fameux du quinzième Aar'on qui vida la station en expulsant toutes âmes qui y vivaient dans l'espoir de débusquer son pauvre Kili'an. Après des mois de recherche, il l'avait finalement retrouvé en train de bouder dans un placard.

– Nous y sommes, fils. Derrière cette porte… C'est là que nous sommes attendus, dans les appartements privés de l'Aar'on, comme le veut la tradition. L'objectif pour les humains est de minimiser les déplacements de leur chef pour mieux le protéger. Certains pensent que c'est avant tout une manière pour le conseil de le contrôler et de le manipuler. Les traditions humaines sont vraiment étranges. Dès qu'un Aar'on est en âge de se reproduire, on le force à copuler avec une femelle pour assurer la lignée, puis on exile sa progéniture masculine afin de la protéger en cas d'attentat. Cette coutume daterait du septième du nom, arrière-petit-fils du précédent et seul survivant d'un massacre ayant éradiqué toute sa famille.

Sans oser prononcer un mot, Jéro'bam écoutait consciencieusement son père. Cette histoire, il l'avait déjà entendue à de nombreuses reprises, mêlées à d'autres plus ou moins intéressantes et crédibles. Les humains étaient une espèce plutôt intéressante. Tout en bannissant de leur sphère d'influence toutes religions et croyances, ils en avaient fini par diviniser leur maitre et s'étaient persuadés de plusieurs choses absurdes, comme quoi l'existence des Aar'ons était liéé à celle des vorticos et qu'ils avaient le pouvoir d'en créer de nouveaux temporaires de tailles plus modestes, permettant à un petit vaisseau de rejoindre directement n'importe quel endroit dans l'univers en échappant aux traditionnels radars. La plus grande fantaisie liée à leur mythologie semblait être l'existence d'un être complémentaire à leur maitre qui lui servait de clé, le Kili'an, comme l'attestait une ancienne prophétie inscrite à la main dans le livre le plus ancien de la bibliothèque de Thot. Chaque Aar'on avait comme but dans l'existence de retrouver son unique Kili'an, avec plus ou moins de succès selon les générations. Pour beaucoup d'espèces dans l'univers, ces croyances sentaient bon la foutaise. Et pourtant, les chroniques anciennes témoignaient toutes que les Aar'on les plus puissants avaient toujours été escortés par un jeune humain. À travers les générations, ces compagnons partageaient comme trais communs de magnifiques yeux verts, des cheveux blonds comme l'orge à la douceur de la soie, un visage et un corps parfait, une croupe divine, un caractère de cochon, une sensibilité exacerbée, un regard leur conférant le plus grand de tous les pouvoirs et des fesses tellement belles que leur vénération avait été inscrite dans la constitution de la Fédération elle-même. Nombre d'espèces ne connaissant pas un tel particularisme physique s'en étaient étonnées mais avaient finalement accepté de respecter la loi au nom de la solidarité fédérale.

Enfin, après plusieurs minutes d'attentes silencieuses entrecoupées de quelques débats, Jéro'bam et son père furent invités à comparaitre.