Quand la folie d'un homme prend vie et que ses démons dansent sous la pluie, il est sûrement déjà trop tard pour son salut.


Halloween

Comme il fait froid sous terre. Pourtant, enseveli à l'abri du vent et de la pluie on serait tenté d'espérer un peu de chaleur. Mais c'est froid et rugueux, ça gratte. Les vers de terre qui passent près de moi me chatouillent et je ne peux pas remuer, c'est très inconvenant. Heureusement que je suis bien installée, il n'aurait plus manqué que je sois condamnée dans une position inconfortable pour compléter le tableau de mes contrariétés.
Les contrariétés. Je n'en avais jamais eu aucune jusqu'à présent. Je découvre l'impatience aussi, c'est très irritant. Avant le temps n'avait pas d'importance, pour moi cela ne voulait rien dire, et je n'ai appris à lire l'heure que pour Lui faire plaisir. On ne se soucie pas du temps lorsque tout va bien. En revanche dans cette situation, c'est tout ce qu'il me reste. L'attente, et le temps.

Soudain des coups de pelle se font entendre, et l'espoir efface l'ennui. Je souris parce que je comprends que l'attente est terminée, je vais pouvoir quitter la morne compagnie des ossements de chat et des lombrics. Il dégage ma tête de la terre, et je revois enfin son beau visage, éclairé par la lune, et déformé par les sanglots. Il a les yeux hallucinés. Comme je peux enfin bouger, je lève vers Lui une main qu'Il attrape vigoureusement pour me redresser et me sortir de mon trou. Je me retrouve alors aussitôt enserrée dans ses bras possessifs.
Souriant toujours, je lève les yeux vers les étoiles. L'air frais me caresse les cheveux, la pluie chasse la boue, que c'est bon d'être à nouveau dehors !

~ . ~ . ~

Je m'appelle Halloween. J'ai un an, et je suis faite de résine, une résine très pâle. J'ai des yeux bleus en verre et de longs cheveux noirs synthétiques. Mon Créateur est fou, je l'aime. Il s'appelle Dimitri, c'est un homme connu et riche. Il fabriquait des poupées qu'Il vendait dans le monde entier et que l'on s'arrachait à prix d'or. C'est un artiste. Mais je suis sa dernière création, et je suis unique. Enfin, si l'on peut dire, étant donné que je suis la réplique de sa défunte femme.
J'ai pris vie un 31 octobre, le soir où les démons remontent à la surface. Je suis son démon à Lui. Je suis la manifestation de la folie qui Le ronge. Dans un dernier soupçon de raison, Il n'a pas pu se résoudre à me donner le nom de son aimée emportée par la maladie. Cela me convient, je ne suis pas elle, seulement son souvenir. Et Dimitri m'aime éperdument. Je suis la douce dépression qui l'enveloppe, et dans laquelle se complaît son âme torturée. Je suis si heureuse à ses côtés.

Aujourd'hui c'est mon anniversaire. Ce soir encore les créatures dansent, animées par la déviance des hommes. Après une année entière enfermée dans la maison avec Lui, j'ai enfin le droit d'aller dans le jardin ! Je me sens particulièrement vivante, j'ai revêtu une légère robe blanche pour l'occasion. Mes pieds nus et rigides font le même bruit sec que des escarpins sur le parquet lorsque je traverse le couloir. En passant à côté de son atelier j'aperçois un tabouret laissé au milieu de la pièce, et de la corde nouée au plafond. La même corde sophistiquée utilisée pour mes articulations. Aurait-Il de nouveau goût à la création ? Quelle va être sa prochaine œuvre ?
J'arrive dans le salon où la télévision est allumée en sourdine, la porte s'ouvre. Dimitri apparaît mouillé de pluie et les bottes couvertes de boue, une pelle à la main. Il me dit que le jardin de derrière est mieux, parce que ni les enfants, ni personne d'autre ne nous verra à cet endroit. Pour moi peu importe, du moment que c'est dehors. Je prends sa main et franchis le seuil de l'entrée en exultant de joie. Si j'avais eu un cœur, il battrait la chamade en cet instant. L'herbe humide, le vent, la pluie. La frénésie me m'envahit. Je m'élance dans un ballet désordonné, et tournoie encore et encore en riant, dans ma robe rendue transparente par l'averse. Ce soir, je danse plus fort que jamais.
Quand je m'arrête enfin, les yeux de mon Créateur sont déments. Sans dire un mot, Il me prend dans ses bras, je Le sens trembler en m'accrochant à ses épaules. Il m'allonge amoureusement dans le trou qu'Il vient de creuser et me dit de dormir, je ferme alors les yeux. Le tonnerre retentit. Des coups de pelle, la terre commence à me recouvrir. Curieuse, je rouvre les paupières. Dimitri pleure et me supplie de ne pas bouger. J'obéis sans poser de question. Je ferme à nouveau les yeux. Et j'attends.

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« Je suis désolé, je n'ai pas réussi ! Je n'ai pas réussi ! », me répète-il d'une voix enrayée. Alors je lui réponds la première chose qui me vient en tête : « Dimitri, tu m'as beaucoup manqué. ». Pour le réconforter j'enlace son corps grelottant secoué par les pleurs. Mes doigts glissent sur son t-shirt trempé, le long de son dos courbé, ils effleurent les marques rouges dans son cou, et s'enfoncent dans ses épaisses boucles brunes dégoulinantes de pluie.
Je sais bien qu'il ne peut pas m'abandonner, il me chérit trop pour cela.
Je suis sa douce poupée.
Sa tendre psychose.


Ce texte a été écrit en octobre 2013 pour deux défis : un lancé par une amie et un autre pour un concours d'écriture interforum.
Comme je ne voulais pas avoir à écrire deux textes, j'ai combiné les deux listes de restrictions et je me suis lancée ! Les deux thèmes étaient "Poupée" et "Halloween", je pense m'en être plutôt bien sortie ! (D'autant que, à ma surprise, j'ai gagné le concours interforum !)