Le conclave

I

A divinis…

(Hors des choses divines).

Il palazzo…Le palace…

Architecture liée à l'époque antique dont tous les artistes de la renaissance se sont inspirés pour leurs réalisations, le palais est à lui seul, la Création suprême. Colonnes, pilastres, coupoles, sont intégrées dans la réalisation de cet édifice particulièrement imposant.

Le dôme, à lui seul a nécessité un nombre incalculable de plans, vus, revus, et corrigés par plusieurs grands Maîtres du XVe siècle. La hauteur, du sol en marbre jusqu'au sommet où se trouve la représentation symbolique de l'Humanité, une main paume offerte aux cieux dans l'attente d'une parcelle du savoir divin, atteint les cent cinquante-trois mètres.

Chef-d'œuvre architectural, sa démesure en fait l'une des plus belles réalisations de l'entre deux mondes.

Cet endroit est dissimulé de la vue des hommes, mais il est visité par les Hauts Dignitaires du Pouvoir Divin. Tous les plus grands artistes, selon leurs propres volontés ont laissé une empreinte dans cette réalisation titanesque. Les grands du siècle de la Renaissance, en ont finalisé les derniers travaux après une longue période où l'Art paraissait s'être assoupi.

Egaler les anciens maîtres de l'Art antique, voire les dépasser, n'a cessé de hanter les esprits artistiques de cette glorieuse époque de l'histoire. Une fois leurs vies terrestres achevées, tous se mirent à l'œuvre avec acharnement. Ils eurent l'éternité pour le faire, et cela fut fait selon leurs desiderata.

Il palazzo signe ce retour à l'antiquité et se dresse tel un rappel de la grandeur d'autrefois. A l'intérieur de ce splendide monument, les œuvres de Botticelli, Leonardo da Vinci, Raphaël, Michel-Ange, dont les disciples se plaisaient à dire « come Michelangelo ! », (Comme Michel-Ange !) en reproduisant les créations du grand Maître, tiennent une place d'importance.

Leur ordonnancement, scellent l'accord tacite entre tous ces génies. Leurs tâches, à présent accomplies, tous profitent du repos du sage avec les honneurs dû à leurs rangs.

L'on entre à l'intérieur de cet édifice la tête inclinée, le regard au sol, les épaules baissées sous le poids du respect. C'est une tradition très ancienne dont chacun s'acquitte avec déférence, et comme toujours, le silence s'impose.

Un silence lourd, pesant, bénéfique pour toute âme y pénétrant.

C'est un peu plus tard que s'élève la musique. Une chorale grégorienne. Ces chants liturgiques sont le rappel de la Foi. Il parait inconcevable d'y ajouter un fond sonore. Introduire ne serait-ce qu'un instrument, qu'il soit à cordes, à vent, à touches, serait considéré comme profane et abîmerait l'harmonie des notes sacrées. A capella, le chœur soutient le chantre* dont la voix profonde semble envahir le moindre espace du bâtiment. Elle semble ne jamais vouloir s'atténuer.

Dissimulé dans le déambulatoire* personne ne peut l'apercevoir. Le palais a été conçu de manière à inclure cette partie propre à l'architecture des cathédrales. Cette promenade en demi-cercle, est masquée par un haut mur. Cela permet au son de rebondir sur toute sa surface et de maintenir la note dans son intégralité avant qu'elle ne meure avec les honneurs.

La note s'élève telle la pensée.

Aujourd'hui n'est pas un jour ordinaire.

C'est le jour de l'Indicio. (Annonce).

Par cycle de quinze années, il est décidé du sort de l'humanité par celles et ceux qui en supportent la maintenance.

Sous la coupole du Palazzo, l'espace s'est voulu libre de toutes représentations artistiques, statues, tableaux, ou meubles. Seul le marbre noir du sol fait face à la blancheur virginale.

L'opposition du Bien élevé, et du Mal enterré est visible par tous dans sa sculpturale simplicité.

Le cercle, depuis toujours associé au ciel et au sacré, symbolise ici, l'unité, l'infini, la perfection, l'éternité, la perpétuation des cycles…comme celui s'ouvrant aujourd'hui sur ce monde.

Point de départ, point d'arrivée…le lieu d'où, toute chose provient et où toute créature aspire à retourner. Un éternel recommencement…

Au moment du conclave, l'on place d'immenses panneaux de chêne occultant chacune des sept alcôves. Le chœur du Palazzo est ainsi isolé du reste du bâtiment. A l'intérieur sont disposés, sur la circonférence, de somptueuses chaises sculptées dans du bois de cèdre. Son odeur a la particularité, de fortifier l'esprit et le purifier. De profonds coussins moelleux de velours pourpre ornent les assises de ces meubles.

Les sièges sont au nombre de quatorze. Sept font face à sept autres. Au milieu, une table ronde. En son centre, est posée une urne en métal précieux, de l'or ornementé de rubis.

Un personnage entre à l'intérieur de la pièce. Il se nomme le Grand Ordonnateur et a pour tâche de veiller au mieux au bon déroulement des débats, parfois houleux. Depuis la nuit des Temps, c'est toujours le même. Sa place est immuable et figé dans la Grande Histoire de ce Conclave. Sa voix s'élève, forte et claire à la fois :

- Les Sept péchés Capitaux !

Et avec tout le respect dont il est capable, il énumère une à une les personnes entrantes :

- L'orgueil !

Grande, mince, une femme aux vêtements chamarrés, fait son entrée. Une coiffure complexe où sont accrochés, peignes ornés de pierreries et barrettes, agrémentent un visage fardé où le dédain prévaux sur l'humilité. Ses yeux noirs dardent le Grand Ordonnateur avant de détourner son regard de façon suffisante. Se pensant plus méritante que tous les autres, elle insiste sur le fait d'entrer toujours la première, ce qu'on lui accorde sans rechigner. Cette Dame s'acquitte toujours de son devoir avec la plus parfaite considération pour peu qu'on lui accorde l'intérêt qu'elle mérite. Si tel n'est pas le cas, son courroux grandit et le ton se hausse. Sa grandeur doit être reconnu de tous, c'est là un moindre mal, pense-t-elle continuellement…

- L'avarice !

Un homme de taille moyenne, entre à son tour. Il jette des regards suspicieux autour de lui, tenant fermement sa cassette rempli d'un or corrompu mais indispensable à son équilibre. Son nez renifle sans cesse. Toujours à l'affût d'une bonne affaire, ses sens demeurent perpétuellement en alerte. Il a une apparence un peu négligé, car son argent ne doit pas être dépensé de manière superflu, ce serait « gaspiller » l'oxygène de sa survie, mais de temps à autre, il consent à s'acheter, le mot lui fait horreur, un vêtement correct, simplement correct, le superflu n'a pas lieu de cité dans son univers. Ses yeux, d'un noir profond, sont pareils à des boutons de bottines. Ils furètent partout et jaugent, soupèse le moindre bien matériel.

A force de compter et recompter son argent, sa vue s'est abîmée, aussi lui faut-il porter un binocle. Cela revient moins cher. Le deuxième œil sera sacrifié sur l'Autel de son avarice.

- L'envie !

Une femme à l'âge avancé, commence par observer tout ce qui se trouve autour d'elle, avant d'entrer. Immédiatement, ses yeux se posent sur l'Orgueil dont elle envie la vantardise. Elle convoite le bien de tous, même la cagnotte de l'avarice, qu'elle n'a pourtant, jamais pu approcher plus près qu'un jet de pierre. Elle porte en elle, la part de tristesse du bien de l'autre et se l'approprie d'autorité. Sans cesse en mouvement, elle se discipline rarement et remet toujours une mèche de ses cheveux en place comme l'Autre, plisse un vêtement comme elle l'a remarqué sur l'Autre…

Cela devient usant, mais elle s'y est fait. Tous ces tourments l'ont aigrie, aussi sa petite beauté s'est-elle fanée à regret sous l'impulsion de ses envies.

- La colère !

Tel un tourbillon, la colère fait une entrée fracassante. Bien que le genre de son nom soit féminin, nous avons affaire, ici, à un mâle viril dont la poitrine se gonfle sans cesse de ses coups de semonce, et ses avertissements sont lancés à grands renforts d'éclats de voix. Ses longs cheveux noirs, encadrent un visage dur, aux traits souverains. L'on porte haut la colère chez cet homme là ! Mouvement désordonné de l'esprit qui tend à s'approprier des réactions de violence où les hurlements prennent le pas sur le raisonnement…il faut savoir calmer la Colère. Il ne se laisse point dompter…malgré tout, il daigne, quelquefois, montrer une part de beauté dans cet océan tempétueux. Un calme olympien survient alors, lequel ne dure qu'un instant fugace, avant le retour de la tempête, accompagnée de sa fougue caractéristique.

- La luxure !

La voix du Grand Ordonnateur à légèrement vacillé. La luxure est une femme magnifique. Blonde, les cheveux ondulés ramenés sur son épaule, plaisante, provocante, son regard émeraude se fait aguicheur à la moindre présence du mâle, dût-elle être aussi insignifiante qu'un gnome sans prétention. La belle séduit, perpétuellement.

Evanescente dans sa robe d'organza or pâle, l'on distingue les contours d'un corps à se damner. L'indécence du vêtement offre un spectacle fort captivant. Causé par un frottement intempestif sur ses seins, ses deux tétons pointent avec arrogance dans l'attente d'une dégustation festive. Elle s'emploie à cambrer ses reins dans le seul but de les offrir avec une gloire qu'elle pense justifiée.

Ses longs cheveux, relevés en un chignon d'où s'échappe quelques mèches éparses, est touchant de simplicité. Ses lèvres sont d'un rouge flamboyant et sont à elles seules, un appel à la jouissance. Que ne ferait-on pas pour y goûter un accueil chaleureux…

Une mouche, au message significatif, est posée au coin de sa bouche, et porte le doux nom de « baiseuse ». Une invitation des plus audacieuses !

Fornication, stupre, adultère…les mots sont nombreux la concernant. Sans cesse dans la recherche d'un plaisir à outrance, elle provient du deuxième cercle de l'Enfer, c'est dire son importance. Elle n'oublie pas au passage, de frôler de ses doigts, le bras du Grand Ordonnateur en ondulant de cette démarche si particulière. Le serpent se fait tentateur !

-La Paresse !

L'homme entre en traînant le pas. L'amour du repos le fait continuellement se sentir fatigué, aussi aime-t-il, plus que tout, ce qu'il considère comme la panacée en ce monde : son lit. Il néglige le plus souvent ses devoirs et n'accorde d'importance à rien d'autre qu'à ses nombreuses paresses, alangui sur sa couche. On le prétend amorphe, il n'est que calme et tranquillité, et si l'on devait le qualifier d'un seul mot, l'on choisirait : nonchalance. Son physique est charmeur. Pantalon de cuir sur chemise à jabots blanches. La luxure l'a souvent débauché, mais le rustre se laisse toujours faire sans employer le moindre effort à la contenter convenablement, ce qui lui déplaît fortement. Atteindre son siège lui demande un effort qu'il se force à accomplir car il devine ce Conclave plaisant. L'on y mange bien, l'on y entend de bien belles choses comme de moins belles également. Cela lui évite de s'endormir.

- La gourmandise !

Une petite jeune femme dynamique au regard sympathique, entre en rougissant. Ses formes opulentes en font un être plaisant à admirer. Elle attire l'Envie par son visage jovial, sa spontanéité et son désir de plaire. Quelquefois, elle parvient à faire un peu d'ombre à la luxure. Elle se sent alors triomphante. Ses cheveux courts, bouclés tel un petit ange la font paraitre si jeune…

Elle tient dans sa main un petit pot de confiture. Son index est plongé à l'intérieur et ressort couvert d'une substance gélatineuse rouge à la senteur de fraise. Ses papilles sont en émoi, ses pupilles se dilatent et elle ne peut s'empêcher de faire entrer l'intrus entre ses lèvres en ouvrant de grands yeux. La coquine baisse les yeux et s'assied à sa place. Petite souris gracieuse qu'un temps léger porterait au grès du vent…sème la joie de vivre…

Dans le souci d'équilibrer au mieux la balance de la condition humaine, on a opposé aux « Sept Péchés Capitaux », « Sept Vertus ».

Elles ne sont pas exactement l'inverse des Péchés Capitaux, mais complètent par leurs volontés et leur Foi, le désir d'opposition.

Le Grand Ordonnateur se racle la gorge. Leurs entrées sont toujours très remarquées…

Il annonce…

A suivre…

* Chantre : Soliste du chœur.

* Déambulatoire : Galerie autour du rond-point qui double le chœur et l'abside d'une église.