Tout est à moi. Ça fait vraiment un choc de l'écrire, c'est étrange mais pas déplaisant.

Note 1 : Un peu de douceur dans un monde de brutes…

Note 2 : Pour Shinoya (tu as eu tes fleurs) et nos Parisiennes qui se reconnaîtront.


Spéculation chromatique

L'imagination est la meilleure défense, contre soi et le monde, c'est une page blanche qui ne demande qu'à être découverte.


« Chers téléspectateurs, nous sommes en direct de Tour et Taxis où se déroule actuellement la Foire du Livre jusqu'au 22 avril 2015. Mais nous sommes surtout en compagnie de Pierre Brolskje, auteur bien de chez nous qui a reçu hier le prix des lecteurs. Monsieur Brolskje, bonjour.

- Bonjour. »

La journaliste est une belle femme, un peu jeune peut-être, sortie des bancs de l'IHECS il y a quelques années à peine. Il s'agit probablement de la première fois qu'elle est en charge d'une interview live si j'en crois le léger tremblement de la main avec laquelle elle tient ses notes. Une première dont je bénéficie en souriant.

« Les liaisons dangereuses, le thème de cette 45ème édition, est une évocation du célèbre roman de Pierre Choderlos de Laclos paru au XVIIIème siècle qui décrit des relations humaines tortueuses. Source d'écriture, « les liaisons humaines » sont une matière inépuisable pour les écrivains et les artistes. Vous étiez donc particulièrement dans le ton avec votre huitième roman…

- En effet » Ce n'est pas à proprement parlé une question mais je réponds quand même. J'ai un peu pitié de son souffle court et ses joues rougies par le stress qui, bien qu'elle le camouffle courageusement, ressort outrageusement. « Dans les livres d'espionnage aussi la psychologie des personnages fait partie intégrante de l'intrigue. Je ne sais plus qui a dit très justement que plus réussi est le méchant, plus réussi est le film. Cette remarque est tout autant valable pour les romans.

- C'est une citation d'Alfred Hitchcock…

- Vous connaissez vos classiques. » Seconde fois que je la coupe et la voilà qui rougit. Je lui souris presque tendrement afin de bien lui faire comprendre que c'est un compliment, pas une critique. On pourrait presque penser que nous flirtons. Ça pourrait être presque vrai. Se mettre les journalistes dans la poche et une obligation dans le métier où une critique trop assassine peut faire chuter les ventes, ou singulièrement les booster. Le pire est l'indifférence. Trois lignes qui montrent l'inintérêt total jusque dans la critique. Le –rien à dire, passez votre chemin- qui fait frémir d'effroi tout écrivain qui parvint à vivre de ses ventes. Il terminera l'année aux pâtes.

Un raclement de gorge et la voilà qui reprend en décrivant avec brio mon parcours pour « rappel aux téléspectateurs ». Je m'installe confortablement dans le fauteuil de l'espace Agora mis en place pour les rencontres entre le public, les journalistes et les auteurs. Sièges blancs, tapis rouge et fond aux couleurs criardes avec le sigle de la foire. Tout pour se péter les yeux déjà bien entamés par les spots.

Mais je joue le jeu. Je souris de toutes mes dents en répondant aux questions sur mon dernier livre.

« Quel effet fait-il d'être l'auteur d'un best-seller ? »

Je souris tout en douceur en laissant promener mon regard sur les silhouettes des badauds venus m'écouter parler de moi-même, de mon œuvre, de mon enfance, de mes goûts littéraires, de ma réussite, de mes envies, de mes attentes… L'égocentrisme levé au rang d'art.

« C'est à neuf ans que vous avez commencé à écrire, n'est-ce pas ? Est-ce que vos parents ont tout de suite compris que vous aviez du génie ? »

Je souris, ris même, fais rire d'un mot d'esprit pour bien montrer que, oui, j'en avais véritablement, du génie.

« Vous venez de recevoir le prix des lecteurs décerné par la Foire du Livre à l'auteur le plus populaire du salon. Comment vous sentez-vous face à cette reconnaissance ? »

Je souris en répondant une banalité pleine de bons sentiments et de remerciements pour tous ces lecteurs anonymes qui me sont fidèles et qui me permettent de vivre de ma passion. Je souris en entendant les discrets murmures appréciateurs, tout en pensant que tant qu'à faire, je préférerais la renommée du prix Goncourt et le chèque qui l'accompagne.

Je souris à m'en crisper les mâchoires, les muscles raidis par l'effort, les doigts broyés par d'autres qui veulent absolument les étreindre lors d'une photo souvenir.

Ce n'est que de retour dans mon trois-pièces que je laisse tomber le sourire. En fait, je me laisse tout bonnement tomber sur une chaise, la tête entre les mains, les mains massant mes zygomatiques, les coudes sur les miettes de mon petit-déjeuner.

S'ils savaient…

Avec un soupir, je m'appuie contre le dossier et laisse mon regard dériver vers la fenêtre. La nuit est tombée depuis longtemps, les lumières orangées de la rue mettent artistiquement en valeur les rigoles d'eau sur les vitres. Il pleut.

Nous sommes à Bruxelles et il pleut. C'est quasi un pléonasme.

L'humidité m'entoure de cette odeur si caractéristique de légère décomposition végétale et de fraîcheur. Dans mon empressement dû à la fatigue, je n'ai pas ôté ma veste.

Je lâche un grognement sourd en me redressant. Je me sens rouillé jusqu'à la moelle, mes articulations grinçantes sous l'effort après que je sois resté tant d'heures le cul sur une chaise à répondre à des questions, à remercier des inconnus qui me complimentaient, à leur signer des autographes sur la page de garde de mon livre.

« Pour monsieur X, lecteur fidèle. Avec toute ma reconnaissance. »

« Pour madame Y, ma plus grande fan que je remercie pour son soutien. »

Hypocrisie quand tu nous tiens.

Ce n'est pas que je les exècre, non. Je le répète, ce sont eux qui me font vivre et on ne s'attaque pas à la poule aux œufs d'or, ce serait complètement suicidaire. Mais je n'aime pas les ronds de jambes. Encore moins papillonner des cils et accueillir la bouche en cœur des quidams dont je n'ai que faire.

Les aléas du boulot. Bien que glamour, le mien n'échappe pas à la règle.

Ma veste retrouve la patère, moi ma fluidité de mouvement. Mon lit m'attend, m'appelle mais je m'en détourne et rejoins mon bureau. Enfin, cet amalgame de papiers, carnets, bics de toutes les couleurs, tasses de café froides, et divers restes alimentaires qui tiennent chaud à mon ordinateur émergeant difficilement de la mêlée. Le tout est posé en équilibre précaire sur une table en face de la double porte vitrée qui mène au balcon.

J'allume mon Mac et repars aussi sec vers ma minuscule cuisine pour préparer du café. Fort. Noir. Une cafetière entière, il me faudra bien ça pour tenir.

Les yeux dans le vague, je vide le fond de café froid dans l'évier. Il coule sur la montagne de vaisselle qui attend mon bon vouloir. Le glouglou se mêle au tambourinement de la pluie sur le carreau.

Une tasse fumante, je retourne m'installer devant mon écran. Je déplace une pile de notes, pose mon café et fixe une page Word vierge.

Trois jours plus tard, je suis toujours au même endroit. Le café est fini depuis longtemps, remplacé au fur et à mesure par du neuf. A mes pieds traîne une demi pizza encore dans son carton et le cendrier est plein à raz-bord.

Le sang pulse douloureusement à mes tempes.

Mille fois, j'ai commencé à écrire.

Mille fois, j'ai effacé rageusement le texte laborieusement tapé.

Mille fois, j'ai décrit des personnages sans substance, tous plus stéréotypés les uns que les autres.

Mille fois, j'ai amorcé des scènes aléatoires, des ébauches de scenarii sans queue ni tête, des plans où la logique m'échappait.

Je me dois de constater que rien de tangible n'est sorti de mon cerveau. Comme si la source de mon imagination s'était tarie pour laisser place à un désert neuronal.

Depuis des mois, je n'écris plus.

Huit romans en six ans. Un torrent de mots qui ont recouvert des milliers de pages, qui se sont imbriqués en histoires, qui ont fait vivre aux héros des aventures aux quatre coins du monde pour les confronter à des méchants plus vrais que nature, ils ont risqué leur vie pour sortir triomphants bien qu'affaiblis. Des romans fertiles qui m'ont valu tant la reconnaissance du public que de mes pairs. Les critiques élogieuses ont drachés à chaque sortie littéraire et les commandes ont inondés ma boîte mail. Traduits en cinq langues, oui madame !

J'étais prolifique et une valeur sûre.

Je ne suis plus qu'une coquille vide.

D'ailleurs, histoire de bien enfoncer le clou, l'enveloppe stylisée de mon mail sautille en bas de l'écran. « Lis-moi, lis-moi, lis-moi ! » semble-t-elle hurler. Cliquer sur l'icône est au-dessus de mes forces. La lâcheté est plus facile à assumer que de faire face aux rappels de deathline de mon éditeur, à un planning de visites de librairies orchestrées par mon agent, ou -pire- aux plaintes de ma mère.

A cette idée, un tic agite ma paupière inférieure droite avant de progressivement gagner ma joue et ma mâchoire.

Je n'ai dormi que par tranches. Une heure, avachi sur mon canapé. Deux heures, tout habillé dans mon lit avant un réveil cauchemardesque. Une demi-heure à piquer du nez par-dessus mon écran. Je ne sais pas comment je tiens encore debout.

Qu'est-ce qu'un écrivain sans histoire ? Un pauvre type, tout simplement.

D'un coup, le silence devient assourdissant, mon appartement un abîme, les bibliothèques se rapprochant pour m'enfermer.

J'étouffe.

Littéralement.

Je me redresse trop brusquement et les livres tournoient autour de moi. Dès ma stabilité retrouvée, je m'élance. D'un bond, j'ai ma veste dans la main, l'autre refermée sur la poignée, le corps à moitié sur le palier. Les muscles crispés, je m'accroche à la rampe alors que je dégringole l'escalier.

Dans la rue, le soleil m'aveugle et je reste scotché comme un con sur le pas de la porte. Je tremble en croisant le regard interloqué d'une fillette haute comme trois pommes. « Maman, le monsieur, il est malade… »

Sa mère l'entraîne rapidement loin de moi, lui répondant je-ne-sais-quoi à demi-mots. Je ne lui en veux pas, je la comprends même. Je me méfierais si j'étais un autre. Avec mon costume chiffonné de l'avant-avant-veille, mes yeux rougis du manque de sommeil et les trois jours sans douche ont laissé des marques. Je m'aurais fait peur à moi-même si j'avais pris le temps de passer devant un miroir.

D'un pas automatique, je m'éloigne sans demander mon reste.

Les rues, les bâtiments dansent devant mes yeux. Les passants ne sont que des silhouettes floues qui s'écartent à mon passage. Je crois qu'ils râlent. Ou ils commentent l'épave que je suis devenu ? Je m'en moque.

Je marche.

Plus loin.

Tout droit.

Vers l'infini.

Lorsque je reprends conscience de mon environnement, je suis ailleurs. En face de moi s'ouvrent les obélisques du parc Georges-Henri. Arcades pédantes conservées du cimetière d'origine, pavés luisants sous la brume de la fontaine. Qu'est-ce que je fais là ?

Dans un joyeux brouhaha, des enfants font le pied de grue attendant leur tour devant une camionnette de glace. Je n'ai jamais désiré confier mes gênes à la postérité, leur préférant mon œuvre, mais leur insouciance m'a toujours fasciné.

On parle d'innocence enfantine, je penche plutôt pour une forme d'inconscience. Le monde est magnifique lorsqu'on n'en comprend pas les enjeux. C'est un état que tous les adultes cherchent légitimement à maintenir le plus longtemps possible chez leur progéniture avec un égoïsme certain. Ils peuvent alors les contempler avec la fierté du protecteur accompli. Ce sont à leurs yeux des super-héros sans aucune goutte de sang sur les mains.

Moi, j'ai fait de la violence mon fond de commerce. Je sauve le monde par fictions interposées, c'est ma pierre à l'édifice sociétal. Du moins, avant d'avoir perdu la foi.

M'ébrouant, je me dépêche de m'éloigner, mon immobilisme pouvant être mal interprété.

Cependant, je ne vais pas très loin avant de dégoter un banc libre. A l'ombre. On ne peut pas tout obtenir dans la vie, il faut se contenter du peu. De toute façon, je suis trop fatigué pour ressentir la fraîcheur du fond de l'air. Et puis, ça me permet d'être tranquille, pas de mémé esseulée pour venir m'emmerder à vouloir discutailler.

J'inspire profondément. Bloque. Expire.

Le printemps est là. Le soleil aussi. Il joue avec le jet d'eau de la fontaine. Il met en valeur les bourgeons et les premières fleurs. Il illumine ce monde auquel je ne crois plus.

Désabusé ?

Si peu.

La Guerre Froide est de nouveau à nos portes. La majorité des grands conflits actuels sont à moins de cinq heures d'avion de Bruxelles. On refoule sans conscience à nos frontières des migrants pour qu'ils rentrent mourir chez eux. Nos jeunes, eux, partent en toute conscience pour se faire tuer au nom d'une « vérité » vendue en solde sur internet.

Et on voudrait que ça m'inspire.

Je cherche mes clopes dans ma veste. Il ne m'en reste qu'une. Ma main tremble un peu et je peine à l'allumer. Exalter la fumée dans la froideur, un petit plaisir pour tous les drogués à la nicotine de la terre. Je grimace un sourire, m'amuse à faire des ronds, échoue lamentablement.

Et brusquement, mon cœur s'emballe. Ma bouche s'entrouvre, s'assèche.

Il est là.

Je le vois en arrière-plan. A gauche du jet d'eau, derrière la fumée. Ce type m'a pétrifié parce qu'il a une auréole. Une véritable auréole qui m'éblouit.

Cette vision ne dure qu'un bref instant, je cligne des yeux et l'auréole redevient ses cheveux qu'un coup de vent a ébouriffés et qui ont retenu les rayons du soleil. Bien qu'ayant perdu leur aura mystique, ils n'en restent pas moins beaux. Magnifiques même. D'un blond éclatant comme on en voit sur les peintures renaissance. Ce blond pur, presque blanc, surnaturel. Ce type n'est pas réel, un séraphin est parmi nous.

Il est là.

Et moi, je suis foutu.

Son gilet démodé sous sa veste et son pantalon en velours lui donnent un air de gamin perdu dans le XXIème siècle. Et cet air de petit garçon sage réveille quelque chose en moi. Je le sens qui bouillonne, une onde tourbillonnante qui monte.

Et explose.

Je le vois soudain. Ça ne peut être que lui, vers 4-5 ans. Il ne peut qu'avoir des yeux bleus, candides, atemporels et un brin énervants de perfection. Des yeux qu'il lève vers une femme aussi blonde que lui pour lui tendre un bouquet de fleurs des champs. Elles sont mal coupées, un peu fanées d'avoir été trop serrées entre ses minuscules menottes. Qu'importe, elle s'exclame avec un ravissement juste un peu excessif. Un peu seulement car tout est bon pour provoquer le sourire édenté du bambin. Tout est bon pour une mère. Sa mère.

De l'autre côté des pavés, par delà la fontaine, il s'incline pour humer une rose pas encore épanouie. Et déjà il se déplace et passe à la suivante. Jaune. Agressive et triomphante, une plante grimpante qui s'élance à la conquête d'un mur de pierre. Ses longs doigts de pianiste ne font que l'effleurer…

Oui, c'est ça, il ne peut qu'être pianiste. Ce goût pour les vêtements désuets, cette posture droite, longiligne, élégante, raffinée bien qu'un peu stricte. Tout dans sa personne trahit le musicien. Un musicien esseulé, pas vraiment à l'aise en groupe, ne faisant pas partie d'une ribambelle de violonistes ou d'une horde de cuivres, un être seul, entier, unique. Un pianiste.

Il se déplace et je dois me pencher sur le côté pour continuer à l'apercevoir au travers du rideau d'eau. Sa position met en valeur ses longues jambes et ses reins insensiblement cambrés.

Mon imagination s'emballe.

Mère célibataire, elle a profité de la chute de l'URSS pour immigrer en Europe de l'Ouest… Un remariage ? Non, non, elle est Lettone. Une de ces blondes du Nord-Est qui est venue avec l'ouverture des frontières, les accords de Schengen, espérant un avenir meilleur pour son fils. Ou alors, c'est grâce à lui, justement. A ses capacités. Doué, il s'est vu offrir une place au conservatoire, on lui a déroulé le tapis rouge. Pas en Belgique, évidemment, pingres comme le sont nos gouvernants, non, en France où il y a une politique culturelle plus marquée.

Il s'éloigne dans les allées. Je me lève et lui emboite le pas.

Pourquoi Bruxelles ? Pourquoi ici, dans ce quartier sans histoire, un peu bourgeois ? Je n'ai pas encore de réponses mais ça va venir. Ça doit venir.

Plus de travail pour elle ? Une vie moins chère ? Non, trop facile. Si humain malgré tout, bien écarté de ce que j'écris d'habitude. Ce n'est pas une espionne qui travaillait pour le compte de l'Occident sous l'ère communiste. Une femme tout ce qu'il y a de plus banal. Banale dans sa volonté d'éduquer son fils, de le rendre heureux.

Il marche vite, ralentissant de temps à autre pour se rapprocher des massifs de fleurs qui peinent à s'ouvrir. Le fait qu'elles soient encore en boutons n'a pas l'air de le déranger. C'est étrange cette fascination pour les fleurs…

Un enfant pleure derrière moi. Je sursaute et me retourne pour voir son père s'agenouiller à ses côtés. Une de ses roues s'est bloquée sur les pavés inégaux et il est tombé.

Mais ce n'est pas lui que je vois, c'est l'autre. Toujours aussi blond, un homme brun près de lui. Ce n'est pas de douleur qu'il pleure, plutôt pas de douleur physique. Sa mère est morte, décédée d'épuisement, d'une vie trop dure pleine d'anxiété. D'un manque de bonheur.

Et lui, lui qui a presque disparu au bout de l'allée et après qui je cours pour ne pas le perdre, il est seul et pleure face à la tombe recouverte de couronnes. Les voisins et amis sont partis, ils les ont laissé main dans la main. Son père resserre ses doigts sur les siens en prenant la décision qu'il offrira autre chose à l'enfant. Autre chose que le silence et la peur. Il se le jure en remontant ses lunettes sur son nez.

Je tiens le bon bout, je ne peux pas le lâcher. Je lui colle aux basques maintenant, à un pas derrière, encore trop loin. Toujours trop loin.

Sa mère n'est plus célibataire maintenant. Et c'est son père qui est vivant, c'est lui qui l'a élevé. Aussi petit qu'elle était grande, avec des chemises à carreaux plein sa penderie, des lunettes rondes et un air d'intello. Un prof d'unif désœuvré qui a demandé l'asile politique.

Tout est limpide, tellement lipide que je manque lui rentrer dedans. Il s'est arrêté au milieu du chemin et me regarde, droit dans les yeux, sans peur mais avec une réelle interrogation. Il a le regard clair, plus que je ne l'aurais pensé. De son regard eau sous les cils blonds, il m'interroge.

Et je rougis.

Baissant les yeux, je bégaie lamentablement que je suis écrivain, qu'il a attiré mon intérêt. Enfin, pas lui, mais son style, son attitude, sa démarche. Je bafouille à qui mieux-mieux de piteuses excuses sans même penser nier que je le suivais. Je lui jette des coups d'œil en ânonnant les raisons de ma filature les entrecoupant de justifications sans queue ni tête. Je m'enfonce dans le pathétisme et il sourit.

Je rougis derechef et me tais. Je suis ridicule. Je le sais, je le sens, je le vis.

Les yeux à terre, je finis par tourner les talons sans demander mon reste et je décampe. Aucun synonyme ne me vient en tête pour décrire ma débâcle. Je remonte les allées vers l'entrée du parc.

Sur le chemin, je croise les mêmes familles près de la fontaine, les mêmes enfants avec leur glace, les mêmes passants qui s'écartent de ma trajectoire. Ils sont interchangeables. Ils ne sont pas lui. Je fuis, les yeux emplis de sa présence. Il m'accompagne dans ma déroute, dans les rues bondées, dans mon esprit surchauffé.

Les relations humaines sont sources d'inspiration ? C'est bien entendu exact. Encore plus à l'instant présent.

Rien en nous ne nous prédispose, seul notre entourage et nos rencontres nous sculptent. Progressivement, avec passion ou juste par obligation, par coups de biseau historiques, ils nous cisellent.

J'arrive dans mon quartier, passe devant le Paki du coin, traverse l'avenue en manquant me faire écraser sous ma précipitation.

Les mains de nos proches façonnent la glaise et nos peines en créent les arrêtes. Nous grandissons, évoluons, nous transformons par ajouts jusqu'à l'affaissement et la destruction.

Mes mains tremblent et mes clefs s'attachent à un accro de ma veste. Je jure et tire d'un coup sec. Un bruit de déchirure accompagne leur délivrance.

Tout est authentique. La fiction n'est pas là pour embellir la vérité quotidienne mais pour la transposer et la divulguer. Je ne suis qu'un maillon d'une chaîne plus longue.

Je monte les marches quatre à quatre et ouvre mon appartement. La pièce respire maintenant, pleine de la vie des autres, de ceux qui n'existent pas encore mais qui se retrouvent dans le mouvement des rideaux, dans les senteurs de printemps, dans les plis de mes bibliothèques.

Assis face à mon ordinateur qui s'éveille, je m'imprègne des sons, des couleurs de ce parc quelconque, dans une ville sans ambition, au milieu d'une Europe aux abois. Qui a dit que les meilleures fictions sont les plus improbables ? Qui a dit que les seuls héros sont ceux qui sauvent le monde à force d'éclats ?

Je me suis fourvoyé.

Mes doigts courent sur le clavier, donnent vie à un homme banal aux cheveux de lumière, au destin comme il y en a des centaines. La recherche du bonheur comme ligne de fond. La seule histoire valable en somme.

Un jour, je retournerai au parc. Je me baladerai dans les rues de Woluwé. Je le recroiserai.

A toi, l'inconnu.

Muse inconsciente.

Merci.


A tous, ne cessez jamais d'y croire.

Je vous embrasse.

HLO