Les larges fenêtres de presque toutes les salles de la haute école de botanique donnent sur le Grand Bassin. En été, la lumière coule à flots, limitant l'utilisation des néons. Mais en ce mois de décembre, le climat à l'intérieur de l'Agricole simule la saison hivernale. Le froid a investi les allées et les couloirs. Les averses d'automne se sont effacées au profit du vent et du givre. La seule chose que le régulateur de l'Agricole ne peut produire c'est de la neige. Les autres vaisseaux de l'Arche connaissent également les variations du temps, mais sûrement pas de façon aussi significative.

Les manteaux s'accumulent sur parterres alignés dans le couloir et les étudiants en botanique apprécient, à cette époque de l'année, les places loin des fenêtres et proches des radiateurs.

Kalena s'est assise au fond de la classe, justement près de l'une des grandes ouvertures. Le froid l'endort légèrement et lui donne une bonne excuse pour enfouir son visage dans la longue écharpe que Myriam lui a tricotée. Elle sourit au souvenir des paroles de Patrick lui avouant que la couleur rose allait parfaitement à une « crevette ».

Aujourd'hui, elle a abandonné son siège au premier rang au profit d'un plus tranquille et à l'abri du regard de son professeur. Franz Meyer se déplace en personne pour les cours sur les Vernicula Albanica Mundi. Kalena et Carol font office de spécialistes aux yeux de leurs camarades de classe, car jusqu'à présent elles sont les seules à avoir eu le droit de les toucher lors des travaux pratiques.

La Novice jette un coup d'œil à son binôme. Restée au premier rang, mademoiselle Johnson écoute attentivement et inscrit ce qui est important. La cadette des Davenport sourit, Carol est un amour. Kalena a prévenu son amie qu'elle n'avait pas la tête aux études aujourd'hui, Carol s'est immédiatement proposée pour prendre les notes durant le cours.

En fait, les deux jeunes filles font équipe dans toutes les matières. En spécialisations, Franz Meyer leur a demandé de se mélanger à d'autres élèves. La colocataire de Patrick a choisi « étude des animaux marins » et Carol « oiseaux et différents volants ». La Novice a d'ailleurs fait la connaissance de Matt grâce à cette discipline.

Le jeune homme est bien moins grand que Patrick. Brun, il a de profonds yeux noirs et un regard rieur. Toujours de bonne humeur, il apprend à la jeune fille à faire des blagues et à apprécier l'art de la plaisanterie. Il respecte sa singularité et n'a jamais essayé de la mettre mal à l'aise en la touchant ou en faisant mine de l'approcher. Par contre, Kalena le trouve médiocre et pas assez travailleur, même s'il est dans les premiers de sa classe. Pourtant, elle n'a pas hésité lorsqu'il lui a proposé des baignades au bassin d'entraînement des jardiniers. Elle affectionne l'insouciance qui se dégage de ce garçon et se demande encore pourquoi elle craint d'aller au cinéma avec lui.

Lorsque les leçons de spécialisations sont terminées, Carol et elle échangent leurs appréciations ce qui leur permet de suivre un double cursus. Bien sûr, cela reste secret. Elles espèrent bien avoir un diplôme complet en passant certaines matières en candidates libres. La chose n'est pas extraordinaire, beaucoup de jardiniers responsables ont ce genre de qualification. Cependant, aucun, même pas Franz Meyer, ne l'a obtenue en une seule fois.

Kalena sait qu'elles sont atypiques. En effet, tous les étudiants de leur classe ont vingt-et-un ans ou plus. La plupart valident une spécialisation tous les trois ans, ce qui est la durée habituelle. Il semble évident que passer la totalité des unités de valeur, toutes matières confondues, en même temps a quelque chose d'unique.

En réalité, Kalena préférerait être banale, mais Carol ne veut rien entendre. Elle honore ainsi la mémoire de sa mère et la cadette des Davenport l'aidera.

Mais aujourd'hui, regardant au travers de la vitre la migration des baleines communes dans le Grand Bassin, la jeune fille ne peut pas à se concentrer. Elle fait tourner son crayon à papier entre ses doigts, essayant de vider son esprit. Ce n'est pas qu'elle pense à quelque chose en particulier. En fait, il s'agit même du phénomène inverse, elle n'arrive à se focaliser sur rien.

Les gardes qui les suivaient partout en cours ont été rappelés alors que cela ne faisait pas un mois qu'elles étaient scolarisées. Le contre-amiral Jansen leur a fait confiance aux Terriennes. D'ailleurs grâce à cette soudaine liberté, les jeunes filles ont eu envie de faire des expériences. Elles n'en ont pas parlé aux autres, c'est un secret qu'elles deux partagent. Carol a même réussi à obtenir le bilan de santé de Morton sans que Jane soupçonne qu'elle était sa réelle intention. Si elle avait su que Johnson voulait embrasser le pilote, jamais elle n'aurait accédé à sa demande.

Il faut bien avouer que maintenant qu'elles s'entendent avec Ethna, les deux aînées sont plutôt sévères avec leurs cadettes. Surveillant non seulement leur alimentation, mais aussi leurs relations, elles les pistent où qu'elles aillent sur le vaisseau… et Myriam n'est pas en reste. Déjouer leur vigilance tout en demeurant premières de leur classe est devenu le nouveau jeu des deux Novices.

Kalena soupire et enfonce un peu plus encore, s'il est possible son menton dans la grosse écharpe. À chaque fois qu'elle essaye de suivre le discours de Meyer sur la reproduction des Vernicula Albinica Mundi, elle perd le fil. Le visage souriant de PO s'invite dans son esprit. Elle est perturbée et cela dure depuis trois jours. En réalité, le baiser du capitaine O'Commara l'a troublée. Depuis elle tente de se convaincre que sa réaction vient du fait qu'il est son Preneur, mais elle sait qu'elle se ment à elle-même. Patrick n'a eu qu'à l'observer ce soir-là pour que la jeune fille sente des papillons au creux de son ventre. Elle a eu l'impression que le pilote ressentait le même genre de sentiments.

La novice s'est noyée dans son regard et n'arrive plus à reprendre son souffle. Elle ne désire qu'une chose : se blottir dans ses bras. Elle aimerait tellement qu'il l'embrasse et que cela ne s'arrête jamais. Kalena expire : il faut que cela cesse ! La sonnerie annonçant la fin de la classe vient de retentir. La jeune fille sursaute. Elle se lève et se précipite vers la sortie, au moins son agonie est terminée pour aujourd'hui. Elle va pouvoir discuter avec Myriam et enfin penser à autre chose qu'à Matt ou à Patrick. Du moins l'espère-t-elle.

oOo

L'estomac noué, la cadette des Davenport n'arrive à rien manger d'autre qu'une soupe légère. Assise à ses côtés, Myriam semble inquiète.

« Tout va bien, essaye de la rassurer Kalena.

— Hum… Laisse-moi avoir des doutes. Tu es sortie en premier de classe. Carol et toi vous êtes fait un petit signe entendu et nous sommes rentrées directement… en silence. Donc non, je ne pense pas que tout aille bien. Je suis là si tu as envie d'en parler.

— Je… En fait, Patrick…

— A-t-il fait ou dit quelque chose qui t'a perturbée ? Tu dois le dire à la vice-amirale. Il sera puni s'il t'a fait du mal !

— Il ne m'a pas blessée, s'esclaffe la jeune fille.

— Je ne comprends pas, qu'est-ce qui te fait rire ?

— C'est moi qui lui en ai fait, non l'inverse.

— Oh, alors ne te trouble pas pour si peu, il s'en remettra.

— Myriam, c'est aussi un être humain.

— Laisse-moi avoir des doutes, s'amuse la gouvernante voyant que Kalena va mieux. Tu ne veux rien manger d'autre ?

— Des cookies et du lait.

— Entendu.

— Myriam, je suis fatiguée avec toutes ces nouvelles matières… je peux prendre le dessert dans ma chambre ?

— J'espère que tu n'as pas attrapé froid.

— Myriam, je ne peux pas être malade. Enfin si… mais différemment.

— Souhaitons simplement que tu n'aies rien. Je te prépare un lait chaud au miel pendant que tu passes à la salle de bain… et n'oublie pas de retourner te laver les dents avant d'éteindre la lumière. »

Kalena acquiesce en souriant avant de se lever. Elle dépose une bise sur la joue de sa gouvernante et prend la direction de sa chambre. Elle espère que la boisson l'aidera à bien dormir.

oOo

Kalena tourne sur son côté gauche. Elle arrive à garder sa position trois minutes avant de repartir sur le flanc droit. Trente secondes plus tard, elle est sur le dos. Mais où est donc sa grande maîtrise d'elle-même ? Bien sûr, la jeune fille est toujours calme et patiente pendant la journée. Elle fait de son mieux pour être studieuse, mais son manque de concentration commence à l'inquiéter.

La Novice doit trouver une solution pour apaiser ses nerfs. Elle passe en revue une fois de plus tous les faits. Elle se remémore chaque mot de Patrick et toutes les actions de Matt. Kalena expire, confiante. Elle pense avoir résolu son problème : le choix. Il faut qu'elle se décide : aller au cinéma avec Matt ou bien rester à l'appartement avec Patrick. En réalité, PO n'est pas une option… il fait partie du paysage.

Bien que la jeune fille doute de sa conclusion, elle se persuade que son état provient du fait qu'elle a envie de sortir avec Matt, mais qu'elle ne le lui a toujours pas dit. Résolue, elle lui parlera demain au petit déjeuner. Elle demandera même à Lauren Mac Ferson son accord de façon à ne pas avoir d'ennuis.

La cadette des Davenport se positionne sur le dos, les mains bien à plat. Elle respire calmement et se met à compter ses inspirations. Elle s'enfonce doucement dans le sommeil. Maintenant au pays des rêves, elle se voit dans les bras de Patrick… il l'embrasse. Brusquement, elle s'assied les yeux grands ouverts.

Tout cela c'est la faute de O'Commara ! Depuis que ce dernier l'a embrassée, la jeune fille n'arrive plus à dormir correctement. Pire, ce souvenir, délicieux, s'invite en elle tandis qu'elle s'y attend le moins. Dans son sommeil, en classe ou sous la douche, l'image du visage de Patrick surgit sans crier gare. La nuit, la Novice a chaud, froid et parfois les deux en même temps. La chaleur qui l'a envahie lorsque leurs lèvres étaient en contact revient et l'éveille. Cela ne peut pas durer !

Ne sachant que faire d'autre, Kalena maintenant à genoux sur son lit commence à donner des coups de poing dans son matelas. Sans même le réaliser, elle s'est mise à hurler. Elle s'arrête net, voyant Patrick entrer dans sa chambre après avoir allumé. D'un geste vif, le capitaine ceinture avant de lui caresser le dos affectueusement comme pour la calmer. La cadette des Davenport n'a qu'une envie : l'entourer de ses bras. Pourtant, elle le repousse violemment.

« Laisse-moi tranquille !

— Léna, reprends-toi… chut, chut… c'est moi Patrick. Tu as fait un cauchemar. »

Le pilote enlace Kalena et la serre doucement contre lui. La tendresse du moment empêche la jeune fille de réagir. Elle est si bien. Inspirant profondément et faisant un immense effort, elle se dégage de l'emprise du capitaine.

« PO ! Laisse-moi tranquille, le supplie-t-elle.

— OK… Dis-moi… Tu vas bien ? Ce gars… Ce Matt, il ne t'a pas fait de mal ?

— NON ! Laisse-moi…

— Heps ! La crevette, sur un autre ton. N'oublie pas que tu es sous ma garde ! »

Kalena tente de se calmer, mais des larmes de rage lui montent au bord des yeux. Avant même qu'elle ait pu dire ou faire quoi que ce soit, elle se met à pleurer. La réaction de Patrick est à l'inverse de ce dont elle a besoin. Assis sur le lit à ses côtés, il l'attire vers lui de son bras droit. Son pouce gauche écrase les perles de colère qui dévalent ses joues. La jeune fille sent son cœur battre la chamade. Ses tempes pulsent et son visage est en feu.

Finalement, Myriam a peut-être raison, elle a dû attraper froid. Cependant, une chose est sûre, le lait au miel n'a eu aucun effet. Patrick la tient vraiment tout contre lui. Kalena a l'impression qu'il hume ses cheveux. Lui-même sent bon la citronnelle et la lavande mélangées.

Bien plus calme que quelques minutes auparavant, la Novice puise au fond d'elle la force de se séparer du jeune homme. Elle lui sourit tristement.

« Je vais bien, c'était… ce n'était qu'un souvenir.

— Il devait être terrible…

— C'est… c'est compliqué. Je n'ai pas envie d'en parler.

— Hum… D'accord, à demain.

— PO ? Pourquoi es-tu entré ? demande Kalena alors que le capitaine est sur le point de sortir.

— Pardon ? s'étonne-t-il soudain la mine défaite en se retournant.

— D'habitude… D'habitude, tu passes la tête et tu râles parce que tu dois dormir. Pourquoi pas aujourd'hui ?

— Parce que j'ai terminé mon entraînement... Je suis en repos et nous côtoierons davantage… du moins jusqu'au premier janvier.

— Qu'arrive-t-il le premier de l'année prochaine ?

— Je rejoins le Sextant et tu es enfin officiellement membre de l'Agricole.

— Oh…

— Allez, bonne nuit Lé… la crevette.

— Toi aussi, dors bien. »

Kalena regarde la porte coulisser. Les larmes reviennent nombreuses et silencieuses inonder ses joues. Elle déglutit difficilement, sa décision est prise. Demain, elle dira à Matt qu'elle veut bien sortir avec lui.